‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 7 sur 182 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Georges Mareschal entre dans la boutique de M° Le Breton; ses occupations au début de son apprentissage : le rasoir, la charpie, les onguents, les perruques. — Mareschal devient l’a‘de de Me Le Breton : les coups d’épée, les accidents de la rue, les saignées ; maladies traitées par les chirurgiens.

Comment les fraters apprenaient leur métier : la tradition conservée dans les boutiques et les hôpitaux. — Les examens de Saint-Côme, le cours de Dionis au Jardin royal des Plantes, la fondation Bienaise.

Un curieux petit ouvrage dépeint la vie des jeunes gens qui s’engageaient chez les maîtres chirurgiens-barbiers; daté de 1715, il est intitulé : La peine et la misère des garçons chirurgiens, autrement appelés fraters, représentées dans un entretien joyeux et spirituel d’un garçon chirurgien et d'un clerc de procureur. L'auteur, qui conserve l’anonymat, déclare être lui-même un frater; entremêlant la prose et les vers, 1l met en scène un camarade qui explique les inconvénients du métier. On ne trouve pas, dans son opuscule, toute la joie et tout l'esprit promis par le titre, mais les détails qu’il donne sur l’existence des anciens fraters sont intéressants.

Décidé comme Georges Mareschal à entrer chez un maitre en qualité de «garçon», le héros du livre demande au concierge de Saint-Côme la liste des places vacantes, puis il franchit le seul d’une première boutique.

Si, poussé d’un désir d'apprendre, Un frater va se présenter, Monsieur s’en ira consulter Madame, si l’on doit le prendre :

— Mon cœur, dit-il, vois ce garçon, Il n’a pas mauvaise façon. — Mais la dédaigneuse examine

$ Le pauvre homme de bas en haut.

La belle-mère du patron intervient et dit aigrement à son

gendre :

Si ce garçon au temps passé Fût venu dans votre boutique, On l’en aurait bientôt chassé.

L’aspirant frater écoute modestement ces aménités et ül en est bientôt récompensé; si « Madame » a paru le déprécier, c’est pour lui faire signer un engagement plus désavantageux, et le « bourgeois » (c’est ainsi que les garçons chirurgiens appelaient leur patron) (1) lui déclare qu'it est accepté :

Après cet abord difficile,

On entre sous condition

Que jamais sans permission On n'ira faire un tour en ville.

Pour l'instant, cette clause semble au jeune homme la plus dure de son contrat : 1l aura par la suite d’autres sujets de plainte.

Après une pareille démarche près de Simon Le Breton, maître chirurgien-barbier juré en la Communauté de Saint-Côme, Georges Mareschal eut la satisfaction de se voir engagé par ce praticien. « [1 y a, écrit Morand dans son Æloge du premierchirurgien de Louis XIV, deux espèces de noviciats pour les chirurgiens; l’un suppose les ressources nécessaires pour fournir à une dépense honnête pendant plusieurs années que l’on passe à suivre les praticiens accrédités, les hôpitaux, les écoles

publiques, les cours particuliers, et alors tous ces exercices se

font avec une grande hberté. L'autre consiste à s’assujettir à des maîtres,et,moyennant les engagements auxquels on s’oblige

avec eux, la dépense est réduite à celle qui est indispensable.

M. Mareschal, arrivé à Paris, embrassa avec courage le dernier parti, quoique le plus dur, et se mit sous M. Le Breton, maître chirurgien. »

La boutique de M: le Breton était située rue des Lombards (2),

paroisse Saint-Jacques-de-la-Boucherie, sur la rive droite de

la Seine. Le patron de Mareschal ne parait pas avoir eu grande réputation, Jean Devaux, auteur de l’{ndex funereus chirur-

(1) Le Chirurgien-Médecin, 1726, p. 26.

(2) Bibliothèque nationale, mss. fr. 32829; 25 avril 1694.

gorum parisiensium (1), ne lui consacre qu’une ligne : « Simon Le Breton, écrit-il, né à Paris, ancien prévôt, mourut le 25 avril ; de l’année 1694. » Devaux avait quarante-cinq ans à la mort de Le Breton et il était son collègue depuis longtemps

si l’/ndex ne comporte aucun détail sur l’existence du patron de Mareschal, c’est qu’elle s’écoula dans la médiocrité. Les Commentaires de la Faculté de médecine portent que l’aspirant Le Breton commença ses examens de maîtrise en 1670 (2). Sa « tentative » eut lieu le 27 août et son premier examen le 17 septembre, mais le registre du doyen reste muet sur les autres épreuves et ne mentionne pas la prestation de serment du nouveau maître. Il est probable que Le Breton fut admis” dans la Communauté en 1671, car les épreuves du grand chef-d'œuvre des chirurgiens s’espaçaient ordinairement en deux ou trois années. En 1677, le patron de Georges Mareschal était encore classé dans les jeunes maitres. Après dix années de réception, il passa parmi les « anciens », et fut élu prévôt : le 31 juillet 1687 (3), on le voit, avec ses collègues Haustome, Ducos et Simon, faire subir à un gagnant-maîtrise de l’'Hôtel-Dieu la « légère expérience »; si le praticien de la rue des Lombards.

(1) L’Zndex funereus constitue un des plus précieux documents sur les anciens chirurgiens : dans cet ouvrage, entièrement en latin, le chirurgien Jean DEVAUX a réuni ses recherches sur les confrères de la Communauté de Saint-Côme, depuis la fondation du Collège de ce nom, sous le règne de saint Louis, jusqu’en 1714. On y trouve, à la date de la mort de chaque maître, un court article biographique sur le défunt; en dépit de la Faculté de médecine, l’auteur considère l’union de 1656 comme ayant incorporé les barbiers dans l’ancien Collège; pour lui, les chirurgiens de 1714 sont les continuateurs des « robes-longues » de Saint-Côme, et non pas ceux des barbiers-chirurgiens; aussi, ces derniers ne figurent-ils pas sur la liste funèbre avant 1656. Il existe à la bibliothèque de la ville de Paris une traduction française manuscrite de l’Zndex, faite par Devaux lui-même : dans cet ouvrage, il a continué sa liste nécrologique jusqu’en 1729.

(2) Bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris, t. XV, p. 418. Cette importante collection des Commentaires est d'autant plus précieuse pour l’histoire de la chirurgie française que les archives particulières de la Communauté de Saint-Côme ont disparu lors de la Révolution. Chaque année, le doyen, s’exprimant en langue latine, consignait sur un registre tous les faits se rapportant à l’histoire intérieure: de la Faculté, puis il consacrait un chapitre spécial à chacun des corps soumis à l’autorité des docteurs régents, c’est-à-dire aux Communautés des chirurgiensbarbiers, des sages-femmes et des apothicaires. Comme plusieurs épreuves du chefd'œuvre des chirurgiens avaient lieu en présence de deux docteurs et du doyen, et que d’ailleurs les aspirants admis à la maîtrise payaient une certaine redevance à la Faculté, on trouve dans les Commentaires les noms des nouveaux maîtres. Malheureusement, le mépris de la Faculté pour Saint-Côme, ou simplement la négligence de certains doyens, rendent quelquefois très incomplet le chapitre des chirurgiens.

(3) BRIèLE, Collection de documents pour servir à l’histoire des hôpitaux de Paris.

î remplissait une charge de la Communauté, c’est qu’il possé-

dait l’estime de ses confrères; sa carrière fut donc honorable, sinon brillante. Quand il admit Georges Mareschal dans sa boutique, Simon Le Breton ne se doutait pas que le jeune frater sauverait de l’oubli le nom de son maitre.

A la fin du dix-septième siècle, la vie des étudiantsen médecine, tous issus de la bourgeoisie, était agréable; ils logeaient en ville et suivaient à la Faculté Les cours de leurs professeurs. En dehors de ces exercices, les futurs docteurs jouissaient de la plus complète liberté, fréquentant un monde cultivé où se rencontraient l’Université, la Finance et la Robe. Mais les jeunes gens du peuple attirés par la profession chirurgicale menaient une existence beaucoup plus sévère. Si les apprentifs gardaient une certaine indépendance, les garçons ne quittaient la boutique que pour exercer le métier en ville : tous, du reste, prenaient part aux mêmes occupations manuelles.

Comme ses camarades, Georges Mareschal eut des débuts très durs; chaque patron employant en général deux ou trois « serviteurs chirurgiens », la plus pénible besogne incombait au dernier arrivé. La journée du nouveau frater commençait de grand matin : dans l’Entretien Joyeux et spirituel, l’auteur se plaint que sa bourgeoise l’éveille « dès poiltron Jacquet ». Quand Mareschal avait enlevé le lourd volet protégeant la « montre », il avait à peine le temps d’échanger quelques paroles avec les garçons confiseurs dont les patrons, dès cette époque, ont illustré la rue des Lombards, car l’heure était proche où les manœuvres se rendaient à leur travail et l’un d’eux entrait bientôt pour se faire raser (1).

La barberie, qui rapportait plus de profits que la chirurgie (2) à la plupart des maîtres, fournissait aux fraters leur occupation principale. D'ailleurs, satisfaits de voir les chirurgiens

(1) HUNAULT, le Chirurgien- Médecin, 1726.

(2) Un factum de 1743 (Bibliothèque nationale, A D XI 21) dit que de huit cent mille Parisiens, deux cent mille se font raser; chacun d’eux paye pour cela cinquante livres par an, et sur cette somme les chirurgiens-barbiers ont environ cinq livres de bénéfice net; le menton des habitants de Paris leur procure ainsi un bénéfice annuel : d’un million de livres. En 1677, la ville était moins peuplée, mais,en 1743, on comptait trois cents chirurgiens et sept cents perruquiers, tandis qu’au début de la carrière de Mareschal la Communauté des chirurgiens ne comprenait que cent quatrevingts maîtres, et celle des perruquiers deux cents seulement : le métier était donc excellent.

32 GEORGES MARESCIIAL, SEIGNEUR DE BIEVRE

réduits à une profession servile, les médecins proclamaient le maniement du rasoir indispensable à l’éducation de leurs anciens rivaux. « Il est constant, dit en 1720 le docteur Reneaulme de la Garanne (1), que l'habitude de raser donne une légèreté à la main qui la rend plus propre à l'opération. » Et plus loin : « Je ne prétends pas, cependant, que le jeune chirurgien emploie son temps à raser continuellement, mais Je souhaite que, par ce moyen, il entretienne la légèreté de la main acquise jusqu’à ce que la chirurgie lui fournisse suffisamment de quoi s'exercer, d'autant qu'il y a beaucoup d’opérations qui doivent commencer par l’usage du rasoir. » Prônant cet usage pour justifier la fameuse union, cause de la déchéance de Saint-Côme, la Faculté le reprochait aux chirurgiens quand elle voulait déprécier la valeur de leur science. « Lorsqu'un frater a fait cinquante ou soixante mille barbes, écrivait 1roniquement le docteur Hunault en 1726, il peut alors prétendre à la maitrise. »

Quelle que fût l’utilité du travail de barberie, le patron se montrait sévère sur son exécution; durement réprimandé pour avoir brûlé la joue d’un portefaix, le frater poète écrivait :

Quand on relève la moustache

De quelque brave crocheteur, Monsieur tance le serviteur

S'il voit qu’un seul poil se détache, Si ce rustre a senti le fer.

Chaque boutique comptait dans son voisinage une clientèle attitrée que le plus jeune frater devait satisfaire : « Jusqu'à deux heures de l’après-midi, écrit encore Hunault, le garçon chirurgien va chez cinquante particuliers peigner des perruques, attendre dans l’antichambre ou sur l’escalier la commodité des pratiques, mettre les cheveux des uns en papillottes, passer les autres au fer et leur faire le poil à tous.» Dans la matinée, Mme Le Breton envoyait donc Mareschal en ville«par tous les logis où 1l était besoin de faire des barbes ». A la « bourgeoise », en effet, revenait le soin de diriger les garçons chirurgiens. « Les patrons, dit l’auteur de l’Entretien joyeux, ont toujours des affaires en ville, aussi bien les matins que les après-diners,

(1) Discours pour l'ouverture de l'Ecole de médecine.

LA VIE DES GARÇONS CHIRURGIENS r 33

soit à visiter les malades, soit à panser les blessés, soit à faire des saignées. Et en leur absence leurs femmes nous commandent à la baguette. » Aucun tourment, continue-t-il, ne peut

entrer en parallèle

Avec la persécution Qu’une chirurgienne cruelle Invente dans sa pa:sion.

L'histoire n’a pas conservé le souvenir du caractère de Mme Le Breton; il fut sans doute meilleur que celui de Mme Petit, femme d’un habile chirurgien du dix-septième siècle; une délibération du bureau de l’Hôtel-Dieu (1) fait mention de

cette mégère, le 6 juin 1657 : « Les compagnons chirurgiens

. ordinaires de l’Hôtel-Dieu sont venus se plaindre de ce que Mme Petit, femme du maître chirurgien, les maltraitait de paroles et d’injures. »

Entre deux courses, Mareschal venait prendre sa part d’un repas que la patronne supprimait les jours de jeûne :

A dix heures une servante,

Vient nos maux un peu terminer, Nous appelant pour déjeuner

Avec une mine riante.

Mais ce qui nous rend mécontents, C’est qu'aux jeûnes des quatre-temps Et tous ceux qu’observe l'Eglise,

Ce repas nous est interdit.

Au reste, la «bourgeoise » disait bientôt les grâces, car l’ouvrage ne manquait pas dans l’arrière-boutique : son mari avait recommandé de faire de la charpie, ou bien il s’était plaint qu’on manquât de « tentes », de « plumaceaux » et de « bourdonnets ». Les garçons se mettaient à effiler du vieux linge, et ils confectionnaient ces rouleaux de charpie à fils tassés parallèlement qu’on appelait des tentes et qui servaient au pansement de certaines plaies. Les plumaceaux et les bourdonnets étaient des tampons de fils enduits d’onguents divers. Certains jours, la préparation de ces onguents occupait tout le monde, car les chirurgiens possédaient le droit, conquis sur les apothicaires, de confectionner les drogues des pansements. Enfin,

(1) BRIÈLE, op. cu.

à leurs moments perdus, les garçons repassaient les rasoirs, ou rebouclaient les perruques des clients. Ce dernier travail leur donnait peu d’occupation, car si les chirurgiens-barbiers restauraient les perruques en mauvais état, ils ne devaient pas en vendre de neuves, privilège réservé aux « perruquiers ». Ces artisans, d’abord rattachés à la Communauté des chirurgiens-barbiers, furent constitués, par une déclaration royale du 14 décembre 1673, en une corporation spéciale dite « des barbiers-perruquiers-baigneurs-étuvistes », et placée, comme la première, sous la juridiction du premier-chirurgien du roi. Ils « faisaient le poil et la barbe », comme les chirurgiens, mais on leur défendait de se livrer aux opérations. Par contre, seuls ils vendaient les cheveux, préparaient les parfums et confectionnaient les perruques. La plupart tenaient des bains (1) et des étuves; quelques-uns même louaient des chambres où les voyageurs recevaient, avec l’hospitalité, toutes sortes de soins corporels. La Communauté des perruquiers-baigneurs était des plus turbulentes : elle n’eût pas laissé celle des chirurgiens-barbiers usurper ses droits, et les garçons s’en félicitaient : c’était du temps gagné sur la barberie par le travail chirurgical.

Les barbes, les courses en ville, la charpie, les onguents et les perruques occupaient Georges Mareschal jusqu’au moment du principal repas, servi vers trois heures. Si l’on en croit l’auteur de l’Entretien joyeux, le diner ne durait guère plus longtemps que le déjeuner, bien que le bourgeois l’assaisonnât par des lectures de circonstance :

Il faut finir en diligence

Le plaisir de ce bon repas,

Car Monsieur ne manquera pas De nous prêcher sur l’abstinence.

(1) Certains de ces établissements, devenus de mauvais lieux, eurent une véritable célébrité. Le plus fameux des barbiers-baigneurs fut Quentin de la Vienne; ce personnage de la Cour de Louis XIV obtint des lettres de noblesse et laissa un fils appelé le marquis de Chancenetz. « La Vienne, dit Saint-Simon, était un barbier de Paris qui devint bientôt petit baigneur, et que le hasard de quelque pratique de jeunes gens du bel air de la Cour mit à la mode. Le roi, qui dans sa jeunesse vivait tant avec. eux par le commerce de la galanterie, sut que la Vienne avait des secrets pour ranimer la vigueur, et, comme elle lui manquait souvent, il voulut en essayer et s’en trouva si bien que cela lui fitsa fortune; il devint premier-valet de chambre, et avec le roi c'était être tout. » |

Même bien souvent il nous lit

Le livre où Hippocrate dit

Pour précepte de médecine, Qu’en notre puberté

Il faut peu chérir la'cuisine,

Pour nous conserver la santé.

Au surplus, le frater-poète fait de son ordinaire une triste peinture : il avale d’abord un potage « servi froid afin qu'il enfle davantage », puis un peu de viande, «reste des enfants et du chat.» Les jours de fêtes, le bourgeois régale ses garçons avec du « ginguet », ou « ce vin de Bretigny qui fait danser les chèvres ».

Après le repas, les jeunes gens consacraient leur soirée aux clients. Parmi les plaintes du poète contre son patron, on en lit une qui montre qu’à l’heure où les Parisiens venaient se faire raser, le « bourgeois » obligeait les fratersinoccupés à se tenir dans la rue : |

Tandis qu’il est à la boutique, Quelque froids que soient les hivers, Nous sommes toujours découverts, Dans l'attente de la pratique.

Un client qui ne voyait pas l’un des garçons devant la porte

de Me Le Breton pouvait être. sûr d’attendre un certain temps avant de se faire servir : c'était un ingénieux moyen de prévenir les gens pressés.

Après ces occupations diverses, la nuit venait enfin, et les fraters montaient se reposer des fatigues de la journée; Georges Mareschal étudiait quelques pages d’un Guidon de Saini- Côme (1), à la clarté d’un bout de chandelle; puis il s’endormait, révant à de merveilleuses opérations futures.

Ainsi se passèrent la plupart des journées de Mareschal pendant ses premières années de service à la boutique de Le Breton. | Les fraters trouvaient pénible que leur métier ne comportât aucun chômage : les étudiants en médecine jouissaient de |cent dix-sept journées de repos dans l’année, et dans les autres

(1) Les fraters appelaient ainsi les manuels tirés des ouvrages du chirurgien Guy IDE CHAULIAC, Guidonis Chauliaci opera. Guy de Chauliac vécut dans la seconde moitié du quatorzième siècle et ses œuvres restèrent classiques jusqu’à la fin du dix-septième.

professions on respectait rigoureusement les dimanches et les”

fêtes; les garçons chirurgiens, au contraire, devaient travailler les jours fériés, même le jour de Pâques, car, à l’occasion des solennités, les Parisiens venaient en plus grand nombre se

faire raser. Le dimanche, c’est à peine si Georges Mareschal

pouvait assister de grand matin à une messe basse, en la paroisse Saint-Jacques-de-la-Boucherie, église dont il ne reste plus aujourd’hui que la Tour Saint-Jacques.

Quand le plus ancien frater, ayant assez de pratique pour.

s'établir à son compte, fut remplacé par un débutant, les occupations de Mareschal devinrent plus intéressantes : Me Le Breton lui fit commencer son véritable métier de chirurgien.

. Souvent le bruit d’un carrosse s’arrêtant devant la boutique attirait l’attention des garçons : ils voyaient descendre, soutenu par ses amis, un jeune seigneur qui, se redressant sous l’œil curieux des voisins, s’évanouissait aussitôt la porte franchie : c’est que, malgré la rigueur des édits, les duels n’étaient pas rares; au reste, le port de l’épée entraînait tous les jours des accidents. « Chacun avait pris l’habitude de s’en parer, dit M. Paul Cottin (1), quoique ce privilège fût réservé à la noblesse. À deux reprises, en 1660 et en 1666, 1l fallut défendre le port d’armes aux bourgeois et aux laquais, défenses demeurées lettres mortes, puiqu’en 1703 il suffit d’être attaché à un fournisseur du roi pour se croire autorisé à porter l'épée. » Aiïnsi, en plus des duels, il n’était guère de querelles, même des plus futiles, qui ne se terminassent par un coup d’épée (2).

Georges Mareschal aidait son patron à panser le blessé (3),

(1) Rapports inédits du lieutenant de police d’Argenson.

(2) On lit dans le manuscrit français 32836 de la Bibliothèque nationale l’annonce de décès suivante : « 17 février 1700. Mort d’un cocher d’un fiacre de louage qui fut percé d’une épée à travers Le corps par un particulier au soir, pour ne pas l’avoir voulu mener sans être payé d'avance, ayant donné auparavant de son fouet dans le visage de ce particulier. »

(3) La fréquence des blessures à l'arme blanche stimulait l’esprit d'invention des praticiens appelés à les guérir : on voit dans le Mercure galant de décembre 1685

que le chirurgien juré Rousseau possède un remède « qui guérit les blessures en » moins de vingt-quatre heures ». Le 11 avril 1729, la Gazette de Hollande apprend à «

ses lecteurs qu’un médecin a inventé un sel sympathique qui ferme les plaies presque instantanément. « Le 7, dit le rédacteur, le sieurde Marconnay fit l’expérience de son sel sympathique chez M. le premier-président, en présence de plusieurs per-

sonnes de distinction. II prit un coq, lui coupa une aile et lui donna six coups d’épée «

à travers du corps, après quoi il lui fit avaler de son sel, et le coq fut guéri en l’espace de trois heures. »

Pour le traitement des blessures, les chirurgiens trouvaient de sérieux concurrents

LA VIE DES GARÇONS CHIRURGIENS 87 apprenant, avec l’usage des «tentes », « plumaceaux » et « bourdonnets » confectionnés à la boutique, le traitement des plaies de toutes natures (1).

En même temps, la rue lui fournissait chaque jour des frac- tures et des luxations à étudier : Paris, au dix-septième siècle, eonsistait en un enchevêtrement de ruelles étroites, tortueuses, défoncées ou mal pavées; un ruisseau coulait au milieu de la chaussée, les trottoirs n’existaient pas. Comme un grand nombre de carrosses et de cavaliers parcouraient la ville, de graves accidents ensanglantaient chaque jour le pavé du roi : les boutiques des chirurgiens recueillaient les victimes de la circulation, et celle de Le Breton, établie dans une courte voie réunissant la rue Saint-Denis et la rue Saint-Martin, en tirait grand bénéfice.

Bientôt Georges Mareschal fut assez habile pour accompagner son maître en ville. Saint-Côme faisait concurrence à la Faculté auprès des malades; le chirurgien Quesnay disait même, en 1748, que les chirurgiens étaient seuls appelés par le bas peuple en cas de malaise grave; sûrs d’avance du remède à employer, la saignée, les petits bourgeois et les artisans s’évitaient ainsi les doubles frais de médecin et d’opérateur. A l’époque où Mareschal travaillait chez Le Breton, Dionis écrivait dans son Cours d'opérations de chirurgie : « Le plus grand remède qu'il y ait dans la médecine, c’est sans contestation la saignée; on ne peut lui donner trop d’éloges parce que tous les bons effets qu’elle produit parlent tellement en sa faveur qu’il faut convenir qu’on n’a rien trouvé jusqu’à présent qui soit au-dessus de la saignée (2). »

Et plus loin : « Si l’on voulait marquer toutes les occasions dans lesquelles 1l faut saigner, 1l faudrait faire un catalogue de toutes les maladies; on n’en connaît guère qui ne demandent

dans les « suceurs de plaies ». Le régiment des Gardes possédait un tambour qui avait acquis dans ce métier une véritable réputation.

(1) Les ordonnances prescrivaient aux maîtres chirurgiens d'envoyer chercher un prêtre, s'ils croyaient leur malade en danger, mais surtout, et cela « sous peine de trois cents livres d’amende et d'interdiction », ils devaient avertir le commis- Saire de leur quart'er et lui donner « les qualités et circonstances » de la blessure. Vers le milieu de son règne, Louis XIV, qui faisait exécuter ses édits contre le duel avec la plus grande sévérité, se montrait sans pitié contre les maîtres chirurgiens insouciants de ses prescriptions.

(2) Cours d'opérations de chirurgie, édition de LA FAYE. Paris, 1782, p. 645.

cette opération. » La théorie professée par Dionis fut celle de |

tous les médecins d’autrefois, et au moindre malaise les Parisiens n’hésitaient pas à se faire tirer du sang (1). Parfois même ils présentaient leur bras au chirurgien par précaution, voulant éviter une maladie à venir. On réservait l’ouverture des veines situées dans les autres parties du corps, le pied en particulier, pour les cas les plus graves.

Si dans la cure des maladies internes, réservées aux médecins, les maîtres chirurgiens intervenaient seulement pour pratiquer la phlébotomie, ils possédaient le privilège de traiter, seuls cette fois, les maux dont la guérison s’obtenait par un travail de la main : blessures, plaies, fractures, foulures, hernies, affections des yeux, des dents, de la vessie, de l’anus, ete., ete. De plus, les confrères partageaient avec les sages-femmes la pratique des accouchements, et ils soignaient les maladies sexuelles de toute nature, que les médecins jugeaient indignes de leur assistance. Pour un client atteint soit « d’une petite galanterie », soit « d’un clou de Saint-Côme » (on employait alors ces euphémismes), chaque chirurgien possédait dans son officine des remèdes efficaces. Mais, s’il s'agissait de guérir la « grande galanterie », une installation spéciale était nécessaire, et certains maîtres Jouissaient d’une réputation universelle pour le traitement de la syphilis par «le grand remède des frictions mercurielles ». Les Parisiens atteints de maladies de peau recevaient aussi les soins des chirurgiens-barbiers, qui avaient

(1) « De cinq cents chirurgiens qui sont à Paris, écrit le médecin HUNAULT en 1726, quatre cent cinquante ne font autre chose que raser, poudrer, friser et saigner. Parmi les cinquante autres qui, outre les occupations communes avec les premiers, ont quelques plaies à panser, on n’en compte que vingt ou vingt-cinq qui sachent opérer, et, de ces derniers, quatre ou cinq seulement font les grandes opérations comme la taille. » Emporté par sa haine des chirurgiens, Hunault a certainement réduit outre mesure le nombre des véritables opérateurs existant à Paris en 1726, mais il est certain'que’cinquante ans auparavant, quelques-uns seulement des confrères de Saint-Côme faisaient de la grande chirurgie, tandis que presque tous se

livraient à la saignée. Aujourd’hui que les médecins ont renoncé à prescrire cette opération, on doit se féliciter de son ancienne vogue : sans la pratique continue

de la phlébotomie, depuis le moyen âge jusqu’au dix-neuvième siècle, la chirurgie |

ne se fût pas autant”perfectionnée, et la déchéance de la lancette eùt retardé pour des centaines d'années l’invention des autres instruments opératoires. Au lieu des cent quatre-vingts chirurgiens qui exerçaient leur art en 1677, et dont les élèves se sont illustrés, Paris eût renfermé une petite corporation d’infirmiers s’occupant, comme les anciens barbiers, de panser « les clous, les bosses, les apostumes et les plaies »; l’idée de tailler/dans la chair vive ne fût venue de longtemps à aucun d’eux, tandis que l’habitude d’ouvrir les veines de leurs clients enhardit bientôt les barbiers, et de la saignée naquit toute la véritable chirurgie.

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