PIERRE LEROUX
nieff, Liszt, Chopin, Calamatta, Delacroix, Couture, Fromentin, Charles Jacques, Alexandre Dumas, Bocage, Bertin, Thiron, Balzac, Rose Chéri, etc..
Bientôt Pierre Leroux s'habitua, s'humanisa au milieu de celte élite. Peu à peu il prit auprès de George la place laissée vacante par Sainte-Beuve. N'étant ni aussi jeune ni aussi séduisant que Musset ou Sandeau, il ne provoqua point d'affection exaltée; mais, d'autre part, il n'encourut
Pierre Leroux osant apostropher le demi-dieu Barrât. (Caricature de Daumier.)
pas la même disgrâce que Michel de Bourges. Tout d'abord elle se servit de lui pour se débarrasser de Mallefille qui commençait de lui .paraître insupportable. Le sentimental Mallefille ne s'était-il pas avisé de vouloir supplanter Liszt et n'accablait-il pas de ses déclarations enflammées
Mme d'AgOUlt?
George Sand voulut le sermonner. Il s'emporta, fit des scènes. C'est alors qu'elle le dépécha auprès de Pierre Leroux en le munissant d'une petite image coloriée représentant saint Pierre au moment où le Christ le préserve d'être englouti par les flots.
Elle avait joint cette dédicace :
142 OEOIWÎK SANn
rt Soyez le sauveur de eelui (jui se noie. »
Et elle ajoutait par écrit :
« Quand viendra entre vous la question des femmes, dites-lui bien qu'elles n'appartiennent pas à l'homme par droit de force brutale, et qu'on ne raccommode rien en se coupant la gorge. »
Pierre Leroux administra' la mercuriale demandée et débarrassa George Sand. On le récompensa en lui donnant la succession de Mallefilic.
Le voilà donc installé définitivement dans la demeure de la châtelaine de Nohant et dans son cœur. Elle le garde auprès d'elle à la campagne, elle l'emmène à Paris, elle le présente à tous.
« Il faut que vous sachiez, écrit Bérangcr en 1840, en parlant de Pierre Leroux, que notre métaphysicien s'est fait un entourage de femmes à la tète desquelles est George Sand, et que c'est dans les salons dorés qu'il expose ses principes religieux et ses bottes crottées. Tout cet entourage lui porte à la tête, et je trouve que sa philosophie s'en ressent bea'ucoup. »
Par choc en retour, la philosophie de Pierre Leroux faisait grande impression sur George Sand, et elle n'allait plus songer pendant quelques années qu'à répandre la doctrine du maître et à prêcher à ses côtés.
Et c'est alors Sjjiridion, Les sept cordes de la lyre, Le Compagnon du Tour de France, Consuelo, La comtesse de Rudolstadt, Le Meunier d'Angibault et des études qu'elle publie dans la Revue indépendante sur Lamartine, sur les poètes ouoriers, etc.
S. de Lovenjoul possédait le manuscrit original de Spiridion; une partie était de la main de Pierre Leroux. Ce qui peut laisser croire que la collaboration du maître et de l'élève était beaucoup plus étroite qu'on ne pensait encore !
Elle-même l'avouait de bonne grâce.
En 1844 elle écrivait : « George Sand n'est qu'un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple fanatique du même idéal, mais disciple muet et ravi devant sa parole, tou-
PIERRE LEROUX 1^i3
jours prêt à jeter au feu toutes ses œuvres pour écrire, parler, penser, prier et agir sous son inspiration.
« Avez-vous lu Consuelo? Il y a de bien ennuyeux chapitres : ils sont de moi. Il y a aussi des pages magnifiques, elles sont de lui. Je ne suis que le vulgarisateur à la plume diligente et au cœur impressionnable, qui cherche à traduire dans ses romans la philosophie du maître. Otez-vous de l'esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout qu'un croyant docile et pénétré... »
Elle jure, du reste, n'avoir jamais eu de rapports passionnels avec Pierre Leroux.
Elle n'a pour lui, d'après ses propres expressions, que l'amour de Z'âme.
« ... C'est un acte de foi sérieux, le plus sérieux de ma vie, et non l'engouement d'une petite dame pour son médecin ou son confesseur. » — Nous voulons bien le croire.
Jules Claretie raconte l'anecdote suivante qui achève de faire connaître le caractère de Pierre Leroux et les liens d'amitié qui l'unissaient à George Sand.
« George Sand l'avait chargé de discuter avec son éditeur M. Delavigne, qui m'a conté le fait, le prix d'achat d'un nouveau livre de la romancière. Delavigne trouva Pierre Leroux dans une chambre ayant pour tous meubles une table de bois blanc, une chaise et, en guise de canapé, une malle sur laquelle le chargé d'affaires de M^^ Sand invita l'éditeur à s'asseoir. Alors Pierre Leroux : Voyons, Monsieur, George Sand a achevé un ouvrage nouveau en quatre volumes. J'ai pleins pouvoirs pour traiter avec vous en son nom. Qu'est-ce que vous lui offrez par volume! — Mais ce que je donne d'habitude. Cinq cents francs par volume ! — Pierre Leroux paraissait étonné : Je vous ai dit qu'il y a quatre volumes ! — Parfaitement. — Ce serait donc deux mille francs que vous offririez pour un roman ? — Deux mille francs tout juste, oui, Monsieur. Alors Pierre Leroux levant les bras au ciel : — Deux mille francs ! Deux mille francs pour une oeuvre d'imagination, pour un roman. Je vous l'ai dit, un ro-man ; mais cela n'a pas de sens! — Ce
sont mes prix, je vous l'ai déclaré, faisait Delavigne, se méprenant sur la pensée du philosophe. — Mais Pierre Leroux ajoutait bien vite : — Cela n'a pas de bon sens : Je le disais à (leorge Sand, c'est beaucoup trop cher. Un roman ne vaut pas ça. — L'éditeur était stupéfait, mais le plus charmant — ajoute M. Claretie — c'est que l'homme d'alïaires était sincère et que M"'" Sand lui donnait raison. »
Si l'anecdote n'est pas vraie, elle est du moins plaisante !
Ce fut, en somme, une excellente liaison pour George Sand que celle de Pierre Leroux, liaison plus intellectuelle que tendre, qui aboutit à la création des romans humanitaires à prétentions philosophiques. Ces romans ne sont d'ailleurs point bons, pour la plupart, mais ils ont du moins ce mérite d'être les premiers du genre. C'est George Sand qui aura introduit dans notre littérature, avant Eugène Sue, avant Zola, l'homme du peuple, l'ouvrier, qu'il soit charpentier, menuisier, meunier ou maçon.
D'autres hommes de' valeur ont pu être ses amants. Pierre Leroux, on l'a dit et l'expression est juste, fut son grand prêtre laïque.
« Dites-lui, écrivait-elle, que j'élève Maurice dans son Évangile. Il faudra qu'il le perfectionne lui-même, quand le disciple sera sorti de page. En attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir lui formuler mes sentiments et mes idées. C'est à Leroux que je dois cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et beaucoup d'idées déplus. »
Et, un peu plus tard, elle le résumait ainsi :
« C'est un génie admirable dans la vie idéale, mais qui patauge toujours dans la vie réelle. »
La Révolution de 1848 et le Second Empire
LE 24 février 1848, George Sand accourut de Nohant se mettre à la disposition du gouvernement provisoire :
« Tout va bien, écrit-elle. Les chagrins personnels disparaissent quand la vie publique nous appelle. La République est la meilleure des familles, le peuple est le meilleur des amis. »
George Sand était sincère. Républicaine ardente, communiste même, elle se jeta avec passion dans le tourbillon révolutionnaire.
Le premier effet de cette nouvelle tendance fut de la brouiller avec la Revue des Deux-Mondes, à propos d'Horace et surtout du Compagnon du Tour de France qui est déjà le premier écho des préoccupations de M"^^ Sand au point de vue social.
C'est Agricol Perdiguier, un simple ouvrier du Faubourg Saint-Antoine, un menuisier, plus tard représentant du peuple, qui inspira à l'auteur de Consuelo ce dernier roman.
Albert Le Roy explique très bien comment cette influence put s'exercer chez M'»" Sand:
« Le Livre du Compagnonnage, d'Agricol Perdiguier, publié sous le pseudonyme d'Avignonnais-la- Vertu, relatait la généalogie et les affiliations de ces associations ouvrières, véritables sociétés secrètes, non avouées par les lois, mais tolérées par la police, qui prirent le titre de
Devoirs. On trouve là le lien qui rattache les syndicats ouvriers d'à présent aux anciennes corporations. Aussi bien les rites de ces Devoirs remontent-ils, les uns au Moyen âge, les autres à la plus lointaine antiquité. Ils sont dominés, de même que l'institution de la francma(;onnerie, par le symbole du Temple de Salomon.
« Entre les différents Devoirs, il s'en fallait de beaucoup que régnât un accord parfait. De rite à rite, le compagnonnage avait ses querelles et ses batailles, qui enfantaient toute une littérature en prose et en vers, sorte de chansons de geste du prolétariat à travers les âges. Ce fut l'honneur d'Agricoi Perdiguier de vouloir opérer une réconciliation durable parmi les associations ouvrières profondément divisées. Son petit volume, dont les journaux démocratiques de l'époque, notamment le National, reproduisirent de nombreux extraits, prêchait aux travailleurs manuels l'union et la concorde qui devaient améliorer leur condition morale et matérielle. Agricol Perdiguier ne se contenta pas d'enseigner à ses frères, les compagnons du Tour de France, la sublimité de l'idéal éclos et épanoui dans son cœur. Il effectua lui-même un voyage social et humanitaire à travers les départements. Tous les Devoirs entendirent cette bonne parole, animée d'un souffle évangélique. Presque tous en profitèrent. Mais si la cause était gagnée auprès des campagnes, il restait à faire pénétrer les idées nouvelles dans le public bourgeois fort ignorant des questions ouvrières. »
C'est à cette tâche que s'attela l'auteur àUndiana. Elle haïssait « le gouvernement infâme de Louis-Philippe », elle écoutait avec joie les craquements qui annonçaient de toutes parts la ruine de l'édifice, elle voulut aider, elle aussi, de toutes ses forces, au renversement du régime.
Le Compagnon du Tour de France fit un bruit énorme. D'un accord unanime, toutes les classes dirigeantes maudirent l'auteur et la vilipendèrent.
« Voilà, dit-elle simplement dans la préface du roman, comment un certain monde et une certaine religion accueillent les tentatives de moralisation, et comment un
livre dont l'idée évangélique était le but bien déclaré, fut reçu par les conservateurs de la morale et les ministres de l'Evangile. »
Sans se troubler, elle continua sa tâche : après le Compagiion du Tour de France, livre qui avait ému, vint Le Meunier d'Angibault (1845), livre qui passionna. Dans ce dernier roman, ainsi que dans le Péché de M. Antoine qui parut quelques mois après, elle se révélaitabsolument, irréductiblement socialiste. « Socialisme purement inteL lectuel, du reste, on l'a dit, et que n'eût pas désavoué Fénelon en sa République de Salente. » A la base, le communisme, toutes les théories de Fourier, de Considérant, de Leroux, de Cabet, mises en pratique, mêlées agréablement. La Société réformée, bouleversée de fond en comble.
Cependant George Sand ne va pas s'en tenir à ce rôle passif. Avec la Révolution de 1848 qui approche, elle se sent des velléités d'action.
Idéologue et femme, c'est-à-dire nourrie d'idées et convaincue que toutes étaient vraies, elle n'admettra ni les défaillances ni les mollesses. Plus tard elle sacrifiera Michel de Bourges qui menace le parti de sa défection.
« Il nous a trahis... Il faudra qu'il donne à la République des gages certains de son dévouement s'il veut qu'elle lui donne sa confiance. » Elle ne transige pas.
Pour l'instant, elle entretient une correspondance active avec tous ceux qui parlent de régénération sociale et qui s'offrent comme ouvriers de la Révolution.
C'est ainsi qu'elle se tourné vers le prince Louis-Napoléon Bonaparte, le prisonnier du fort de Ham, pour le féliciter de son remarquable travail, V Extinction du Paupérisme.
« Ce n'est pas, dit^elle, le nom terrible et magnifique que vous portez qui nous eût séduit. Nous avons à la fois diminué et grandi depuis les jours d'ivresse sublime qu'IL nous a donnés : son règne illustre n'est plus de ce monde, et l'héritier de son nom se préoccupe du sort des prolétaires!... Quant à moi personnellement, je ne connais pas
148 OEORGE SAND
le soupçon, et s'il dépendait de moi, après vous avoir lu, j'aurais foi en vos promesses et j'ouvrirais la prison pour vous faire sortir, la main pour vous recevoir... Parleznous encore de liberté, noble captif! Le peuple est comme vous dans les fers. Le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie la douleur du peuple comme l'autre personnifiait sa gloire. » La sincérité conduit ainsi souvent à la pire naïveté.
Malgré ses espérances, elle ne croyait pas que la Révolution fût si proche. Le 18 février 18'i8, elle écrit à son fils : « Nous sommes gouvernés par de la canaille, » mais, ajoute-t-elle, « je ne vois pas de prétexte raisonnable dans l'affaire des banquets. C'est une intrigue entre ministres qui tombent et ministres qui veulent monter. Si l'on fait du bruit autour de leur table, il n'en résultera que des horions, des assassinats commis par les mouchards sur des badauds inoffensifs, et je ne crois pas que le peuple prenne parti pour la querelle de M. Thiers contre M. Guizot. Thiers vaut mieux, à coup sûr; mais il ne donnera pas plus de pain aux pauvres que les autres. »
Mais le 24 février, nous l'avons dit, elle accourut à Paris, n'admettant par avance aucune transaction, aucun accommodement avec tout ce qui pouvait rappeler l'ancien esprit bourgeois.
Elle accueille, au contraire, avec allégresse Charles Poney, l'ouvrier-poète de Toulon, elle fait nommer son ami Girard commissaire de la République à Nevers, elle recommande à Maurice, qui est maire de Nohant, de républicaniser le pays, et volontiers elle lui donne des conseils de bonne propagande électorale :
« Nous ne manquons pas de vin cette année, tu peux faire rafraîchir ta garde nationale armée, modérément, dans la cuisine, et là, pendant une heure, tu peux causer avec eux et les éclairer beaucoup. » Aujourd'hui on appel, lerait ça de la corruption électorale !
A Paris, elle est au premier rang des propagandistes. En mars, elle publie deux Lettres au peuple, que l'on vend dans les rues au profit des ouvriers [sans travail :
Si de George Sand ce portrait C'est que le génie est abstrait,
Laisse l'esprit un peu perplexe, Et, comme on sait, n'a pas de sexe.
(Caricature du Miroir drolatique.)
lôO GEUROE SANU
prix : dix centimes. En avril, en collaboration avec Victor Borie, c'est un journal qu'elle lait paraître. Le titre : Lu cau.se dit peuple. Mieux, elle joue un rôle oUiciel auprès de Ledru-Hollin. «Me voilà déjà occupée comme un homme d'État. J'ai fait deux circulaires gouvernementales. « — Elle s'amuse comme une petite folle! Elle s'amuse et elle jette du pétrole sur le feu avec une ardeur et un sans-souci admirables.
Le Bulletin de la Uépubluiue est plein de sa prose révolutionnaire. Et cela court les campagnes par les soins du Gouvernement provisoire, des maires et des facteurs ruraux. Elle peut donner libre cours à ses idées humanitaires. Un jour elle s'apitoie sur le sort des filles du peuple — mal payées et condamnées d'avance à la prostitution. « La virginité est un objet de trafic coté à la bourse de l'infamie », s'écrie-t-elle. — Elle n'aurait pas été romantique si elle n'avait pas versé un pleur sur les «filles publiques!» — Un autre jour, c'est un vérital)le appel à l'émeute. On est à la veille des élections, elle craint que la «vérité sociale» ne triomphe pas. Eh bien, « il n'y aurait alors qu'une voie de salut pour le peuple qui a fait les barricades, ce serait de manifester une seconde fois sa volonté et d'ajourner les décisions d'une fausse représentation nationale. » — Autrement dit, il n'y aurait qu'à faire à nouveau parler la poudre et couler le sang. Quand une femme se mêle de faire de la politique, il n'y a point chez les hommes de sectaires, si rouges soient-ils, qui puissent égaler sa frénésie et son enthousiasme !
Et l'enthousiasme déborde chez elle de toutes parts.
« Vive la République! Quel rêve, quel enthousiasme, et, en même temps, quelle tenue, quel ordre à Paris! J'ai vu s'ouvrir les dernières barricades sous mes pieds. J'ai vu le peuple grand, sublime, naïf, généreux, le peuple français, réuni au cœur de la France, au cœur du monde; le plus admirable peuple de l'univers! J'ai passé bien des nuits sans dormir, bien des jours sans m'asseoir. On est fou, on est ivre, on est heureux de s'être endormi dans la
fange et de se réveiller dans les cieux... J'ai le cœur plein et la tête en feu. Tous mes maux physiques, toutes mes douleurs personnelles sont oubliés. Je vis, je suis forte, je suis active, je n'ai plus que vingt ans. »
C'est du délire.
Mais hélas! les déceptions ne vont pas lui manquer.
Ledru-RoUiu.
(Caricature de l'époquo.)
Ce beau candidat réunira toutes les voix pour la présidence... du Club
des femmes. Ces dames voudraient-elles jouer le Beau Rôle-heinl
C'est Lamartine d'abord, qu'elle trouve trop familier avec la haute banque, avec les riches, les oisifs, trop enclin à s'éloigner du peuple. C'est le communisme ensuite, bafoué par cent mille électeurs qui crient : « Mort à Cabet! A bas les communistes! » C'est Ledru-RoUin enfin, qu'elle accuse de modérantisme, c'est le Berry soulevé contre la Commune, c'est la réaction qu'elle sent surgir de tous les côtés.
Désespérée, compromise, elle quitte Paris, se réfugie à
Nohant, épanche sa tristesse dans des lettres indignées avec Barbus, avec Mazzini, — son dieu ! — avec Louis Blanc.
« La majorité du peuple français est aveugle, crédule, ignorante, ingrate, méchante et hête; elle est bourgeoise, enfin! » Et elle ajoute : « Les riches ne veulent pas et les pauvres ne savent pas. »
Elle avoue toutes ses sympathies pour le prince Jérôme Napoléon qui se dit si ardent républicain. Mais, chose curieuse, le 2 décembre ne la trouve ni indignée, ni révoltée.
a Chère enfant, rassure-toi, écrit-elle à une de ses amies. Je suis partie de Paris le 4 au soir, à travers la fusillade, et je suis à Nohant avec Solange, sa fille, Maurice, Lambert et Manceau.
« Le pays, ajoute-t-ellc, est aussi tranquille qu'il peut l'être, au milieu d'événements si imprévus. Cela tue mes affaires qui étaient en bon train. » Cela avait tué aussi, croyons-nous, pas mal de ses illusions.
Elle va maintenant profiter de ses bonnes relations avec le prince Jérôme pour faire relaxer, par son intermédiaire, Fleury, Périgois, Ancante. Mais le prince rencontra des dilTicultés. « On m'a promis, dit-il, mais toujours avec des restrictions, on n'obtient pas, on arrache! »
Alors c'est au Président lui-même que George Sand s'adresse :
« Je ne suis pas M™'= de Staël, lui écrit-elle. Je n'ai ni son génie ni l'orgueil qu'elle mit à lutter contre la double force du génie et de la puissance... Prince, je vous ai toujours regardé comme un génie socialiste, et, le 2 décembre, après la stupeur d'un instant, en présence de ce dernier lambeau de société républicaine foulé aux pieds de la conquête, mon premier cri a été : « 0 Barbes, voilà la souveraineté du but! Je ne l'acceptais pas même dans ta bouche austère; mais voilà que Dieu te donne raison et qu'il l'impose à la France, comme sa dernière chance de salut, au milieu de la corruption des esprits et de la confusion des idées... Vous qui, pour accomplir de tels événements, avez eu devant les yeux une apparition
Félix Pyai.
15'i GEOIltiE SANU
idéale de justice et de vérité, il importe bien que vous sachiez ceci : c'est que je n'ai pas été seule dans ma religion à accepter votre avènement avec la soumission qu'on doit à la lot,'ique ilc la Providence. » Enfin, la lettre se termine par ces mots : « Amnistie, amnistie bientôt, mon Prince ! »
Est-il besoin de dire que dans le camp républicain, M"" Sand fut fortement désavouée? Elle n'en a cure et se dit définitivement résignée.
Plus tard, Napoléon III se fera un plaisir d'adresser à George Sand chacun de ses ouvrages; pendant sa réclusion de Ilam, il lui avait fait tenir sa brochure sUr l'Extinction du Paupérisme; devenu empereur, il lui offrit son livre sur Jules Césav en lui disant qu'il serait heureux d'avoir son avis sur cet ouvrage.
Enfin, pour en terminer avec les rapports de George Sand et du pouvoir impérial, n'oublions pas de signaler le roman intitulé Malgré tout, paru en mars 1870, dans lequel sont peintes les amours d'un virtuose du violon et de miss Sarah Owen, et surtout de la rivale de la jeune fille, une certaine Carmen d'Ortosa, à propos de laquelle le public prononça tout de suite le nom de l'impératrice Eugénie. On ne doute pas que George Sand n'eût voulu peindre la souveraine au temps où elle fréquentait les villes d'eaux et les plages à la mode, sous les traits de cette jeune femme moderne, très émancipée. Avec énergie, l'auteur de Malgré tout se défendit d'avoir eu une telle intention.
Le 19 mars 1870, elle écrit à ce sujet à Gustave Flaubert :
rt Je sais, mon ami, que tu lui es très dévoué. Je sais qu'E/Ze est très bonne pour les malheureux qu'on lui recommande; voilà tout ce que je sais de sa vie privée. Je n'ai jamais eu ni révélation ni document sur son compte, pas un mot, pas un fait, qui m'eût autorisée à la peindre. Je n'ai donc tracé qu'une figure de fantaisie, je le jure, et ceux qui prétendraient la reconnaître dans une satire quelconque seraient, en tous cas, de mauvais ser-
viteurs et de mauvais amis. Moi, je ne fais pas de satires; j'ignore même ce que c'est. Je ne fais pas non plus de portraits : ce n'est pas mon état. J'invente. Le public, qui ne sait pas en quoi consiste l'invention, veut voir partout des modèles. Il se trompe et rabaisse l'art. Voilà ma réponse sincère. »
Grâce à Flaubert, cette lettre fut communiquée à Mme Cornu, sœur de lait de Napoléon III. Elle n'apaisa pas entièrement la souveraine qui accusait George Sand d'ingratitude, parce qu'elle lui avait fait offrir la décoration de la Légion d'honneur, décoration que du reste l'auteur de La Petite Fadette a refusée en disant : « Me voyez-vous avec ces rubans sur la poitrine ? J'aurais l'air d'une cantinière ! »
George Sand, lorsqu'elle écrivait Malgré tout, ne pouvait prévoir la catastrophe qui allait, quelques mois plus tard, faire crouler l'Empire et entraîner la France dans sa ruine.
Ce roman n'était, du reste, qu'une manière de horsd'œuvre dans ses préoccupations littéraires habituelles qui l'avaient entraînée du roman sentimental vers le roman champêtre.
En réalité, à cette époque de sa vie, depuis 1848, elle est lasse de tant de luttes, de tant de convulsions; la vérité, c'est que le coup d'État et la série de coups de force viennent d'orienter son talent vers de nouvelles destinées. George Sand cesse d'être une révolutionnaire, une sociologue, elle va devenir une campagnarde, une paysanne, un romancier champêtre.
« Il n'y a pas à dire, écrivait-elle vers le même temps, quand on est né campagnard, on ne se fait jamais au bruit des villes. Il me semble que la boue de chez nous est de la belle boue, tandis que celle d'ici me fait mal au cœur. J'aime beaucoup mieux le bel e?prit de mon garde champêtre que celui de certains visiteurs d'ici. Il me semble que j'ai l'esprit moins lourd quand j'ai mangé la fromentée de la mère Nannette que lorsque j'ai pris du café à Paris. Enfin il me semble que nous sommes tous parfaits et charmants là-bas, que personne n'est plus
aimable que nous et que les Parisiens sont tous des paltoquets. »
Un témoin nous dit ce qu'elle est à cette époque de sa vie :
« Son visage peut être nommé plutôt beau qu'intéressant. La coupe de ses traits n'est cependant pas d'une sévérité antique, mais adoucie par la sentimentalité moderne qui se répand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n'est pas haut, et sa riche chevelure du plus beau châtain tombe des deux côtés de sa tête jusque sur ses épaules. Son nez est un nez droit et ordinaire; sa lèvre supérieure, quelque peu pendante, semble révéler la fatigue des sens. Son menton est charnu, mais de très belle forme. Épaules magnifiques, stature un peu trop courte, mains très petites, voix mate et voilée. »
C'est Henri Heine qui fait ce portrait de George Sand. Et il dit ailleurs :
« Elle est en général une des Françaises les moins spirituelles que je connaisse. »
A ce portrait, ajoutons les lignes suivantes tirées du Journal des Concourt. Au mois de mars 1862, les frères de Goncourt avaient été lui rendre visite, à Paris, où elle habitait alors.
« Au quatrième, n° 2, rue Racine. Un petit monsieur, fait comme tout le monde, nous ouvre, dit en souriant : « Messieurs de Goncourt! » pousse une porte, et nous sommes dans une très grande pièce, une sorte d'atelier.
« Contre la fenêtre du fond, par où vient un jour crépusculaire de cinq heures, et à contre-jour, se tient une ombre grise sur cette lumière pâle, une femme qui ne se lève pas, reste Immobile à notre salut de corps et de parole. Cette ombre assise, à l'air ensommeillé, est M°i8 Sand, et l'homme qui nous a ouvert est le graveur Manceau. M™*' Sand a un aspect automatique. Elle parle d'une voix monotone et mécanique qui ne monte, ni ne descend, ni ne s'anime. Dans son attitude il y a une gravité, une placidité, quelque chose du demi-endormement d'un ruminant. Et des gestes lents, lents, des gestes, pour
George Sam/.
(D'après une caricature faite à Bourges en 1848.)
ainsi dire, de somnambule, des gestes au bout desquels on voit incessamment — et toujours avec les mômes mouvements méthodiques — le frottement d'une allumette (le cire jeter une petite llamiiie, et une cigarette s'allumer aux lèvres de la femme. »
Beaudelaire, lui, pense que « la femme Sandest le prud'homme de l'immortalité. Elle a toujours été moraliste. Seulement elle faisait autrefois de la contre-morale. Aussi elle n'a jamais été artiste. Elle a le fameux style courant cher aux bourgeois. Elle a, dans les idées morales, la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues...
« George Sand est une de ces vieilles ingénues qui ne veulent jamais quitter les planches.
« La Sand est pour le Dieu des lionnes gens, le dieu des concierges et des domestiques filous.
« Elle a de bonnes raisons pour vouloir supprimer l'enfer. »
Ces opinions contradictoires et violentes prouvent, en tous cas, à quel point le nom de George Sand avait été mêlé à des polémiques de toutes sortes, politiques et littéraires, et combien elle avait hâte de s'éloigner de ce Paris enfiévré pour retrouver devant les monotones horizons du Berry cette grande paix de l'âme qui lui était si nécessaire.
Nous avons déjà laissé entrevoir ce qu'était le séjour deNohantoù, pendant trente ans, avaient séjourné mainte et mainte célébrité. Nous allons retrouver cette grande maison de campagne dans laquelle va s'écouler maintenant le meilleur de la vie de George Sand.
Bien des changements ont été faits depuis la mort d'Aurore Dupin, dans cette maison, sinon dans la construction, du moins dans l'ameublement.
Au rez-de-chaussée, après avoir franchi le vestibule, on trouve une belle salle à manger aux riches boiseries de chêne; à droite le salon dont les larges fenêtres ouvrent sur le parc. Ce salon était richement meublé, au plafond
pendait un beau lustre de Venise, aux murs des appliques dorées et de nombreux tableaux parmi lesquels des esquisses de Delacroix et un portrait au pastel du maréchal de Saxe par Latour. Le mobilier était Louis XVL Sur la cheminée, deux vases de Chine en porcelaine blanche garnis de fleurs et de feuillages. Deux pianos de Pleyel, l'un, le plus simple et le plus ancien, qui servait à Chopin, l'autre, très grand, plus neuf, dont Pauline Viardot s'accompagnait pour chanter. Et, enfin, au milieu, la fameuse table dont George Sand a dit :
« Oh! quelle table! elle est longue et elle est ovale, il est vrai, mais il y a de la place autour pour beaucoup de monde; elle a des pieds à mourir de rire, des pieds qui ne pouvaient sortir que du cerveau de Pierre Bonnin, grand inventeur de formes incommodes et inusitées. Enfin, c'est une table qui ne paye pas de mine, mais c'est une solide, une fidèle, une honnête table. Elle n'a jamais voulu tourner, elle ne parle pas, elle n'écrit pas, elle n'en pense peut-être pas moins... Elle a prêté son dos patient à tant de choses! Écritures folles ou ingénieuses, dessins charmants de caricatures échevelées, peintures à l'aquarelle ou à la colle, maquettes de tout genre, études de fleurs d'après nature, croquis de chic ou souvenir de promenade du matin, cartonnages, copie de musique, prose épistolaire de l'un, vers burlesques de l'autre, amas de laine, de soies de toute couleur pour la broderie, costumes de marionnettes, parties d'échecs et de piquet, que sais-je? Et tout ce que l'on peut faire à la campagne et en famille, à travers la causerie, durant les longues veillées de l'automne et de l'hiver... »
Cette table, c'est le meuble essentiel de Nohant! A la gauche et à la droite de la salle à manger, la cuisine, une salle de bains, une chambre à coucher très vaste et la salle où Arnould-Plessy, Bocage, Thiron et autres artistes donnèrent la comédie.
Un escalier de pierre conduit au premier étage composé d'un long corridor dallé de briquettes rouges, sur lequel s'ouvrent sept chambres à coucher. C'est là que se
1»:>0 (iHUIlGE SAM)
trouve la pièce qui servait à la fois 'de cabinet de travail, de bibliothèque et d'herbier à (^icorge Sand.
Sur la fenêtre de sa chambre à coucher, en 182'.i, Aurore Dupin, alors âgée de vingl-cinq ans, écrivit un jour une longue inscription en anglais, dont voici la traduction :
« Disparais, ô soleil! cache tes pAles rayons derrière les arbres lointains. Le nocturne Vespérus va venir pour annoncer la lin du jour; le soir descend apportant la mélancolie sur le passage. A ton retour, lumière splendide. la nature retrouvera encore la beauté et l'allégresse; mais la joie ne consolera jamais mon âme. Ton absence, astre radieux, peut ne pas accroître les chagrins de mon cœur; ils ne peuvent pas être adoucis par ton retour. »
Au-dessus des chambres, les greniers et un immense atelier où Delacroix esquissa quelques toiles.
Telle est la fidèle description de Nohant.
Le principe de l'auteur d'Indinita. c'était de laisser à ses hôtes toute leur liberté, chacun se levant, se couchant et se promenant à sa guise, tous ne se retrouvant que le soir, au dernier repas.
Ce respect de la liberté dautrui allait presque chez elle jusqu'à l'indifférence apparente et étonna beaucoup quelques-uns de ses hôtes.
C'est ainsi que lorsque Théophile Gautier vint à Nohant pour la première fois, au lieu du chaleureux accueil qu'il escomptait, il trouva une affabilité sans transports, unedouceur abandonnée. C'était seulement dans l'intimité du soir et la causerie du tête-à-tête que la grande hôtesse révélait son cœur.
Gautier, étonné et blessé, ne voulut pas attendre, il préférait s'en aller, puisqu'il n'était pas plus cordialement reçu. Alexandre Dumas qui se trouvait là, prévint en hâte George Sand :
« Voilà Gautier, dit Dumas, qui veut partir tout de suite parce que vous ne lui avez rien dit d'aimable de la soirée.
— Tu ne lui a donc pas appris que j'étais bête à couper
l')"i (;i:()iu;e sand
au couteau, et que je ne sais pas causer avec les gens d'esprit? F)is à ce cher Théo qu'il se trompe.
— D'éléphant, murmura Dumas d'une voi\ de bassetaille.
— Alors, défense d'y voir, riposta Sand en posant une fouille de buvard sur les pages fraîches d'encre sur lesquelles r)unias jetait les yeux. »
Gautier revenu de Nohant, les Concourt lui demandent : « Et quelle est la vie à Nohant? — <^)n déjeune à dix heures. Au dernier coup, quand l'aiguille est sur riieure, chacun se met à table. M""' Sand arrive avec un air de somnambulispie et reste endormie tout le déjeuner. Après le déjeuner, on va dans le jardin. On joue au cochonnet. Ça la ranime. Elle s'assied et se met à causer. A trois heures, M""' Sand remonte faire de la copie jusqu'à six heures. Ou dine. Seulement on dine un peu vite, pour lai-sser le temps de dîner à Marie Caillot. C'est la bonne de la maison, une petite Fadette que M"'" Sand a prise dans le pays pour jouer les pièces de son théâtre et qui vient au salon le soir. Après dîner, M"»« Sand fait des patiences sans dire un mot, jusqu'à minuit. »
Cependant, le bon Théo dut reconnaître bientôt à que^ point l'hôtesse était charmante et combien, en effet, ce respect de la liberté d'autrui était précieux.
Du reste, il n'eût pas été le seul : des gens comme Edmond Plauchut ont passé à Nohant le meilleur de leur existence. Venu pour quelques semaines, Eugène Lambert, le peintre des chats, y est resté dix ans.
C'est le soir surtout que le salon de Nohant était délicieux.
Dans cette salle spacieuse, élégamment simple, ennoblie d'une grâce de courtoisie antique, on se réunit après le dîner, pour le plaisir d'être ensemble et de laisser couler les heures. George Sand, à la grande table du milieu, fait des patiences ou habille les marionnettes.
Le prince Napoléon joue au jeu de l'oie avec Ferri- Pizani. Ce jeu, peint par Maurice Sand, représente une
LA RÉVOLUTION UK IX'iX
Noliant : le salon.
(Au centre de la pièce, la fameuse table de Bonnin.)
restauration de Pompeï, et on y lit ce quatrain vieillot :
N'entre point qui le veiilt dans le jardin de l'oye ; Nombreux enipêchemenl.s le molestent bien fort : Qui en prison demeure, qui en le puits se noyé; Heureux qui près d'entrer ne trouve point la mort.
L'enjeu est, tour à tour, suivant les partenaires, de mille francs ou de dix centimes.
Souvent M"^» Sand se met au piano. Elle revient toujours à son chef-d'œuvre de prédilection, le Don Juan, de Mozart. Parfois elle joue des choses très simples, des airs populaires : bourrées du pays, chansons berrichonnes ou bretonnes, vieilles mélodies.
Lorsqu'on était las de la musique, on passait au divertissement favori de Nohant, au théâtre.
Il y avait deux théâtres à Nohant, le grand théâtre, ou, plutôt, le'théâtre pour grandes personnes et celui des marionnettes.
Le premier était de taille minuscule, mais fort bien compris. Le rideau, la rampe, les décors, rien ne manquait. C'était là qu'autrefois jouèrent tour à tour M'"" Arnould- Plessy, M"e Fernand, la créatrice d'Edmée de Mauprat, Bocage, Thiron, Sully, Clerh, Manceau, sans compter "M"'" Sand elle même, et Solange et Maurice, qui jouait, parait-il, len Brossant à la perfection, Edouard Cadol, Eugène Lambert, etc.
Lorsque George Sand voulait essayer une de ses pièces, elle la faisait jouer sur cette scène et. si elle en était satisfaite, elle convoquait à une nouvelle représentation certains directeurs de Paris. C'est ainsi que Le Pressoir fut représenté devant les directeurs de l'Odéon et du Gymnase et pris par M. Montigny qui le monta aussitôt.
On donnait encore sur ce théâtre des impromptus. Les artistes jouaient d'après un simple scénario. Ces soirs-là, Thiron était, dit-on, d'une verve et d'une fantaisie inouïes : il avait des trouvailles de mots extraordinaires, tandis que ^me plessy au contraire était au-dessous d'elle-même. C'était un théâtre renouvelé de l'antique comedia deliarte italienne. Les pièces étaient improvisées suivant un canevas affiché dans la coulisse. Cela ressemblait un peu aux charades que l'on joue encore en société. Peu à peu cependant les intrigues se compliquèrent, aux saynètes folles succédèrent des comédies d'intrigues et d'aventures, puis enfin des drames à événements et à émotions.
Au début, tout cela n'avait été d'abord qu'une pantomime dont Chopin était l'instigateur : il se mettait au piano et pendant qu'il improvisait, les acteurs mimaient des scènes et dansaient des ballets comiques.
Quant au théâtre des marionnettes, ce fut en 1847 que, pour la première fois, avec l'aide d'Eugène Lambert et d'Eugène Delacroix, Maurice Sand installa une baraque de marionnettes dans le salon de Nohant. Il n'y avait pour tout public que George Sand et un journaliste de province, Victor Borie, celui-là devait être le collaborateur de Lélio en 1848 à La Cause du Peuple.
« Mais la première représentation, dit George Sand, n'eut pas lieu sur un vrai théâtre à marionnettes. Une chaise dont le dos, tourné vers les spectateurs, était garni d'un grand carton à dessin et d'une serviette cachant les deux artistes agenouillés. Deux bûchettes, à peine dégrossies et emmaillottées de chiffons, figurèrent tant bien que mal les personnages.
» Ensuite, on composa un théâtre^et l'on tailla sept ac-
Environs de Nukaiil : les promenades prejerées de G. Sand. (Dessin do Maurice Sand. — Communiqué par M'"" Lauth-Sand.)
teurs dans une souche de tilleul. Il y avait un monstre vert qui offrait cette particularité d'être fait d'une vieille paire de pantoufles doublées de rouge, et d'une manche de satin broché si bien que ce monstre, qui existe encore et qui n'a pas cessé de porter le nom de « monstre vert » a toujours été bleu! Le public nombreux qui depuis l'a vu fonctionner ne s'en est jamais aperçu.
» On joua des féeries ; les deux jeunes artistes, habitués déjà à l'improvisation, furent si comiques que les deux spectateurs, à l'unanimité, les engagèrent à augmenter la troupe et à soigner le décor. Ils répondirent que le théâtre
1<>() (fKOlUii: S/VM)
était trop petit ot ne comportait qu'une paire de coulisses et une toile de fond. On verrait l'année suivante.
» Il ne fut pas possible d'attendre jusque-là. Victor liorie, voulant représenter un incendie, incendia pour tout de I)on le théâtre, et il fallut en construire un autre, dont les dimensions furent doublées. I)ans le courant de l'hiver, on joua sept pièces: Pierrot lihi'-rntour, Serpeulin vert, Olivia. Woodxioke, le Moiiie, le C]\cr;x\ier de Snint- Fnrgenn. le Rrveil dit lion.
» VjIx 1848 on en joua une douzaine. On apportait toujours le châssis au salon, après le dîner; on dressait le décor, et on constatait chaque soir un nouveau progrès. Cromwell, Léon, Lacroix, Valsenestre, Cléanthe, Louis, Rose, Céleste, Ida et Daumont avaient vu le jour, et, à peine sortis de la bûche, avaient paru sur la scène avec l'aplomb de vieux comédiens. On avait amélioré l'éclaira^'e, la chose la plus difïicile à obtenir, sans risque d'incendie, dans un théâtre portatif; mais le système était encore trop imparfait pour qu'on s'appliquât beaucoup aux décors. Et puis on jouait encore la comédie improvisée plus souvent et plus volontiers que des marionnettes, ce qui n'empêchait pas certaines soirées d'être consacrées à la lecture. Chacun lisait à son tour, pendant que les autres travaillaient aux costumes ou à la sculpture des figurines. Nous achevions les Girondins de Lamartine, quand, par une préoccupation très naturelle, Maurice et Lambert eurent l'idée de représenter toute la Révolution française en une série de pièces conçues comme un roman historique à la Walter Scott. Il y en eut seulement deux de jouées. La révolution de février nous surprit au beau milieu de notre vie de campagne et nous dispersa de nouveau.
» En 1849, on se remit à l'œuvre; la troupe, composée de dix-sept personnages, s'installa dans une petite pièce voûtée qui servait de garde-meuble et que, dans mon enfance, on appelait, je ne sais pourquoi, la salle des Arcliires. En 1849, elle fut nettoyée, restaurée et classiquement consacrée « aux muses ». Un ou deux ans plus tard
LA RÉVOLUTION DE I8'i8 167
on perça un gros mur, où l'on pratiqua une arcade; la salle des marionnettes devint la loge d'un public de soixante personnes bien placées sur une estrade qui se démontait et se remontait en peu d'instants. Au delà de l'arcade se trouvait une grande pièce assez élevée pour qu'on pût y planter le théâtre des acteurs vivants, et dont on enleva le billard pour établir un second plancher. Cette combinaison fut très heureuse. On plaça le luminaire sur la face du mur qui regardait le théâtre, et le spectateut, assis dans l'ombre, fut absolument trompe sur la dimension et la profondeur des objets exhibés devant lui. On avait obtenu un effet de diorama qui permit des lointains et des reliefs remarquables dans un espace chétif en réalité.
» Quant aux marionnettes, leur théâtre établi dans la partie de la salle des Archives, qui ne faisait point face à l'arcade, resta tranquille et intact derrière une cloison mobile qui en masquait entièrement la façade. Quand on le rouvrit, on lui appliqua le même système d'éclairage qu'à l'autre théâtre. La charpente à demeure étant solide, on établit une rampe et des portants cachés à l'œil du spectateur et munis de puissants réflecteurs. Plus tard on mit une herse dans les frises, et, plus tard encore, on en ajouta deux autres au milieu et au fond, si bien que la scène fut éclairée comme celle d'un Vrai théâtre, et on put se permettre un grand luxe de décors, dont il fut permis de régler l'éclairage selon les besoins de l'effet.
» Rien n'était plus simple que de rendre la lumière rouge ou bleue par le moyen des verres de couleur et des transparents; mais on ne s'arrêta pas au nécessaire. On voulut avoir le soleil, la lune, les étoiles et le reflet des astres dans les eaux. Maurice, devenu promptement menuisier, serrurier et mécanicien, fut bientôt un habile machiniste. On voulut plus tard voir le soleil et la lune se lever et se coucher. On était exigeant, on trouvait insupportables ces astres immobiles. On peignit des ciels sur calicot et on fit monter et descendre derrière, frisant la toile, une boîte de lanterne magique, dont la lentille fut réglée
r.EOHGF. SAND
selon l'éclat voulu. Au moyen d'un simple tourne-broche, dont on régla également le mouvement et dont on éteignit le bruit, on eut le lever et le coucher du soleil et de la lune, relativement aussi muets et aussi lents que dans la réalité.
» Il ne s'agissait que de monter la machine avant le lever du rideau et de la faire marcher au moment nécessaire.
Le changement de lumière sur la scène fut obtt'iiu par des ficelles dont l'opérateur se sert avec la j) 1 u s grande facilité, sans interrompre Son dialogue.
Tout cela exigea d'assez longs tâtonnements. Aujourd'hui, tout fonclionne au gré de l'opérant, et une lanterne à lumière électrique lui permet les apothéoses.
Disons, pour finir ce qui a trait à l'éclairage, ce point essentiel des théâtres, qu'on ne souffrit point de lustre dans la salle. Quelques bougies placées contre la muraille du fond, derrière le spectateur, suffisent pour lui faire trouver sa place, et tout l'éclat du véritable luminaire, dont il n'aperçoit point les foyers, se concentre sur le théâtre. C'est toujours l'effet de diorama, qu'on n'a jamais essayé d'appliquer ailleurs, et qui donnerait à la scène la magie et la profondeur qu'elle n'a point. Les Italiens savent bien que les salles doivent être sombres pour que la scène soit lumineuse, et que l'œil perd
..^tà«i,-smM
Les marionncilcs de Maurice Sand.
la faculté de bien voir 'quand la clarté l'assiège et le pénètre de près et des côtés. Mais les Français, les Françaises surtout, vont au théâtre pour se faire voir, et le spectacle passe souvent par-dessus le marché. » Les principaux personnages s'appelaient : » Le fameux Balandard, chef de la troupe; Léonora, la fière Italienne; Antonio Gaspardo, le plus habile pécheur
Crozanl : le péché de M. Antoine.
(Dessin de Maurice Saud. — Coinmiiniqué par M"" Lauth-Sand.)
de l'Adriatique ; le vieux Gaspardo avec son bonnet rouge ; Alimanzor Rupinski, riche Polonais; le doge de Venise; Camulogène, armateur gaulois ; Mamillarus, sénateur et « grand mangeur d'yeux de paon à la sauce d'Ethiopie; Pediculus, merlan ordinaire des Césars. »
)> On ne pouvait pas asseoir la marionnette, et l'abandonner sans que sa tête fût fixée à un crochet, dont le siège était muni, par un piton caché dans la chevelure; mais il fallait une grande adresse pour faire entrer vite le crochet, et quelquefois le personnage s'agitait convulsivement sur son siège sans parvenir à se fixer. L'improvisa-
170 CEOnCi: SAND
tion tirait parti de tout : « Qu'avez-vous donc? lui demandait une autre personne, êtes-vous souffrant? — Oui, répondait le patient condamné à s'accrocher. C'est une maladie irrave qu'on appelle le piton. — Bah! je connais ça, nous y sommes tous sujets. » Dès lors, si un récitant s'embarrassait dans le scénario et qu'il fit attendre la réplique, les autres personnages lui demandaient si, lui aussi, nvait le piUni. Pendant longtemps av<nr le piton, c'est-à-dire manquer de mémoire, fut une locution consacrée dans les coulisses de l'Odéon, dont les acteurs avaient tu ou fait jouer nos marionnettes. Le soufïleur surtout la connaissait, lui qui était forcé d'être attentif ;ni pitou.
» Pour supprimer les comparses, Maurice imagina des supports formant ressort qui glissaient dans des coulisseaux et qui permettaient d'abandonner des personnages pendant que l'on s'occupait des autres. Cela permettait aussi l'entrée des foules, armées, corps de ballets, etc. que l'on amenait par trentaines du fond du théâtre. Quand il en faisait parler une, il laissait glisser le support et les faisait mouvoir à la manière classique; quand elles n'étaient plus que spectateurs de l'action, ou qu'elles écoutaient en plaçant de temps en temps une réplique, il les réintégrait sur le support et ne s'occupait plus d'elles que pour passer lestement ses doigts dans les manches lorsque venait la réplique. Il les retirait pour passer à un autre et pouvait animer ainsi plusieurs groupes prenant part à la même action. Pour aider à la rapidité du dialogue, il y a encore d'autres expédients fort simples. Un personnage n'a qu'un mot ou deux à lancer dans une scène à plusieurs. Un fil de soie est passé à son bras et dans un piton imperceptible caché dans son nœud de cravate ; en tirant le fil, on obtient un geste suffisant; ces détails sont essentiels, car la marionnette, qui ne remue pas les lèvres, doit remuer le corps pour avoir l'air de parler; grâce à son support légèrement élastique, il suffit de souffler dessus pour lui imprimer le mouvement. Mais pour arriver à faire vivre une trentaine de personnages
en scène sans en toucher plus de deux à la fois, il fallait obtenir de la marionnette une attitude convenable quand elle est en repos. Pour cela, on remplaça les anciens personnages par des marionnettes dont les épaules et la poitrine étaient en carton garni de peau, et peint de façon à permettre aux femmes de porter des corsages ajustés et décolletés. Le corps ne tombait plus comme ua parapluie qui se ferme, les bras ne ballottaient plus sur les flancs, avec les mains retournés à l'envers. »
Tels étaient les divertissements familiers des habitants de Nohant et de leurs hôtes.
La dernière pièce jouée, le dernier bonsoir échangé, chacun s'allait coucher de son côté, et le travail commençait pour Georges Sand. Elle s'installait à son immense bureau et se mettait à couvrir de sa grande écriture d'immenses feuilles de papier.
C'est un ouvrier de La Châtre, Jean Bonnin (nom d'un des personnages de François le Champi et l'auteur de la fameuse table du salon) qui avait construit ce bureau sur les indications de M™<= Sand. Il lui servait à elle ainsi qu'à Aurore. George Sand écrivait, ayant sa petite-fille auprès d'elle. C'était donc un bureau à double place. Dans le coin à gauche, était collé un petit carré de papier blanc sur lequel était écrite une pensée de Pascal, de l'écriture de M°^« Sand :
« La nature agit par progrès, itus et reditus, elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais... »
Son écriture avait une allure particulière et très personnelle, elle était en grosse ronde, avec des caractères réguliers, forts, épais, des pleins très chargés, on eût dit qu'elle les avait tracés avec un pinceau à la façon d'un artiste japonais. Ce qui complétait l'illusion et donnait à ses manuscrits l'aspect d'un rescrit de Yeddo, c'étaient les grosses barres d'encre droites, nettes et assez grasses pour qu'il fût impossible de deviner ce qu'il y avait dessous, dont elle rayait impitoyablement les mots et les phrases qui n'étaient pas à sa convenance.
Quand elle commençait un roman, elle n'avait aucun plan. Cela s'arrangeait au fur et à mesure qu'elle griffonnait, et, comme elle le disait elle-même, « ça vient comme ça peut. »
Aussi ne se rendait-elle pas compte des difficultés du travail littéraire. Elle écrivait à Flaubert :
« Quand je vois le mal que se donne mon vieux pour faire un roman, ça me décourage de ma facilité et je me dis que je fais de la littérature savetée. »
Et, un autre jour :
« Quant au style, j'en fais meilleur marché que vous. Le vent Joue de ma vieille harpe comme il lui plait d'en jouer. Il a ses hauts et ses bas, ses grandes notes et ses défaillances; au fond, çà m'est égal, pourvu que l'émotion vienne.
» L'entrain épuisé, il ne me reste plus la moindre certitude sur la valeur de la forme que mon livre a prise, et je changerais tout s'il me fallait changer quelque chose. »
Elle écrivait encore :
« Ne pas se donner tout entier dans son œuvre me paraît aussi impossible que de pleurer avec autre chose que ses yeux ou de penser avec autre chose que son cerveau. »
Les exemples de cette facilité à écrire sont très nombreux chez elle, on a vu ce que raconte Théophile (lautier sous la plume des Concourt, citons encore l'anecdote suivante :
Quelque temps après la guerre de 1870, elle avait écrit en vue de l'Odéon un drame en cinq actes intitulé Nation. Elle le lut à Chilly, directeur du second Théâtre-Français. Chilly, très expérimenté et avec un instinct du théâtre qui ne le trompait guère, s'aperçut que le second acte ne tenait pas debout.
Il fit ses observations à George Sand qui l'aimait beaucoup et prenait avidement ses conseils.
Il lui indiqua le scénario d'un nouvel acte.
« J'ai compris, répliqua-t-elle. Je vais me mettre à
l'ouvrage dès ce soir; venez me voir demain vers quatre heures, je vous montrerai les changements. »
Le lendemain, à l'heure dite, elle lisait non pas un acte modifié, mais un acte entièrement nouveau, et ensuite un autre.
Elle avait refait, dans sa nuit, deux nouveaux second acte, afin que Chilly pût choisir la version qui lui plairait le mieux!
C'est cette rapidité d'exécution de l'œuvre d'art qui lui permit d'achever tant de travaux littéraires pendant les années qui vont de 1848 à 1872 et qui furent les plus fécondes de son existence.
Après Pauline et Isidora, deux œuvres médiocres, le talent de George Sand avait voulu se renouveler. Avec son bon sens et cet esprit de logique si net qu'elle a toujours eu, elle avait compris que le romantisme avait fait son temps, qu'il fallait chercher une autre source d'inspiration. Elle la trouva dans le pays même où elle s'était retirée, dans la campagne berrichonne.
En 1848, paraît déjà François le Champi. Quelques mois plus tard, La Petite Fadette souligna son dessein, de même que La Mare au Diable qui complète cette admirable trilogie.
En écrivant ces œuvres, elle se flattait surtout d'embellir le domaine de l'imagination. Elle y réussit au delà de ses espérances. Les romans champêtres de M"»" Sand sont peut-être le plus beau fleuron de sa couronne littéraire, de même que les dernières années de sa vie, celles où elle sut se montrer si délicieuse grand'mère, sont la partie la plus exquise dans son apaisante douceur de la plus orageuse des existences.
La Bonne Dame de Nohant
RETIRÉE définitivement dans son château de Nohant, George Sand vécut, en elTet, une vie de famille aussi calme que les années de sa jeunesse et de sa maturité avaient été agitées.
La « Bonne Dame de Nohant », telle est l'appellation familière à laquelle elle aspire désormais.
Bonne, ne l'avait-elle pas été toujours plus que qui ce soit au monde? Elle s'était vouée à la bonté, à la charité, à l'inapaisée et irrésistible tendresse pour tous.
Que d'anecdotes ne glanerait-on pas sur cette puissance infinie de bonté qui rayonnait autour d'elle !
Bonté envers les gens, tout d'abord. Son amour pour les humbles, les déshérités de la vie, était immense.
Un jour, on trouva sur la route de La Châtre un homme étendu sans connaissance, le bras fracturé. M""- Sand le fit transporter à sa ferme où il fut soigné pendant un mois. Cet homme, bien nourri, chaudement vêtu, ne tarda pas à aller mieux.
Or, son fermier lui dit un matin :
« Vous logez chez vous, Madame, un fameux gredin. Cet homme pour lequel vous avez pris tant de soins n'a que des menaces dans la bouche au lieu de remerciements. » — Elle parut un peu attristée, mais ne fit reconduire cet individu chez lui qu'après avait rempli le coffre de la voiture de bouteilles de vieux vin.
Elle était familière avec tous et se faisait ainsi adorer de ceux qui l'approchaient.
LA BONNE UAME DE NOHANT 175
Quelqu'un a, un jour, assisté à cette conversation qu'elle tint sur la place du bourg, au milieu d'une troupe de villageois pressés autour d'elle :
« Qui t'a donc abîmé l'œil comme ça, mon vieux Gadet- Meillant?
— Ah! je ne sais pas, ma bonne dame; mais pour sûr que c'est le coup d'un mauvais gars.
— Tu n'étais donc pas là quand tu l'as reçu? lui cria le loustic du bourg. » Et chacun de rire aux dépens du pauvre Meillant, qui s'esquiva en disant qu'il n'y avait que le cabaret qui put iieyer sa honte.
Puis ce fut au tour du vieux fossoyeur et sacristain, le père Carnat.
« Tu t'endors donc en sonnant ta cloche, que tu n'en finis jamais? Sais-tu que chaque matin tu m'empêches de dormir?
— Bon sang de bon sang, c'est-y ben possible, ma bonne dame! Et voilà le père Carnat qui s'excuse, puis qui raconte — dès que George Sand eut tourné le dos — que par une nuit très noire, par un temps d'orage effrayant, il était sorti de son lit pour mettre une cloche en branle, afin de détourner la grêle qui menaçait les blés ; il sonnait à toute volée, lorsque, à la lueur d'éclairs livides, il vit apparaître une forme confuse sous le porche de l'église, puis cette forme s'avancer à tâtons les mains en avant dans sa direction.
» Mon sang ne fit qu'un tour, et pour sûr que j'allais m'ensauver, quand je reconnus la dame du château. Ah! qu'elle était trempée! Et qu'elle paraissait grande aux éclairs qui illuminaient l'église comme jamais elle ne l'avait été!... Elle était venue, la dame du château, pour me dire de ne pas sonner, parce que ça attirerait la foudre sur moi et que ça me ferait périr... Je ne sonnai plus, mais je me remis à faire tinter doucement ma cloche dès qu'elle fut partie, car si la grêle était tombée sur la commune, on ne m'eût donné ni noix ni froment. »
Dans une pièce que M'"« Sand avait fait représenter sur son petit théâtre, il y avait un nommé Denis Ronciat,
17(1 iii;()i;i.l': SAMi
espèce d'original trôs violent. Ce nom, elle l'avait emprunté à un paysan des environs.
Lorsque ce dernier apprit qu'elle se permettait d'affubler de son nom des personnages de théâtre « qu'étaient pas ben comme il faut », il entra dans une violente colère. L'affaire n'eut pas de suite, mais, quelques jours plus tard. M'"" Sand reçut la visite d'un autre paysan nommé Benoit Keval qui, en tournant sa casquette entre ses mains, lui dit à peu près :
« lié là, notre bonne Dame, c'est-y pas malheureux de parler d'un si vilain homme que ce Denis Ronciat et de vouloir ren dire d'un travailleux comme moue! Tenez, v'ià vingt écus sonnants pour causer de moue dans vos écrits! »
Voici maintenant une autre anecdote contée par Arsène lloussaye :
« Dans les temps où George Sand et Marie Dorval professaient l'une pour l'autre une amitié un peu lyrique comme il seyait à cette heureuse époque romantique, l'auteur de Léh'a avait une cuisinière et une petite « trotte-menu », amenées de Nohant. La petite trotte-menu se nommait Eléonore; c'était une fillette bien éveillée qui ne doutait de rien. On faisait un doigt de cour à sa jolie moue, à ses beaux yeux et à ses belles dents; mais invariablement elle répondait : « Il est trop tard; j'ai donné mon cœur. »
Celui qui possédait ce rare trésor était un gars de Nohant. Or ce don Juan de village n'avait-il pas eu la malchance de sortir un mauvais numéro lors du tirage au sort. Et, faute de pouvoir débourser 1 000 francs pour acheter un remplaçant, il allait être obligé de partir au service. Il se désespérait et Eléonore se désespérait davantage encore. Mais voilà qu'un jour George Sand lui dit en lui remettant une enveloppe :
« Il faut aller chez Mm« Dorval lui porter cette lettre ; ne va pas la perdre, car il y a dedans un billet de 1 000 francs. »
Ce qu'il advint, on le devine : la jeune « trotte-menu » n'écoutant que son cœur d'amoureuse et profitant de l'heureux hasard qui lui mettait entre les mains la somme
LA BONNE DAME DE NOHANT
No liant : la façade.
nécessaire au rachat de son « galant », n'hésita pas un seul instant, au lieu de porter l'enveloppe et son contenu à M"^'' Dorval qui en avait cependant bien besoin la pauvre, — car elle se débattait alors contre des créanciers inhumains — elle envoya l'argent à Nohant. Et puis elle revint tout en larmes chez sa maîtresse, expliquant que des soldats l'avaient houspillée et que, en se débattant, elle avait perdu la précieuse enveloppe. Il paraît que la petite pleurait si bien et mentait si adroitement que George Sand la crut sur parole. Quand survinrent Michel de Bourges, Pierre Leroux et Jules Favre. Mis au courant de l'aventure, les trois hommes se montrèrent moins crédules que l'auteur du Chompi et, s'érigeant en tribunal, ils invitèrent la petite bonne à s'expliquer à nouveau sur la soi-disant perte des 1 000 francs. Elle mentit, pleura, s'évanouit — tout le grand jeu — mais finit par avouer la vérité. Alors, George Sand :
« Puisque tu as envoyé les 1 000 francs à ton Jean-Louis,
je veux te sauver de lui et de toi-même. Qu'il garde les 1000 francs, qu'il s'achi-te un homme, qu'il se marie avec toi, et je trouverai des marraines pour tes enfants. »
« Cela fut dit avec tant de cœur et de simplicité, ajoute Arsène Iloussaye, que toute la cour de justice fut prise à son tour d'attendrissement; les trois philosophes presque en même temps se jetèrent au cou de M""' Sand. La petite voleuse sembla alors une victime de son cœur; ce n'était plus celle qui avait volé, c'était Jean-Louis qui avait pris possession ds son ùme. »
A quelque temps de là, Eléonore épousa Jean-Louis, lequel, il est vrai, s'était offert spontanément à acquitter la dette contractée un peu cavalièrement par sa « promise ». Lorsqu'il porta plus tard les 1000 francs à George Sand, celle-ci se récria qu'elle ne se souvenait plus, qu'on ne lui devait rien, que cet argent elle l'avait donné. Et là-dessus, elle remit dix louis au paysan pour ses cinq enfants.
Sa bonté pour les bêtes n'était pas moins profonde.
Une année, l'hiver fut très rigoureux. M'"*' Sand, malade, ne pouvait quitter son lit; mais tous les petits musiciens des bois, tous les hôtes ailés du parc, piaillant la faim, les pattes engourdies par le froid, tambourinaient du bec aux vitres de sa fenêtre.
N'écoutant que son cœur, elle leur fit ouvrir. Aussitôt pinsons, fauvettes, bouvreuils, pénétrèrent dans sa chambre et la remercièrent en lui gazouillant leurs plus belles chansons.
Elle conserva longtemps deux bengalis qu'elle laissait voleter dans son cabinet de travail. Mais une de ses plus tendres affections fut pour un de ces petits roitelets que les paysans de là-bas nomment raibertaud, pas plus gros qu'une noix et qui suspendent leurs nids minuscules au bord des étangs.
Il voltigeait familièrement, becquetait une miette de gâteau, puis revenait vers la table où écrivait sa maîtresse et poussait l'indiscrétion jusqu'à se percher au bout de sa plume.
LA BONNE DAME DE NOHANT
Après les animaux, les plantes, la botanique la passionnait. Elle avait fait des collections abondantes et variées avec son fils Maurice à qui elle avait transmis son goût. Ses herbiers furent toujours une occupation favorite de sa vie.
George Sand s'intéressait à tout d'ailleurs : le granit, les fossiles, les géodes ne la passionnaient pas moins que
Nohant : côté jardin.
les insectes, les animaux et les graminées des champs. Le moindre brin d'herbe la faisait rêver; l'universelle vie la captivait. Cette faculté de sentir, personne ne l'a possédée comme elle.
« Il y a des heures, disait-elle, où je me sens herbe, oiseau, àme d'arbre, nuage, eau courante, horizon, couleur, forme, et sensations changeantes, mobiles, infinies. »
Malgré le calme de cette vie, sa réputation était telle que, de tous les coins de l'Europe, il arrivait des étrangers pour la voir.
180 GEOBGE SAND
Les Anglais, surtout, étaient friands de la contempler.
Avec la même placidité qu'elle apportait dans tous les actes de sa vie, George Sand les mystifiait presque tous. Une fois, c'est une Anglaise qui vient l'interviewer.
« A quelle heure travaillez-vous madame?
— Jamais je ne travaille.
— Uo! mais vos livres... quand les faites-vous?
— Ils se font d'eux-mêmes, le matin, le soir et la nuit.
— Quel est votre roman préféré?
— (Jlympin.
— llo ! mais je ne le connais pas.
— Peut-être ne l'ai-je pas fait encore. »
Un autre jour, on vient annoncera George Sand qu'une respectable miss au visage oblong, coiffée d'un excentrique chapeau de paille, étriquée dans une robe à ramages, désirait la voir.
Irritée, cette fois, l'auteur de Manpi'at hésite à recevoir l'inconnue lorsqu'un jeune ami du voisinage, un garçon de quinze ans, s'offre de voir l'insulaire à la place de George Sand.
Aussitôt le voilà qui se grime, met une robe, se fait de larges bandeaux, prend une démarche majestueuse et apparaît dans le salon un peu sombre.
L'Anglaise bondit, mue comme par un ressort :
« Madame, bégaye-t-elle, je viens, je souifi... Ah! Madame, que je souis heureuse dé vous voir! Je havais fait le voyage de Ilangleterre en France exprès pour cela. Extraordinairement belle, ô yes!
Le jeune garçon ne soufflait mot et gardait son sérieux.
« Oh! Beaucoup de monde il était vos lecteurs dans Hangleterre. George Sand, quelle fîguerine énergique vous avez ! »
Mais soudain son interlocuteur qui ne savait comment terminer cette petite scène, se touche le front :
« L'Inspiration! prononce-t-il, et il gagne la porte avec majesté.
— Oh! s'écrie l'Anglaise, bondissant de nouveau. Je
La maison (^u habitait George Saïul à Gargllesse [I/idrc), sur les bords de la Creuse.
(Dessin de G. Vuilliers.)
1S2 (lEORC.E SAND
pourrai dire dans llangloterre que je havais vu la Lrrande George Sand au moment de son Inspiration ! »
Son voyage n'avait pas été perdu, en effet, car elle avait vu... M. Francis Laur!
Une autre fois elle reçoit une lettre dans laquelle un jeune homme, après lui avoir demandé ses conseils et son appui en littérature, écrivait ceci : « Hélas! Madame, que vous êtes belle ! Comme le génie brille sur votre front... Je vous ai reconnue tout de suite, car bien souvent j'ai collé mes lèvres sur votre portrait ; chaque nuit vous a vue revenir dans mes rêves ; et d'ailleurs aurais-je pu me tromper à l'émotion que votre présence faisait naître en mon âme? Je vous aime, oh! oui, je vous aime avec délire!... Ange ou démon! car vous êtes tout cela pour moi : ange, lorsque je vous lis. démon, lorsque la renommée m'apporte le nom de vos amants. »
Eugène de Mirecourt, qui lui adressait ces lignes extravagantes, cependant, devait ne pas manquer plus tard de l'attaquer dans la petite biographie qu'il lui a consacrée.
Encore une anecdote :
Un jeune curé qui doutait de sa vocation, et qui se sentait des aptitudes à la littérature, vint lui demander conseil avant de défroquer. Elle entretint avec lui des relations d'une très douce et très bonne amitié, mais, ayant reconnu qu'en réalité son talent n'avait rien de transcendant et que lui-même ne ressemblait en rien à Lamennais, qu'il n'avait pas le caractère de fer ni les forces que nécessitent le rôle d'apostat, elle fit tous ses efforts pour le calmer, pour diriger ses rêves, ses tendances dans la bonne voie, et le réconcilia avec l'Eglise.
Voilà pour sa renommée littéraire.
Malgré ses soixante-douze ans presque sonnés, elle n'avait jamais paru plus alerte qu'à cette époque de son existence.
Le 28 mai 1876, elle adressait au D^ Henri Favre, à Paris, la dernière lettre qu'on ait recueillie, elle lui disait :
« L'état général n'est pas détérioré, et, malgré l'âge, je ne sens pas les atteintes de la sénilité. Les jambes sont
LA BONNE DAME DE NOHANT
|»»%lgr»<?^-*^tr^i * ''^V V
La petite Fadelte.
(Dessin de Maurice Sand. — Communiqué par M""» Lauth-Sand.)
bonnes, la vue est meilleure qu'elle n'a été depuis vingt ans, le sommeil est calme, les mains sont aussi sûres et aussi adroites que dans la jeunesse... Mais une partie des fonctions de la vie étant presque absolument supprimée, je me demande où je vais, et s'il ne faut pas m'attendre à un départ subit, un de ces matins. »
Avait-elle quelque obscur pressentiment de sa fin prochaine?... Toujours est-il que le surlendemain de cette épître, la maladie éclatait chez elle d'une façon foudroyante.
A vrai dire, depuis 1856, date à laquelle elle avait eu une fièvre typhoïde qui lui avait laissé des ulcérations, elle souffrait de violentes douleurs intestinales. Cependant elle se préparait à'partirpour Paris, toujours vaillante, lorsque le mal fît explosion.
Vers les trois heures de l'après-midi, à la suite d'un médicament qu'elle avait absorbé le matin même sur les conseils d'un jeune médecin de La Châtre, elle se sentit
iX'i (iKOlKlE SANU
très mal. Son fils qu'elle appelait la trouva étendue sur un divan, en proie à de vives douleurs.
Une heure après, M"'* Lina rentrait d'une noce de village où elle était allée avec sa fillette. Elle accourut auprès de Mme Sand ([ui se plaignait d'insupportables nausées.
Les douleurs allèrent en croissant, des vomissements survinrent, et, à huit heures, on envoya chercher un vieil ami, le D"" Papct. Il l'examina rapidement, et, entraînant Maurice dans la pièce voisine, il lui dit à voix basse :
(( Elle est perdue. »
La nuit, aux dires du témoin auquel nous empruntons ces tragiques détails, fut atroce. George Sand poussait des cris que l'on entendait du fond du jardin.
Le lendemain matin, on alla quérir le D"" Pestel qui demanda aussitôt un médecin de Paris.
Le l'^r juin, le D"" Favre arriva.
Aussitôt après avoir vu la malade, il repartit pour Paris avec le mandat d'envoyer un chirurgien. De son côté Mme Lina télégraphia au D"" Darchy, l'ancien médecin de George Sand, de venir. Lui et Péan arrivèrent le 2 juin; ils opérèrent la malade dans l'après-midi. Elle souffrit le martyre stoïquement : la sueur ruisselait de son front. La fièvre disparut; Péan et le D"" Favre retournèrent à Paris, le 4 juin, croyant George Sand sauvée.
Elle disait : « Que Maurice ne me voie pas souffrir; épargnez-lui cette peine, et que les petites ne viennent pas. »
La nuit suivante, voyant le D' Pestel se pencher sur son oreiller, elle lui dit, le tutoyant pour la première fois : « Mon pauvre petit docteur, que tu es bon ; je te remercie... Pourquoi rester? Une si vilaine maladie! »
Le 7 juin, au matin, M'^« Lina qui veillait l'ayant entendue murmurer: « Adieu, mes chères petites filles! » lui dit : « Veux-tu qu'on aille les chercher ? — Oui. » Les enfants vinrent. « Mes chères petites, dit-elle, que je vous aime ! Oh ! mes adorées, je vous aime ! je vous aime ! »
Pendant sa maladie, M^^^ Sand parla très peu. Mais dans
George Sand vers la fin de sa l'ie, par Nadar.
IS>) l'.EOKGE SANU
la nuit du 7 au 8 juin, on lui entendit fréquemment répéter : « Mon Dieu, la mort, la mort ! »
Cette nuit-là, elle éprouva de grandes souffrances. II fallait à tout instant la relever dans son lit et la chanjrer de position. Vers une heure du matin elle exige qu'on la lave.
Sur les trois heures du matin Maurice s'étant présenté, George Sand qui le vit, cria : « Non, non, va-t-en. »
Elle ne voulait pas qu'on la vît dans cet état lamentable.
« Ayez pitié, mes enfants; ayez pitié », disait-elle. Vers six heures du matin, la malade cherchant du regard la lumière, Solange changea le lit de place de manière que sa mère eût la fenêtre en face.
Tout à coup, elle dit d'une façon à peine intelligible : « Adieu, adieu, je vais mourir. Adieu Lina, adieu Maurice, adieu Lolo, ad... » voulant certainement ajouter adieu Titine — ses petits-enfants. — Peu après elle murmura encore : « Laissez verdure ». Ensuite elle dit : « J'ai faim. » On lui donna un peu de gelée de viande. Elle répéta encore : « Laissez verdure, » quelques instants s'écoulèrent, puis elle prit la main de Solange et la porta à sa bouche en faisant le simulacre de mordre. Sa fille lui demanda si elle voulait manger. Elle fit signe que oui. On lui fit prendre péniblement une ou deux cuillerées de bouillon. Alors le regard devint fixe et terne, la respiration laborieuse et elle s'éteignit à dix heures du matin.
Au moment où elle allait expirer, M™" Lina, Solange, MM. Simonnet etCazamajou s'étaient agenouillés auprès du lit. Le D"" Favre fit de même. Dès que la malade eut rendu le dernier soupir, le D"" Favre se redressa, et levant la main au-dessus du corps de George Sand, il dit avec force : « Tant que je vivrai, votre mémoire ne sera jamais souillée. »
La seconde nuit la décomposition était tellement avancée, qu'on fut obligé de se tenir dans le cabinet de travail adjacent pour la veiller.
Le 10 le prince Napoléon, Renan, Flaubert arrivèrent à Nohant.
LA BONNE UAME DE NOHANT 187
George Sand n'ayant rien fixé au sujet de son enterrement, les membres de la famille et le D"" Favre, MM. Aucante et Plauchut, discutèrent au sujet des obsèques religieuses. Maurice et les amis de sa mère penchaient pour l'enterrement civil, disant que les' opinions de l'écrivain l'exigeaient, que faire autrement serait lui aliéner tout le parti républicain. Mais Solange tint bon pour une cérémonie religieuse et les Simonnet, le D"" Favre et M. Cazamajou se rangèrent à cet avis surtout pour ne pas choquer les sentiments religieux de la population au milieu de laquelle George Sand avait vécu. Bref, George Sand passa par l'église. Mais comme elle était morte sans avoir reçu les sacrements, le curé crut devoir demander à l'archevêque de Bourges, l'autorisation d'ouvrir son église à la défunte. Le cardinal de La Tour d'Auvergne n'hésita pas à donner l'autorisation demandée.
Vers onze heures, le cercueil fut descendu dans le vestibule du château, et exposé une heure, recouvert d'un drap à croix d'argent.
La cour était remplie de paysannes, la tête recouverte de leur capeline. Marie Caillaud, une jeune paysanne que Georges Sand avait élevée et qui joua souvent dans les pièces représentées sur le petit théâtre du château, se trouvait à gauche du cercueil, distribuant des brindilles de laurier en guise de buis.
La matinée était tiède sous le ciel changeant, balayé de nuages prêts à fondre, avec des bandes d'azur pâle se rétrécissant sans cesse.
De vingt lieues à la ronde, les paysans étaient accourus pour assister aux obsèques de la « bonne Dame » et les vieilles femmes égrenaient des chapelets en marchant, la tête baissée sous leur coiffe, tandis que les hommes s'en allaient silencieux, une baguette fraîchement cueillie aux doigts.
La porte du parc était béante. On se serrait la main, même sans se connaître, en entrant. La grande maison semblait déjà vide. A peine osait-on pénétrer dans le vaste salon. L'oppression était poignante.
188 GEOIKIK SAND
Cependant l'église, une petite église basse de village, n'était séparée de la porte du château que par une petite place ombragée de noyers. Son corps en lit le chemin et ce fut un spectacle inouï que celui do la foule s'agenouillant sur son passage dans les grandes flaques d'eau creusées par l'averse.
Le corps était porté à bras par des paysans vêtus d'un sarreau bleu, précédés du prêtre. Derrière lui, venait un vieillard en blouse qui portait un cierge et psalmodiait. Le prince Napoléon tenait d'une main un des cordons du poêle et de l'autre une petite branche de laurier.
Le convoi entra dans l'église, mais comme elle était déjà presque remplie par des paysannes, ceux qui suivirent ne purent s'y placer, et retluant en dehors, ils se mêlèrent aux villageois et à quelques ouvriers venus de La Châtre, qui se tenaient sur la place, tête nue, par la pluie et le vent. Il y avait en tout environ deux cents' personnes.
En voyant sortir le cortège du sanctuaire, Gustave Flaubert, tout en se découvrant en même temps que tout le monde, ne cherchait point à retenir de grosses larmes qui s'échappaient de ses yeux, puis presque tout haut, faisant un large geste qui embrassait l'horizon : « Ça lui ressemble », s'écria-t-il.
Au cimetière, le conseiller général de l'Indre, M. Périgois, retraça la vie de (leorge Sand parmi eux.
Paul Meurice lut ensuite, lentement et solennellement, les pages que Victor Hugo avait envoyées :
« Je pleure une morte et je salue une immortelle... Est-ce que nous l'avons perdue? Non, les hautes figures disparaissent, mais ne s'évanouissent pas. Loin de là, on pourrait presque dire qu'elles se réalisent. En devenant invisibles sous une forme, elles deviennent visibles sous l'autre, transfiguration sublime ! »
Paroles un peu emphatiques qui furent assez peu goûtées malgré l'avis de Flaubert qui jugeait le morceau sublime.
Le prince Napoléon s'était proposé de prendre la parole.
LA BONNE DAME DE NOHANT
Nohant : la ioiii.bc de Geuri^e Sand.
Dumas, de son côté, avait passé une partie de la nuit à écrire un discours. Mais ils pensèrent qu'entre le clergé et Hugo, il n'y avait pas place pour eux, et ils se turent.
Maintenant la cérémonie est finie. Lentement les paysans essuient les larmes qui s'échappent de leurs yeux. Très troublés, les assistants serrent affectueusement les mains d'une famille éplorée et regagnent, par cette triste route, le petit château, qui désormais, ne la verra plus.
Dans cette belle campagne fraîche, ils sentent plus vivement encore la perte immense qu'ils viennent de faire, ils participent plus directement au souvenir de cette grande âme qui, au milieu des pires soucis sentimentaux,
lyO GEORGE SAND
des entraînements les plus fous de la passion, avait su conserver la tendresse, la pitié, le dévouement, tous les sentiments nobles qui élèvent l'âme en quelque circonstance qu'elle se trouve.
C'est cette profonde, cette invincible charité qu'elle témoigne toujours à tous au cours de sa vie lièvreuse qui lui a fait pardonner et qui lui fera pardonner encore et toujours les plus étonnantes de ses aventures. Et puis son œuvre multiple et touffue, sa belle œuvre si diverse et si vivante n'est-elle point là pour nous faire souvenir que cette femme de génie ne fut jamais h l'étiage de personne, et qu'il nous la faut juger avec d'autres yeux, avec d'autres pensées, avec d'autres sentiments que le commun des hommes. C'est l'un des plus beaux privilèges de ces êtres exceptionnels de comporter toujours en eux quelque chose de rare. Ne leur enlevons point cette faveur suprême...