‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 8 sur 182 · ELLE · texte numérisé non relu

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le droit de les baigner chez eux, et possédaient à cet effet, dans quelque soupente, trois ou quatre baïignoires ou baquets de bois. Ce traitement, que les confrères appliquaient malgré les réclamations des « barbiers-perruquiers-baigneurs-étuvistes », fournissait aux fraters une dure besogne, car ces jeunes gens devaient tirer du puits voisin ou prendre à la plus proche fontaine toute l’eau nécessaire. Enfin, les maîtres procédaient à de nombreuses autopsies.

«€ Plusieurs raisons, écrit Dionis, obligent d'ouvrir un corps : par exemple, il y aura beaucoup d’enfants dans une famille dont un viendra à mourir; le père et la mère le font ouvrir pour tâcher, en découvrant la cause de sa mort, de prévenir celle des autres. Une mort prompte et subite qui épouvante une famille et qui excite la curiosité des médecins et des chirurgiens oblige souvent d'ouvrir un corps après la mort... On trouve une personne morte assassinée ou noyée :il faut en faire l'ouverture en exécution des actes et des sentences qui l’ordonnent. Enfin on ouvre presque toutes les personnes de qualité, et particulièrement les princes et les rois, pour embaumer leurs corps avant que deles mettre dans la sépulture deleurs ancêtres. »

Me Le Breton ne manquait donc pas de travail : 1l se fit d’abord aider par Georges Mareschal dans les saignées, les accouchements et les « ouvertures de corps »; puis le Jeune homme exécuta sous ses yeux les différentes opérations. Dans les cas graves, le patron installait son frater comme gardemalade au chevet des blessés (1). |

Après quelques années, Mareschal remplaça dans les cas pressés son « bourgeois » absent ou peu soucieux de se déranger; cette marque de confiance, accordée à l’auteur de l’Entretien spirituel, lui fournit une nouvelle lamentation :

Quelquefois, qu’il pleuve ou qu’il vente, Lorsque nous allons nous coucher,

Un laquais viendra nous chercher

: Pour voir au lit quelque servante Qui se plaint d’un mal au côté.

(1) Quelques années plus tard, l’auteur Palaprat, alité après une « taille », passait son temps à faire des chansons sur le garçon chirurgien placé auprès de lui par Mareschal, devenu maître à son tour. Heureusement pour eux, les fraters n’étaient pas payés qu’en chansons, et les patrons leur abandonnaient ordinairement les frais de garde versés par les malades.

Le frater suivait le laquais, une lanterne à la main, car les rues étaient peu éclairées, et sans manteau, de peur qu’au retour un « tire-laine », le voyant seul cette fois, ne lui dérobât ce vêtement.

Ainsi les garçons chirurgiens apprenaient leur métier en recueillant la tradition conservée par leurs patrons et en les voyant opérer; les boutiques des maîtres attachés aux hôpitaux étaient très recherchées, car en s’y faisant admettre les fraters s’assuraient l’entrée de véritables écoles pratiques. En dehors de ces privilégiés, un petit nombre seulement d’apprentifs et de garçons obtenaient l’autorisation de fréquenter l’'Hôtel-Dieu ou quelque autre établissement hospitalier de Paris, et les meilleurs opérateurs se formaient comme aujourd’hui près des malades. Les étudiants en médecine, au contraire, trouvaient indigne d’eux la fréquentation des salles d'hôpital: aussi leur science ne fit-elle à cette époque aucun progrès.

Instruits surtout par la pratique, les fraters pouvaient cependant suivre quelques exercices théoriques.

Après le contrat de 1577, la Faculté de médecine avait confié chaque année à plusieurs docteurs la mission de faire aux barbiers des cours d’anatomie et de chirurgie en langue française. Mais, dès que leurs patrons se furent réunis aux chirurgiens de robe longue, les fraters désertèrent l’enseignement des médecins pour venir suivre celui des maïîtres. Quand larrêt de 1660, vengeant la colère de la Faculté, eut réduit à néant les prétentions de la double corporation et détruit l’Ecole publique de Saint-Côme, les médecins continuèrent inutilement leurs cours en langue française : les garçons chirurgiens ne s’y rendirent plus. Les futurs maîtres perfectionnèrent désormais leur instruction en assistant aux examens de leurs aînés.

Le grand chef-d'œuvre était long et compliqué; il comportait de nombreuses questions d’anatomie et une saignée : chaque disciple ou aspirant se présentait à l’examen accompagné d’un patron ayant au moins six ans de maîtrise, qu’on appelait son « conducteur », et dont le rôle se trouvait défini par l’article 6 des statuts de 1634 : « Le disciple est obligé de faire les opérations de chirurgie; au cas qu’il manque à les faire comme on doit, le conducteur sera obligé, en la présence de la Compagnie, de les lui montrer, tant pour l’ins-

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truction de la Compagnie que pour satisfaire à son devoir. »

Aux jours d'examen, la maison de la Communauté se transformat en école de chirurgie. Pendant la semaine de dissection, par exemple, les fraters suivaient d’excellentes leçons. Mais cette partie du chef-d'œuvre, qui paraît toute simple aujourd’hui, était à la fin du dix-septième siècle d’une exécution compliquée, car les examinateurs se procuraient difficilement des sujets. Les hôpitaux, par un respect exagéré de leurs morts, refusaient de les livrer au scalpel : le bourreau et le gardien de la Morgue se trouvaient être les uniques pourvoyeurs des anatomistes, et ces deux personnages ne parvenaient pas à satisfaire aux commandes. Une vieille coutume, sanctionnée par de nombreux actes du Parlement, obligeait les chirurgiens - à demander une permission spéciale au doyen de la Faculté, chaque fois qu'ils voulaient prendre livraison d’un cadavre, et elle leur défendait de le disséquer sans la présence d’un docteur. Or, trop heureux de pouvoir infliger une petite vexation aux maitres, le doyen répondait le plus souvent qu'il avait besoin du cadavre pour l’instruction des étudiants et refusait l'autorisation sollicitée. Quelquefois les chirurgiens achetaient le silence de leurs fournisseurs et se renfermaient dans Saint- Côme pour se livrer aux dissections; mais, si la Facüuité apprenait cette infraction aux règlements, 1l se passait des scènes

scandaleuses : le doyen requérait la force armée pour faire le siège de la maison des chirurgiens, et le cadavre était finalement transporté à l’amphithéâtre de la Faculté. Ces sottes tracasseries exaspéraient les « garçons », et les poussaient à commettre des sacrilèges pour l'amour de leur art : certains fraters, impatients d’accomplir leur semaine anatomique, allèrent jusqu’à déterrer des sujets dans les cimetières avec la complicité des fossoyeurs.

Les examens des aspirants profitaient assurément aux « garçons », mais 1ls étaient rares et décousus : quand Georges Mareschal entra chez Me Le Breton, l’enseignement chirurgical venait de faire un premier progrès.

Il existait à Paris un « Jardin royal des plantes » (1), créé en 1626 par Louis XIII, à l’instigation de son médecin ordinaire

(1) Le Jardin royal est actuellement le Muséum d'histoire naturelle, et on l’appelle encore le « Jardin des Plantes ».

Guy de la Brosse; cet établissement permettait l’étude des plantes médicinales; trois docteurs y enseignaïent la botanique, la chimie et l’histoire naturelle. Hostile à toute innovation, la Faculté s’était violemment opposée à une fondation contraire, suivant elle, à ses droits et privilèges; mais ses efforts furent impuissants contre le crédit des premiers-médecins du roi. Un nouvel édit vint confirmer, en 1635, les lettres patentes de 1626, et décider qu’un des trois docteurs ferait au Jardin royal « la démonstration oculaire et manuelle de toutes et chacunes les opérations de chirurgie de quelque nature qu’elles puissent être ». La Faculté souleva contre cette institution des difficultés d’autre genre : elle objecta qu’une démonstration « manuelle » était incompatible avec la dignité des docteurs; aucun d’eux ne consentirait à manier le scalpel comme un vil barbier. Aussi Louis XIV établit-1l, en 1671, au Jardin royal, un emploi de « démonstrateur » qui fut confié à un chirurgien de mérite, nommé Pierre Dionis. De 1672 à 1680, Diomis fit un cours de chirurgie qui eut le plus vif succès, et Georges Mareschal obtint certainement de Me Le Breton la permission d’y assister quelquefois. « J’ai fait pendant huit années, écrit Dionis, les démonstrations du Jardin royal, où le concours des étudiants était si grand que la plus grande salle destinée à ces démonstrations n’en pouvait pas tenir la moitié; c’est ce qui nous obligea de faire des billets cachetés que nous distribuyons aux garçons chirurgiens qui servaient les maîtres, qui seuls y pouvaient entrer (1). » En 1680, Dionis, nommé premier-chirurgien de la dauphine, fut remplacé au Jardin royal par l’anatomiste Joseph Guichard du Vernay, docteur en médecine de l’Université d'Avignon et membre de l’Académie des sciences.

Un peu plus tard, Georges Mareschal profitait d’une tentative de rétablissement des anciens cours publics de Saint- Côme. Le 21 juin 1682, les chirurgiens-barbiers apprirent qu’un de leurs confrères, Me Jean Bienaise (2), chirurgien du roi

(1) Préface, p. 14. Le cours de DIonNIs, imprimé par les soins de son auteur, resta classique jusqu’à la fin du dix-septième siècle.

(2) Ce chirurgien, autrefois praticien célèbre, s’était illustré par la remise en pratique de la « suture » des tendons. Le duc de Saint-Simon raconte que Bienaise commença par être chirurgien domestique de son père et il lui attribue l’invention d’une autre opération, celle de « l’anévrisme » ou de « l’artère piquée ».

en sa Cour de Parlement, venait de mourir léguant à la Compagnie une rente de six cents livres. Pour obéir à un codicile de son testament, daté du 30 octobre 1681, la Communauté devait charger chaque année deux maîtres chirurgiens « de faire une anatomie entière d’un cadavre humain et sur un autre cadavre les opérations de chirurgie ».

Devaux, dans son Zndex funereus, s'exprime ainsi surle testament du bienfaiteur des fraters : « Bienaise rétablit plutôt qu’il fonda de nouveau les instructions publiques, lesquelles, n’étant plus soutenues que par un fond très modique, étaient prêtes à périr. » Pour l'honneur du corps, l’auteur de l’?ndex veut insinuer qu'ilse faisait encore des « exercices » à la maison des chirurgiens en dehors des examens, au moment où Bienaise rédigea son généreux codicile : depuis l’arrêt du Parlement de 1660, aucun véritable cours public n'avait plus lieu chez les confrères.

L’exécution des dernières volontés de Bienaise ne rencontra aucune difficulté : la Faculté dédaigna de combattre une fondation évidemment contraire à son monopole d'enseignement, mais qui lui paraissait infime. Georges Mareschal, devenu premier-chirurgien du roi, se prévalut plus tard de ce précédent pour accomplir la restauration complète de l’enseignement chirurgical.

En dehors des examens de maîtrise, des « démonstrations » de Dionis et de la fondation Bienaise, les fraters pouvaient suivre encore quelques rares cours particuliers. C’est à l’époque où Mareschal travaillait chez Le Breton que l’aventurier Nicolas de Blégny professait l’art opératoire dans son « Académie des nouvelles découvertes ». Mais, pour prendre part à ces exercices, il fallait du temps et de l’argent.

En résumé, il est à croire que Georges Mareschal, attaché comme ses camarades au travail de la boutique et aux nécessités de la clientèle, profita peu de ces différentes leçons pendant les premières années de son apprentissage. Vers 1680, jouissant d’une liberté plus grande, il eut la bonne fortune de se lier avec un jeune « gagnant-maîtrise » de l’hôpital de la Charité, nommé Remy Roger, et cette amitié Iui ouvrit l’accès d’une salle de malades.

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