LE PAYSAGE D'ÉLECTION
Il y a, pour l'artiste, des paysages prédestinés. Leur rencontre fortuite ou préméditée constitue comme des épousailles idéales, un glorieux mariage d'art. Ils se révèlent l’un à l’autre. L'artiste devient soi par eux. Ils deviennent eux par lui.
Ces rencontres ne s’opèrent à l'ordinaire, qu'une fois dans une vie d’homme. Il arrive aussi qu'elles ne s’opèrent qu'une fois dans la vie d’un paysage.
La confrontation journalière d’une âme avec la terre fait cette âme semblable à la terre, s'il y a entre eux affinités et prédestination.
Ceux-là qui y sont nés sont ses pareils de par eux-mêmes et leur prolongement ancestral dans le passé. Elle s’est mirée, à travers la suite des jours, dans leurs aïeux comme en eux et ils sont devenus semblables de par cette réverbération ininterrompue et séculaire. :
Ceux-là sont de vrais autochtones qui vivent à l’unisson de son rythme et leurs visages sont comme les reflets de son grand visage et leurs gestes ont l'air de continuer la cadence de ses collines et ils sont faits sur le même modèle et, d'être constitués avec les mêmes éléments minéraux et
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chimiques, ils la continuent dans la matière pensante, comme la continuent ses arbres dans la matière végétative et ses animaux dans la matière sensible.
Mais même pour certains artistes qui n’y sont point nés, l'ayant plus tard élue entre les autres, par prédilection instinctive, ce miracle de la transfiguration réciproque s'opère en peu d'années. C’est qu’ils sont comme des plaques sensibles d’une photogénie extraordinaire et qui s'offrent d’elles-mêmes sans résistance à l'impression continue. |
Aussi se comprennent-ils jusqu’en leur fond secret dans le paysage comme dans un miroir. De s'être compris foncièrement, ils se réalisent foncièrement et ils réalisent foncièrement le paysage. Comme l'horizon s’est miré en eux, voici qu'il se mire dans leur œuvre, non tel qu’il apparaît chaque jour au vulgaire qui y réside, le visite ou le traverse, mais tel qu'il est dans son essence cachée. Et ainsi synthétisé, ainsi révélé devant le monde, il vivra éternellement en cette forme résumée, dans la mémoire des hommes avec la mémoire de l'artiste.
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LA FAGNE
Pour comprendre Georges Le Brun, il convient qu’on garde en soi l’image de la Fagne. Il venait, d’ailleurs, de la grande ville proche.
Mais, tout jeune, il l'avait aimée. Il avait visité ses abords. Il avait parcouru ses solitudes. Il avait exprimé, dans les bégaiements de son art, ses aspects ou des aspects VOISINS.
Sans doute, pour une grande part, par le haut, la Fagne s'isole, sur son plateau, de l’Ardenne proche. Elle la continue néanmoins, pour une autre part, par le bas. Elle ne rompt pas brusquement la chaîne. Il n'y a pas rupture, mais soudure secrète avec, au delà de ce trait d'union invisible, le subit changement de la montagne qui s'aplanit et de la prairie qui s’'emmarécage.
Mais tout cela, par les dessous, se tient comme : une poignée d'épée à sa lame.
Jeune encore donc, l’artiste vient au devant de la Fagne, monté des vallées proches. Elle exerce sur son esprit sa grande séduction. Elle accapare son âme en son emprise mystérieuse. Cette vaste terre du silence plaît à ce silencieux. À son insu, il s’absorbe en elle. Ce sont là de pre-
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" mières semences qui ne germent pas tout de suite. L'hiver passe sur les semailles d'automne.
Plus tard, il ira étudier et perfectionner son art à Bruxelles, à Paris et en Italie. [Il communiera avec de grands centres de pensée. b
Quand il rentrera au pays, il y rentrera mûri. Les capitales hâtent les maturations d'esprit, et à cause de l’atmosphère surchauffée qu'on y respire, et à cause des alluvions ardentes qu’on y reçoit à sa surface.
Il revient au pays et, tout de suite, comme instinctivement, il a deviné sa vocation. Il monte vers les plateaux de la Fagne. Il sera l'interprète de la grande solitude herbue, spongieuse et rousse. [1 l’a couvée en soi, durant tous ses voyages et ses séjours à l'étranger. Avec les mille semences qu'il porte en son cœur, voici que la grande germination s’accomplit.
Il s'établit à Xhoffraix. C’est une bourgade agreste en marge de la Fagne, et qui représente sur elle une conquête séculaire. Le travail de l’homme l’a faite ce qu'elle est, en excavation dans l’intérieur de la bruyère hérissée.
Elle ne fait du reste qu’un avec cet horizon séculaire. Ses arbres, ses toits, ses murs, ses habitants répètent la couleur du sol, ce roux uniforme avec à peine, ici et là, quelque verdure parcimonieuse.
cs sont faites avec le chaume de ses pauvres terres. Ses murailles sont sorties du sol avec les pierres de la roche, et roche au dedans elles resteront roche au dehors par leur rugosité, leur couleur moussue et rougeâtre.
Et ces habitations sont pauvres comme le pays, car l’'opiniâtre labeur du paysan n’en obtient qu'une récompense mesurée, et sa conquête sur la brousse humide
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ET ESA A n'est qu’une conquête précaire et toujours à recommencer.
Ces pauvres gens, osseux et maigres comme la roche et comme les chênes de l’alentour, œuvrent à travers les siècles, en marche vers l’intérieur de la bruyère qui se rétrécit devant eux. Mais chacun de leurs pas en avant exige de cruels sacrifices et jamais il n’y aura lieu pour eux qu'ils se reposent un moment sur leur conquête. Ce sont de grands silencieux dans le grand silence de la Fagne. Ils en peuplent solitairement les solitudes. Et c’est bien ici qu'on reconnaîtra la vérité de ce que nous avons dit tantôt, de l'identité quasi essentielle qu’on retrouve entre le paysage et ses habitants. Une ressemblance plus grande leur viendra de ce que ce sont eux, de père en fils, qui ont créé, aux abords de ces horizons inhabitables, leur horizon habité.
Le paysan continue le paysage. Ils se répercutent identiquement l’un dans l’autre, si bien que l'artiste qui aura
compris le caractère de l’air, du sol, de l’arbre, du chaume,
aura compris du même coup le caractère de l’homme qui boit cet air, et qui, ayant fait ce sol, y aura planté, selon son idée racique, cet arbre et ce chaume.
Tout le meilleur de l’art de Le Brun est ici. Il faudrait qu'on lui créât, en cet endroit d'élection, un musée, afin qu'il y retrouve toute sa signification profonde. …
Le Brun y vivait de la vie des habitants. Il partageait journellement leur sobre nourriture. Il respirait la même
lumière, le même ozone de la forêt, le même vent rude et
humide des plateaux marécageux. Sept ans de cette vie paysanne l'ont fait paysan.
Maintenant la Fagne est entrée en lui non seulement
par les yeux du corps et de l'esprit, mais encore par l’eau de la roche et le froment de la terre qui ont pris au sol les éléments fondamentaux dont il est formé.
à ; ue j " Toute son œuvre se déroule ici harmonieusement sous l'influence des choses vues. Il s’est fait elles pour les faire
soi et, étant lui, elles se révèlent, au jour le jour, dans les miroirs secrets de sa pensée et de sa sensibilité.
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Le Xhoffraix d'aujourd'hui rappelle à peine la bourgade quasi préhistorique où il vécut.
Il y a eu, ici comme ailleurs, les énrichissements agricoles de l’après-guerre. Des maisons ont été construites ou reconstruites où l’on n’a pas respecté le type local. Nombre d'intérieurs, avec leurs boiseries, leurs couleurs voyantes, leurs étains, leurs cuivres, leurs faïences poly-
chromées, leurs meubles gothiques, toutes leurs vieilleries-
paysannes, ont disparu, dispersés au vent des ventes occasionnelles et au hasard des collections.
Et puis il y a, alentour, l’envahissement graduel de la villégiature. Elle monte par Hockay et Francorchamps, comme deux colonnes d'attaque. La Fagne s’est faite lieu de rendez-vous oisif, de curiosité mondaine, de cure d'ozone et de repos. '
Mont et Longfaye, qui font avec : Jui une seule paroisse, la défendent mal de l'autre côté, devenus eux-mêmes des buts d’excursions dans le passé folklorique. ”
Ce qui y subsiste encore cependant de charme naïf, campagnard et retardataire, vaut qu’on y vienne de loin.
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SO AE Tous trois ils se trouvent être comme une sorte de condensation du folklore ardennais.
A Bra, le pittoresque des vieux logis pierreux, de leur seuil écaillé d’ardoises lourdes, est plus âpre peut- être. Lierneux offre une > église au porche originalement caractéristique. Fraiture a d’admirables vieux arbres autour d’ un clocher bulbeux. Partout, dans l’alentour, se rencontrent encore, au tournant des routes, aux barrières des jardins, contre des pignons émouvants de vieillesse, de pierrailles vétustes et de patine séculaire, des crucifix naïfs, gauchement sculptés et peints ; l’attelage à bœufs inclinés sous le joug, unique ou double, a survécu un peu partout dans le haut pays. Mais intérieurs frustes, meubles agrestes, seuils rugueux, maisons anciennes en moëllons bruts et émoussés, toitures de chaume, ces divers traits spécifiques du village ardennaïis, épars encore ailleurs, au gré des survivances ancestrales, Xhoffraix les concentre, les combine, les coordonne, les résume sommairement, leur rend leur relief fondamental et originel avec une plus rude évidence. ui |
À cause de quoi, Georges Le Brun en avait fait son lieu d'élection. Une autre et égale raison de son choix, c'était la Fagne toute proche. De Xhoffraix il y prend vue, comme le gardien du port surveille les flots et en respire les larges souffles. Elle domine la bourgade de sa grande
énigme, de tout l'absolu de sa solitude. Celle-ci en émerge,
comme une roche émerge de la mer. Elle la borde, comme une citadelle borde un territoire ennemi. De là il en reçoit le tyrannique envoûtement et il va vers elle, aux heures choisies, comme le moine va au chœur ou à la méditation.
La Fagne possède un charme prodigieux qu’on pourrait
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comparer à une rte de sortilège, à quelque breuvage circéen. Mais elle n’opère que sur les grandes âmes, les RE bn robustes.
Sans bornes, elle a l’air d’un infini sous un autre infini, :.# le désert, comme l'océan, comme la haute montagne. Son emprise sur les esprits est sans réserve. Elle met sur eux son cachet autoritaire, son signe ineffaçable. Ils se dépouillent instinctivement devant son dépouillement, se simplifient devant sa simplification, pour ne plus s'attacher qu’à l'éternité des choses.
Ici, rien qu'une ligne horizontale et circulaire. Presque point d’arbres et, où il y en a, rien que des arbustes. Nulle maison à des lieues. Une végétation pauvre, parcimonieuse de verdure, hérissée et sauvage, une flore particulière et
maigre. 4
Et, sur cette ecsénitielle ap a du monde végétal, entre la circonférence du ciel et la circonférence de la terre, un silence que rien n'interrompt, sinon quelque bourdonnement d’insecte, le passage el jee haleine sur les herbages enchevêtrés. "
Rien en haut. Presque rien en bas. Une sorte de royaume de la solitude où tout dit l'absolu, l'éternité, l’immobilité du temps et des choses. La bourgade : c'est le passé des hommes datant des vieux âges. La Fagne : c’est le passé de la terre datant d’avant les hommes. Ce double tête-à-tête
continu, silencieux et méditatif forme, à son image, une
âme, une pensée, un art.
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LES GESTES ÉTERNELS 0 ré: *, # ah 4 # wt 1 Ds “d
La, il suit le geste millénaire des bonnes gens de la Fagne avec Ja montée et la “a heures. Il en saisit le rythme, le sens, la ligne. Ce sont des sortes de feuilles volantes, qui lui feront des documents pour ses grandes Pa et qui consti pe t en elles-mêmes des résumés d’art où un personnage vit pour le seul geste qu’on veut de lui et qui est le geste caractéristique de son métier. Le geste d’un métier peut varier d’une terre à l’autre avec la variation des à istruments de travail. La Fagne a la houe qui permet un re urnement bref et super ciel du sol mince.
Georges Le Brun a saisi, par le dedans pour ainsi dire,
la caractéristique du coup de houe, comme il a saisi le mouvement éternel des doigts tricoteurs de la gardeuse de vaches, au pâturage, l'attitude inclinée, lente et têtue, sous le joug, du bœuf de labour. Tous les gestes des gens de la
Fagne, ceux qu'ils font au dehors, au grand jour, comme ceux qu'ils font au dedans, dans la pénombre mystérieuse du logis, il ne les décompose, les stylise, selon leur
ignification spécifique, leur rythme héréditaire et éternel. e coup d'œil pénétrant avec quoi il va au
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restituer dans leur absolu, que Georges Le Brun communique à son art son air d'éternité, en dehors des écoles et au-delà des modalités passagères. | … Ce secret il l'avait surpris chez les je ques. Il l'avait, du reste, en lui de par ses ancêtres, et la oïncidence en lui de son tempérament racique avec M ûts personnels, les disciplines subies, les enseignements de son pays d'élection quintuple son pouvoir de dépouillement, sa vertu de concentration synthétique. Chacune de ses simples esquisses a la grandeur d’un mt, biblique, d'une figure mosaïque. S'il les rassemble pour en composer des tableaux, des scènes paysannes ou bucoliques, elles se : groupent avec une sorte d'élargissement Mans leur signification. Ce ne sont pas des scènes de la géorgique latine où il y a la sonorité des couleurs et la magnifique pureté des contours. Mais ainsi se seraient trouvées être les scènes d’une géorgique réalisée par quelque poëte moyenageux.
Nos gestes élémentaires ont en eux une richesse de poésie foncière et immuable qui traverse les siècles, sans rien perdre de son pouvoir rayonnant. ER
Les poètes se les passent entre eux, à cause d’ elle, d’âge en âge, et chaque génération, à cause d'elle, les accueille, avec des bras tendus, comme les symboles transfigurés
d’une chose à la fois passagère et éternelle, à la fois humaine
et presque divine. Tels sont les gestes du semeur de blé,
de l'éventreur de glèbe, du forgeron, du fossoyeur, du
vannier. se we Celui qui les dit en eux-mêmes et les substantialise He
le rythme des mots ou la magie des i images, en les mettant st
ainsi dans un impressionnant relief, dans toute leur grandeur cachée, a par cela même sa place entre les maîtres de l’art.
Homme pelant des pommes de terre.
Peinture à l'huile.
LS FOR oo — 15 — Lu Les choses ont par elles-mêmes une valeur d'art qui leur | vient d’elles et le génie n’est pas d'élever celles-là qui n’en ont guère, au rang de celles-ci qui en ont beaucoup, mais NAT d’élire, entre les autres, justement celles-là qui en ont plus, contrairement souvent aux apparences, pour en faire la
substance même de ses œuvres d’art.