‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 35 sur 182 · ARTE ME · texte numérisé non relu

ARTE ME

À ce moment paraissaient le duc de Bouillon, grand cham-

bellan, le duc de Beauvilliers, premier-gentilhomme de la chambre «en année », et d’autres officiers possédant les « grandes entrées » : Mareschal, heureux d’avoir obtenu ce qu'il demandait, s’inchina profondément devant le roi et laissa libre cours à la cérémonie du lever. Dès qu’il put s'échapper de la chambre de Louis XIV,1l écrivit à Saint-Simon: le résultat heureux de son entretien avec Sa Majesté. « Ge billet, continue le mémorialiste, nous donna une joie sensible à Mme de Saint-Simon et à moI. »

Le lendemain, 31 décembre, le due partit pour Versailles, emmenant avec lui sa femme,«pour avoir son conseil dans une conjoncture dont dépendait entièrement le genre de vie qu'ils devaient embrasser désormais, chose si critique pour eux et pour leur famille (2). » Dès son arrivée au château, il se rendit à l’appartement du premier-chirurgien : « Mareschal m’assura qu'il avait bien senti de l’éloignement dans le roi, mais nulle colère, et me dit qu’il espérait que j'aurais une audience particulière et tranquille; que je lui expliquasse bier tous mes faits une bonne fois, et que je ne craignisse point d’être trop long, puisqu'il était question d’un éclaircissement sur des bagatelles grossies dont le dépouillement demandait du détail; qu'il me conseillait de lui parler avec franchise et liberté, et de mêler une sorte d’amitié dans mes respects; que, du reste, je me présentasse devant lui avec assiduité, pour lui donner lieu de choisir son temps de me parler (3). »

Saint-Simon avait obtenu la faveur qu'il désirait : s’il est vrai que, dans le cas d’un refus, le duc se fût retiré de la Cour, l’histoire du règne de Louis XIV doit beaucoup à Mareschal, car les Mémoires du disgracié eussent présenté, de 1710 à 1745, une fâcheuse lacune. « Mareschal, écrit le duc, me demanda un secret inviolable, excepté pour Mme de Saint-Simon et le

(1) SAINT-SIMON, t. VII, p.f447.

MAT EVIL: ip. 466.

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chancelier, que je lui tins fidèlement; il ne craignait pas qu’on sût que j'avais eu une audience, puisqu’après lavoir eue, ce serait une nouvelle qui ne se pourrait cacher, mais bien qu'il me l’eût obtenue. La conversation finit par des remerciements proportionnés au service qu'il me rendait, dont l'importance se devait mesurer sur ce que nul autre de mes amis, ministres, seigneurs, personnages, gens en place, n’était à portée de me rendre (1). »

Dès lors, Saint-Simon se présenta chaque jour devant le roi. Le vendredi 3 janvier 1710, comme il assistait pour la quatrième fois au « grand couvert » sans que Louis XIV parût s’apercevoir de sa présence, il se décida, vers la fin du « fruit », à s’avancer près du fauteuil de Sa Majesté. « Je lui dis que je la suppliais de se vouloir bien souvenir qu’elle m'avait fait espérer la grâce de m’entendre. Le roi se tourna vers moi et d’un air honnête me répondit : — « Quand vous voudrez. Je le pourrais bien à «cette heure, mais j’ai des affaires, et cela serait trop court. » — Et,un moment après, il se retourna encore et me dit:—«Mais, «demain matin, si vous voulez. » — Je répondis que j'étais fait pour attendre ses moments et ses grâces, et que j'aurais l’honneur de me présenter le lendemain matin devant lui. Cette façon de me répondre me sembla de bon augure; le roi avait un air affable et point importuné, et envie de m’écouter à loisir. Mareschal, le chancelier et Mme de Saint-Simon en furent persuadés comme moi (2). »

Le lendemain,le duc vint au lever royal : aussitôt habillé, Louis XIV lui envoya M. de Niert, premier-valet de chambre en quartier, qui l’introduisit dans le cabinet du Conseil. Le roi était seul, assis à sa table; après avoir permis au mémorialiste de se jusüfier longuement, 1l le morigéna « d’un air de père » sur ses petites cabales, puis, «avec une demi-révérence riante et gracieuse», 1l s’achemina vers le cabinet des Perruques, laissant son interlocuteur dans la plus profonde satisfaction. « J’allai tout droit chez Mareschal, écrit Saint-Simon (3), par un juste tribut, pour lui raconter tout ce qui venait de se passer et que je lui devais uniquement, dont il fut ravi et en augura au mieux...

(1) SAINT-SIMON, t. VII, p. 448.

Cid DAVTIEL: p.161.

GO) dut. XIE, :p:. 72:et 73:

Comme rien n’était plus rare qu’une audience du roi à ceux qui n'avaient point de particulier avec lui, celle que je venais d’avoir, et surtout sa longueur, fit plus de bruit que je ne désirais. Je laissai dire, et me tins en silence, parce qu’on n’est pas obligé de rendre compte de ses affaires. Mareschal me dit, deux jours après, que le roi m'avait fort loué à lui et avait témoigné toutes sortes de satisfactions de mon audience. »

Par le fait, Louis XIV traita depuis lors Saint-Simon « avec une distinction marquée », en dépit de l’aversion que ne cessait de lui témoigner Mme de Maintenon; contre cette ennemie, le duc eut encore Mareschal pour allié. « Je ne comprends pas, dit-il, comment j'ai pu échapper aux mauvais offices de cette étrange fée, et à ceux de Niert, de Blouin et des valets principaux, tous à M. du Maine, et sur lesquels j'étais averti et défendu souvent par Mareschal. Je ne puis donc comprendre encore d’où m’est venue, et moins encore comment a pu subsister constamment, la considération même personnelle que le roi m'a toujours montrée depuis l’audience que Mareschal m'en procura. » Le 15 juin 1710, Louis XIV nomma Mme de Saint-Simon dame d'honneur de la future duchesse de Berry, et se contenta de dire amicalement à son mari : « Mais il faut tenir votre langue. »

Un an avant sa mort, le roi fit à Mareschal un éloge direct de Saint-Simon. En novembre 1714, le duc d'Orléans eut une attaque d’apoplexie, et le mémorialiste, qui lui était fort attaché, vint passer la nuit près de son lit. Le roi prit intérêt à la santé de son neveu : à plusieurs reprises, il envoya Mareschal savoir de ses nouvelles. Chaque fois que le premier-chirurgien revenait, Louis XIV Tui demandait qui se trouvait près du malade, et toujours Mareschal nommait Saint-Simon parmi les personnes veillant le duc d'Orléans. Le roi lui dit enfin : « Il est fort des amis de mon neveu, M. de Saint-Simon; je voudrais bien qu'il n’en eût jamais d’autres, car il est fort honnête homme et ne lui donne que de bons conseils. Je ne suis point en peine de ceux-là, je voudrais qu’il n’en suivit pas d’autres (1).»

Lorsque Mareschal rapporta ces paroles à Saint-Simon, celui-ci s’en réjouit : le futur régent était fort mal en cour,

(1) SAINT-SIMON, t. XI, p. 344.

et le mémorialiste craignait que sa liaison intime avec un prince si décrié ne fût mal interprétée par Louis XIV. « Je cherchai d’où le roi avait pu prendre un sentiment si flatteur, j'ose dire si vrai, en même temps si opposé à ce qu’on ne cessait de chercher à me persuader. Il était plus que manifeste que je ne le devais pas à Mme de Maintenon, à M. du Maine, à l’intérieur de leur dépendance, à aucun des ministres. Peut-être à Mareschal? mais il me l’aurait dit dans le temps, et à quelle occasion (1). »

Le premier-chirurgien ne perdait aucune occasion de défendre le mémorialiste : « De tout l’intérieur du roi, écrit le duc, je n'avais que Mareschal qui rompit plus d’une fois des lances pour moi contre les autres qui m’attaquaient devant le roi, et qui avaient de bons garants pour le faire (2). » L’affection que Georges Mareschal témoigna toujours à Saint-Simon est curieuse; celui-ci, a-t-on dit, ne considérait en France que la noblesse, dans la noblesse que les ducs, parmi les dues que lui-même; aussi, écrasant tout le monde de sa morgue dédaigneuse, était-il détesté à la Cour. Le premier-chirurgien conçut cependant pour lui des sentiments contraires, et les éloges que le mémorialiste prodigue à Georges Mareschal sont une récompense impérissable de ses services, car l’œuvre de Saint-Simon est immortelle.

(1) SAINT-SIMON, t. XI, p. 345.

GIE; T. XF p. 308.

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