‹ Georges LouisChapitre 119 sur 145 · THAT ES · texte numérisé non relu

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Jusqu'à présent ni notre démocratie, qui contrôle avec trop peu de continuité les méfaits de ministres irresponsables, ne s’est émue, ni le Parlement de moins en moins curieux. Personne n’a consenti à interroger le titulaire du Quai d'Orsay. 51 la sentence qui a frappé Louis correspond à une subordination humiliante devant une personnalité nullement qualifiée pour intervenir, on sera édifié.

M. Poincaré sentit la pointe et accusa le coup. Il désira causer. Comme par hasard, après avoir vidé le sac des questions du jour, il aborda celle de Louis :4 Je me suis rendu compte, me dit-il négligemment, que sa pension de retraite était trop faible. Il a peu de fortune. J'ai obtenu à la Banque de l’Indo-Chine qu'une place d'administrateur lui soit réservée. Prévenez-le de ma part.» En effet la réduction subite au traitement de disponibilité, puis de retraite, après quatre ans d'une ambassade très onéreuse, était une pénalité supplémentaire, ajoutant des ennuis matériels aux souffrances morales. La faute en revenait à M. Poincaré. Ayant lu mes articles et redoutant qu'ils n’eussent une suite, il avait pris peur. Il se figura qu'il conjurait un danger personnel par cette compensation, dont il n’eut d’ailleurs ni l'initiative ni le mérite. C'est un pur matérialiste en fait de point d'honneur et de délicatesse. Mais le conseil d'administration d'une banque n’équivalait pas à une réparation. Georges Louis s’est tu par un haut sentiment de discrétion, par le respect du métier passé. S'il a gardé le silence jusqu'à sa mort, 1l ne s’est inspiré que de lui-même. S1 M. Poincaré a cru qu'il devait ce répit à son habileté, 1l s'est trompé.

Georges Louis mourut en pleine guerre, d’une maladie accidentelle que la tristesse des événements dont 1l avait eu la claire notion et dont il souffrait cruellement, rendit mortelle. Ses obsèques, par un matin lugubre et une tem-

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pête de neige, eurent un aspect mélancolique qui frappa les amis accourus pour l'accompagner à sa dernière demeure. Devant le cercueil du père, Léon Bourgeois, mettant ses mains sur la tête de son fils Robert, lui avait dit : « Mon enfant, votre père a été un grand Français. On ne sait pas la vérité. Je la ferai connaître. » Maintek nant que le fils aimé de Georges Louis l'a rejoint dans sa tombe, M. Léon Bourgeois se rappelle-t-1l ses paroles 2 ï A-t-il souvenir aussi que c’est seulement sur ses instances : que Georges Louis accepta le rendez-vous à l'Elysée pour | la remise du cordon de la Légion d'honneur par M. Poincaré et qu'il disait en se débattant contre cet appel : « Cet i homme va m'embrasser ! C'est le pire des fourbes et le plus £rand criminel du siècle. Qu'ai-je besoin de sa déco- | ration? C'est pour mieux m 'étrangler. » Îl a souvent ? P, ? ? AE 4 ? »

répété que l'horreur de cette visite et de ce cérémonial | avait été pour lui un supplice inexprimable. | S'il s’est résigné de son vivant à fuir même l'apparence d'une polémique, il a toujours voulu que les principes | tutélaires dont il demeure le champion fussent soumis à { des juges équitables. En union intime avec cette volonté ferme, j'exécute aujourd'hui l'ordre de ses recommandations suprêmes. Il m'a désigné pour reprendre la succession de ses travaux et livrer au public le secret de sa vie, raconter explicitement les périls bravés par lui pour défendre sa politique. N’admettant pas l'indignité de sa disgrâce, il souhaitait ardemment qu'elle fût flétrie. Mon intervention délibérée avec lui est sienne. Quelques jours avant que le mal l’ait terrassé, j'ai recueilli de sa bouche des instructions catégoriques, ultima verba, Il en était tellement hanté qu’elles suggestionnèrent son agonie. À deux reprises il pria de me prévenir en hâte que la crise finale approchait : mais sa rapidité foudroyante déjoua toutes nos espérances de le conserver et m empêcha

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d'arriver à temps. Mon amitié ne se méprit point sur cette touchante insistance d’un mourant : d'instinct Je devinai quelles adjurations de tout dire à l'heure convenue m'eussent été renouvelées in extremis. Je re me sens que plus lié par le serment que je n'ai pas prêté dans un dernier tête-à-tête. Le testament spirituel de Georges Louis m’oblige : héritier d'honneur, je tiens une parole sacrée.

Quand, le 23 août 1919, Clémenceau ordonna une enquête judiciaire contre moi et mes quarante-cinq années de journalisme intègre, une indicible angoisse m'étreignit. Je songeais que ma perte, combinée par le juge d instruction Abert, eût anéanti avec les miens beaucoup plus que moi-même. Comment mener à bonne fin l'œuvre à laquelle je me suis voué? Quelle chance monstrueuse pour d'1llustres coupables ! Qui eût vengé mon ami, fait revivre ces lettres et ses cahiers, que les artisans d'obstruction et de destruction visent avec rage? Devant le jury de la Seine, que de fois j'ai craint de succomber, pliant sous le poids d'une solennelle échéance ! Mes promesses à Georges Louis me tourmentaient comme un remords. J'ai rougi d être en défaut, en proie à de répugnantes polémiques, plongé jusqu'au cou dans le maquis de la procédure. Mon acquittement en a fait justice.

Nous avions assigné la conclusion de la Paix comme limite de délai pour entrer en ligne : le patriotisme de Georges Louis respectait l'interrègne fatal de la Vérité, soumise aux rudes lois de la guerre. Le débat fondamental sur les origines de 1914 n'était-1l pas subordonné à la cessation totale du feu ? Pouvait-on détourner, même pour les instruire, les combattants du combat? Leur belle passion nous animait contre l’envahisseur. L'invasion ne se repousse que par les armes. Le dédoublement des esprits entre la pensée et l’action est prématuré avant la victoire. Il n’est tolérable qu'au sortir de la mêlée, le

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