ANECDOTE FRANÇAISE
Georges Mareschal, né à Calais, en 1658, d’un père, officier d’infanterie, issu de parents nobles, mais peu riches, ayant été blessé à la bataille de Rocroy,s’était vu forcé, après la mort de son père, de se livrer à l'étude de la chirurgie, et ses succès lui avaient mérité la place de chirurgien-major de Gravelines, petite ville de guerre, entre Calais et Dunkerque, où il avait pris femme.
Il y jouissait de toute la considération que ses talents perfectionnés par la pratique de son art, jointe aux mœurs les plus simples et à la probité la plus intègre, lui avaient acquise, lorsque, s’apercevant du dépérissement de la santé d’un fils unique, âgé d’environ dix-huit ans, digne de toute sa tendresse, et que les progrès qu’il faisait sous ses yeux dans la même profession lui rendaient encore plus cher, 1l le prit un jour en particulier et le pressa de lui en dire la cause. |
L’extrême embarras du fils, et les détours qu’il employa pour se
dispenser de répondre précisément aux questions du père, n'ayant fait qu’ajouter aux inquiétudes de celui-c1, 1l erut pourtant, sans insister davantage sur ce sujet, devoir se borner à l’observer de façon que le secret du jeune homme n’en fût bientôt plus un pour Jui.
Mais quelque attentif et quelque éclairé que soit en pareil cas Pœil d’un père, plusieurs jours s’étant écoulés sans que rien confirmât les soupçons qu’il avait conçus, et les progrès du mal devenant pour lui d'autant plus effrayants, il saisit le moment où le jeune homme se trouvait un jour avec lui dans son cabinet pour en fermer la porte et pour lui dire : « Vous ne sortirez pas d'ici, mon fils, sans vous être ouvert à moi sur la maladie dont la cause, quelle qu’elle puisse être, vous conduit aussi rapidement qu'infailliblement au tombeau... Eh! quel secret, mon cher enfant, devez-vous avoir pour un père? Craindriez-vous de trop rougir à ses veux de quelque attachement que vous vous efforcez en vain de vaincre; ou des suites de quelque faiblesse, que votre âge a toujours droit de rendre si pardonnables?.. Eh! n’ai-je pas été jeune, ainsi que vous? Parlez donc, mon fils! C’est un père, c’est un ami qui vous en prie; et s’il le faut, qui vous l’ordonne au nom de ce que vous lui devez, autant qu’à votre mère, qui meurt, ainsi que moi, d'inquiétude, eu égard à l’état aussi déplorable que menaçant de votre santé!»
€ Hélas! mon père, lui dit le malade en tombant dans ses bras, Pexcès de vos bontés, quelle que pût être ma répugnance à vous faire Paveu d’une faiblesse dont j’aurais pu rougir à vos yeux, m'eût-il permis de résister si longtemps à ce tendre intérêt que ma situation vous inspire? Non, mon père, non, mon ami (puisque vous m honorez de ce titre). Mais mon mal procède d’une cause que je craignais d'autant plus de vous confier, que J'ai assez profité de vos instructions pour être convaincu que rien maintenant ne saurait la détruire.. Et vous-même en pourrez bientôt juger. »
À ce propos, le père, frémissant, après avoir interrogé son fils sur la nature de ses souffrances et s’être assuré tant par ses mains que par ses yeux de leur funeste cause, finit par prier le malade de le laisser jusqu’au lendemain à ses réflexions, et surtout de ne rien dire à sa mère du résultat de leur entretien.
Le jour suivant, tandis que son épouse était sortie, il le rappelle dans son cabinet :
€ Mon enfant, lui dit-il en l’embrassant, ta mort, que tu parais envisager avec tant de sang-froid, entrainerait plus que probablement la mienne... Puis-je compter assez sur ton courage pour espérer que tu consentes à une opération douloureuse, que ta situation
rend si pressante qu’un jour perdu peut m’ôter tout espoir? Sans elle, tu es mort; par elle, tu peux revivre. Et contre un mal dont la
suite est une mort certaine, que risque-t-on d'employer un remède,
quelque extrême qu’il soit, et dont rien jusqu'ici ne me prouva l’inefficacité? auquel ton père même (à quoi qu'il puisse s’exposer) ne balance pas de hasarder sa main? »
€ Ah! mon père, s’écria le jeune homme dans un transport où la surprise, la joie et l’admiration éclataient à la fois, ah! mon digne et respectable père! Comptez sur mon courage, et disposez d’un fils qui déjà se croit trop heureux d’avoir trouvé dans votre cœur des sentiments pour lui dont rien jamais ne pourra lacquitter envers vous. — Eh bien, mon fils, puisque tu sens combien, en cette occasion, le secret nous est nécessaire, et que ta fermeté, non seulement me rassure moi-même, mais semble justifier dans mon cœur espoir
de te sauver, écoute, et vois si le projet que j'ai conçu n’a rien qui
puisse te déplaire?.… Dès dimanche prochain, c’est-à-dire dans trois jours, tandis que tout ce qui compose ma maison se sera rendu, suivant l’usage, à la paroisse, on viendra m'y chercher pour un prétendu malade en grand danger : je t’ordonnerai de m'y suivre. Et, sans que ta mère puisse rien sSoupçonner de mon dessein, nous nous rendrons ici, où j'aurai tout préparé pour Popération d’où dépend ta vie et la mienne... Y consens-tu, mon fils? — Oui, mon père, et vous pouvez compter sur mon courage. — En ce cas, terminons done un entretien dont la longueur pourrait alarmer ta mère, et joins tes vœux aux miens pour que le ciel daigne concourir au succès de mon entreprise. »
Au jour fixé, l’opération que le jeune homme supportait en héros était presque finie, lorsque la mère, arrivant de l’église et passant dans un cabinet au rez-de-chaussée, y vit quelques gouttes de sang tombant du plancher d’en haut, et poussa des cris qui bientôt attirèrent tout ce qui composait son domestique.
« Montez vite là haut! s’écria-t-elle, et voyez d’où part ceci! »
«La porte est fermée, Madame, » lui dirent-ils en revenant. — « Fermée? et le sang coule encore! Ah! ciel, mon mari, mon fils même, tous les deux sont assassinés! »
Cette dame alors, perdant la tête, vole à la fenêtre, appelle à grands cris le secours des citoyens qui sortaient de l’église et dont en un instant la maison est remplie; elle leur fait part de ses craintes, les presse de monter au cabinet de son mari, et, si personne ne répond, d’en enfoncer la porte.
Pendant tout ce tumulte, et sans que rien eût le pouvoir de le distraire, le père achevait son opération.
Dès qu’il Peut terminé : «Monsieur, dit-il en ouvrant au commandant de la ville que cet esclandre venait aussi d’attirer chez lui, vous voyez le plus heureux ou le plus malheureux des pères! Mon fils allait mourir victime d’une maladie que tout autre eût regardée comme incurable. J’ai tout risqué dans lespérance d’y apporter remède. Si le succès remplit mes vœux, nous vivrons l’un et l’autre. Au contraire, si je suis son assassin, Je le suivrai sans me plaindre au tombeau. »
La réputation de Mareschal était trop solidement établie pour que le commandant et les témoins de cette scène, aussi neuve qu’'intéressante, ne fussent pas touchés de ce spectacle.
Aussi le commandant, après les avoir tous congédiés, n’eut-il rien de plus pressé que de descendre chez la dame, qu’il trouva plus morte que vive, et de la rassurer sur le sort de son époux et de son fils, en partant de la confiance que lui inspiraient les talents généralement connus du courageux opérateur.
Le succès de sa tentative fut en effet heureux, au point qu’en moins d’un mois son fils, recouvrant la santé, combla de Joie et sa famille et la ville entière.
L'éditeur, qui, très jeune encore, a plus d’une fois entendu raconter cette histoire à son père, qui avait beaucoup connu Mareschal, | ne peut aujourd’hui se rappeler précisément quelle était la maladie dont il s’agit.
Une dame sensible, à qui l'éditeur demandait son sentiment sur cette anecdote, qu’il venait de jeter sur le papier, ne lui fit d’autre réponse que celle de s’écrier : « Quel père! quel fils! »
N. B. — Ce fils est ce même Mareschal, qui, après la mort de son père, étant venu s’établir à Paris, se distingua tellement dans son art, qu'après y avoir acquis la réputation la plus brillante et la mieux méritée, appelé à Versailles pour être consulté sur une maladie de Louis XIV, loin de profiter de cette occasion pour sa fortune, revint à la capitale après avoir donné son avis, qui succéda à Félix dans la place de premier-chirurgien du roi, et trois ans après obtint une charge de maître d'hôtel, et des lettres de noblesse dont il aurait pu se passer en faisant revivre celle de ses aïeux.
Cet habile homme mourut en 1726, à soixante-seize ans, dans sa terre de Bièvre que Louis XIV, toujours grand en toutes choses, avait en sa faveur érigée en marquisat.
Sa postérité existe encore à Paris, avec honneur, surtout dans le marquis de Bièvre, son arrière-petit-fils, mestre de camp de cavalerie, écuyer ordinaire de Monsieur, ete., qui, jeune encore, vient de se distinguer dans la comédie du Séducteur, en cinq actes et en
vers (entreprise de tout temps difficile et surtout aujourd’hui!) par un succès que la lecture même n’a point affaibli.
Pour l’auteur des Prèces intéressantes, Georges Mareschal était fils d’un chirurgien-mayor et petit-fils d’un officier qui fut blessé à Rocroy. De la Place se trompe : le premier-chirurgien du roi eut le capitaine irlandais pour père et non pour aïeul, et les héros de l’anecdote n’appartiennent pas à sa famille.
Une circonstance particulière explique l’erreur de l’écrivain
calaisien : à l’époque où Georges Mareschal vivait à Gravelines chez son père Jean Mareschal, le chirurgien-major de la ville se nommait également Jean Mareschal. Cet homonyme de l’ancien officier, né en 1648 de Thomas Mareschal et de Barbe de la Croix, avait été reçu le 29 mai 1671 «comme médecin ordinaire de la ville et hôpital de Gravelines.» (Archives de Gravelines, BB 3, p. 51.) Il épousa le 16 mai 1681, à Calais, demoiselle Antoinette Lemaistre, et mourut le 12 avril 1700, laissant six enfants : Antoine, Jean, Joseph, François, Anne et Jeanne. En 1696, le chirurgien-mayjor fit enregistrer des armoiries s’énonçant : «d’azur, à une cigogne le vol ouvert et le pied droit levé d’argent, portant en son bec un serpent tortillé d’or, et un marais rempli de roseaux de sinople en pointe. » Il était issu d’une famille qui comptait de nombreux représentants à Calais et à Boulogne-sur-Mer, mais qui n’avait aucun lien de parenté avec celle de l’émigré irlandais John Marshall, devenu Jean Mareschal.
Si l'opération contée par la Place fut l’œuvre du chirurgienmajor, il la pratiqua longtemps après que Georges Mareschal eut quitté Gravelines, car l’aîné de ses enfants n’atteignit dix-huit ans que vers 1699 : l’anecdote put être rapportée au premier-chirurgien par un de ses parents gravelinois, et, s’il la redit au père d'Antoine de la Place, Ia confusion faite par l’auteur des Pièces intéressantes naquit de l’homonymie du chirurgien-major de Gravelines et du père de Georges Mareschal.
Attribuant à Louis XIV l’érection de la terre de Bièvre en marquisat, Antoine de la Place commet une autre erreur : ce fut Louis XV qui accorda cette faveur aux descendants du premier-chirurgien.