‹ Georges LouisChapitre 52 sur 145 · j à La . L · texte numérisé non relu

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Et M. Poincaré ajoute foi aux menaces d'Isvolsky, prend à la lettre toutes ces calembredaines. Il na même pas l'idée de faire préciser par Isvolsky, agneau sans tache, sur quel point, de quelle manière, dans quelle mesure Georges Louis a offensé le tendre Sazonoff. Et toute cette série de faux patents, greffés l’un sur l'autre, aboutit à la dépêche de Paléologue du 8 mai, à la plus indéniable injustice, à la stupidité la plus baroque dont nos annales diplomatiques fassent mention. Ne croyons pas cependant que, lorsqué Georges Louis eut mis sous les yeux de M. Poincaré la preuve irréfutable d’une erreur de Sazonoff, le Président du Conseil français ait été touché par la pleine lumière. C'est un aveugle volontaire. Il s'entêtera plus fort.

Georges Louis, de son côté, va poursuivre son enquête, et, dans de nouvelles lettres de plus en plus pressantes, achever la débâcle de ses accusateurs. Successivement 1l questionne tous les gouvernants russes, qui donnent un avis identique, et 1l envoie leurs témoignages à Paris:

Télégramme en chiffres très confidentiel, n° 2.

Saint-Pétersbourg, 29 mai 1912

Pour le Président du Conseil seul.

Je n'avais pas l'intention de reparler à M. Kokovtzoff de l'incident qui a motivé mon dernier voyage à Paris. Ses réponses du 11 mai, que je vous ai fait connaître par mon télégramme sans numéro du même jour, avaient été si catégoriques que je n'avais pas à en provoquer de nouvelles. Mais 1l a tenu à me les confirmer. |

Aujourd'hui,en me voyant entrer dans son cabinet, le Président du Conseil m'a dit, visiblement très satisfait d'être

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9 - - = étranger à l'incident : « Je ne retranche rien, absolument rien, de ce que je vous ai dit avant votre départ pour Paris. »

Ce télégramme se terminait par deux mots 4 à suivre », et en effet avec le même chiffre, dans les mêmes conditions confidentielles, Georges Louis écrivait le lendemain :

Saint-Pétersbours, 30 mai 1912

Dans une conversation sans caractère officiel, un des principaux Ministres russes, que je ne puis nommer par télégramme, m a dit :

€ Avant votre retour, M. Sazonoff ne cessait de répéter qu'il avait été mis par M. Isvolsky dans la position la plus fausse vis-à-vis de vous, et qu 1l ne savait comment se tirer de ce mauvais pas. Vous a-t-1l donné satisfaction ?

€ — Pas autant peut-être qu'il le devait, ai-je répondu, car 1] n a trouvé à invoquer qu un grief qu'il sait aujourd'hui être contraire à la vérité. Mais 1l m'a exprimé des regrets et s’est défendu d'avoir dit tout ce qu'on lui attribuait.

« — Cette absurde affaire, a repris mon interlocuteur, est tout entière l'œuvre de M. Isvolsky. Son snobisme est insupportable. Qui de nous n a pas été critiqué par lui ? D'autre part, lier partie à Paris avec M. Tittoni comme il l'a fait est une faute, et l'on ne comprend pas qu 1l ait pu la commettre. Il est déraisonnable pour un Ambassadeur de Russie de paraître vouloir se rapprocher plus étroitement de l'Italie que de la France. C'est aussi une faute que de se donner l'air de vouloir dans les circonstances actuelles enlever l'Italie à la Triple Alliance. M. Isvolsky a fortement contribué à aggraver nos ennuis avec la l'urquie. »

L'insistance de mon interlocuteur à critiquer l'intimité de M. Isvolsky et de M. Tittoni est à remarquer. Déjà, lorsque le langage de divers journaux à Paris avait fait croire ici que le

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Gouvernement de la République allait demander le remplacement de } Ambassadeur de Russie à Paris, un journal russe, renseigné sur les impressions de membres importants du Gouvernement impérial, avait donné comme motif du rappel éventuel de M. Isvolsky sa trop grande intimité avec M. Tittoni. Ce dernier est très vivement critiqué maintenant, même

par M. Sazonof{.

En dehors de ces dépêches déjà si explicites, Georges Louis avait soigneusement préparé un mémoire historique. Il y reprenait depuis l'origine la carrière d’Isvolsky, ses rapports avec le Gouvernement français, puis la suite des incidents “qui créèrent et finirent par rendre si violente sa mésintelligence avec l'ancien directeur politique, envoyé à Saint-Pétersbourg pour soutenir dans l'esprit des intérêts français la politique de l'Alliance :

Monsieur le Président,

[Il me faut revenir encore une fois sur les causes de la démarche que M. Isvolsky a effectuée auprès de vous à mon sujet. Nous avons intérêt à déterminer exactement la portée de cet mcident, et 1] me semble que nous le pouvons après mes conversations avec le Président du Conseil et le Ministre des Affaires Étrangères à Saint-Pétersbourg.

Les déclarations si précises et si concordantes que m'a faites M. Kokovtzoff les 11 et 29 mai ne peuvent laisser aucun doute sur un premier point : «Le Gouvernement russe n’a pas exprimé

le désir de voir nommer un nouvel Ambassadeur de France à

Saint-Pétersbourg. » C'est par moi qu'il a su que M. Isvolsky avait fait une démarche en ce sens. Le Conseil des Ministres n'a pas été consulté ; s'1l l'avait été, il se serait prononcé en sens contraire.

Il paraït non moins certain aujourd’hui que la démarche faite à Paris n'a pas davantage été prescrite ou autorisée par M. Sazonoff seul. M. Isvolsky n'en a informé le Ministre des Affaires Etrangères qu'après l'avoir effectuée. Tout le monde sait que M. Sazonoff n'est pour rien dans cette affaire, et qu'elle est l'œuvre de M. Isvolsky.

L'Ambassadeur de Russie à Paris a donc altéré la vérité en vous déclarant qu'il agissait en cette circonstance at nom de son Gouvernement, puis par trois fois qu’il vous avait parlé

sur instructions expresses de M. Sazonoff. Mais le Ministre des Affaires Étrangères a essayé de couvrir dans une certaine mesure M. Isvolsky autant qu'il lui était possible sans manquer lui-même à la vénité.

Ïl m'a dit, non qu'il eût demandé la nomination d'un nouvel Ambassadeur, ni même qu’il eût autorisé toutes les plaintes formulées en son nom, mais qu'il avait contre moi un grief personnel et qu'il l'avait fait connaître (reconnu depuis non fondé). I] na pas pris la responsabilité de la démarche d Isvolsky : 1l s'est borné à admettre qu'il y avait une part de vérité, une petite part, dans le langage qui vous avait été tenu. C'est, pour reprendre l'expression d’un de ses collègues, le seul moyen de se tirer de la fausse position où l'avait mis M. Isvolsky.

Si les choses se sont passées de cette manière, on n'a rien exagéré en ne disant que cette affaire est tout entière l’œuvre de M. Isvolsky.

[Il reste à voir — et c'est le côté le plus intéressant de l'incident — comment M. Isvolsky est arrivé à se mettre, lui et M. Sazonoff, dans ce mauvais pas, et, suivant son habitude, à se prendre à ses propres pièges.

Ce n'est pas sans regret que M. Isvolsky a quitté 1 y a deux ans le Ministère des Affaires Étrangères. Ses débuts avaient été heureux. Il avait fait le rêve de devenir le Chancelier de l'Empire, et 1} avait pu croire un moment qu'il avait devant lui

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