‹ Georges LouisChapitre 118 sur 145 · PR DE · texte numérisé non relu

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244 GEORGES LOUIS et tout saisir au passage, une intelligence alerte, profonde, droite ; supposez que tout ce qu elle a vu, écouté, appris, soit consigné quotidiennement sur des feuillets où rien n’a besoin d'être mitigé, édulcoré, encore moins dénaturé et falsifié : ce sont les Carnets de Georges Louis. Il les remplissait déjà d'observations, croquis et mementos au jour le jour dans le brouhaha de la vie publique, au milieu d’occupations absorbantes. Dans la solitude qui suivit son retour à Paris et l’oisiveté professionnelle, 1l chercha dans ses Carnets sa consolation, et la postérité y trouvera sa vengeance. Sur le sujet de la conversation entre lui et Stéphen Pichon qui est aussi le sujet de cette monographie, je citerai les confidences de deux hommes qui ont largement compté dans les affaires de 1914 et cuivantes. Voici d'abord le témoignage de Bourgeois du

29 mai 1916:

L£oN Bourceois. — J'agis autant qu il peut dépendre de moi pour faire déclarer internationaux un certain nombre de points, Tanger, Constantinople, Salonique… Le roi d Espagne, qu’on dit très sincère dans ses démonstrations francophiles, etje n’en disconviens pas, n est cependant pas sans astuce. [1 voudrait avoir ses bénéfices de guerre sans prendre part à la lutte, et c'est sur l'anger qu'il a jeté son dévolu. On nous a envoyé Muni dans l'espérance qu'il réussirait à emporter le gros morceau.

Que disent les Anglais ? Que cela nous regarde. Causez avec les Français, a dit Sir E. Grey à l'Ambassadeur d'Espagne à Londres. :

GEorces Louis. — C'est assez adroit.

L. Bourcrois.— Au fond, ce que voudraient les Espagnols, ce n’est pas Tanger, c’est Gibraltar, et le jeu de l'Angleterre est d'occuper les Espagnols à Tanger pour qu'ils la laissent tranquille à Gibraltar.

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G. Louis. — Les Russes non plus n auront pas intérêt à nous aider à Tanger. [ls verront bien que leur intérêt n est pas de créer des points internationaux et que l'internationalisation de Tanger ramènerait à celle de Constantinople. Nous serons donc seuls favorables à l'internationalisation de Tanger, et nos Alliés s en désintéresseront. Où en est la question de Constantinople ? On a dit dans le public que Delcassé l'avait lui-même soulevée lorsqu'il était Ambassadeur.

L. BourGEo!s. — On l'a dit, mais nous n avons pas de renseignements là-dessus. Nous savons seulement quil a causé avec les Russes à ce sujet au début de l'affaire des Dardanelles. L'expédition des Dardanelles a été évidemment organisée par les Anglais pour arriver à Constantinople avant les Russes. Elle a échoué. Et nous voyons les Russes se répandre dans | Asie turque pour empêcher les Anglais de s'y faire la part trop belle. Là, les Russes arriveront les premiers.

G. Louis. — En réalité c'est Isvolsky qui a soulevé la question de Constantinople le premier. Le hasard a fait que cest moi qui ai reçu sa communication en novembre 1911, à un moment où M. de Selves m'avait appelé auprès de lui. C'est même cette circonstance qui a été cause de mes premiers désaccords avec Isvolsky, et partant de ma chute.

L. Bourceois. — Ils vous ont renversé pour prendre Constantinople.

Voici une autre contribution à l’histoire, non moins digne d'être lue attentivement et méditée, une conversation de Jules Cambon avec Georges Louis sur les préliminaires de la guerre, le 17 novembre 1914 :

JuLES CamBoN. — L'Empereur m'a dit le 1®T janvier 1912 : (On nous a reproché notre accord, mais dans six mois on nous élévera des statues pour l'avoir conclu et avoir évité la guerre.» Remarquez cette date : 1 janvier 1912. C'est la dernière

fois que l'Empereur m'a parlé sur un ton confiant de l'avenir. Poincaré n’était pas encore Président. Il allait le devenir.

Et en 1913 l'Empereur m'a tenu un langage tout différent : « J'ai fait tout, m'a-t-il dit, pour arriver à un régime de bons rapports, mais c'est fini.» C’est la première fois qu 1l me parlait sur ce ton. Je n’ai pas télégraphié cela à Paris. Puis est venu l'avertissement que le Roi des Belges m'a fait parvenir de Potsdam. Poincaré est en partie cause de la guerre. GEoRces Louis. — Oui, avec Isvolsky.

J. CAMBoN. — La guerre pouvait-elle être évitée? G. Louis. — Pas à la fin de juillet, mais nous l'aurions évitée si, en 1912, notre Gouvernement avait été en d autres mains. Pour arriver à la Présidence de la République en réussissant son voyage à Pétersbourg et en s’emparant de la presse à l’aide de fonds secrets, Poincaré s’est fait l'instrument d'Isvolsky, et c'est ce dernier qui, en liant partie avec Tittoni, a déclaré la guerre tripolitaine. De la guerre balkanique est sortie la guerre actuelle. | k CAMBON. — Nous ne nous sommes pas rencontrés depuis deux ou trois ans, mais nous voyons de même... Paléologue est un présomptueux... Kiderlen avait la dent dure. Vous vous rappelez les efforts de Poincaré en 1912 pour arriver à faire réunir une conférence à Paris? C'était un peu ridicule.

G. Louis. — Our, je me rappelle le sourire de Sazonoff. J, CamMBoN. — Notre insistance a fait dire par Kiderlen à Goschen, qui me l’a répété : « M. Poincaré tient à ses droits d'auteur 1 » Et à moi il a dit :« Voyez-vous une conférence où siégeraient un Isvolsky, un Tittoni et un Schoen!1!1!» 1 faisait très peu de cas de son prédécesseur Schoen, et connaissait tout l'esprit d’intrigue d'Isvolsky et de Littoni.

La retraite où Georges Louis fut confiné depuis février 1913 jusqu’au jour de sa mort, 7 avril 1917, n'a été du

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temps perdu que pour lui:1l ne le sera pas pour nous, grâce aux trésors que Louis accumula pour l'édification et l'instruction de tous les Français. Notre amitié s'était nouée rapidement, et fut bientôt fraternelle : elle m'a préservé de bien des erreurs où sont tombés.nos contemporains. Dans les mois qui précédèrent la guerre, lorsqu'elle se déclara, et durant les années d'incertitude où notre sort fut en suspens, c est à Georges Louis que j'ai été redevable des clartés qui m'ont guidé entre tant de préjugés et d'écueils. J'ai eu d'ailleurs l’occasion d’être mis au courant par M. Poincaré lui-même de l'importance qu'il attribuait à l'ambassadeur silencieux. J'avais en septembre 1913 consacré une série de 22 articles à la guerre balkanique. Sans connaître encore les mystères du rappel scandaleux, je flétrissais l'affliation Isvolsky- Tittoni, réprouvant la cabale diplomatique s1 dommageable à la France et à la paix :

M. Louis, nourri de solides et saines idées sur l'Alliance, estimait qu elle était également précieuse aux deux pays, à la condition d'un partage équitable des droits et des devoirs. M. Isvolsky avait hâte de brusquer les choses. Il s’aperçut que son collègue n'était pas le soliveau muet ou le témoin complaisant qu'il souhaitait. Il se permit d'indiquer comme gage de meilleurs rapports entre la République et l’Autocratie le rappel de l'Ambassadeur français.

Son successeur, M. Delcassé, n’a même pas pris la peine de conférer avec lui, et les deux titulaires, passé et présent, se croisèrent en cours de route vers le méridien de Berlin l’un courant à Saint-Pétersboureg, l’autre rentrant à Paris, sans avoir pris langue, sans s'être salués. Si M. Louis a été rappelé, c’est parce que M. Isvolsky, après avoir osé, au mépris de toutes

convenances, réclamer le sacrifice de son collègue, a gagné son procés,

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