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En apprenant, :l y a deux mois, que les Bulgares cherchaient à contracter un emprunt avec nous, Isvolsky est venu nous dire à la Banque de Paris : € J'espère bien que vous n'allez pas donner d'argent à ces gens-là. Ce serait très imprudent en ce moment. »
Et six semaines après, il est venu appuyer les demandes de Stancioff. Ce subit revirement a été cause que l'on a attribué à la Russie des desseins inquiétants.
Isvolsky traitait cavalièrement les Bulgares tant qu "1ls n'eurent pas fait leur soumission à ses exigences : quand É argent dont 1ls avaient besoin eut la destination qui convenait à ses visées, Isvolsky prit leur cause en main. Comme la Bulgarie se leva aux armes, quelques mols plus tard, pourquoi croirions-nous que ses protecteurs étaient pour la paix? Ces fluctuations continuelles, ces dits et ces dédits effrayèrent à ce point M. Poincaré, qui perdait pied sur ce terrain volcanique, qu 1l en écrivit à Paul Cambon pour en instruire l'Angleterre et l’associer à sa défense contre la précipitation russe. J'ai constaté moi-même sa méfiance le 14 octobre 1912. J'étais dans son cabinet le jour où parut un de mes articles sous ce htre : Ÿ a-t-il deux Russies ?, sur les influences diverses qui se disputaient l'Empire russe et S ‘’agitaient autour du souverain :
L’anarchie, à Saint-Pétersbourg, corrompt les effets d'une politique dont la majestueuse unité n’est qu'un trompe-l'œil. Il y a deux Russies qui parlent et manœuvrent simultanément. La première souffle le chaud, la seconde le froid. C'est ce système, d’ailleurs déplorable, d'opérations parallèles qui trompe de loin et fait parfois planer le soupçon jusque sur la loyauté irréprochable du souverain.
Tant d’audace et de perfidie dans une seule tête ne serait
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pas le dualisme, mais une duplicité exceptionnelle, même à une
époque où la franchise n’est pas de rigueur dans les rapports | des États européens. Rien n'autorise à soupconner M. Sazonoff | de pareil machiavélisme.
| L'article était tout entier dans le même esprit. M. Poin- | caré me dit, en me complimentant de l'avoir publié : L (« Savez-vous à qui dans le fauteuil où vous êtes assis je "2 9 » . 5 .
| l'ai lu ce matin? — Non. — A Isvolsky. Il n’était pas | content | » Cette petite scène n'était pas pour me déplaire. Le refroidissement de M. Poincaré et d’Isvolsky promettait que la politique française ne serait plus à la dévotion des énergumènes russes. Revirement d'autant plus | significatif que M. Poincaré était allé à Saint-Pétersbourg la main dans la main d'Isvolsky, suivant à la lettre le programme de l'ambassadeur russe. Il différait sur un point capital du programme organisé par Georges Louis. [svolsky s'était mis en tête de faire aller le Président du ! Conseil à Moscou, cent ans après la bataille de la Moskowa et la retraite des armées napoléoniennes. Apprenant | cette nouvelle, Georges Louis écrit, le 18 juillet 1912 :
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Jusqu'à présent, personne ici ne m'a parlé du projet de voyage à Moscou. Je n’en ai moi-même rien dit. ne sachant pas si vous tenez à cette partie du programme de M. Is. volsky.
Je doute qu'il y ait avantage à la maintenir.
M. de Bethmann a été à Moscou, en touriste : mais vous préférerez que votre programme ne soit pas calqué sur le sien. Votre voyage a un but bien défini : ne vaudrait-il pas mieux
upprimer tout ce qui paraîtrait en changer le caractère
D'autre part, Moscou est tout à 1812 cette année. À ce point de vue encore, il y aurait plus d’inconvénients que d avantages.
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Devant voir M. Sazonoff la semaine prochaine, Je VOUS Serals
obligé de me télégraphier ce que vous avez décidé. GEORGES LOUIS.
L’msistance et les motifs sérieux Invoqués par Georges Louis ne portèrent pas. Isvolsky tenait à flatter le vieux chauvinisme russe par la présence dans la métropole slave d’un chef du gouvernement français pour l’anniversaire de la défaite française. M. Poincaré alla donc à Moscou, et Georges Louis ne l'accompagna pas. Plus tard, M. Poincaré mit cette absence sur le compte de sa santé : Georges Louis s'était refusé à souligner la faute commise malgré lui. Il n’avait d'ailleurs pas à se louer des procédés de M. Pomcaré, qui ne lui confia pas le but de son voyage. C'est par les ministres du Tzar, ne pouvant pas imaginer pareille inintelligence, que M. Georges Louis fut renseigné. En réalité M. Poincaré, comme le répétèrent à l'é epoque les ] Journaux russes, avait eu l'intention de décider à Saint-Pétersbourg le rappel de Georges Louis : 1l ne recula que devant la découverte d'un danger imminent dans les Balkans et du rôle très louche de la diplomatie russe. Il a dit à la Société des Conférences : « J'ai traité avec la Russie à Saint-Pétersbourg l'affaire de notre ambassadeur, sur laquelle je maïntins la décision du Gouvernement français. » Quelle décision? Celle de briser immédiatement l'ambassadeur, qui fut d'abord la sienne, ou celle de l’ajourner jusqu'à des temps plus favorables ?
S'il y eut un temps d'arrêt dans l'exécution de la sentence, elle ne fut pas révoquée. Jusqu à la fin de l'année 1912, rien ne démentit les premières indications si lumineuses de l'ambassadeur sur la collusion de la politique russe avec l'agitation des peuples balkaniques. Quoique mis pour ainsi dire en interdit, quoique sentant peser sur
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lui le mauvais vouloir de M. Poincaré et surtout sa répugnance à reconnaître la justesse des prévisions qui confondaient l’impudence d’Isvolsky, il fit son devoir, jusqu'au bout. Il envoya notamment sur l'Autriche des rapports qui auraient dû calmer l’effervescence suscitée par les dénonciations du Panslavisme. À croire M. Sazonoff, le cabinet de Vienne était toujours sur le point d'attaquer la Serbie ou de réoccuper le Sandjak, que d'Aerenthal avait évacué sans idée de retour. Georges Louis entretenait avec le comte Thurn des relations excellentes, grâce auxquelles il ramenait à leurs proportions réelles les vœux du comte Berchtold. Ainsi, le 16 octobre 1912, il télégraphiait confidentiellement :
Nous n'avons, m'a dit en résumé le comte Thurn, d'ambitions territoriales ni en Turquie ni ailleurs : mais il y a dans les Balkans une route qui présente pour nous un intérêt vital. Elle doit rester libre. La Russie le comprend-elle? L’admetelle? Est-elle prête à concilier ses visées avec les nôtres 2
Comme je remarquais qu’il ne pouvait y avoir de visées divergentes, puisque les Puissances avaient convenu, sur la proposition de la France. d'accord avec la Russie, de maintenir le statu quoterritorial ante bellum, quel que fût le résultat de la guerre, l'Ambassadeur m'a répondu, d'un air peu confiant en la durée de semblables ententes, que c'était en effet ce qui avait été déclaré.
« Vous ne prendrez pas ombrage, ai-je demandé, des occupations qui auraient lieu pendant la guerre? — Non, m'a dit mon collègue : c’est le résultat qui nous importe. »
Le résultat final, pour l'Autriche, n était autre que la liberté de son commerce. Elle redoutait d'être bloquée à Salonique. Cette revendication assez modeste, qui fit couler trop d'encre, pour faire couler ensuite trop de sang,
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eût-elle été un épouvantail, si nous ne l’avions pas regardée par le gros bout de la lorgnette russe? La fièvre dont Sazonoff maîtrisait mal les accès était-elle de bon alo1? Magnétisé par quelques cercles assez restreints, mais très remuants, il criait à chaque instant que, si le loup autrichien 3 pénétrait dans la bergerie serbe, il ne contiendrait plus | l'opinion, dont il dressait le spectre à chaque déplacement de garnisons autrichiennes le long du Danube ou de la Save. M. Poincaré partageait ce délire, rééditant des sornettes controuvées, que l'Autriche € s'était approprié, par la violation d’un traité, deux provinces serbo-croates ». [1 ne se laissait pas moins envahir par le flot des nouvelles mélodramatiques qui propageaient l'hypnose belliqueuse ;
ah il n’osaît réagir contre l’intrusion des agents panslavistes | qui, à Belgrade, à Sofia, à Cettigne, sans oublier Athènes, prêchaient leur Evangile mystique. Venus des profondeurs : de la Russie, ils abritaient leur popularité quasi religieuse . sous le nom vénéré du Tzar. Dans une lettre du 18 novembre 1912, Georges Louis démasquait les sectaires entretenus par une mystérieuse organisation, se moquant des traités et de la légalité diplomatique :
î « Je ne suspecte, me disait aujourd’hui mon collègue d' Au- | triche, ni la parole, ni les sentiments du Gouvernement russe, et j'ai confiance dans les dispositions amicales qu'il nous témoigne :; mais il a de terribles agents. » |
Et l'Ambassadeur m'a raconté qu'il y a quelques jours le
Ministre de Russie à Belgrade, M. de Hartwig, avait dit à un . de ses collègues : « L'affaire de la Turquie est faite. Maintenant c’est le tour de l'Autriche. »
: « Ce propos, continuait le comte Thurn, a été rapporté à FF Vienne par un Gouvernement étranger qui le tenait de son représéntant en Serbie. J'ai été chargé de le signaler au Gouvernement russe. M. Sazonoff m'a déclaré que l'intelligence
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de M. de Hartwig ne permettait pas de lui attribuer un pareil langage. »
C’est la réponse officielle, mais il n y a aucun motif de douter que le Ministre de Russie à Belgrade ait tenu le propos dont on le dit l'auteur. | |
La liberté dé langage de M. de Hartwig est connue de tout ce qui touche au ministère des Affaires étrangères, et l'on sait que le Ministre de Russie à Belgrade, soutenu par la même presse qui combat son chef, parle de M. Sazonoff comme de l'Autriche. Ce soir même, le Vetschernéié V’rémia fait connaître que des dissentiments se sont élevés entre le Ministre des Affaires étrangères et M.de Hartwig. Celui-ci, ajoute le journal, est en désaccord avec M. Sazonoff sur la politique à suivre en Orient, et demande que la Russie défende la Serbie.
De la liberté d’allures de M. de Hartwig on a conclu, non ! Pétersbourg, mais partout ailleurs à l'étranger, qu 1l recevait des instructions de l'entourage de l'Empereur, et que la politique de la Russie se faisait en dehors et à l'insu du ministre des Affaires étrangères. Mais on se trompe : le «secret de l'Empereur » n'est pas là.
C’est mal connaître M. de Hartwig que de supposer qu'il ne se mettrait pas en opposition avec son Ministre s il ny était pas poussé ou autorisé. Qu'il soit à Téhéran ou à Belgrade, il ne suit qu une politique : la sienne, comme tant d'autres agents russes.
Gi les amis de M. de Hartwig sapaient l'autorité de
__M. Sazonoff, comme trop lent à leur obéir, les partisans
du comte Witte l’attaquaient pour des motifs contraires. Mais l'ancien Président du Conseil, toujours combatif, avait contre lui un vice rédhibitoire. Georges Louis observait : (Il a trop dit qu'il avait sauvé les Romanoff et qu'on le rappellerait à la prochaine catastrophe.» I] n en est
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pas moins vrai que Sazonoff, battu en brèche de tous les
côtés, offrit sa démission à l'Empereur, non pour prendre une ambassade, mais pour rester en Russie et s'occuper de ses propres affaires. « J'ai essayé de dire cela à Sa Majesté quand j étais à Spala, confiait-1l à notre Ambassadeur, et l'Empereur ne m'a pas laissé continuer. » Quelle magnifique occasion pour la France de renier les agitateurs du genre d'Isvolsky, qui s'était vanté dans un dîner, le 19 novembre 1910, de « s'être donné comme tâche à Paris la modification du traité de l'Alliance franco-russe»! [Il ne restaura son crédit ébranlé que grâce à l'appui de la France, après son duel avec d’Aehrenthal. Giers ne disait- 1] pas à M. Crozier, le 1% janvier 1911 : « Il n'entre à aucun degré dans les intentions de mon Souverain, telles qu elles résultent de l’audience qu'il m'a accordée avant mon départ pour Vienne, de rabaisser la politique de la Russie à une question de personnes et d'épouser la querelle de M. [svolsky » 2 Le même Giers ajoutait que Nicolas [T avait dit à l'Empereur d'Allemagne : « M. Isvolsky n est pas en mesure de contrarier la politique de M. Sazonoff, et, s 1l l'essayait, 1l serait vite rappelé à l’ordre. » Ni l'Empereur n1 Sazonoff n'étaient donc foncièrement résolus à poursuivre un dessein positif : ils n'avaient que des points de vue négatifs de résistance à certaines pressions ou provocations inacceptables. Mais le machiavélisme d'Isvolsky, en gouvernant M. Poincaré, alluma la guerre balkanique ; ensuite la collaboration de M. Poincaré avec Delcassé et Paléologue communiqua au Gouvernement russe l'excitation que tous trois avaient recue d’Isvolsky. À propos de la guerre de 1914, Georges Louis a écrit pour lui-même une note qui représente exactement sa pensée :
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