PIERRE LEROUX
attention extrême, puis une émotion profonde cette figure belle et douce, ce sourire affectueux, cet œil pénétrant et pur, elle écoutait cette voix chaude, et, prise à la griserie de l'éloquence, elle l'applaudissait de lui parler ainsi, sans comprendre parfaitement tout ce qu'il lui déclarait.
II parlait de la philosophie de l'histoire et de l'ascension des basses classes sociales, de la propriété des instruments de travail, des lois de l'économie politique, et toutes ces choses graves et profondes tombaient dans l'âme de l'auteur d'/ndiana et y allumaient un nouveau feu.
De son côté, il contemplait les yeux magnifiques qui l'examinaient fixement et qui, au milieu de leurs longues paupières, apparaissaient très noirs, mais non brillants.
On eût dit du marbre dépoli, ou, plutôt, du velours, ce qui donnait à ce regard quelque chose d'étrange, de terne, presque de froid. Le front haut, encadré de cheveux noirs qui se divisaient en deux simples bandeaux, ces beaux yeux calmes surmontés de fins sourcils, accusaient sur sa physionomie un grand caractère de force et de noblesse.
Ce fut ce dernier caractère et aussi la simplicité de l'attitude et du geste qui séduisirent Pierre Leroux. Quant à George Sand, elle était enthousiasmée. Mais, nous l'avons dit, Leroux était un timide. Il avait une fierté d'autant plus invincible qu'il ne l'avouait pas et donnait à ses résistances toutes sortes de prétextes. « La première fois que j'allais chez M^e d'Agoult, racontait-il plus tard à George Sand, j'étais tout crotté, tout honteux. Je me cachais dans un coin, cette dame est venue à moi et m'a parlé avec une bonté incroyable. Elle était bien belle! »
Et il ne savait pas répondre à une question de George Sand qui lui demandait si M'"'' d'Agoult lui avait paru blonde ou brune.
« Je n'en sais rien, je suis très timide, je ne l'ai pas vu. »
Pour l'instant, George Sand cherchait à l'entraîner à Nohant, espérant vraincre là-bas sa timidité et dans
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l'espoir aussi de le tirer do lamisrre en le donnant comme précepteur à ses enfants.
Il vint, en effet, en Berry en octobre 1837, mais il demeura longtemps difficile k apprivoiser.
Nohant était alors devenu un vrai centre philosophique
et littéraire. Toutes les c'élf'britfs coninjcnçaient d'y aftluer. Balzac, qui y vint vers cette époque, raconte :
« J'ai trouvé la camarade George Sand dans sa robe de chambre, fumant un cigare après le dîner, au coin de son feu, dans une immense chaml)re solitaire. Elle avait de jolies pantoufles jaunes ornées d'effilés, des bas coquets et un pantalon rouge.
Voilà pour le moral. Au physique, elle avait doublé son menton comme un chanoine. Elle n'avait pas un seul cheveu blanc malgré ses effroyables malheurs; son teint bistré n'a pas varié; ses beaux yeux sont tout aussi éclatants ; elle a l'air tout aussi bête quand elle pense, car toute sa physionomie est dans l'œil. »
A Nohant, l'existence était celle de la liberté absolue, en]même temps que du travail opiniâtre.
On y Tencontrait About, Sandeau, Assolant, Tourgue-
Pierre Leroux.