FRÉDÉRIC-AUGUSTE II
Électeur de Saxe.
AUCUSTE III
roi de Pologne
Mauie-Josicfha ue Saxe (épouse du Dauphin, fils de Louis XV)
LiH'is XVI, Louis XVIII, Chaules X
AURORE DE KŒNISGM.^RK
Mauhic.e, comte de Saxe M"'' de Verrières
Marie-Aurore de Saxe
(en première noce mariée an comte de
Horn, puis M""' Dnpin de Krancueil)
Mauhice-Fhançois-Élisabetii Dupik
imarié à Sophie- Victoire-Antoinette
Delaborde)
Aurore Dupin (George Sand)
JEAN-GE©RGE, Électeur de Brandebourg.
JoACHiM- Frédéric Électeur de Brandebourg
Jean-Sioismond
Électeur de Brandebourg
Georges-Guillaume
Électeur de Brandebourg
Frédéric-Guillaume
le grand Electeur
Frédéric I"' roi de Prusse
Frédéric-Guillaume I"''
Henri- Auguste prince de Prusse
Frédéric-Guillaume II
Frédéric-Guillaume lll
Guillaume !'■■•
Guillaume II
Christian Margrave de Bayreuth
Madeleine-Sybille
Llectrice de Saxe
Jean-Georoes III Electeur de baxe
Auguste H Électeur de Saxe, roi de Pologne
Maurice
comte de Saxe
jNIarie-Aurore de Saxe
Maurice Dupin
Aurore Dupin (George Sand)
Ce sont là les surprises de la généalogie!
L EXFANCE DAUlidRE /
Ce n'était pas un homme banal que ce Maurice Dupin, le père d'Aurore, ou plutôt, c'i'tait un bel homme, car, pour le caractère et les aventures il ne se distingua par aucune action particulièrement pittoresque ou éclatante. Sa fille nous en à laissé ce portrait peint à larges touches :
« Cinq pieds, trois pouces, la taille mince, élégante et bien prise. le teint pâle, le nez un peu aquilin, admirablement dessiné, la bouche intelligente et bonne, les sourcils et la moustache noirs et nets, comme des lignes marquées à l'encre, les yeux grands, noirs, doux et brillants à la fois, les plus beaux yeux qu'on puisse imaginer ; les cheveux épais et poudrés tombant négligemment sur le front, qu'ils couvrent presque entièrement sans y être collés. Cette masse de cheveux poudrés, touchant presque à des sourcils d'un noir de jais, sied fort bien et fait ressortir r'éclat des yeux. En somme, l'être et la figure de mon père sont, à cette époque, d'une délicatesse extrême. »
Sa destinée fut hasardeuse. A dix-neuf ans, il rêvait d'être rtiusicien et jouait la comédie dans les salons de La Châtre. L'année suivante, la loi de l'an VII ayant institué le service militaire obligatoire, il dut servir sous les drapeaux de la République.
Il partit, rejoignit son régiment à Cologne et se dirigea vers l'Italie.
Il était temps d'ailleurs qu'il s'éloignât de Nohant où sa présence venait de causer un petit scandale que George Sand relate ainsi dans l'Histoire de ma vie :
« Une jeune femme, attachée au service de la maison venait de donner le jour à un beau garçon qui a été plus tard le compagnon de mon enfance et l'ami de ma jeunesse. Cette jolie personne n'avait pas été victime de la séduction. Elle avait cédé, comme mon père, à l'entraînement de son âge. Ma grand'mère l'éloigna sans reproche, pensant à son existence, garda l'enfant et l'éleva. »
Cependant, après avoir franchi le Saint-Bernard, il prend part à divers combats où il fait apprécier ses qualités d'intelligence et de bravoure. Mais qui n'était brave jusqu'à la folie, en ce temps là!... A Aoste,il eut la joie d'ap-
8 GEOnr.E SAND
prendre que le Premier Consul venait de l'attacher à son état-major.
« Je fus à lui, raconte-t-il, pour le remercier de ma nomination. Il interrompit brusquement mon compliment pour me demander qui j'étais.
— Le petit-fils du maréchal de Saxe.
— Ah! oui, bon. Dans quel régiment êtes-vous?
— Ici- chasseurs.
— Mais il n'est pas ici. Vous êtes donc adjoint à l'étatmajor.
— Oui, général.
— Tant mieux, je suis bien aise de vous voir. » Et il lui tourna le dos.
Bonaparte ne l'oublia cependant pas, après la bataille de Marengo, il le nomma lieutenant. Un peu de chance et sa fortune était faite.
Ce fut à Milan, que le lieutenant Maurice Dupin fit la connaissance de Sophie- Victoire Delaborde, qui — hasard et coïncidence! — avait été en prison jadis, à l'époque révolutionnaire, à ce même couvent des Anglaises où M"" Dupin avait également été enfermée. Pour l'instant, Sophie-Victoire accompagnait un général de l'armée d'Italie.
La voir et s'éprendre d^elle fut l'affaire d'un même instant pour le jeune officier. Et, bientôt après il ne parla rien moins que de l'épouser. Mais Marie-Aurore Dupin ne l'entendit pas de cette oreille. Qu'était cette demoiselle Delaborde? et que pouvait être la fille d'un maître-pauliniei' et maître- oiselier, comme le lui avait dit Maurice, si, non une grisette sans éducation. Néanmoins, comme il avait eu déjà une fille de cette grisette, et qu'il la voyait de nouveau sur le point d'être mère, Maurice l'épousa clandestinement. C'était en 1804, l'époque était encore troublée, un grand nombre de citoyens, émigrés, étaient considérés comme « absents », on ne fit pas de difficultés, à la mairie, pour les marier, malgré le défaut de consentement de la mère du jeune homme.
Un mois après. Aurore vint au inonde. Ce jour-là, son
Le maréchal de Saxe, bisaïeul de George Sand.
D'après un pastel de La Tour.
(Appartient à M"'« Lauth-Sand.)
lu ilKUlKil': SAMJ
père et sa mère étaient réunis avec quelques amis dans une petite fête de famille. Ils avaient formé quelques quadrilles. Dupin jouait, sur son fidèle violon de Crémone, une contredanse, et sa femme qui avait une jolie robe couleur de rose présidait cette petite fête. Se sentant tout à coup un peu souffrante, elle quitta la danse et passa dans sa chambre. Comme sa ligure n'était pas altérée et qu'elle était sortie fort tranquillement, la contredanse continua. Au dernier chassez-huit, pourtant, sa sœur Lucie se rendit auprès d'elle. Mais revenant soudain :
«. Venez, venez, s'écria-t-elle, Maurice, vous avez une fille. »
— Elle s'appellera Aurore, comme ma jiauvre mère qui n'est pas là pour la bénir, mais qui la bénira un jour, dit Maurice. »
Au bout de quelque temps la mère se douta que son fils était marié. Elle fit alors des démarches pour l'annulation du mariage. Mais toutes les pièces étant en règle, elle dut s'incliner devant le fait accompli.
Un beau jour, bien des mois avaient passé déjà, la concierge de la maison où habitait Marie-Aurore vint déposer sur les genoux de la vieille dame une fillette mignonne, fraîche, rose et robuste. C'était un enfant qu'on avait confié à ses soins, disait-elle. Marie-Aurore se mit à caresser la petite, à jouer avec elle, la réchauffant dans ses bras, et, tout à coup, dans ce bébé aux yeux noirs, son cœur devina l'enfant de son fils adoré. Tout ébranlée dans ses sentiments, elle repoussa la petite qu'elle voulait aussitôt renvoyer. Maurice qui attendait, au bas de l'escalier, la décision de son sort, se précipita, sur un signe de la concierge, dans la chambre où se tenait sa mère, tomba à ses genoux et obtint son pardon. Comme gage de réconciliation, la grand'mère passa au doigt mignon de l'enfant la bague de rubis qui venait de lui servir de hochet, recommandant de la remettre à sa mère, ce que Maurice Dupin fit religieusement. Plus tard, George Sand portera cette bague en souvenir de sa mère et de son aïeule.
l'enfanci: d'aurore 11
Quelque temps après, la réconciliation fut complète : Marie-Aurore consentit à voir sa belle-fille et retourna ensuite à Nohant. Le jeune ménage de son côté s'était installé dans un étroit appartement de la rue Grange- Batelière.
Mais bientôt Maurice dut rejoindre son régiment pour la campagne d'Ulm. Assista-t-il ensuite à la bataille d'Austerlitz?... En tout cas, son avancement était très lent. Il marquait toujours le pas comme lieutenant. Enfin, en 1805, on le nomme capitaine et chevalier de la Légion d'honneur.
George Sand a parlé dans ses souvenirs de ses plus lointaines réminiscences de son enfance. Comme tant d'autres, choses, elle s'est plu à évoquer ce petit logement de la rue Grange-Batelière, où elle demeurait avec sa mère et sa sœur, pendant que son père était en Allemagne. Malgré les années écoulées, elle revoit encore la chambre modeste, en forme de carré long, et les panneaux peints à la colle. L'alcôve était un cabinet fermé par des portes à grillage de laiton sur un fond de toile verte. L'antichambre servait de salle à manger et la chambre à coucher de salon. Une petite cuisine complétait l'appartement.
Son petit lit était placé le soir dans l'alcôve, et quand sa sœur revenait de pension, on lui arrangeait un canapé à côté d'elle — canapé vert en velours d'Utrecht.
C'est là qu'elle se fait une première idée de la religion. Une idée!... Un vieil abrégé de mythologie illustré de planches comiquement gravées lui était tombé dans les mains. Naturellement elle ne comprenait rien au texte, du moins s"intéressait-elle prodigieusement aux images. Ah! les images, la joie de tous les enfants. Mais ce qu'elle aimait le mieux encore, c'étaient les ombres chinoises de l'éternel Séraphin et les pièces féeriques du boulevard. S'il ne fait pas assez beau temps pour sortir, on calme son impatience par une histoire, on lui raconte les Contes de Perrault.
Avec cela, on lui parle encore du paradis et on la régale
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de ce qu'il y a de plus frais et de plus joli dans l'allégorie catholique.
Mythologie, ombres chinoises, pièces de théâtre, contes de fées, paraboles religieuses, produisent le plus étrange gâchis poétique dans sa petite cervelle inquiète et toujours en travail. Son imagination ainsi nourrie, sa principale distraction, c'était d'imaginer des histoires fantastiques. Sa mère renversait quatre chaises sur le plancher, l'asseyait au milieu sur un fourneau à braises — éteint — et elle partait au travers de ses drames parlés et mimés.
Dans les contes qu'elle forgeait et mettait ainsi en action, on aurait déjà pu trouver les caractéristiques de ses romans futurs : elle aimait les longueurs — ses héros prononçaient des monologues sans fin — et ses personnages étaient rarement de méchants êtres; de plus, il n'arrivait jamais de grands malheurs. Elle était déjà optimiste.
Quand on lui apprit l'alphabet, elle s'obstina longtemps à ne pas prononcer le B :
« Je sais bien dire A, mais je ne sais pas dire B ».
Elle nommait toutes les lettres excepté la seconde, et quand on lui demandait pourquoi elle la passait sous silence, elle répondait imperturbablement : « C'est que je ne connais pas le B ».
Les chansons, les rondes enfantines font sur elle une grande impression. Nous n'irons plus au bois la fait beaucoup rêver, — elle n'a jamais été dans les bois, et probablement jamais vu de lauriers — chaque fois qu'elle l'entend, elle tombe dans une grande mélancolie. Elle imagine le bois avant qu'on y ait porté la cognée, et dans la réalité, elle n'en verra jamais d'aussi beau. Elle le voit jonché de ses lauriers fraîchement coupés et il lui semble qu'elle en voudra toujours aux vandales qui l'en ont bannie à jamais.
Son grand ami, à cette époque, était un nommé Pierret.
Pierret était fils d'un propriétaire champenois ; dès l'âge de dix-huit ans, il était entré au Trésor, où il occupait un
Dupin de Francucil, grand-père de George Sand, (D'après un pastel appartenant à M"" Lauth-Sand.)
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emploi modeste. C'était le plus laid des hommes, mais cette laideur était si bonne qu'elle appelait la confiance et l'amitié.
Il avait vu naître Aurore et il l'avait sevrée : comme la mère, épuisée de fatigue, ne dormait plus, Pierret, un soir, vint prendre la petite dans son berceau et l'emporta chez lui de sa propre autorité. Il la garda quinze ou vingt nuits, dormant à peine, tout occupé à lui faire boire du lait et de l'eau sucrée. Il la rapportait chaque matin avant d'aller à son bureau, et chaque soir il venait la reprendre. La fillette sur les bras, on ne voyait que lui dans le quartier.
Aussi la regarda-t-il toujours comme un petit enfant et elle avait quarante ans qu'il lui parlait toujours comme à un marmot.
Pierret qui était le meilleur des hommes, nous l'avons dit, avait de terribles exigences sous le rapport de l'amitié. Jamais on ne lui témoignait assez à son gré de reconnaissance et de sympathie. Et lorsqu'on lui demandait pourquoi il tenait tant à l'affection de la famille Dupin, il répondait : « C'est que je vous aime » d'un ton de fureur et en grinçant des dents.
Cette année-là. Aurore connut pour la première fois la campagne — et quelle campagne : on l'emmena dans la maison de sa tante, à Chaillot. C'était l'habitation la plus modeste du monde, mais qui lui parut un vrai paradis. Le jardin était pour elle un lieu de délices, pensez qu'elle n'en avait jamais vu. (On ne la menait pas aux Tuileries faute de toilettes.) Sa cousine Clotilde lui faisait d'ailleurs les honneurs de son éden avec un bon cœur et une franche gaieté. Ah! comme on s'amusait, et quelle joie lorsque parurent les premiers fils de la Vierge, tout bleus et brillants au soleil d'automne. La petite Aurore vivait un conte de fée!...
Ce jardin, imaginez un carré long, fort petit en réalité, mais qui lui semblait immense, régulièrement dessiné à la manière d'autrefois; il y avait des fleurs et des légumes et pas la moindre vue, car il était entouré de murs de tous côtés. Au fond il y avait une terrasse sablée à laquelle on
l'exiance i)'auuo]ie 15
montait par des marches en pierre, avec un grand vase de terre cuite classiquement bête de chaque côté. C'était sur cette terrasse, lieu idéal pour elle, que se passaient leurs grands jeux de bataille, de fuite et de poursuite...
Ce fut cette même année qu'elle vit l'empereur.
Il passait la revue ce jour-là sur le boulevard, et il était non loin de la Madeleine, lorsque, sa mère et leur ami Pierret ayant réussi à pénétrer jusqu'auprès des soldats, Pierret l'éleva dans ses bras au-dessus des shakos pour qu'elle pût le voir. Cet objet qui dominait la ligne des têtes frappa machinalement les yeux de l'empereur : « Il t'a regardée, — s'écria Sophie-Victoire — souviens-toi de ça, ça te portera bonheur! »
L'empereur entendit sans doute ces paroles naïves, car il la regarda tout à fait, et une sorte de sourire flotta sur son visage pâle, dont la sévérité froide avait d'abord effrayé l'enfant. Elle fut comme magnétisée par ce regard clair, si dur au premier moment, et tout à coup si bienveillant et si doux.
Cependant les hasards de la guerre appelaient Maurice en Espagne. Sa femme voulut absolument l'accompagner. Elle alla le rejoindre avec Aurore. Bientôt ils sont à Madrid. Jamais ils n'ont connu pareil luxe; pour se loger, on leur a donné, en effet, un appartement au troisième étage du palais du prince de la Paix, Murât habite l'étage inférieur de ce même palais « le plus riche et le plus confortable de la ville, car il avait protégé les amours de la reine et de son favori, et il y régnait plus de luxe que dans la maison du roi légitime ».
L'appartement était immense, tout tendu de damas de soie cramoisi. Les corniches, les lits, les fauteuils, les divans, tout était doré et la petite Aurore ne douta pas que tout fut en or massif, toujours comme dans les contes de fées. Il y avait aussi d'énormes tableaux qui lui faisaient peur. Ces grosses têtes qui semblaient sortir du cadre et la suivre des yeux, la tourmentaient passablement. Mais elle y fut bientôt habituée. Une autre merveille pour elle, ce fut une glace psyché, où elle se
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voyait marcher sur les tapis, et où elle ne se reconnut pas d'abord, car elle ne s'était jamais vue ainsi de la tête aux pieds et ne se faisait pas une idée de sa taille, qui était, même relativement à son âge, assez petite. Pourtant, elle se trouva si grande qu'elle en fut effrayée.
Au surplus, ce beau palais et ces riches appartements étaient de fort mauvais goût et dans quel état de malpropreté ! Des colonies entières de lapins y avaient élu domicile, ils couraient et entraient partout sans que personne y prît attention. Il y en avait un, blanc comme la neige, avec des yeux de rubis, qui se mit tout de suite à agir très familièrement avec elle. Il s'était installé dans l'angle de la chambre à coucher, derrière la psyché, et leur intimité s'établit bientôt là sans conteste. Ce lapin était pourtant assez maussade et plusieurs fois il égratigna la figure des personnes qui voulaient le déloger; mais il ne prit jamais d'humeur contre Aurore et dormait sur ses genoux des heures entières, pendant qu'elle lui racontait ses plus belles histoires. Le lapin remplaçait avantageusement les images et les poupées.
A Madrid, elle vit souvent Joachim Murât à l'état-major duquel Maurice Dupin était attaché.
Taillé en hercule, beau comme un dieu, fastueux comme un rajah, Murât laissa dans l'imagination de George Sand un souvenir éblouissant. Pour la présenter au héros, ses parents avaient imaginé de lui faire revêtir un uniforme militaire confectionné à sa taille.
« Cet uniforme — dit-elle dans VHistoire de -ma. vie — était une merveille. Il consistait en un dolman de Casimir blanc tout galonné et boutonné d'or fin, une pelisse pareille garnie de fourrure noire et jetée sur l'épaule, et un pantalon de Casimir amarante avec des ornements et broderies d'or à la hongroise. J'avais aussi les bottes de maroquin rouge à éperons dorés, le sabre, le ceinturon de ganses de soie cramoisi à canons et aiguillettes d'or émaillés, la sabretache avec un aigle brodé en perles fines, rien n'y manquait. En me voyant ainsi équipée, absolument comme mon père, soit qu'il me prît pour un garçon, soit qu'il
l'enfance d'aurore
Maurice Dupin, père de George Sand.
D'après un dessin du p^énéral Lejeune.
(Appartient à M*"" Lauth-Sand.)
voulût bien faire semblant de s'y tromper, Murât, sensible à cette petite flatterie de ma mère, me présenta en riant aux personnes qui venaient chez lui, comme son aide de camp, et nous admit dans son intimité. » Une nuit, il lui apporta un faon de biche pris à la chasse.
18 GKORGK SAND
Elle dormit avec le gracieux animal, les bras enlacés autour de son cou.
Pendant leur séjour à Madrid, sa mère mit au monde un petit garçon malingre et aveugle. Le père reprocha toujours à sa femme d'avoir occasionné cette faiblesse de leur enfant par ce voyage entrepris peu avant l'époque des couches. Mais elle prétendit avoir vu le médecin, le jour de la naissance, presser fortement sur les yeux du petit être, ce qui, d'après elle, aurait causé sa cécité.
Cependant il fallut bientôt abandonner le palais du prince de la Paix. L'armée française battait en retraite.
Le retour fut lamentable, l'armée déguenillée, les soldats rongés par la gale, le pays dévasté, les villages incendiés, les routes encombrées de cadavres. On manquait de vivres à chaque étape. Un soir, Aurore partagea la gamelle d'un soldat, un bouillon avec des mèches noircies en guise de pain !
Enfin, après des jours et des nuits de souffrances, l'on arriva àNohant. La grand'mère les attendait.
Nohant avait été acheté en 1793, pour la somme de 230 000 livres, à un certain M. de Serennes par Marie- Aurore. Ce n'était alors qu'un domaine en friche. Mme. Dupin qui aimait le confort et le beau, fît dessiner un parc, un verger, construire des serres et planter un jardin : des allées soigneusement sablées entre des charmilles, des tilleuls à profusion, des peupliers, des marronniers, des ormes... Tous ces arbres firent de Nohant une demeure vraiment seigneuriale. Encore aujourd'hui, elle a peu changé.
L'entrée du château est précédée d'une cour plantée d'acacias et de lilas ; elle fait face à la petite place du bourg ombragée par des ormeaux centenaires. Une haute grille en fer, deux niches à chiens et le logement d'un concierge s'élèvent à l'entrée de la cour — y eut-il quelquefois des chiens? Du moins il n'y a jamais eu de concierge.
De tous côtés, la vue est vite arrêtée. La maison est bâtie entre une cour, toute remplie de vieux arbres et
l'enfance d'aurore 19
que dominent de leur haute stature les grands ormes de la place, et une pelouse étroite où poussent des mélèzes, des cèdres et des hêtres. Du jardin fleuri, c'est à peine si l'on aperçoit quelques champs où seuls des buissons épars et de rares noyers trouent la nappe d'or des blés. Un petit bois, encadré de grands tilleuls, et un verger, où l'herbe croît épaisse et haute, le séparent de la route de La Châtre.
La petite Aurore regardait de ses grands yeux cette belle demeure — presque un château. Tout cela était pour elle, il lui serait permis de courir partout, dans les allées, sur les pelouses, dans le bois — jamais elle n'avait rêvé bonheur pareil.
Sa grand'mère l'intimidait bien un peu, sa figure blanche et rosée, son air imposant, son invariable costume composé d'une robe de soie brune à taille longue et à manches plates, qu'elle n'avait pas voulu modifier selon les exigences de la mode de l'Empire, sa perruque blonde.^et crêpée en touffe sur le front, son petit bonnet rond avec une cocarde de dentelle au milieu, firent d'elle pour Aurore un être à part et' qui ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait vu, mais elle s'habitua vite à la vieille dame qui l'aimait d'ailleurs tendrement, bien qu'elle se forçât d'être sévère.
A Nohant, Aurore fit des connaissances : celle d'Hippolyte, d'abord, le gros garçon que Maurice avait eu avant son mariage, et qui était alors dans sa neuvième année. Celle de Deschartres, le médecin, ensuite.
Deschartres ne manquait pas de pittoresque ; il avait, ce jour-là, des culottes courtes, des bas blancs, des guêtres de nankin, un habit noisette très long et très carré et une casquette à soufïlet qui parurent des plus comiques à la fillette. Il vint gravement l'examiner, et comme il était très bon médecin, il fallut bien le croire quand il dit qu'elle avait la gale. Elle rapportait cela d'Espagne. Mais la maladie avait perdu de son intensité, et il recommanda aux parents de nier cette gale, afin de ne pas jeter l'effroi et la consternation dans la maison.
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Cependant un double malheur allait bientôt les frapper Ce fut d'abord le petit aveugle qui mourut, consumé par la fièvre.
Aurore sut à peine ce qui s'était passé. Sa mère cachait ses larmes devant elle et le jour où on enterra le petit cadavre, Hippolyte — le fils naturel de Maurice Dupin — fut chargé de l'emmener au jardin toute la journée.
Or, le lendemain dans leur affolement, les parents ne s'imaginèrent-ils pas que le petit n'était qu'en léthargie.
« Que fait alors le père? Il se lève, s'habille, ouvre doucement les portes, va prendre une bêche et — raconte George Sand — court au cimetière qui touche à notre maison et qu'un mur sépare du jardin ; il approche de la terre fraîchement remuée et commence à creuser... Il ne put voir assez clair pour distinguer la bière qu'il découvrait, et ce ne fut que quand il l'eut débarrassée en entier, étonné de la longueur de son travail, qu'il la reconnut trop grande pour être celle de l'enfant. C'était celle d'un homme de notre village qui était mort peu de jours auparavant. Il fallut creuser à côté, et là, en effet, il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant à le retirer, il appuya fortement le pied sur la bière du pauvre paysan, et cette bière, entraînée par le vide plus profond qu'il avait fait à côté, se dressa devant lui, le frappa à l'épaule et le fit tomber dans le fossé. »
Enfin il se relève, prend le petit cercueil et l'apporte à la maison : l'enfant était bien mort.
Après ce tragique incident, un autre, plus épouvantable encore, les bouleversa tous : Maurice mourut d'un accident de cheval. Alors qu'il revenait de dîner chez des amis à La Châtre, son fougueux cheval Léopard buta contre un tas de pierres, il se releva si violemment qu'il envoya le cavalier à dix pas en arrière. L'ordonnance Weber qui accourut, trouva son maître étendu sur le dos. Il s'était rompu les vertèbres du cou.
Comme on habillait Aurore de noir, elle s'effraya des bas qu'on lui passait et prétendit qu'on lui mettait des
il/""' Dupin de Francueil, grand' mère de George Sand. (D'après un pastel app:irtenaat à M™« Lauth-Sand.)
jambes de mort. Il fallut que sa mère lui montrât qu'elle en avait aussi.
Voyant toute la maison en deuil, elle s'en étonna et en demanda la raison. « Mon papa est donc encore mort aujourd'hui? »
Elle ne croyait pas la mort éternelle. « Quand mon papa aura fini d'être mort, il reviendra bien te voir? » dit-elle à sa mère.
La mort de son père précipita les destinées de la petite Aurore. Désormais c'est entre sa mère et sa grand'mère que sa vie va se partager.
Vers la fin de 1810, les deux femmes rompirent la vie commune. L'enfant passa l'hiver à Paris avec sa mère et l'été avec sa grand'mère, à Nohant, mais, de fait, elle était presque toujours à la campagne. Ce train de vie durera jusqu'en 1814.
A Nohant, Aurore, de nature expansive, ne s'amusait guère bien qu'on lui eût donné une compagne de jeu, Ursule, la nièce de la femme de chambre. On lui avait donné aussi un âne !
C'était un très vieux âne qu'on laissait aller à peu près en liberté.
« Il lui prenait souvent — dit-elle — fantaisie d'entrer dans la maison, dans la salle à manger et même dans l'appartement de ma grand'mère, qui le trouva un jour installé dans son cabinet de toilette, le nez dans une boîte de poudre d'iris qu'il respirait d'un air sérieux et recueilli. Il avait même appris à ouvrir les portes qui ne fermaient qu'au loquet... Il lui était indifférent de faire rire ; supérieur aux sarcasmes, il avait des airs de philosophe qui n'appartenaient qu'à lui. Sa seule faiblesse était le désœuvrement et l'ennui de la solitude qui en est la conséquence. Une nuit, ayant trouvé la porte du lavoir ouverte, il monta un escalier de sept ou huit marches, traversa la cuisine, le vestibule, souleva le loquet de deux ou trois pièces et arriva à la porte de la chambre à coucher de ma grand'mère ; mais trouvant là un verrou, il se mit à gratter du pied pour avertir de sa présence. Ne
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comprenant rien à ce bruit, et croyant qu'un voleur essayait de crocheter sa porte, ma grand'mère sonna sa femme de chambre, qui accourut sans lumière, vint à la porte, et tomba sur l'âne en jetant les hauts cris. » Cette douce bête mettait un peu de gaieté dans la maison qui eût été bien triste sans ces menus riens. C'est que la vieille M""" Dupin était rigide pour sa petite-fille. Elle exigeait un respect absolu. Elle voulait bien qu'elle s'amusât, mais il était interdit de se rouler par terre, de rire bruyamment, de parler berrichon. Sa grand'mère lui disait vous, l'obligeait à porter des gants, à parler bas et à faire la révérence aux gens qui venaient en visite. Avec M'"<= Dupin, Aurore devait même employer la troisième personne.
Tout cela était bel et bien, mais Aurore avait peine à se soumettre à cette discipline et elle ne se faisait pas faute de s'en affranchir aussi souvent qu'elle le pouvait.
Un jour qu'elle jouait dans la chambre de sa grand'mère avec Ursule et Hippolyte, elle avait imaginé de mimer le passage d'une rivière. La rivière était dessinée sur le carreau avec de la craie et faisait mille détours dans cette grande chambre. En de certains endroits elle était fort profonde, il fallait trouver l'endroit guéable, ne pas se tromper. Hippolyte s'était déjà noyé plusieurs fois, encore que ses petits camarades l'eussent aidé à se retirer des grands trous où 11 tombait toujours, car il faisait le rôle du maladroit ou de l'homme ivre et il nageait à sec sur le carreau en se débattant et en se lamentant.
Pour passer la rivière à gué, Aurore n'hésita pas à se déchausser, et pour ajouter au naturel, Ursule versa de l'eau parterre. Cela leur sembla délirant d'invention. Les rires et les cris attirèrent l'attention de la grand'mère qui, les voyant ainsi patauger dans l'eau, se fâcha tout de bon, renvoya Hippolyte et appliqua à la petite Aurore une correction manuelle accentuée.
Cette fois la sévérité de M™*' Dupin se justifiait, mais il n'en était pas toujours ainsi.
Le résultat de cette éducation sévère fut de comprimer
la tendresse d'Aurore qui avait déjà une inclination de son esprit à tendre vers la rêverie.
Parfois elle restait des heures entières assise sur un tabouret, ne disant mot, les bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte comme idiote. Sa grand'mère s'en inquiétait. « Je lai toujours vue ainsi, disait sa mère. C'est sa nature, ce n'est pas sa bêtise. — C'est probable, répondait sa grand'mère, mais il n'est pas bon pour les enfants de tant rêver. » Alors, que ne la laissait-elle se donner du mouvement!
Sa mère, elle, était pleine de contrastes, rancunes, éclats. D'un mauvais mouvement, elle revenait au bon. Son dépit était de la fureur et son éloignement de la haine. Cent fois elle outrageait jusqu'au sang, puis tout à coup, reconnaissant qu'elle allait trop loin, fondait en larmes, et relevait jusqu'à l'adoration ce qu'elle avait injustement foulé aux pieds.
Avare pour elle-même, elle était prodigue pour les autres. Elle lésinait sur des riens, puis, tout à coup, elle craignait d'avoir mal agi et donnait trop. Elle avait d'admirables naïvetés. Lorsqu'elle était en train de médire de ses ennemis, si Pierrot, par conviction ou pour lui plaire, enchérissait sur ses malédictions, elle changeait tout à coup. « Pas du tout. Pierrot, disait-elle, vous déraisonnez, vous ne vous apercevez pas que je suis en colère, que je dis des choses qui ne sont pas justes et que dans un instant je serai désolée d'avoir dites. » La tête vive, mais bon cœur, en un mot.
Lorsque la petite Aurore apprit à écrire (vers cinq ans), elle copia d'abord des caractères imprimés, car sa mère, qui lui faisait faire des pages de bâtons, avait une écriture de chat, de sorte qu'il lui aurait été bien difficile d'enseigner à sa lille. Aussi, impatiente, l'enfant usa-t-elle en cachette de ce système pour écrire des phrases.
A sept ou huit ans, elle mettait l'orthographe — non pas correctement, cela ne lui est jamais arrivé — mais aussi bien que la majorité des Français qui l'ont apprise.
Deschartres; qui était devenu alors son précepteur.
Hippolyte C/iatiron, demi- frère d'Aurore Dupin. (Communiqué par M'»» Lauth-Sand.)
n'établissait aucune différence entre les filles et les garçons, et était d'avis qu'on devait leur donner une instruction et une éducation identiques. Aussi mit-il en pratique ses théories, avec la petite Dupin — qui ne demandait d'ailleurs pas mieux que d'être traitée comme un garçon. Comme médecin, Deschartres n'était pas moins original, il donnait de l'émétique à tout propos. C'était sa panacée universelle. Ah! ce n'était pas un être banal, aussi, plus tard, George Sand le mettra-t-elle tout vivant dans ses romans; c'est lui qui servira de modèle pour un personnage de Gabrielle, et pour Porpora de Consuelo.
De son côté, la mère croyait aux vers. On bourrait les enfants de vermifuges, et pour leur rendre ensuite l'appétit que ces affreuses médecines coupaient, on leur administrait de la rhubarbe.
La petite avait-elle une piqûre de cousin, on repensait à la gale et le soufre était de nouveau mêlé aux aliments.
C'était une droguerie perpétuelle.
Cependant la vie à Nohant était parfois plus animée et plus joyeuse, comme pendant le séjour qu'y fit à cette époque le grand-oncle d'Aurore, l'abbé de Beaumont. A cette occasion, on monta un petit théâtre et les enfants jouèrent un à-propos assez naïf dont le bon abbé était le digne auteur.
La grande pièce qui servait d'antichambre à la chambre de sa mère fut changée en salle de spectacle. On dressa des planches sur des tonneaux. Le grand-oncle découpa, colla et peignit les décors.
Aurore dansa le boléro espagnol, qu'elle n'avait pas oublié. Le succès fut complet. Mais l'abbé de Beaumont partit et Nohant retomba dans la tristesse et l'ennui. C'étaient surtout les soirées d'hiver qui étaient longues. Aurore s'asseyait dans un coin et songeait — ou bien, elle contemplait l'écran vert placé devant le feu et qui se couvrait pour elle de figures étranges. Elle les voyait très nettement. « C'étaient des bois, des prairies, des rivières, des villes d'une architecture bizarre et gigantesque... » Il y
l'enfance d'auuoke 2?
avait aussi des roses bleues. Les roses bleues furent le rêve de son enfance, comme celui de Balzac.
Puisque nous parlons de l'abbé de Beaumont, profitons-en pour présenter aussi le curé de Saint-Chartier de Nohant, qui fit faire à Hippolyte sa première communion.
Celui-là était le plus étrange et le plus simple des prêtres. Il se souciait peu des grandeurs de ce monde et ne portait intérêt qu'à ses ouailles. George Sand nous a laissé un exemple typique de ses mœurs :
« Mes chers amis, disait-il un jour au prône, voilà que je reçois un mandement de l'archevêque qui nous prescrit encore une procession. Monseigneur en parle bien à son aise ! Il a un beau carrosse pour porter sa Grandeur, et un tas de personnages pour se donner du mal à sa place; mais moi, me voilà vieux, et ce n'est pas une petite besogne que de vous ranger en ordre de procession. La plupart de vous n'entendent ni à hue ni à dia. Vous vous poussez, vous vous marchez sur les pieds, vous vous bousculez pour entrer ou pour sortir de l'église, et j'ai beau me mettre en colère, jurer après vous, vous ne m'écoutez point, et vous vous comportez comme des veaux dans une étable. Il faut que je [sois à tout dans ma paroisse et dans mon église. C'est moi qui suis obligé de faire toute la police, de gronder les enfants et de chasser les chiens. Or je suis las de toutes ces processions qui ne servent à rien du tout pour votre salut et pour le mien. Le temps est mauvais, les chemins sont gâtés, et si Monseigneur était obligé de patauger comme nous deux heures dans la boue avec la pluie sur le dos, il ne serait pas si friand de cérémonies. Ma foi, je n'ai pas envie de me déranger pour celle-là, et, si vous m'en croyez, vous resterez chacun chez vous... Oui-da, j'entends le père un tel qui me blâme, et voilà ma servante qui ne m'approuve point. Ecoutez, que ceux qui ne sont pas contents aillent... se promener. Vous en ferez ce que vous voudrez; mais, quant à moi, je ne compte pas sortir dans les champs. Je vous ferai votre procession autour de l'église. C'est bien
suffisant. Allons, allons, c'est entendu. Finissons cette messe, qui n'a duré que trop longtemps. »
On pense si les paysans adoraient un tel curé. Il se targuait d'être un vieux de la vieille roche. « Si l'archevêque n'est pas content, qu'il le dise, je lui répondrai, moi! Et je me moquerai bien de tous les archevêques du monde. » Le prélat en fit l'expérience.
Etant venu pour la confirmation à Saint-Chartier et déjeunant au presbytère, il dit au curé, par manière de badinage épiscopal :
« Vous avez quatre-vingt-deux ans, monsieur le curé, c'est un bel âge. — Oui-da, Monseigneur, répliqua l'abbé en son libre langage, vous avez beau z'être archevêque, vous n'y viendrez peut-être point! » Et, au dessert, impatienté de la longueur du repas, il grommela entre ses dents : « Ah ! ça, emmenez-le donc et débarrassez-moi de tous ces grands messieurs-là, qui me font une dépense de tous les diables et qui me mettent ma maison sens dessus dessous. J'en ai jjrou, et grandement plus qu'il ne faut pour savoir qu'ils mangent mes perdrix et mes poulets tout en se gaussant de moi. » Et l'archevêque et son vicaire général de rire aux éclats.
Fut-ce l'influence du curé de Saint-Chartier? Mais Aurore montra à Paris, lorsqu'elle y retourna voir sa mère, une singulière imprudence de langage.
Les abbés mondains qui paradaient dans les salons l'étonnaient fort. Elle dit un jour à l'abbé d'Andrézel : « Eh bien, si tu n'es pas curé, où donc est ta femme? Et si tu es curé, où donc est ta messe? »
Cette année-là, en rentrant à Nohant, Aurore eut une aventure. La Brande était encore, à ce moment, un cloaque impraticable et un sol complètement abandonné. Il n'y avait point de route tracée, ou plutôt il y en avait cent, chaque charrette ou patache essayant de se frayer une voie plus sûre et plus facile que les autres dans la saison des pluies. Il y en avait bien une qui s'appelait la route, mais, outre que c'était la plus gâtée, elle n'était pas des plus faciles à suivre au milieu de toutes celles qui
Aurore Dupin, fers sept ans.
(Communiqué (par M"'° Lauth-Sand.)
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la croisaient. On s'y perdait continuellement, c'est ce qui arriva à Aurore et sa nicre.
Leur automédon, un gamin de douze à treize ans, n'avait sans doute jamais traversé la Brande, car lorsqu'il se trouva, à la nuit close, dans ce labyrinthe de chemins tourmenté de flaques d'eau et de fougères immenses, le désespoir le prit, et, abandonnant son cheval à son propre instinct, il les promena pendant cinq heures dans le désert.
Il fallait trouver la « maison du jardinier », la seule habitation de la Brande, pour se diriger ensuite sur la Vallée-Noire avec quelque chance de succès. La nuit était sombre, on n'approchait pas du point de repère, et Sophie-Victoire craignait les voleurs. Pour comble, la voiture échoua dans un trou, qui était sec, heureusement, mais d'où on ne put l'en tirer. Alors le gamin, dételant sa bête, monta dessus, joua des talons et les laissa seules dans la nuit ténébreuse.
Enfin, vers deux heures du matin, des gens vinrent à leur secours et terminèrent une nuit d'épouvantes.
Aurore à Nohant reprend sa vie, toujours la même, entrecoupant les jeux et les courses de quelques leçons données toujours par Deschartres.
Un de ses jeux était de faire ce que les enfants du village appellent des trompe-chien. C'est un trou que l'on remplit de terre délayée dans de l'eau. On le recouvre de petits bâtons sur lesquels on place des ardoises et une légère couche de terre ou de feuilles sèches. Ce piège est établi au milieu d'un chemin ou d'une allée de jardin. On guette les passants et on se cache dans les buissons pour les voir s'embourber, en vociférant contre les gamins abominables qui s'inventent de pareils tours.
Deschartres tomba un jour dans un de ces trous, et ses bas à côtes, bien blancs, ses culottes courtes et ses jolies guêtres de nankin s'enfoncèrent dans la boue.
A sept ou huit ans, nous l'avons dit, elle savait à peu près sa langue. Par malheur, on la fit passer tout de suite à d'autres études et on négligea de lui apprendre la grammaire. On la fit beaucoup griffonner, on s'occupa de son
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style, mais on ne l'avertit qu'incidemment des incorrections qui s'y glissaient peu à peu, à mesure qu'elle était entraînée par sa facilité à s'exprimer. Lorsqu'on la mit au couvent, il fut entendu qu'elle savait assez de français pour qu'on ne lui en apprît pas davantage. En effet, elle se tira fort bien des faciles devoirs demandés aux élèves de son âge, mais, plus tard, quand elle se livra à sa propre inspiration, elle avoue avoir été souvent embarrassée.
Déjà elle s'essayait à écrire, à douze ans, elle faisait des compositions que sa grand'mère appelait des chefsd'œuvre; c'était la description d'un coin de la Vallée- Noire ou le tableau majestueux d'une nuit d'été dans lequel on voyait la lune labourer les nuages, assise dans sa nacelle d'argent.
Ce n'était là que des essais, mais bientôt après ayant lu riliade et la Jérusalem délivrée, elle jeta les plans d'un grand ouvrage : l'épopée de la déesse Corambé, qui ne fut jamais achevée — et jamais écrite d'ailleurs — mais dont elle poursuivit d'imaginer les aventures jusqu'au moment même où elle entreprit d'écrire son premier roman. Ce qu'était Corambé: un nom entendu dans son sommeil — une créature qui réunissait toutes les qualités de beauté physique et morale, de la mythologie et du christianisme, un étrange amalgame de toutes ses lectures et de tous ses rêves.
Sa mère, à ce moment, eut la fantaisie de quitter Nohant avec elle et sa sœur. Mais la grand'mère menaça de réduire la pension de 2 500 qu'elle faisait à sa belle-fille à 1 500 francs. Alors celle-ci projeta de s'installer un magasin de modes à Orléans et d'apprendre le métier à ses deux filles. La petite sauta de joie à cette idée et poussa sa mère à partir de suite. Mais sa mère retomba de ce projet romanesque dans une hésitation désespérante pour finir par s'en aller sans elle.
Que fait Aurore? Elle amasse un trésor : un collier d'ambre jaune sans valeur aucune, un petit peigne en corail, un brillant, gros comme une tête d'épingle, monté en bague, et une bonbonnière d'écaillé blonde garnie
:î2 GEORGE SAND
d'un petit cercle d'or qui valait bien 3 francs. Avec cela, elle veut faire le voyage de Paris à pied, en vendant au fur et à mesure de ses besoins une perle du collier.
Elle aurait certainement pris la clef des champs, si sa grand'mère n'avait eu une forte attaque de paralysie, — maladie qui devait l'emporter plus tard.
Les jeux et les courses folles à travers champs reprirent alors de plus belle. Elle devint le boute-en-train de la terrible bande qu'on appela sa société.
Sa société, c'était une vingtaine d'enfants de la commune avec qui elle prenait à la saulnée les alouettes en temps de neige. Une saulnée est une immense corde, toute garnie de lacets de crins, que l'on tend autour d'un champ après avoir balayt- la neige et semé du grain.
Pour se procurer des crins on allait dans les prés et les étables arracher de la queue et de la crinière des chevaux tout ce que ces animaux voulaient bien en laisser prendre sans entrer en révolte. Aurore était devenue si adroite à ce sport, qu'elle arrivait à éclaircir la chevelure des poulains en liberté sans se laisser atteindre par les ruades les plus fantastiques.
Cependant, le moment approchait où la fillette allait devenir une jeune fille. Aurore n'échappa point à la crise habituelle. Elle devint inquiète, nerveuse, fantasque, triste... avec de vagues aspirations mystiques. Elle refusait de travailler et demandait à voir sa mère. Pour briser cette résistance la grand'mère usa d'un moyen détestable. Comme Aurore venait s'agenouiller et implorer son pardon, elle lui dit avec sécheresse : « Restez à genoux et m'écoutez avec attention; car ce que je vais vous dire, vous ne l'avez jamais entendu et jamais plus vous ne l'entendrez de ma bouche. Ce sont des choses qui ne se disent qu'une fois dans la vie, parce qu'elles ne s'oublient pas; mais, faute de les connaître, quand par malheur elles existent, on perd sa vie, on se perd soi-même. » Et la cruelle aïeule étala sous les yeux de cette fillette de treize ans les secrets de la famille ; elle lui raconta le passé de son père, de sa mère, leur mariage tardif, sa naissance
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hâtive. Elle laissa même planer des doutes sur la conduite actuelle de sa bru et George Sand, qui a gardé de cette épouvantable confession un odieux souvenir, résume ainsi, quarante ans après, ses impressions ineffaçables :
« Ma pauvre bonne maman, épuisée par ce long récit, hors d'elle-même, la voix étouffée, les yeux humides et irrités, lâcha le grand mot, l'affreux mot : ma mère était une femme perdue, et moi un enfant aveugle qui voulait s'élancer dans un abîme. »
Une telle révélation produisit sur Aurore une secousse dont elle nous a transmis la description précise : « Ce fut pour moi — dit-elle — comme un cauchemar; j'avais la gorge serrée; chaque parole me faisait mourir, je sentais la sueur me couler du front, je voulais interrompre, je voulais me lever, m'en aller, repousser avec horreur cette effroyable confidence; je ne pouvais pas, j'étais clouée sur mes genoux, la tète brisée et courbée par cette voix qui planait sur moi et nie desséchait comme un vent d'orage. »
La crise éclata, plus terrible qu'on aurait pu la prévoir.
Effrayée, la mère reprit sa fille à Taris et décida de la mettre au couvent.
Du Couvent au Mapîage
LE couvent des Anglaises était « un assemblage de constructions, de cours et de jardins qui en faisait une sorte de village plutôt qu'une maison particulière ». C'était un dédale de couloirs, d'escaliers, de galeries, d'ouvertures, de paliers; des chambres qui ouvraient à la file sur des corridors interminables, et puis, ajoute George Sand, « de ces recoins sans nom où les vieilles filles, et les nonnes surtout, entassent mystérieusement une foule d'objets fort étonnés de se trouver ensemble, des débris d'ornements d'église avec des oignons, des chaises brisées avec des bouteilles vides, des cloches fêlées avec des guenilles, etc. »
Lejardin était vaste et planté de marronniers superbes. Outre ce jardin, il y avait encore un coin potager bordé de maisons louées à de vieilles petites dévotes ou à des pensionnaires en chambre, — une sorte de béguinage.
Comme dans toutes les maisons d'éducation, la salle d'étude était l'endroit le plus triste et le plus sale.
« Les murs revêtus d'un vilain papier jaune d'œuf, le plafond sale et dégradé, des bancs, des tables et des tabourets malpropres, un vilain poêle qui fumait, une odeur de poulailler mêlée à celle du charbon, un vilain crucifix de plâtre, un plancher tout brisé; c'était laque nous devions passer les deux tiers de la journée, les trois quarts en hiver. »
C'est dans ce couvent d'aspect plutôt rébarbatif que la petite Aurore resta trois années de sa vie.
DU COUVENT AU AtARIAGE 35
Sa grand'mère avait exigé qu'on ne demandât pas à faire sortir la jeune pensionnaire. Aussi celle-ci passa-telle deux fois l'année entière derrière les grilles — en prison. Toutes les croisées du couvent qui donnaient sur la rue étaient, en effet, non seulement grillées mais garnies de châssis de toile. C'était bien réellement la prison, mais la prison avec un grand jardin et une nombreuse société. Elle ne s'aperçut pas trop des rigueurs de la captivité.
Dès son arrivée au couvent des Anglaises, elle avait eu à subir les ironies malveillantes de ses compagnes — c'est d'ailleurs le sort de toutes les « nouvelles ». Les élèves, très indisciplinées, se divisaient en trois catégories : les diables, les sages et les bêtes.
Mary G..., qui était le grand chef des diables et la terreur des bêtes, l'aborda en ces termes : « Mademoiselle s'appelle Du pnin? some bread'f elle s'appelle Aurore? rising-sun? lever du soleil? les jolis noms! et la belle ligure! Elle a la tête d'un cheval sur le dos d'une poule. Lever du soleil, je me prosterne devant vous ; je veux être le tournesol qui saluera vos premiers rayons. Il paraît que nous prenons les limbes pour l'Olympe; jolie éducation, ma foi, et qui nous promet de l'amusement. » — Accueil prometteur!...
Bientôt, d'ailleurs. Aurore elle-même devint plus diable que toutes les iliablex. Elle s'échappait dans les couloirs, grimpait sur les toits, faisait un fracas épouvantable. Que de fois n'a-t-elle pas été coiffée du bonnet de nuit qui était la punition suprême!
Le plus grand plaisir de ces fillettes était de rassembler en secret des victuailles de toutes sortes, des gâteaux, des fruits, des pâtés, et d'improviser de nuit une dînette dans quelque recoin perdu de l'immense couvent.
« Mettre en commun nos friandises et les manger en cachette aux heures où l'on ne devait pas manger, a dit George Sand, c'était une fête, une partie fine et des rires inextinguibles, et des saletés de l'autre monde, comme de lancer au plafond la croûte d'une tarte aux confitures et
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de la voir s'y coller avec grâce, de cacher des os de poulet au fond d'un piano, de semer des pelures de fruits dans les escaliers sombres pour faire tomber les personnes graves. Tout cela paraissait énormément spirituel, et l'on se grisait à force de rire; car en fait de boisson nous n'avions que de l'eau ou de la limonade. »
C'était encore une tradition parmi les pensionnaires qu'une femme avait été enterrée vive dans les souterrains du couvent, et chaque soir elles partaient en expédition dans les immenses caves à la recherche du cadavre ou de son fantôme.
On donnait aussi parfois des représentations de ces pièces insipides, écrites spécialement pour les couvents.
C'est ainsi qu'Aurore « arrangea » un jour le Malade imaginaire afin que les nonnes ne reconnussent pas dans cette pièce, qu'elle joua avec ses compagnes, la comédie de l'impie Molière. Elle eut un très grand succès.
Cependant Aurore, qui atteignait l'âge de quinze ans, fut de nouveau tourmentée par cette crise d'âme qui avait si fort inquiété sa grand'mère à Nohant. Mais cette fois elle faisait montre d'une mysticité extraordinaire. Elle n'était pas pieuse lorsqu'elle entra au couvent. On lui avait enseigné la mythologie avant môme le catéchisme. Elle avait fait à La Châtre une première communion de convenance, et le brave curé de Saint-Chartier, qui dans ses sermons n'entretenait ses paroissiens que d'affaires de ménage, n'était pas homme à prendre sur elle une grande influence.
La vie du couvent ne la rendit pas beaucoup plus dévote, mais il fallut un objet à cet ardent besoin d'aimer qui chaque jour grandissait tn elle. « J'avais une sorte de culte pour M^^ Alicia, écrit-elle, mais c'était un amour tranquille, il me fallait une passion ardente. Tous mes besoins étaient dans mon cœur et mon cœur s'ennuyait. » — Voilà!
Un soir, qu'elle était restée seule à l'église, elle eut une sorte d'hallucination : des formes vagues passaient devant
nu C.OUVKNT AU MAniAGR
Le couvent des « Dames anglaises ».
(Croquis d'Etl. Mansion.)
ses yeux, des bruits étranges frappaient ses oreilles, elle crut entendre une voix lui murmurer Toile, lege.
Elle ne pensa point à un miracle; néanmoins une foi ardente s'empara d'elle.
Elle lut alors les vies de saint Paul et de saint Augustin, se pénétra de l'Evangile, s'accoutuma à prier dans la chapelle, le soir, à la pâle clarté de la lampe du sanctuaire.
« La porte placée au fond de l'arrière-chœur était ouverte à cause de la chaleur, ainsi qu'une des grandes croisées qui donnaient sur le cimetière. Les parfums du chèvrefeuille et du jasmin couraient sur les ailes d'une fraîche brise. Une étoile perdue dans l'immensité était
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comme encadrée par le vitrage et semblait me regarder attentivement. Les oiseaux chantaient; c'était un calme, un charme, un recueillement, un mystère, dont je n'avais jamais eu l'idée. »
De plus en plus sa dévotion prenait une forme passionnée :
« Je brûlais littéralement comme sainte Thérèse; je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je marchais sans m'apercevoir du mouvement de mon corps ; je me condamnais à des austérités qui étaient sans mérite, puisque je n'avais plus rien à immobiliser, à changer ou à détruire en moi. Je ne sentais pas la longueur du jeûne. Je portais autour du cou un chapelet de filigrane, qui m'écorchait, en guise de cilice. Je sentais la fraîcheur des gouttes de mon sang, et au lieu d'une douleur c'était une sensation agréable. Enfin je vivais dans l'extase, mon corps était insensible, il n'existait plus. »
La supérieure des Anglaises, en femme avisée, ne crut jamais à cette vocation religieuse d'Aurore, et elle fit tout ce qu'elle put pour l'en détourner.
Elle l'incita à se mêler davantage aux jeux de ses compagnes, ne lui fournit plus d'occasion de se livrer à la méditation solitaire, la poussa hors de l'église dans les grandes cours de récréation et dans le vaste jardin.
Peu à peu, en effet, cette ferveur religieuse diminua d'intensité. Elle devait cesser d'ailleurs à la suite de deux incidents créés par des confesseurs maladroits.
Le curé, à La Châtre, un jour, la questionna maladroitement sur ses amours avec un jeune homme des environs, Stéphane Assajon de Grandsaigne, amours dont il courait des bruits, et comme elle niait, il insista tellement qu'elle se fâcha et, ne remit plus les pieds dans cette église. Une autre fois, à Paris, elle s'accusait de révoltes intérieures contre le respect filial, son confesseur voulut connaître le fond de cette histoire, il lui demanda le pourquoi et le comment de ses révoltes. Alors elle se tut. Il lui sembla que le prêtre voulait s'ingérer dans des secrets de famille, elle le trouva inconvenant et commença à sentir un grand
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dégoût pour la pratique d'un sacrement si mal administré.
Bientôt, du reste, Aurore quitta le couvent des Anglaises. ]\jme Dupin avait appris vaguement les projets de sa fille d'entrer en religion, et, ne se souciant pas d'en faire une bigote, elle l'arracha à ce milieu religieux.
Au début de 1820, par un beau jour de printemps, Aurore rentra à Nohant avec sa grand'mère, dans la grosse calèche bleue.
Les premiers temps, elle s'y ennuya d'une façon terrible.
]\jmo Dupin n'était pas faite pour égayer cette solitude et dissiper la mélancolie de sa petite-fille. Elle luttait contre la surdité, la somnolence, la lassitude intellectuelle. « Aux repas, dit George Sand, elle se montrait avec un peu de rouge sur les joues, des diamants aux oreilles, la taille toujours droile et gracieuse dans sa douillette passée; » puis, cet effort accompli, elle se retirait dans son boudoir, persiennes closes. Pour la distraire, on jouait la comédie comme au couvent : c'était le passe-temps favori d'Aurore. Les représentations ne devaient pas se prolonger trop avant dans la soirée; vers dix heures, on procédait au coucher de M™« Dupin, et cette importante opération durait souvent jusqu'à minuit. L'Histoire de ma vie nous en décrit le cérémonial : « Des camisoles de satin piqué, des bonnets à dentelles, des cocardes de rubans, des parfums, des bagues particulières pour la nuit, une certaine tabatière, enfin tout un édifice d'oreillers splendides, car elle dormait assise, et il fallait l'arranger de manière qu'elle se réveillât sans avoir fait un mouvement. »
Cependant, la santé de la vieille dame allait s'affaiblissant chaque jour. Elle était sérieusement menacée de paralysie. Il fallut passer des après-midi et des nuits entières auprès du fauteuil de la malade.
Aurore s'en vengea en se jetant à corps perdu dans les livres.
Elle dévora le Génie du christianisme, qui devait avoir sur elle une influence considérable; elle lut Locke, Con-
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dillac, Montesquieu, Bacon, Aristote, Pascal, La Bruyère, Montaigne, puis Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare et enfin Rousseau qui la passionna.
Deschartres, de son côté, lui infusait le scepticisme voltairien. Et, histoire de lui donner de l'endurance physique, il l'emmenait dans d'interminables parties de chasse, travestie en homme. Au surplus cette vie de garçon convenait admirablement à ses goûts et à son tempérament.
Se moquant du qu'en-dira-t-on, elle affichait, entre temps, son amitié pour Stéphane Assajon de Grandsaigne. C'est ce Stéphane qui est désigné, dans l'Histoire de ma vie, sous le faux nom de Claudius. Très fort en sciences naturelles, il lui donnait des leçons tout en courant ensemble, à cheval, les bois d'alentour. Naturellement ces parties de cheval très innocentes faisaient un bruit énorme chez les commères du pays. Les insinuations les plus absurdes étaient lancées contre les deux jeunes gens.
N'alla-t-on pas jusqu'à raconter qu'elle déterrait avec lui des cadavres, qu'elle entrait à cheval dans l'église, qu'elle tirait du pistolet sur l'hostie, que ses chiens dévoraient les petits enfants, et que Stéphane était son amant.
La vérité est qu'à la fin, le jeune homme tomba, en effet, amoureux d'elle et lui envoya, de Paris où il terminait ses études de médecine, une lettre qui était bel et bien une déclaration. Mais Aurore devait demeurer toujours indifférente à ce souvenir de jeunesse. Elle ne lui répondit jamais.
Marie-Aurore Dupin de Francueil dont l'état s'était singulièrement aggravé dans les derniers temps, mourut au son des cloches de Noël, à l'aube du 25 décembre 182 L En mourant, elle confiait sa petite-fille à René de Villeneuve, un cousin — un homme de quarante-cinq ans. Aurore avait de l'affection pour son tuteur et elle s'entendait parfaitement avec lui, mais sa mère n'accepta pas la clause du testament qui les séparait, et elle l'emmena à Paris.
C'était la pire infortune qui pût arriver à Aurore, sa mère étant extravagante, presque folle. Elle arrachait les