DISGRACE DU PREMIER-MÉDECIN DAQUIN
Dans un de ses Tableaux de Paris (Amsterdam, 1788, t. IX, p. 151), Mercier mêle Georges Mareschal à la disgrâce de Daquin, premier-médecin de Louis XIV; or, Daquin fut remplacé par Fagon le 2 novembre 1693 et Mareschal ne devint premier-chirurgien du roi que dix ans après, le 14 juin 1703 : Mercier commet donc un anachronisme. Saint-Simon donne les motifs du renvoi de Daquin (Mémoires, t. 1, p.122) et ne parle pas de saignée faite au roi avec la complicité du premier-médecin : si l’anecdote rapportée par Mercier est véritable, ce fut Charles- François Félix, prédécesseur de Mareschal, qui découvrit le marché conclu entre Daquin et le jeune chirurgien.
Louis XIV vieillissait; on avait l'habitude de le saigner tous les mois. Un jeune petit chirurgien, qui avait gagné assez gros sur Île pavé de Paris par une très grande habileté à saigner, s’iImagina que sa fortune serait faite s’il pouvait parvenir à saigner une fois le roi. Il trouva des connaissances auprès de Daquin, pour lors premier-médecin, et lui conta son affaire, lui disant que s’il pouvait lui procurer ce qu’il désirait, il y avait dix nulle écus de consignés chez un notaire.
Daquin avait bien envie de les gagner; mais la chose n’était pas facile à mener, parce que Mareschal, pour lors premier-chirurgien, ne quittait guère le roi. [ ne laissa pas de lui donner quelques espérances, et lui conseilla de se tenir toujours à portée des occasions, en venant s’établir à Versailles, ce qu'il fit.
Un jour enfin que Mareschal avait demandé au roi un congé de deux ou trois jours pour aller à sa campagne de Bièvre, Daquim crut le moment favorable; il tâta le pouls du roi, le matin, à son
ordinaire, contrefit beaucoup l’effrayé, trouva un battement inquié-
tant, disait-il, et une saignée était absolument nécessaire. Il n’y avait pas de temps à perdre.
Le roi avait d’abord eu quelque répugnance, n’ayant pas pour le
moment Mareschal auprès de lui; la peur Pavait enfin déterminé à
tout, et Daquin avait proposé son petit chirurgien, comme étant un des plus habiles saigneurs du royaume. On l’avait envoyé chercher; la saignée fut faite et Daquin envoya aussitôt retirer les dix mille écus consignés chez le notaire.
Sur ces entrefaites, Mareschal, à qui on avait envoyé un courrier, était revenu à la minute. Il n’avait pas été peu étonné de trouver le roi saigné, qu'il venait presque de quitter, et auquel, à son retour, il ne trouvait plus le moindre symptôme de mal. Cela commença à lui donner à penser.
Comme le petit chirurgien n’avait que quelques louis à espérer pour sa saignée, et qu'il commençait à voir qu'il pourrait fort bien s'être trompé dans son attente, Mareschal, à force de le tourner, vint à bout de savoir le fond de l’histoire; et le roi ne fut pas longtemps sans en être instruit, car Mareschal, ennemi de Daquin, avait été aussitôt lui en rendre compte.
Le roi entra dans une fureur terrible : il fit arrêter Daquin et abandonna l'affaire au jugement du Conseil d'Etat. Toutes les voix y furent pour la mort, disant que Daquin avait fait trafic du sang du roi. Enfin, le roi, un peu revenu de sa colère, lui fit grâce de la vie, mais à condition qu’il perdrait sa place de premier-médecin et se retirerait à Quimper-Corentin.
Cela ne rendit pas l’argent au jeune chirurgien, à qui il en coûta vingt-huit mille livres pour avoir eu l’honneur de saigner une fois Louis XIV.