CHAPITRE XV
Principales opérations de Georges Mareschal de 1708 à 1712. — Villars blessé à Malplaquet; le roi lui envoie Mareschal qui le soigne et le guérit. — Le marquis de Courcillon, fils de Dangeau, opéré par Mareschal. — La comtesse de Saint- Géran. — Mort de l’architecte Mansard. — La duchesse de Bourgogne; Mareschal choisi pour son phlébotomiste.
Le duc d'Orléans blessé à la chasse : Mareschal lui remet l’épaule; le roi donne à
* Mareschal la charge de premier-chirurgien du duc de Berry. — La princesse de Conti.
Mort du Grand Dauphin; Mareschal l’assiste pendant son agonie. — Les bâtards
du roi; le duc du Maine; Mareschal taille le comte de Toulouse; magnifiques honoraires du premier-chirurgien.
Les déplacements de Louis XIV; égoïsme du roi. — La duchesse de Berry; Mareschal l’accouche et baptise son enfant. — Le marquis de Maillebois; le marquis d'Ecquevilly; le duc de Berry; la comtesse de Feuquières. — Le duc de Berry crève l’œil du duc de Bourbon; Mareschal consulté.
En 1709, Louis XIV ayant repoussé les conditions humiliantes de ses ennemis, le prince Eugène. et le duc de Marlborough vinrent menacer la frontière du nord à la tête d’une forte armée. [ls avaient pris Tournay et investissaient Mons, quand le maréchal de Villars, général en chef de l’armée française, résolut de secourir cette place. Parti de Valenciennes, 1l rencontra les alliés le 11 septembre, près du hameau de Malplaquet, et leur livra bataille malgré l’infériorité numérique de ses troupes. Au moment où les Français se croyaient victorieux, Villars, chargeant à la tête de l’aile gauche, reçut une balle qui lui fracassa le genou. On le descendit de cheval : sentant la balle qui faisait saillie sous son jarret, il la fit extraire par un chirurgien de sa suite et voulut être porté en chaise à la tête des troupes; mais l’excès de la douleur lui fit perdre connaissance. Privée de commandement, l’aile gauche fut enfoncée par l’armée alliée, et le vieux maréchal de Boufflers, qui dirigeait l’aile droite, dut abandonner le champ de bataille de Malplaquet, où gisaient vingt-cinq mille cadavres.
Transporté au Quesnoy pendant la fin de l’action, le due de Villars était arrivé dans cette place forte, couvert des drapeaux et des étendards pris à l'ennemi. On pansa de nouveau sa plaie, qui fut estimée très grave (1); cependant, Boufilers écrivait au roi le soir même de la bataille : «M. le maréchal de Villars a été aujourd’hui considérablement blessé; les chirurgiens assurent néanmoins que ce sera sans danger (2). »
Le 13 septembre, la duchesse de Villars partit pour le Quesnoy; c’est par ses lettres que la Cour allait connaître le véritable état du maréchal. Le jeune Courcillon ayant eu la jambe fracassée à Malplaquet, Dangeau et sa femme quittèrent également Versailles pour soigner ce fils unique tendrement aimé; aussi le Journal du marquis subit-il à cette époque une interrupüon de plusieurs mois. Comme Saint-Simon, par une coïncidence fâcheuse, était à son château de la Ferté, l’histoire de la Cour ne se trouve plus, jusqu’à la fin de l’année 1709, que dans les Mémoires de Sourches et quelques lettres de la HAE d'Huxelles (3).
Georges Mareschal recevait chaque jour un récit détaillé des opérations pratiquées au Quesnoy : on lui décrivit la plaie de Villars, et il réunit la Communauté des maîtres chirurgiens de Paris pour examiner la gravité qu’elle présentait. « La blessure de M. le maréchal, écrit la marquise d'Huxelles, a été consultée dans l’école de chirurgie de Saint-Côme : il ne laisse pas d’y avoir du danger. Comme on rend compte à M. Mareschal, premier-chirurgien du roi, de tout ce qui se passe, il lui est écrit qu'on n’a jamais tant coupé de bras, de cuisses et de jambes (4). Si les courriers de Flandre parvenus à Versailles les 18, 19 et 20 septembre disaient « qu’on espérait bien de la blessure de M. le maréchal », la marquise de Maintenon reçut, le 21, de Mme de Villars, une lettre peu rassurante.
Dès les premiers jours, les principaux chirurgiens de l’armée, réunis au Quesnoy, s'étaient montrés inquiets; plusieurs déclarérent même qu’il fallait couper la jambe du général en chef. On
(1) Mémoires du maréchal de Villars, publiés par le marquis pe Voaué, t. III, Pp. 74.
(2) SOURCHES, t. XII, p. 61.
(3) Ces lettres sont insérées dans le tome XIII du Journal de Dangeau. (Edition Firmin-Didot.)
(4) DANGEAU, t. XIII, p. 37.
recula devant une mesure aussi radicale; mais bientôt l’état du blessé, pris de fièvre et de diarrhée, empira de telle façon que lPamputation fut jugée nécessaire.
A l'issue de la consultation, la duchesse de Villars déplorait, dans une lettre à Mme de Maintenon, que son mari ne fût pas transportable, « car M. Mareschal aurait pu juger de l’opportunité d’une opération devenant pour M. de Villars une question de vie ou de mort. » Le 20 septembre, les chirurgiens retirèrent le séton dont ils avaient traversé la jambe du blessé; constatant la mauvaise nature que prenait la plaie, ils revinrent avec plus de force sur l’urgence de l’amputation. « Permettezmoi, madame, écrivit aussitôt la duchesse à Mme de Maintenon, de vous remettre à M. Mareschal pour vous instruire de ce nouvel accident; j’ai le cœur trop serré pour en pouvoir faire le détail. Il me paraît que M. Mareschal nous est plus nécessaire que jamais, et M. de Villars a grande envie aussi d’être à portée de lui (1). »
Le duc n’espérait pas recevoir la visite du premier-chirurgien : Mareschal ne passait jamais la nuit hors des châteaux habités par le roi. Mais Louis XIV, mettant son dernier espoir en Villars, tenait sa vie pour précieuse entre toutes; le 20 septembre, il le créait pair de France pour lui montrer que la glorieuse défaite de Malplaquet ne le diminuait pas à ses yeux. Quand il connut les fâcheuses nouvelles annoncées par Mme de Villars, 1l pensa que l’état de santé du maréchal réclamait une nouvelle faveur. Si le blessé ne pouvait pas venir à Versailles pour consulter le premier-chirurgien, il méritait qu’on le lui envoyât : après les nouveaux bulletins alarmants des 24 et 27 septembre, Louis XIV invita Georges Mareschal à se rendre au Quesnoy. Le premier-chirurgien, craignant que son art ne fût impuissant à sauver le général en chef, ne se rendit pas sans hésitation à ce désir. « Cependant, écrit Morand, après quelques courtes réflexions, il donna sa parole au roi, qui, charmé de le voir partir, l’embrassa, et dès ce moment regarda comme sûre la conservation du grand capi-
(1) Correspondance de Mme de Maintenon, édition LA BEAUMELrE. L’authen-
ticité de plusieurs lettres reproduites par la Beaumelle est douteuse, et certaines
sont évidemment l’œuvre de cet auteur; toutefois, elles ont été composées très habilement, et avec l’aide de documents dignes de foi.