PELERINAGE PASSIONNE
route recouverte de sable chaud et fin luil doucement sous le soleil. Une moulée d'air enflammé charrie les odeurs des haies voisines. Des femmes reviennent des vêpres, et la palpitation des coiffes noires, le glissement silencieux de ces manies de deuil le long- des chemins jette dans la splendeur de ce jour d'été une note mélancolique.
Une giande paix repose dans ces chambres de verdure. A peine si on rencontre, de temps à autre, une pastoure qui garde son troupeau d'oies sur le bord de la roule. Le jars souffle, tend son long cou, claque du bec d'un air menaçant pour protéger sa couvée. L ne pouliche, prise de peur, piaffe et lente de s'enfuir. Le fer de ses entraves sonne à ses pieds, el ce bruit, que George Sand a noté, qui retentit, dans son œuvre, soulève en nous de longs échos vibrants.
Enfin, elle est tout près de nous; c'est dan- ces chemins tortueux que se retrouve encore le meilleur de son être. Entre les racines d'un orme noueux, voici un petit coin abrité revêtu de mousses : au delà, dans une clôture de bois sec, un seigle déjà grand frissonne sous la lumière, un ruisseau coule sur un lit d'herbes, qui semblent vivre, tellement elles ondulent avec douceur.
C'est là, sans doute, que l'enfant passait ses journées en 'Compagnie des petits pâtres, écoulant leurs récits naïfs, tandis que dans l'air planait la mélo-
pée du laboureur, chaulant à ses bœufs. C'est là que son âme s'ouvrit à celle merveilleuse compréhension de l'âme rustique, simple, patiente, robuste. Des récits étranges, des légendes terribles hantaient ces imaginations primitives, légendes nées des bruits qu'on entend dans le crépuscule, des formes qu'on croil entrevoir dans l'air mystérieusement agrandi : fadets, sorciers, grand'bête. meneurs de loups et lavandières nocturnes. Tout le peuple des apparitions défilait aux yeux de l'enfant effrayée, et son œuvre, par la - ni Le, fut pénétrée de ce mystère.
Elle causait avec le chanvreur, avec le porcher, avec le fin laboureur. Poésie ou réalisme? A quoi bon discuter sur les mots, se jeter à la tète des termes d'école, que la discussion déforme et <[ue chacun entend à sa manière? Chez elle, comme Goethe, comme chez les très grands, le réel, longuement, habilement observé, se transmuait sous les apparences de la poésie. Ne \ous arrêtez pas au premier aspect, étudiez les dessous de ces figures paysannes, vous y retrouverez solidement dessinés les traits éternels de lame rustique, sa bonhomie narquoise, sa malice qui vient de la race, son âpre amour de l'argent et de la terre.
Le moulin d'Angibault. Il tourne encore : la roue moussue clapote dans le Ilot, et le ruisseau,
PÈLERINAGH PASSIONNE !l
coulant au bas *\tx± rives terreuses, se glisse, frétillant et furtif sous les buissons, comme un animal surpris. Des rouées griffantes, s'accrochant aux branches des ormes, forment des fourrés inextricables. En amont de la passerelle, un grand peuplier, à demi abattu, se penche sur la vasque d'eau brillante dans une altitude d'abandon.
La meunière vient à nous, et c'est, dans ce cadre pastoral, la causerie champêtre, faite de riens qui prennent une signification très attirante, au milieu des bruits de l'eau, du frissonnement des feuilles et des souvenirs.
George Sand a choisi cet endroit pour y placer la scène d'un de ces romans, où elle traduisait à sa façon le socialisme mystique et rêveur de Pierre Leroux : œuvres fausses, entachées de déclamation, qui témoignent d'un magnifique dédain de la réalité, mais qui ont parfois la fraîcheur d'une églogue antique. Il est aussi loin de nous, ce roman, que VAstrée. Au bord de ce petit ruisseau, qui prend les airs fabuleux du Lignon, les personnages promenaient leur désespoir d'amour et leurs rêveries humanitaires, touchant optimisme, dont les déclarations se peuvent résumer niusi : Le monde ira mieux, quand les riches, persuadés que leur richesse est la cause de leurs tourments et la raison de leur infériorité morale, s'en dépouilleront volontairement pour
un partage plus équitable. Le inonde ira mieux, quand l'amour, créateur de sociétés nouvelles, nivellera les classes, quand de grandes passions, allumées au cœur des patriciennes, les jetteront aux bras d'artisans robustes, sympathiques, grands liseurs de Rousseau, et qui. avec leurs cheveux longs et leurs mains blanches, ressemblent à des artistes de la Renaissance.
Aujourd'hui que le socialisme s'est fait âpre, théoricien, chose de calcul — et c'est la meilleure façon d'aboutir — il est amusant de relire ces pages, sans y ajouter trop de foi, comme on écoulerait un conte bleu, échappé à l'imagination d'une grande aïeule.
La Châtre. Au soir tombant, nous arrivons dans la petite ville. Une impression exquise de calme et de recueillement Hotte sur les maisons désertes, les habitants étant partis dans la campagne. C'est étrange et saisissant, ce crépuscule dans ces rues emplies de la tombée d'une cendre grise, tandis que deux ou trois silhouettes glissent sans bruit le long des murs. Ce grand silence ferme merveilleusement celte journée, où nous avons marché dans ce Rerry gracieux el monotone, hantés d'une invisible présence, dans l'immense apaisement qui sort des tombes.
|RMANDiNE-Lucile-AuroreDupin vintau monde
à Paris le Ie' juillet i8o4- « Quand je suis née, dit une héroïne de Shakespeare, une étoile dansait. » Pareille joie présida à sa naissance. Son père, un brillant officier de l'empire, jouait une contredanse sur son violon de Crémone; sa mère, vêtue d une robe rose, prenait ses ébats avec quelques amies. Un peu soutirante, elle quitta la danse, qui continua sans elle. Au dernier chassezhuit, une sœur de la jeune femme entra en coup «lèvent : < Venez, venez, Maurice, dit-elle au mari, vous avez une fille. » Puis (die ajouta : « Elle est née dans le rose, et en musique : elle aura du bonheur. »
Du bonheur, sans doute ! Pourtant une ombre fâcheuse planai) sur ce berceau. La mère, Sophie-
Antoinette Delaborde, fille d'un oiseleur parisien, était une grisette vive, sémillante, qui, avant d'épouser Maurice Dupin. avait contracté bien des liaisons et connu nombre d'aventures. Celuici avait épousé Antoinette, malgré la volonté de sa mère, Marie-Aurore Dupin, veuve de Dupin de Francueil, une grande dame du dix-huitième siècle. Quelle jolie scène, et d'une sensibilité un peu larmoyante, comme un tableau de Greuze, «pie celle où le fils, pour rentrer en grâces auprès de sa mère irritée, fait porter sur ses genoux par une domestique l'enfant nouveau-né. La vieille dame le caresse, sans le connaître, séduite par sa grâce et par sa fragilité. La servante se récrie : « Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble à votre fiU ? > L'aïeule veut repousser l'enfant qui pleure et se cramponne de tonte la force de ses petite- main- ; le père. qui guette le moment, arrive : tout finit par des pleurs et des embrassements.
Mais ces choses ne se pardonnent jamais. Jamais la mère ne put oublier le passé de sa belle-fille. Toujours elle la traita comme une intruse ; el puis trop de contrastes les séparaient : la grande dame hautaine, élégante, faisait revivre autour d'elle. dans sa maison, les cérémonies des vieux âges, affectait dans son langage cette politesse, qui est la dernière floraison <l<- sociétés raffinées; la bru, avec une vivacité faubourienne, singeait les
simagrées des « comtesses ». Le père mort. la guerre continua implacable ; les deux femmes se disputèrent l'enfant, et leurs mains, dans la lutte, lui déchirèrent le cœur.
Pourtant, Marie-Aurore Dupin n'avait pas le droit d'être difficile. Elle appartenait, il est vrai, à la race des loris et, dans sa lignée, remontait au maréchal de Saxe. Mais le héros était (ils naturel d'Auguste, roi de Pologne, et de la comtesse de Koenysmarck. D'une de ses maîtresses. Mile de Verrières, il eut une fille, Marie-Aurore, qui vécut dans la pureté malgré le milieu dissolu où elle grandit. Elle épousa un vieillard fort riche, Dupin de Francueil, le même qui eut Rousseau pour secrétaire. Elle en eut un fils, fils unique, Maurice Dupin, qui fut le père de George Sand.
Que de bâtardises dans la race ! Que de causes d'humiliations et de souffrance dans le mariage hasardeux du père ! Quoi d'étonnant, si l'enfant, devenue femme, prendra la défense des droits de l'individu, et s'efî'orcera de rendre à l'institution sociale les coups qu'elle en aura reçus?
Premières impressions, qui sont des clartés d'aube, et dont la douleur confuse accompagne toute la vie. Elle se rappela un air, qui avait laissé dans son cœur d'enfant une tristesse inexprimable: « Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés • . Puis ce lui aussitôt l'éveil du don le plus
précieux de la personnalité, celui qui constituera comme l'armature delà vie. Sa mère, pour vaquer aux soins de son ménage, enferme l'enfant entre quatre chaiseset l'assied sur une chaufferette sans feu. Alors celle-ci se met à rêver, les yeux: grands ouverts et, suit dans le vague les péripéties du conte merveilleux qu'elle invente. Oh ! le prince égaré dans la forêt, dont les pousses séculaires cachent le château enchanté! Oh! la princesse qui ne finit pas de mettre sa robe à queue et sa couronne étincelante ! El l'oiseau bleu qui perché sur la plus haute branche, chante des airs si doux qu'on oublie tout à les entendre ! Et que fera-t-elle d'autre dans sa vie, que d'enchanter le monde par ce don extraordinaire ?
Son père était aide île camp de Mural. Comme les enfants, dont parle Musset dans la Confession d'un enfant du siècle, que leur père, entre deux batailles, tenait serrés sur sa poitrine sanglante, chamarrée d'or, elle eut la vision d'un beau cavalier, dont les éperons sonnaient dans la petite chambre parisienne. Puis des images se précisèrent : ce fut un voyageen Espagne, voyage d'aventure et de conquête, qui lui laissa la mémoire hantée d'une sorte d'éblouissement. Merveilleuse destinée ! Comme Victor Hugo, qui fut emmené dans la même campagne, elle entendit autour d'elle la rumeur des camps, lis habitèrent le
palais du prince de la Paix, à Madrid ; les corniches, les lambris, les lils étaient d'or, des portraits suivaient la petite tillr «le leur regard effrayant. Elle retrouva dans des armoires les jouets des Infants d'Espagne. Parfois, pour l'amuser, ou l'habillait en petit aille de camp de Murât, avec un dolman de casimir blanc, une sabretache et des bottes de maroquin.
Puis il fallut fuir à travers un pays en révolte. Ils vinrent tomber à Nohant, la propriété berrichonne de l'aïeule, qui les soigna et les réconforta. Un petit frère était né dans la déroute, un petit frère aveugle, qui mourut épuisé par les fatigues du voyage. Puis ce fut le père qui succomba dans un accident. Désarçonné par son cheval, il tomba sur un tas de cailloux et se fracassa le crâne aux portes de la Châtre. L'aïeule, qui, depuis des années, ne quittait plus son fauteuil, retrouva ses forces par miracle et courut, dans la nuit tragique, pour s'abattre près du cadavre.
La jeune Aurore resta seule avec sa mère, sa grand'mère et son demi-frère, Hippolvte Chatiron, enfant naturel, que son père avait eu d'une servante, el qu'on éleva avec elle.
Nulle influence ne fut plus profonde sur elle qm celle de .sa grand'mère. « Elle me parut très grande, quoiqu'elle n'eût que cinq pieds, <■! sa figure blanche H reposée, son air imposant, son
invariable costume composé d'une robe de soie brune à taille longue et à manches plaies, sa perruque blonde et crêpée en touffe sur le front, son pelit bonnet rond avec une cocarde de dentelles au milieu, firent d'elle pour moi un être à part et qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu. » (Histoire de ma vie, t. II, p. 218.) Les meubles de sa chambre étaient à son image : élégants et fastueux ; le lit en eorbillard avec de grands panaches aux quatre coins, les lambrequins découpés, tout cela sentait le grand siècle. L'aïeule présidera à l'éducation de Tentant, et cela aura son importance. Elle lui révélera le monde, ses élégances, ses façons bien disantes. Quand l'écrivain aura à mettre en scène dans ses romans des comtesses et des marquises, elle saura retrouver cette aisance souveraine, qui est le suprême bon ton. Et ce mérite est rare dans notre littérature : les grandes dames de Balzac parlent souvent comme «le- blanchisseuses; d'autres fois, elles sont si affectées, qu'elles perdent tout naturel. Rien de pareil chez George Sand.
L'enfant aurait pu être heureuse sous la lendresse vigilante de ces deux femmes. Il n'en fut rien. La pensée du cher disparu ne les réconcilia même pas. L'aïeule solennelle, éprise d'ancien régime, lisant et relisant Voltaire, instituait dans sa maison une sorte d'étiquette, accomplissait le
cérémonial de sou coucher avec un faste monarchique. La mère gardait une impétuosité d'alrûrës et une frâncïnse de langage loute plébéienues, et tournait en ridicule les singeries «les a vieilles comtesses ». Toutétail prétexte à tiraillements : la façon dont on coiffait, dont on habillait l'entant, les lectures qu'on lui imposait. La mère s'amusait à lui remplir la cervelle de coules; la grand'mère, admirant VÉmilé et les philosophes, rêvait dune éducation tournée avant tout vers la raison. 11 faut relire sur ce sujet toute l'Histoire de ma vie, où George Sand s'est expliquée sur ce point avec une sincérité si droite, pour saisir le fond d'amertume déposé dans son âme par ces souvenirs. Quelle situation angoissante que ce choix toujours pendant, toujours à faire, entre une mère qu'elle aimait de toute la force de l'instinct, et une grand'mère qu'elle chérissait de toute l'élection de son esprit et de son cœur ! Quels déchirements, à l'âge de la réflexion, quand les êtres chéris, conduits par la haine, entreprenaient de se rabaisser l'un et l'autre aux yeux de reniant ! Comme elle inclinera à la trouver justifiée, cette accusation formulée à peu près partout dans le théâtre et dans le roman, contre la société auteur de conflits et de souffrances ! Quel retentissement vont prendre par 13 seul, dans cette âme, les invectives de Byron, les Apres réquisitoire- de
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Rousseau, les déclamations passionnées de Corinne. Ainsi s'implante peu à peu dans celte pensée la conviction proclamée par le dix-huitième siècle finissant, que la passion vraie, la « vie forte », comme nous dirions, est au-dessus de l'institution sociale.
Mais revenons à son enfance. Sa mère lui apprit à s'occuper des soins du ménage ; toute sa vie elle aima coudre, faire la cuisine ; ce lui fut une ressource aux heures douloureuses : les aiguilles, dans leur va-et-vient monotone, usent la trame des douleurs. Par là elle se différencie des femmes de lettres, des Philamintes dédaigneuses de la bonne soupe. Il est amusant de lire certaines lettres de ses amis de La Châtre, quand la publication de Lélia eut révélé un esprit torturé par le doute, cherchant sa vérité « par les âpres chemins entre les cimes de la foi et les abîmes de l'espérance ». (Histoire de ma vie, t. IV, p. 55.) « Mais qui donc est Lélia ? demande Néraud, celui qu'elle appelle le Malgache. Est-ce vous? Non^ Ce type, c'esl une fantaisie. Ça ne nous ressemble pas, à vous qui êtes gaie, qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne méprisez pas le calembour, qui ne causez pas mal. Peut-être bien, après tout, que nous ne vous connaissions pas, et (pie vous nous cachiez sournoisement vos rêveries. » Étonnement profond, naïveté touchante
d'un provincial, qui ne comprenait pas, dans sa petite ville nonchalante et fleurie, qu'on entassât tant de déclamations sur le désespoir d'être, et n'entrait pas facilement dans les grands airs d'un roman à la mode de i833. Mais ce qu'il faut retenir, c'est l'aveu de cette simplicité. Étaient-elles môme perdues pour l'art, les minutes passées devant le fourneau de cuisine? Qui oserait le dire ? De là lui vint peut-être un sens précieux des humbles réalités de l'existence.
Mais la vie en commun devint impossible: il fallut se séparer. On convint que l'aïeule se chargerait d'Aurore et relèverait à Nohaut, puis qu'elle viendrait passer l'hiver à Paris, pour lui permettre de voir sa mère ; le pacte fut observé pendant quatre années ; puis, en 1 8 1 4 , la grand'mère, effrayée par l'entrée des Alliés en France, se relira à la campagne plus tôt que de coutume. Elle y resta quatre ans ; Aurore fut confiée aux soins du pédagogue Deschartres, une sorte de bonhomme bourru, original, qui adorait l'enfant, comme il avait adoré son père. Il lui enseignait, comme à son demi-frère Hippolyte, la grammaire, la versification, les mathématiques ; la grand'mère s'était chargée de la musique et de la géographie. Déjà le goût de l'enfant se manifestait; elle ne se contentait pas d'arides résumés, mais intercalait dans ses récits des descriptions, levers et cou-
chers de soleil, ruines, orages, >< sons de la Ilûle sacrée ou de la lyre d'Ionie ». La grand1 mère, ravie, encourageait ces talents; la mère, qui faisait de rares apparitions à Nohant, riait au nez de sa tille et disait : « Tes belles phrases m'ont fait bien rire ; j'espère que tu ne vas pas te mettre à parler comme ça ». (Histoire de ma vie, t. III, p. 12.)
Ses lectures étaient nombreuses, romanesques, variées, allant de l'Iliade à Mme de ( ienlis, en passant par la Jérusalem délivrée. Elle-même, dans ses Lettres d'un voyageur, a admirablement rendu le ravissement de l'adolescence, pénétrant dans le jardin enchanté des livres, s'effarant de découvrir la vie dans les images idéalisées de l'art : 0 Un livre a toujours été pour moi un ami, un conseil, un consolateur éloquent et calme, dont je ne voulais pas épuiser vite les ressources et que je gardais pour les grandes occasions. Oh ! quel est celui de nous qui ne se rappelle avec amour les premiers ouvrages qu'il a dévorés ou savourés? La couverture d'un bouquin poudreux que vous retrouvez sur les rayons d'une armoire oubliée ne vous a-t-elle jamais retracé les gracieux tableaux de vos jeunes années? N'avez-vous pas cru voir surgir devant vous la grande prairie baignée des rouges clartés du soir, lorsque vous le lûtes pour la première fois, le vieil ormeau et la haie qui vous abritèrent, cl le fossé dont le revers vous
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servit do lil de repos et de table de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'éloignement. .. () ma Vallée-Noire, ô Corinne, ô Bernardin de Saint-Pierre, ù l'Iliade, ô Millevoye, ô Alain, ô les -ailles de la rivière. »
A cette époque se plate dans la vie intérieure île l'enfant un épisode mystique extrêmement curieux. Sans effort, suivant s'a pente naturelle, elle revenait au passe-temps de son enfance, et composait dans sa solitude, pour son divertissement, un poème romanesque, qu'elle n'écrivait pas, mais dont les péripéties sans nombre, imitées des épopées quelle avait lues, l'enchantaient parleur diversité. Elle avait donné au héros de ce poème imaginé le nom de Corambè. C'était une figure idéale qui réunissait « la perfection du Christ, la beauté de l'ange Gabriel, le souffle d'Apollon ». Défenseur des faibles, il volait à leur secours. Remarquons ce double Irait : d'abord le besoin de fiction romanesque qui ne cesse de hanter cette àme d'enfant, et aussi celte soif ardente de la justice, ce désir du mieux réalisé en ce monde. Combien ces traits se retrouveront par la suite dans son œuvre ! Ainsi créée, celle figure mystique s'empare de sa jeune imagination ; elle vit, elle agit; l'enfant, saisie par une sorte d'hallucination, entend ses chants tour à tour gracieux ou mélan-
coliques. Tandis que Plaisir, le vieux porcher. vêtu de sa blouse de chanvre, gardant son troupeau, se dressait sur les labours givreux, comme « un gnome de la glèbe», l'enfant, qui le suivait des yeux, cherchait au creux des haies « des creux secs et sablonneux », où elle se blottissait pour évoquer à loisir ses fictions enchantées. Histoire de ma vie, t. III, p. -25. Bientôt la séduction devint si forte qu'elle se décida à vouer un culte à son idole : elle lui éleva une sorte d'autel : « Au-dessus je suspendis une couronne de fleurs, que des chapelets de coquilles roses et blanches faisaient descendre comme un lustre ; des branches de l'érable, je coupai quelques broussailles de manière à donner une forme régulière à la petite rotonde et j'y entrelaçai du lierre et de la mousse. » [Histoire de ma vie, p. 26.) Puis ce furent des offrandes de fleurs et de scarabées ; le roman dura un été, jusqu'au moment où un intrus viola la majesté du sanctuaire. Alors l'autel fut déserté.
Il semble que cet épisode dépasse de beaucoup les rêveries d'une enfant bien douée, dont le cœur s'exalte dans la solitude. Ne retrouvonsnous pas là l'attitude symbolique de nos grands lyriques, le premier balbutiement de leur vocation poétique? Ainsi Jean-Jacques, dès sa première jeunesse, dut peupler le silence des grands chemins, les clairières alpestres, de créatures
idéales, chimères de son imagination autant que de son cœur. Ainsi, dans les bois de Combourg, apparaît à Chateaubriand cette Sylphide gracieuse, qu'il pare encore dans les Mémoires (Toutretombe de toute la magnificence de son style, premier éveil de sa vocation sentimental*1, première fiction de son génie poétique. C'est là toute l'enfance du lyrique, enfance solitaire et passionnée en présence de la nature, qui n'oppose aucune contrainte à l'élan de sa rêverie, et semble le favoriser par la profondeur de son silence, tandis que le monde et la société accueillerait souvent ses effusions naissantes par de l'ironie et du dédain. Alors apparaît l'art, le consolateur qui « guérit du rêve en l'exprimant », qui donne une forme plus précise à ces désirs confus, à ces élans instinctifs, à la fois exaltés et comprimés par la solitude, alors naît non pas une œuvre, mais la pensée dune œuvre, premier essai de création, dont le seul but est de traduire celte agitation intérieure, et de transformer le monologue en dialogue.
L'enfant vivait avec les petits palureaux et partageait leurs jeux. La grand'mère fermait les yeux, heureuse de la voir prendre de la force, de la santé, des couleurs robustes dans cette vie de plein air. Elle s'étonnait pourtant, ne soupçonnant pas l'admirable complexité de cette nature,
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de la voir prendre plaisir à ces ébats rustauds, elle qui savait si bien évoquer la lune dans sa nacelle d'argent ! Écoulons-la, avec son ampleur de forme incomparable, évoquer la savoureuse rusticité de ces plaisirs : « Nous gardions les troupeaux, c'est-à-dire que nous ne les gardions pas du tout, et que, pendant que les chèvres et les moutons faisaient bonne chère dans les jeunes blés, nous formions des danses échevelées, ou bien nous goûtions sur l'herbe avec nos galettes, notre fromage et notre pain bis. On ne se gênait pas pour traire les chèvres et les brebis, voire les vaches et les juments, quand elles n'étaient pas trop récalcitrantes. On faisait cuire des oiseaux et des pommes de terre sous la cendre. Les poires et les pommes sauvages, les prunelles, les mûres des buissons, les racines, tout nous était régal. » (Histoire de ma vie, t. III, p. 3i.
Ainsi commence le poème toujours frais, toujours nouveau de l'adolescence vécue au milieu des champs, vagabondant au hasard des chemins creux. « Ah, que de fois aux arbres grimpé j'ay ! > disait déjà Maint, revenant à ses souvenirs avec une émotion infinie. George Sand à Nohant, c'est Lamartine à Milly, Eugénie de Guérin au Cayla, Chateaubriand àCombourg. Il faut lire dans Y Histoire de ma vie le tableau «le cette enfance rustique pour connaître toute ta poésie, tout le trésor
d'émotions, qu'elle a dû déposer dans l'âme de celte enfant. A côlé des souvenirs de Rousseau, ces pages ne pâlissent pas. Que de tableaux s'évoquent à se- yeux! La nature est toujours belle . vous autres, citadins, vous la proclamez maussade et grelottante sous la pluie <lc décembre, c'est que vous ne savez pas ouvrir les yeux. Ecoutez : « Les grandes plaines fromentales se couvrent de ces tapis, courts et frais, sur lesquels le soleil, bas à l'horizon jette de grandes tlammes d'émeraude. Les prés se revêtent de mousses magnifiques, luxe tout gratuit de l'hiver. Le lierre, ce pampre inutile, mais somptueux, se marbre de tons d'écarlalc et d'or. La primevère, la violette et la rose de Bengale rient sous la neige. » (Histoire de ma vie, t. III, p. 47-)
Il faut avoir observé ces détails, avoir senti pénétrer en soi, couler dans son regard la douceur des sillons, modelant l'échiné de la terre brune, pour écrire l'admirable description des labours qui ouvre le récit de la Mare au Diable, il faut avoir vagabondé en compagnie despastoures dans la traîne sinueuse pour retracer sa vie à la fois ardente et somnolente, à l'heure chaude de midi, quand la caille glousse au creux des sillons, et que le ruisseau coule sans bruit sur son lit de fontenales, de mousses el d'hépatiques. [Valentine. A quelques lieues au Sud s'ouvre un autre
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paysage, <jui s'est révélée George Sand plus tard, et qu'elle a aimé parce qu'elle l'avait véritablement découvert; Gargilesse, la Creuse au lit obstrué de rocs noirs, ses berges de sable fin, ses pentes abritées du vent, baignées de soleil, où George Sand s'étonnait de retrouver les plantes et les papillons des climats méridionaux. C'est tout : quelques arpents de terre, qui ont borné étroitement son rêve, ont suffi à la production la plus abondante. Aujourd'hui encore, ce qui mérite de durer dans son œuvre a jailli de ce sol. C'est que cette vie rustique, en apparence monotone, es! d'une émouvante variété. Chaque saison ramène de nouveaux plaisirs, les foins, les glanes, la joie de se laisser glisser sur les gerbes entassées dans les granges! Quelles silhouettes amusantes de paysans se dressent sur ce fond de tableau : porchers, bergers, laboureurs, métayers. En eux semble se prolonger la vie somnolente de la terre. Il faut les avoir entendu parler, pour leur prêter plus tard ce langage du Champiei de la Petite Fadette, qui est une merveille de précision, de malice, de naturel. Ainsi s'exprime la grande partie des paysans de notre terre de France, ceux qui sont honnêtes, droits, encore qu'il faille admettre, pour être vrai, que d'autres s'expriment aussi comme les brutes de Maupassant et de Zola, car la nature est assez grande pour enfermer tous ces contrastes. Puis,
il y a aussi les bêtes, les bœufs qui meuglent sourdement, les porcs qui fouillent la terre, en compagnie des corbeaux picorant : « Quelquefois aussi, ces oiseaux se perchent sur le pourceau seulement pour se réchauffer, ou pour mieux observer le travail dont ils doivent profiter. J'ai vu souvent une vieille corneille cendrée se tenir ainsi sur une jambe d'un air pensif et mélancolique, tandis que le pourceau labourait profondément le sol, et, par ses efforts, lui imprimait des secousses, qui la dérangeaient, l'impatientaient, et la décidaient à le corriger à coups de bec. » (Histoire de ma vie, t. III, p. 22.)
Nous sommes arrivés en i8i5. JJenfant a onze ans. Des années passent, rêveuses et mélancoliques. Sa mère ne paraissant plus guère à Nohanl, elle reste seule avec l'aïeule, dont la santé chancelle, ébranlée par une attaque d'apoplexie. Une seule distraction : les leçons du pédagogue Deschartres, qui entreprend de lui enseigner le latin. Mais il s'y prend mal et, grognon, lance un livre à la tète de son élève. Celle-ci refuse de plier sous celte férule, se rejette dans la lecture, dans des courses folles el sans but. Puis c'est la première communion, bâclée par la grand'mèrevoltairienne; quelques séjours à la Châtre, une première révélalion de l'art dramatique apportée par des comédiens, qui jouent des mélodrames dans une
grange. Enfin éclate une crise terrible. L'enfant devient boudeuse, emportée, rétive à tout enseignement, à toute direction. La grand'mère lui fait des remontrances et l'interroge adroitement. Elle découvre, à sa profonde stupeur, que l'enfant, soutirant d'èlre séparée de sa mère, a formé le projet de rester pauvre et ignorante pour partager la destinée de celle-ci. Alors l'aïeule, sans hésitation, fait venir l'enfant, et dans une conversation dont la hantise pèsera sur ses jours, elle lui révèle le honteux passé de sa mère, sa vie galante, l'enfant qu'elle a eu d'un autre, avant le mariage. Elle fait à la fillette une peinture effrayante des dangers qui la menacent si elle persiste à vivre avec sa mère. L'enfant, du premier coup, fut anéantie; elle vécut d'une vie machinale, puis, se raidissant, résolut de rendre coup pour coup. Elle devin! une enfant terrible, indomptée, et la griind'mère décida, de la mettre en pension à Paris. au couvent des Anglaises. Elle y entra au commencement de l'hiver, en 1*17.
Toute l'heureuse insouciance enfantine était terminée; les années d'apprentissage commençaient. La vie insensiblement perdait ce masque souriant, cette bonté lumineuse qu'elle revêt dans les jeunes ans. Derrière ces traits se devinait une autre image, sombre, austère, dont le sourcil froncé a parfois la signification d'une énigme
qu'il faut deviner à tout prix. 11 allait falloir lutter, tomber, se relever pour tomber encore, vivre -;i dure destiner, pour marcher à la délivrance, à travers les journées de lutte, de doute, de désespoir.
Pourtant elle gardait en elle une certitude, certitude qui hante tons ceux qui, comme elle, ont grandi sous les bons arbres. Elle savait qu'elle trouverait l'apaisement dans ce coin de terre, qui avait vu ses premiers jeux, et c'est là qu'elle retournera sans cesse, après les deuils et les souffrances, comme la bête au liane troué par une décharge retourne à son creux d'herbe sèche pour y mourir en paix.
Elle resta au couvent trois années. Ce furent trois années heureuses, dans cette vieille maison calme, où les bruits du dehors ne pénétraient jamais. C'était, ce couvent, un assemblage de vieilles constructions, un labyrinthe de caves, de greniers, de couloirs, où l'on pouvait, les jouis où l'on échappait à la surveillance des sœurs, se lancer dans des explorations qui vous donnaient le frisson de découvrir des mondes inconnus. Les galeries ne conduisaient à rien ; partout la vigne et le jasmin dissimulaient la vétusté des murailles. Enfant terrible, habile à dénicher les jeunes couvées, à sauter les murailles, George Sand fut tout de -uite enrôlée parmi les « diables », les élèves
rebelles à toute discipline, qui formaient au sein du couvent une corporation, ayant ses usages et. ses lois. Toutes ensemble, les soirs venus, elles partaient à la recherche de la victime, enfermée dans les souterrains du couvent, et dont on croyait entendre les soupirs effrayants dans la profondeur des murailles. On cherchait les boutons, les ressorts cachés qui font tourner des pans de rocs sur des gonds invisibles : la lueur d'un rat de cave projetait sur les murs des ombres fantastiques : on croyait entendre des plaintes, des bruits de chaînes, et toujours ce soupir qui semblait le sanglotement de l'ombre. La victime échappait aux plus patientes investigations et les cervelles travaillaient ! Épopée amusante, toute remplie du souvenir des romans d'Anne Radcliffe, dont les œuvres, au début du siècle, avaient obtenu le plus vif succès. Puis, ce furent les camaraderies, les rires qui fusent pour des riens, les farces jouées aux bonnes sœurs, les camarades qui deviennent des. compagnes d'élection, premiers élans d'un cœur qui s'essaie à aimer.
Soudain la grâce descendit sur elle, la grâce qui ('•(•rase l'être et l'anéantit dans un flot de clartés. Jusque-là elle avait apporté aux exercices pieux cette tiédeur savamment dosée qu'elle avait reçue de sa grand'mère philosophe. Une lecture de la vie des saints l'avait étrangement émue ; la vue
d'un tableau acheva le miracle. Elle lavait remarqué mainte fois dans la chapelle du couvent; c'était un Christ aux Oliviers du Titien qu'éclairait parfois, dans l'ombre, où il se cachait, un furtif rayon d'hiver. Puis un Saint-Augustin captiva aussi ses yeux. Assis sous un figuier, il écoutait le Toile, lege, les mystérieuses paroles, qui, sortant du feuillage, le décidèrent à ouvrir les Écritures et déterminèrent sa conversion. Le soir tombait, les oiseaux chantaient ; elle entra dans la chapelle du couvent; une lampe d'argent brillait, au fond du sanctuaire, elle oublia tout; « L'heure s'avançait, la prière était sonnée, on allait fermer l'église... Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une atmosphère d'une pureté indicible, et je la respirais par l'âme plus encore que parles sens. Tout à coup, je ne sais quel ébranlement se produisit dans tout mon être, un vertige passe devant mes yeux, comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre une voix murmurer à mon oreille : Toile, lege; je me retourne, j'étais seule. » (Histoire de ma vie, t. III, |». 186.) Sans doute, elle était bien de son siècle, cette jeune fille qui allait à la religion, non pas à la façon d'un Pascal, par raisonnement et terreur, mais touchée par la poésie extérieure du culte, émue par le recueillement du sanctuaire, par les jeux de la lumière el de l'ombre, et ce sont là des
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impressions toutes païennes au regard du véritable esprit de la religion, qui est renoncement, et tristesse. Sans doute, l'influence de la grand'mère reprendra le dessus, et plus tard elle retombera à son indifférence. Il n'en reste pas moins vrai que, de eette crise de mysticisme, elle sortira profondément marquée, son âme ayant été purifiée par le charbon sacré. Ace moment de sa jeunesse, elle crut véritablement. Plus de diableries: elle étonna ses compagnes par sa docilité, passant son temps à aider les petites, à bêcher les parterres, à partager les travaux des sœurs converses. « Réconciliation totale et douce », s'écriait Pascal. Elle aussi portait un ciliée!
Vint un moment où elle songea sérieusement à se faire religieuse. Elle s'ouvrit de son projet à son confesseur, l'abbé de Prémord. C'était un jésuite, très intelligent, très peu fanatique, qui n'eut pas de peine à démêler le peu de solidité de celle vocation. Il lui défendit les outrances, les scrupules, les mortifications, et lui ordonna de se remettre à jouer avec ses compagnes. Elle se remit à courir, à jouer aux barres, par obéissance, puis reprit goût au jeu et bientôt fut calmée. Pourtant elle resta pieuse. Ce fut aussi le temps où elle divertissait le couvent par des représenta- ETons théâtrales, où elle donnait aux soeurs le spectacle du Malade imaginaire, qu'elle recom-
posait d'après dos souvenirs. Et les religieuses applaudissaient, sans se douter que leurs applaudissements allaient à un auteur impie, condamné par l'Eglise.
Toutes ces •'•motions formaient la matière de son œuvre future. Elle se souviendra de cette cris.- de mvstieisme, quand elle aura à retracer dans Lelia les splendeurs de la vie érémi tique, les angoisses du doute, ou à dessiner dans Spiridion les évolutions du sentiment divin, se confondant avec le spiritualisme. Elle se détachera insensiblement, pourtant elle restera pénétrée du divin, comme son maître Jean- Jacques. Au Toile, lege succédera la parole du vicaire savoyard, son déisme éloquent, sa croyance à un Dieu immanent et protecteur, <pie révèlent les grands spectacles de la nature. Comme Jean-Jacques, elle s'inclinera et joindra les mains, quand le soleil, émergeant des brumes, baignera la terre dans la joie : « Les coqs s'éveillent mutuellement, et s'appellent d'une chaumière à l'autre; la cloche de la ville sonne l'angelus; un paysan, qui recèpe sa vigne audessus de moi, pose ses outils et fait le signe de la croix... A genoux! prie pour ton frère qui prie pour toi. » (Lettres d'un voyageur.) Vague adoration d'un Dieu qui n'est pas gênant, car il s'évanouit à chaque instant dans le mystère énorme du monde, car il se confond avec le pro-
grès moral de l'humanité ou telle autre abstraction. Toute sa vie elle croira à ce Dieu, tout en haïssant les prêtres des religions révélées, tellement hostile à l'Église catholique, que, pour mieux marquer sa défiance, elle fera baptiser ses petits enfants dans la religion réformée. Son Dieu, c'est celui de Voltaire, de Franklin, c'est le Dieu des « bonnes gens », et aussi celui de M. Homais.
A ce moment de son adolescence, elle croyait sincèrement. Sa grand'mère prit peur en la voyant devenue bigote, et la retira du couvent en février 1820. Elle arriva à Nohant dans les premiers jours du printemps.
Ce fut une ivresse, la fraîcheur d'une aube s'éveillant parmi la rosée, la grâce de la terre rajeunie, l'arôme des végétations nouvelles, et, plus vivace, plus radieux, l'épanouissement d'une âme, qui pressent devant elle les espaces démesurés de la vie à conquérir. Il fut si intense, ce sentiment, qu'il déborda dans son être, si frémissant, ce plaisir, qu'il atteignit aux sources de la douleur : « La senteur des plantes, la jeunesse, la vie, l'indépendance m'arrivaient par bouffées; mais aussi le sentiment de l'avenir inconnu qui s'ouvrait devant moi m'accablait d'une inquiétude et d'une tristesse profonde. » (Histoire de ma rie, t. III, p. 257.) Elle se réveilla dans sa chambre. e\ son premier regard tomba sur le jardin, qui avait
l'air d'un immense bouquet. Elle descendit dans la chambre commune, retrouva ses grands chiens et le pédagogue Deschartres, qui d'abord ne la reconnurent pas. Elle franchit le seuil, cl dans les sentiers de Nohant, que clôturaient des haies d'osiers, parmi les traînes vagabondes, rencontra de» paysans qui, joignant les mains, se récrièrent sur sa bonne mine, en la trouvant plus « grossien- ■ . c'est-à-dire plus robuste. Trente ans plus lard, ces souvenirs étaient restés en elle aussi vivants ! Oh! la joie de s'étendre au matin de sa vie, dans un verger parfumé, et là, sous le chant des merles et le regard tremblant des primevères, de rêver longuement à l'avenir !
Ce fut le moment des folles équipées à cheval, où elle prenait possession de la nature, comme un roi entre sur ses terres. Elle rentrait lasse, harassée, heureuse, et l'aïeule, qui se rappelait la mort terrible de son fils, se cachait les yeux de la main, quand elle la voyait sauter de sa selle. Le temps aussi des longues lectures. La grand'mère est tombée malade ; elle ne peut retrouver le sommeil; tyrannique, elle exige toutes les nuits à son chevet la présence de sa petite-fille et de ses domestiques. Celle-ci passe toutes les nuits à lire, ell rayée de son ignorance, avide de tout savoir et de tout connaître : « Je me suis mis aux prises sans façons avec Mablyj Locke, Condillac, Mon-
tesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibnitz, Pascal, Montaigne, dont ma grand'mère elle-même m'avait marqué les chapitres et les feuillets à passer. Puis vinrent les poètes et les moralistes : La Bruyère, Pope, Milton, Dante. Virgile, Shakespeare, que sais-je ? Le tout sans ordre et sans méthode, comme ils me tombèrent sous la main, et avec une facilité d'intuition que je n'ai jamais retrouvée depuis et qui est en dehors de mon organisation lente à comprendre. » • Histoire de ma vie, t. III, p. 3oi.) Toutes ces lectures passèrent sans laisser de traces précises, mais toutes avaient « déposé leur miel ». Des influences pourtant s'affirmèrent. Nulle ne fut plus profonde que celle de Bousseau : « La langue de Jean-Jacques et la torme de ses déductions s'emparèrent de moi, comme une musique superbe éclairée d'un grand soleil. Je le comparais à Mozart; je comprenais tout ! Quelle jouissance pour un écolier mal habile et tenace d'arriver enfin à ouvrir les yeux tout à fait et à ne plus trouver de nuages devant lui ! Je devins, en politique, le disciple ardent de ce maître, et je le fus bien longtemps, sans restriction. » Histoire de ma vie, t. III, p. .'>i3. Toute sa vie. elle subira l'ascendant du Genevois; les Confessions sont une de ses lectures favorites; elle fera plus tard un pieux pèlerinage aux Gharmettes. Il est évident qu'elle a trouvé dans Bousseau le
secret de celle phrase ample, forte, d'une précision de termes extrêmement simples, pour traduire les beautés d'un paysage. Est-il besoin de dire que de là viennent aussi ses attaques passionnées contre l'institution sociale, son âpre amour de la justice, son admiration pour le peuple ? Il y a une entente entre ces deux génies, qui dure pendant toute la vie de George Sand. Plus juste encore que piquant, est le mot qui la proclame fille de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens.
Chateaubriand et le Génie du christianisme furent également pour elle un initiateur de premier ordre. Plus encore que les raisonnements d'une apologétique insuffisante, ce qu'elle aima y rencontrer, ce furent le sens de la nature, les grandes descriptions de la forêt et de la mer, les tableaux de la lande où passe le vol des oiseaux migrateurs, toute cette poésie qui fait lire l'ouvrage encore aujourd'hui, malgré les faiblesses du raisonnement. « Je dévorai ce livre, je l'aimai passionnément, fondet forme. Je le fermai, persuadée que mon âme avait grandi de cent coudées. » (Histoire de ma vie, t. III, p. 284. )Ne dit-elle pas encore, dans un autre livre : « Gela fait partie de notre vie, de nous-mêmes, pour ainsi dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire les impressions poétiques de mon adolescence de la lecture de
René et d'Alala. » (Horace, p. 3o.) Par une rencontre singulière, l'apologie de Chateaubriand la détacha peu à peu de la foi. Elle lui avait inspiré, au premier moment, une conviction si forte qu'elle entreprit de s'égayer par la lecture des philosophes, qui devaient lui donner le spectacle rassurant de leurs erreurs. De là Mably et Condillac ; on sait ce qui arriva : les philosophes eurent le dernier mot, mais les irrévérences de la grand'mère y étaient bien pour quelque chose. Pourtant, elle demeura marquée par René, qui lui révéla le premier le vague des passions, la grande mélancolie romantique, la nostalgie de l'inexprimé, le repliement sur soi, la secrèle amertume de se sentir inférieur à ses aspirations, bref ce monde doré, bruissant, suspendu comme une nuée à l'horizon de la vie, el qui était la poésie lyrique. « Je n'avais pas lu René... je le lus enfin, et j'en fus singulièrement affectée. 11 me sembla que René, c'était moi. Bien que je n'eusse aucun effroi semblable au sien dans ma vie réelle, et que je n'inspirasse aucune passion qui put motiver l'épouvante et l'abattement, je me sentis écrasée par le dégoût île la vie, qui me paraissait puiser bien assez de motifs dans le néant de toutes les choses humaines. » Histoire de ma vie. t. III, p. .')5o Et voilà comment, si bonne, si généreuse, si active, ayant de la vie une concep-
tion foncièrement optimiste, tous ses actes le démontrent, elle aura dans sa jeunesse sa crise de mélancolie, souffrira du doute et du néant, se fera un idéal de détachement et de contemplation, quitte à exprimer tout cela dans le personnage de Lelia, véritable fille de René, dont les amplifications rempliront deux gros volumes. Enfin, pour être complet, il faut ajouter à ces influences la lecture de Byron, qu'elle pouvait connaître dans le texte, puisqu'elle avait appris l'anglais au couvent. C'était le temps où l'Europe s'enthousiasmait pour le poète satanique, sombre et beau comme un ange déchu, où sa légende jetait aux échos sa gloire, ses malheurs, sa mort héroïque. Elle aussi fut vivement secouée par cette littérature romanesque, toute de fougue, de révolte, et de couleur. « Byron, dont je ne connaissais rien, vint tout aussitôt porter un coup plus rude à ma pauvre cervelle. L'enthousiasme, que m'avaient causé les poètes mélancoliques d'un ordre moins élevé ou moins sombre, Gilbert, Millevoye, Young, Pétrarque, etc., se trouva dépassé. Hamlel et Jacques de Shakespeare m'achevèrent. Tous les grands cris de l'éternelle douleur venaient couronner l'œuvre de désenchantement que les moralistes avaient commencée. » [Histoire de ma vie, I. [II, p. 35l.)
Mais la vie amenait les crises inévitables. La
grand'mère baissait, elle était devenue sourde. Une attaque d'apoplexie la laissa paralytique. Tombée en enfance, elle divaguait. Elle mourut le 25 septembre 1821, dans un accès de sommeil Léthargique. La jeune fille se laissa glisser à un tel découragement qu'elle forma le projet d'en iinir avec la vie. Un jour qu'elle traversait l'Indre à gué, elle tenta d'entraîner son cheval dans l'eau profonde ; la bonne jument la ramena sur la berge. A cette époque, elle s'habillait en homme pour suivre Deschartres à la chasse et à cheval. Les commères de La Châtre en jasèrent. Elle voyait beaucoup un jeune homme, Stéphane Ajasson de Grandsagne, fils d'une famille de hobereaux, qui habitait les environs de Nohanl. Il était étudiant en médecine, ils formèrent le projet d'apprendre ensemble l'histoire naturelle. Nouveau sujet de médisances; on racontait que la jeune fille déterrait des cadavres, entrait à cheval dans les églises, que Stéphane était son amant. Il y avait entre eux une amitié amoureuse. Quand Stéphane partit pour Paris, une correspondance s'engagea. Il fallut que Deschartres ouvrît les yeux de son élève pour qu'elle sût distinguer parmi ses phrases l'accent de la passion. Tout finit là. Stéphane fut le premier d'une liste qui devait èlre longue.
La grand'mère, se défiant de sa belle-fille et la poursuivant de sa rancune, avait délégué la
tutelle d'Aurore à un cousin. Pourtant. Sophie Delaborde tint bon et réussit à emmener sa fille avec elle à Paris. Elle y fut très malheureuse; l'éducation différente avait creusé entre elles un abîme qui allait chaque jour s'élargissant. La mère qui était vive, frivole, impétueuse, accusait les lectures de sa tille d'immoralité, et, ne connaissant pas de mesure, lui mettait sous les yeux des lettres qu'elle avait conservées et où se trouvaient consignés d'infâmes racontars, les ignominies <iue créent si facilement les imaginations dix enviées de province. Elle alla même jusqu'à la battre. La jeune fille souffrait en silence, et se réfugiait dans le souvenir de sa grand'iin'-re.
Vint un moment où le mariage lui parut le seul moyen de sortir d'une situation sans issue. Ce que fut ce mariage, nous le verrons par la suite. Il causa l'infortune de la jeune fille, mais, en la jetant hors des voies battues du bonheur conjugal, lui assura la gloire. C'est par cette union malencontreusement bâclée que la jeune Aurore Dupin, ensuite baronne Dudevant, devint George Sand.
Arrêtons-nous à ce moment de son existence. L'enfance est finie l'enfance avec ses fraîches clartés, ses ombres trempées de lumière, sa liberté et son insouciance sous le grand ciel que balaient des souftles, larges comme l'espoir. Jusqu'à cette
heure, elle a rêvé la vie, elle a marché vers sa rumeur confuse qui emplit tout l'horizon, heureuse de tressaillir, de porter en elle le mystérieux enfantement des destinées. Maintenant il faut lutter, il faut agir, il faut vivre avec toute l'énergie, toute la brutalité, toute la douleur que comporte ce mot pour le commun des mortels.
'ans un château, près de Me] un, habitait James Duplessis, un ancien officier, ami de Maurice Dupin. Sophie Delaborde y amena sa fille, et repartit au bout de trois jours. Aurore y resta trois mois. Les Duplessis, de braves gens, avaient cinq filles, elle fut la sixième. Elle courait, jouait comme un enfant, dans un besoin de vivre, d'oublier, de s'étourdir.
On venait parfois à Paris. Dans une promenade, on rencontra le jeune Casimir Dudevant. 11 était svelte, élégant, ayant dans son allure cette légèreté qui séduit les femmes et trahit la souplesse d'un corps entraîné. Quelque temps, il avait été, lui aussi, officier. C'était le fils naturel du baron Dudevant, un ancien colonel, qui devait lui laisser toute sa fortune. Un jour, il serait fort
riche, il avail vingt-sept ans. On l'invita à venir à Melun, franchement, sans arrière-pensée.
Il vint et prit part aux jeux des jeunes filles. Comme Aurore et Casimir formaient un joli couple, on les appela mari et femme. « Délivrez ma femme », criait Casimir, en jouant aux barres. Le mot créa la chose : car il n'y eut pas entre eux de ces violentes passions, aucune de ces révélations, plus rares dans la vie que dans les livres, et qui jettent les êtres, sanglotants et foudroyés, aux bras l'un de l'autre. Ce fut un mariage de convenance et de raison. Les prudences bourgeoises, qui veillaient à leur côté, avaient soigneusement supputé les fortunes : elle avait un demi-million, il serait un jour très riche. Cela emporta tout. Écoutons Casimir: « Je ne vous ai trouvée ni belle, ni jolie, je ne savais pas qui vous étiez, je n'avais jamais entendu parler de vous; et cependant, lorsque j'ai dit en riant à Mlle Angèle que vous scriezma femme, j'ai senti tout à coup en moi la pensée que, si cette chose arrivait, j'en serais bien heureux ! ■ Histoire de ma vie, t. III. p. 423.) La plaisante déclaration! et comme c'est bien ainsi le tour habituel des destinées communes. 11 était véridique, et ce qu'il voyait avant tout, c'était l'argent, car il l'aima toujours, et finit, devenu vieux, dans une sordide avarice. Elle était à cette Age où l'on aime, non pas le mari, mais le mariage, où l'on
accepte les yeux fermés celui qui va vous révéler les joies, parcourues d'avance dans le silence des rêveries junéviles. Et puis, elle avait hâte d'échapper à sa vie morne, à la tutelle compromettante de sa mère.
Celle-ci accepta le parti qui se proposait, après «les façons ridicules. N'avait-elle pas découvert que Casimir, autrefois, avait été garçon de café? Pourtant elle était pratique et défiante, elle avait deviné le caractère de son futur gendre : aussi exitrea-t-elle le mariage sous le régime dotal. Celte précaution fut heureuse par la suite, quand George Sand dut se résigner à plaider en séparation.
Le mariage eut lieu le 10 septembre 1822. Ils se retirèrent aussitôt à Xohant; ils vécurent ensemble, cahin-caha, durant neuf années.
Leur histoire fut banale et lamentable, comme la vie. Ils n'étaient pas faits pour s'entendre. Lui était nul, prosaïque. C'était le type du hobereau, grand chasseur, grand buveur, ne faisant pas fi à l'occasion des amours ancillaires. Plus tard, il devint ivrogne et violent. Voici un joli portrait de lui, tracé par Henri Heine, qui nous fait toucher du doigt son opaque et pesante nullité : « Je lui trouvai une figure d'épicier parfaitement insignilianle et il me sembla n'être ni méchant ni brutal, mais je compris aisément que celle tiède vul-
garité, celte nullité banale, ce regard de porcelaine, ces mouvements monotones de pagode chinoise, qui auraient, il est vrai, pu être assez amusants pour une femme ordinaire, devaient à la longue, donner le frisson à une femme d'âme plus profonde et lui inspirer, avec l'horreur, l'envie de s'enfuir. » (Henri Heine, Lutelia, p. \~.) Elle portait dans son être tous les élans, tous les fougues de l'imagination et du sentiment. A bien réfléchir, leur union paraît monstrueuse.
Admirable divination des chefs-d'œuvre, qui ont le privilège d'enfermer dans leurs étroites limites tous les hommes, toutes les destinées ! En tentant à travers des témoignages incomplets et des documents fragmentaires, de reconstituer leur vie, on croit relire Une Vie, le livre amer et fort de Maupassant. Et tout pareillement, la nullité de Dudevant, les élans poétiques de sa femme, font songer, invinciblement, aux songeries désespérées d'Emma Bovary, à ses répulsions invincibles, devant la figure insignifiante et les gestes lourds de son mari.
Durant deux années, elle aima le baron Dudevant d'une affection calme et posée. Le 3o juin i8a3, elle mil au monde un fils. Elle fut une mère heureuse, toute à sa tâche, ne s'arrêtant pas de coudre, de confectionner des bonnets et des brassières. Le mari était tendre, il n'y avait pas de
place pourl'ennui, el la grande maison de Nohant semblait l'asile d'un bonheur durable, enraciné aussi profondément dans le sol que les vieux noyers qui l'ombrageaient. Mais les années passent, apportanl avecelles ces modifications insensibles] cette usure de temps qui flétrit les plus beaux sentiments, comme il ride les plus beaux visa-,-. L'enfant grandissait ; il faisait ses premiers pas, hélas, ces premiers pas qui Jes détachent à jamais de leurs mères. Toute sa vigilance calmée, tout son émoi maternel rassuré, elle pouvait retourner à ses rêveries. En même temps, une clairvoyance lui étant venue, elle commençait à pénétrer son mari, à le voir tel qu'il était , dans sa pauvreté d'esprit, avec un discernement implacable. Il ne se mettait plus en frais de toilette, portait son vieil habit de chasse, aux boutons vert-de-grisés, exhalant parfois un souffle fort d'alcool et de vin. Quand il prenait la parole, c'était pour parler de — ambitions électorales, combiner des cultures et des procédés nouveaux d'assolement. Pendant les longs jours détrempés de l'automne, la pluie ne cessait de battre les vitres de son cinglement monotone; les avenues s'allongeaient, tapissées de feuilles mortes, que le vent faisait tourbillonner, le ciel bas pesait sur les labours et des vols de corbeaux emplissaient l'espace de leur croassement; le mari partait à la chasse, revenait des
festins plantureux, avec une flsmme brutale au fond des yeux. Il parlait, elle ne l'entendait pas, toute à ses rêveries. Oh, les beaux pays de songe dont les perspectives bleuâtres se déroulaient dans le vide de l'air! C'était Atala expirante au désert, René poursuivant l'arc-en-ciel sur la colline pluvieuse, lord Byron promenant ses amours dans un Orient de minarets et de mosquées. Lentement elle se détachait, elle devenait obscure et lointaine. Le mari ne s'en apercevait pas. Il aurait fallu l'habileté d'un connaisseur d'âmes pour sur prendre ce travail intérieur, la tendresse d'un amant empressé pour combler ce vide par des soins incessants. Avec un homme, son égal, qu'elle aurait aimé, elle se serait certainement résignée. Elle aurait refréné tous ces élans roraanesques qui la travaillaient, elle aurait accepté le bonheur obscur, égal, monotone comme tous les bonheurs. Mais il ne devinait rien.
D'où vint la fêlure? D'un rien, qui, comme toujours, prit une importance et révéla soudain les ravages qui s'étaient produits inconsciemment dans leur affection. Le mari bouleversa le vieux jardin pittoresque et sauvage, il en élagua les ramures, il chassa les vieux paons et les chiens pelés, qui se chauffaient au soleil. Il aimait l'économie rurale, elle aimait les champs, deux façons de sentir séparées par un abîme. Elle pleura.
DANS LA VIE l'.i
L'ennui continuait à tomber sur sa vie, comme une pluie lente, morne, implacable. Elle n'entendait parler que de la fenaison, des fermages, des nouvelles espèces de pommes de terre qu'on tentait d'acclimater. Elle soupire, s'enferme dans son mutisme, que se n mari prend pour une désapprobation. Pourtant, que de vie, que de sève circule dans cette jeune plante! Lisez le portrait t. ii Sandeau la décrit à peu près vers cette époque. En tenant compte de l'intérêt romanesque et de la convention répandue sur le personnage, il reste encore, pour nous émouvoir, assez de vérité: « Tout révélait en elle une nature luxuriante qui s'agitait impatiemment sous le poids de ses richesses inactives. On eût dit que la vie circulait frémissante entre les boucles de son épaisse et noire chevelure. On sentait comme un feu caché sous cette peau brune, fine et transparente : la taille était frêle, mais soutenue par une svelle et gracieuse audace. Son front net et pur disait bien que les orages de la passion n'avaient point grondé sur cette noble tète, mais l'expression de ses yeux, brûlante, fatiguée, maladive, accusait des luttes intérieures, terribles, incessantes, inavouées. >• (J. Sandeau, Marianna, p. £5.) Elle devint nerveuse, bizarre, étrange. Le mari, qui ne la comprenait pas, maugréait contre ces langueurs. Suprême ironie, il la trouvait stupide: « Mon mari
me jugea idiote. Il n'avait peut-être pas tort et, peu à peu il arriva à me faire tellement sentir la supériorité de sa raison et de son intelligence, que j'en fus longtemps écrasée et comme hébétée devant le monde. » (Histoire de ma vie, t. III, p. \\i.) Ce serait bouffon, si ce n'était cruel. G. Sand idiote, voilà de quoi mettre en doute à jamais la pénétration psychologique de Dudevant ! Disons, pour l'excuser tout de suite, qu'elle avait pris depuis son enfance l'habitude de longs silences méditatifs, qui la faisaient paraître shipide : en réalité, elle ouvrait ses yeux au spectacle des hommes et des choses, retenant tout, dit G. Brandes, comme une éponge absorbe l'eau.
Elle se consumait donc dans ees langueurs et cherchait l'oubli et les distractions. Un séjour au couvent des Anglaises ne lui profita pas. Elle tomba malade, il fallut l'emmener à Gauterets. Le voyage eut lieu dans l'été de 1825. Une double révélation y attendait la jeune femme : la magnificence des monls et la splendeur d'un jeune amour. Il vint dans la personne d'Aurélien de Sèze, avocat à Bordeaux, pet i l-fîls du défenseur de Louis XVI. Ce fut un amour très pur, très éthéré, avide de sublimes jouissances. Devant le cadre des Pyrénées, dressant leurs cimes neigeuses, elle lui fit jurer de la respecter éternellement. Elle écrivait dans ses notes intimes : « Le
mariage est le but suprême de l'amour; quand l'amour n'y est plus, ou n'y est pas, reste le sacrifice. » Lorsqu'ils se séparèrent, entre eux s'engagea une correspondance active, littéraire, passionnée. « Ma solitude morale était profonde, absolue, elle eût été mortelle à une âme tendre et à une jeunesse encore en sa fleur, si elle ne se fût remplie d'un rêve qui avait pris l'importance d'une passion, non pas dans ma vie, puisque j'avais sacrifié ma vie au devoir, mais dans ma pensée. Un être absent, avec lequel je m'entretenais sans cesse, à qui je rapportais toutes mes réflexions, toutes mes rêveries, toutes mes humbles vertus, tout mon platonique enthousiasme, un être excellent en réalité, mais que je parais de toutes les perfections que ne comporte pas l'humaine nature, un homme, enfin, qui m'apparaissait quelques jours, quelques heures parfois, dans le courant d'une année, et qui, romanesque auprès de moi autant que moi-même, n'avait mis aucun effroi dans ma religion, aucun trouble dans ma conscience, ce fut là le soutien et la consolation de mon exil, dans le monde de la réalité. » {Histoire de ma vie, t. IV, p. 52.)
La fin de l'aventure fut brutale. Au mois de septembre 1828, le jeune Aurélien de Sè/.e, qui survint à l'improviste, trouva son amante idéale, sa sœur mystique, fort occupée à procéder aux
préparatifs d'une layette. Elle attendait un enfant. Ses illusions ne se relevèrent pas de ce choc ; il chercha ailleurs des consolations, écrivit quelquefois, puis, quand la baronne Dudevanl quitta le toit conjugal, devint femme de lettres, étonna le monde de sa gloire et de ses amours, magistrat correct et ami de l'ordre, Aurélien de Sèze blâma et n'écrivit plus.
Cependant la scission s'accentuait entre les deuxépoux.Le mari tombait dans l'ivrognerie : en compagnie de francs lurons, il se livrait à «les orgies dont la paisible demeure de Nohant était le théâtre. Toute intimité conjugale avait cessé entre eux : il prenait les femmes de chambre, eut même un enfant de l'une d'elles. Il se lançait dans des affaires de spéculation, qui faisaient des brèches à sa fortune et compromettaient l'avoir de sa femme. Elle dépensait l'argent facilement, avant ressenti toute sa vie, un inépuisable besoin de soulager la misère autour d'elle. Plus lard, le plus clair de ses ressources, de ses revenus, des sommes gagnées avec sa plume y passa. A celte époque, il lui marchandait les subsides. Dès ce moment, à Nohant même, elle chercha à se procurer de menues sommes en faisant des porl rails, en peignant des éventails et des tabatières.
Ce fut aussi l'époque où, sans doute, elle
sVssaya a écrire. Dès ce moment, elle a vail trouvé dans les notes de son journal le confident toujours docile. (|ue rien ne lasse. Elle composait avec facilité, profitant du premier loisir venu, rédigeant sur un bout de table, pendant que son pied donnait le branle au berceau de ses enfants. Elle commença un roman, la Marraine, et peut-être aussi Indiana.
Elle avaità La Châtre des amis.Dutheil, Néraud, Papet, de braves Berrichons, au cœur fidèle, à qui elle faisait peut-être la confidence de ses premières tentatives littéraires, et qui l'applaudissaient.
En décembre i83o, un coup de théâtre eut lieu. Elle trouva, caché en lieu sur un testament de son mari, et n'hésita pas à l'ouvrir. Il l'accablait de malédictions et dénonçait sa perversité. Une explication suivit, orageuse. Elle voulut sa libération, vivre sa vie, quitter ce foyer où s'était assis le mensonge. Elle posa ses conditions, et quitta Nohant le \ janvier i83i .
Elle se rendit à Paris, qui l'attirait. Ainsi, la femme, qui avait rêvé dans la morne solitude de la province, allait voir s'ouvrir devant elle le monde, les l'êtes, la multiple splendeur de l'art. De ce geste est sortie toute sa destinée. Comme il pèse lourd dans sa responsabilité et que de problèmes se posent, à propos de <•<> simple événement! Avait-elle le droit d'agir ainsi ? Est-il per-
mis à l'être supérieur, impatient d'ouvrir ses ailes toutes grandes, de prendre son essor? Que devenaient les entants, dans cette situation nouvelle? Elle va commencer le plus beau de tous ses romans, celui qui est le plus fécond en péripéties, celui où retentit la passion, avec ses luttes et ses déchirements, celui dont l'intrigue se déroule dans les sites les plus romantiques : sa vie ! Pourtant jamais un instinct de prudence très sûr ne l'abandonnera. Avec quel soin elle saura ménager le cœur de ses enfants, les conquérir d'abord, les garder ensuite, faire taire les souffrances de l'amante pour retrouver la sollicitude de la mère ! Qu'il nous soit permis, cependant, au moment où elle fait ses premiers pas dans la voie nouvelle, d'exprimer un regret. Si elle avait trouvé dans son mari une âme d'élite, un homme qu'elle aurait pu aimer, qui aurait su la garder pour lui, tourner en une exquise floraison de vie intime et familiale ces dons de rêve inemployés, elle aurait été plus heureuse. L'art y aurait perdu : qu'importe? Et sait-on jamais? Dans la solitude de ce parc, parmi ces murs amis de sa jeunesse, elle aurait sans doute composé un journal discret, sincère, touchant, qui l'aurait révélée vingt ans après sa mort. Il a suffi de la vie douce du Cayla, des champs couverts de neige ou de buissons fleuris, des longues contemplai ions auprès du foyer où pétillent
des étincelles, des causeries avec un jeune berger, de la méditation, de la lecture et de la prière, il a suffi du silence à Eugénie de Guérin pour composer un seul livre, livre unique, et qui pèsera aussi lourd dans les destinées littéraires que les cent volumes de George S and.
Arrivée à Paris, elle habita d'abord rue de Seine, puis sur les quais : « Je cherchai un logement et je m'établis bientôt quai Saint-Michel, dans une des mansardes de la grande maison qui fait le coin de la place, au bout du pont, en face de la .Morgue. J'avais là trois petites pièces très propres donnant sur un balcon, d'où je dominais une grande étendue du cours de la Seine et d'où je contemplais face à face les monuments de \olre- Dame, Saint-Jacques-la-Boucherie, la Sainte-Chapelle, etc.. J'avais du ciel, de l'air, de l'eau, des hirondelles, de la verdure sur les toits ; je ne me sentais pas trop dans le Paris de la civilisation, qui n'eût convenu ni à mes goûts, ni à mes ressources, mais plutôt dans ce Paris pittoresque et poétique de Victor Hugo, dans la ville du passé. » Histoire de ma vie, t. IV, p. 77.) Elle alla bientôt rechercher ses enfants, plaça son fils Maurice au lycée Henri IV, garda sa fille Solange avec elle. El l« i avait retrouvé une société de jeunes Berrichons épris de littérature, hugolûtres, ayant la haine du Philistin, et qui affectaient les goûts [tapageurs
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des Jeunes-France : Pvat, de Latouche, Sandeau. Tous écrivaient plus ou moins. C'était le temps où elle ressemblait à un jeune étudiant, débarquant de province, avec sa redingote, sa cravate de laine, ses boucles noires qu'elle avait l'ail couper jusqu'aux épaules. Ils visitaient les bals. les musées, les concerts, lancés dans ce Paris de i83i, tout vibrant d'une révolution, ce Paris qu'agitaient toutes les fièvres : l'art, le théâtre, les réformes sociales. On sortait d'un drame de Victor Hugo pour courir à une conférence saintsimonienne, ou pour aller entendre la Malibran.
D'abord elle songea à gagner sa vie en peignant des boîtes et des tabatières, puis elle s'adressa à la littérature, qui était en ce temps-là un gagnepain tout comme un antre. Elle ébaucha des compositions, demanda des conseils à Latouche. qui la rudoya d'abord, puis l'encouragea, quand il eut découvert en elle des promesses de talent. Il lui recommanda d'observer, de travailler, la fit entrer au Figaro. Elle plaça quelques nouvelles dans la Mode et dans Y Artiste.
Entre temps, elle s'était liée avçc Jules Sandeau, pour qui elle avait eu un secret attachement, quand il venait la visiter à Nohant. Ce fui la mansarde et le bonheur chers à Bérenger. Ils écrivirent en collaboration un roman : Rose et Blanche, où il est facile de retrouver ce qui est dû à George
Sand. Fait curieux, ("Ile débutail par une noie réaliste, très vraie, 1res observée, (l'une vérité si frappante dans le rendu de la vie, que Latouche,
injuste, s'écriait en lisant ces pages d'essai : « Balzac, que me veux-tu? » Elle commença donc par bien voir et bien rendre. Ce ne fut que lorsque la gloire fut venue, et avec elle les prétentions, qu'elle enfla le ton et se haussa jusqu'au romantisme truculent et déclamatoire, qui était démode en ce temps-là.
En i83i, elle publia Indîana, qui, du coup, la porta à la célébrité la plus éclatante. La petite provinciale de La Châtre, qui faisait très bien les confitures et dansait la bourrée, devenait un personnage dans les lettres, une manière de roi à l'égal de Hugo et de Lamartine. Ce qu'était ce premier roman ? tout simplement son histoire de femme mal mariée. « Indiana, dit-elle dans la préface de 18^2, c'est la femme, l'être faible, chargé de représenter les passions comprimées, ou, si vous l'aimez mieux, supprimées par les lois; c'est la volonté aux prisesavec la nécessité: c'est l'amour heurtant son front aveugle à tous les obstacles de la civilisation. » Elle y retraçait longuement ses ennuis de femme incomprise, la monotonie de la vie provinciale, la tyrannie odieuse du mari, la suavité d'un amour qui restait pur et savait ne pas déchoir. Bien que de très ordinaire jusque-là, et nos
femmes de lettres d'aujourd'hui ont toutes écrit ce roman. Ce qui l'était moins, c'est que l'ouvrage avait des parties excellentes, accusait un don original de voir et de peindre la vie, de la retracer avec art, selon la définition de Latouche. L'œuvre avait un caractère d'objectivité, qui annonçait un romancier très heureusement doué pour La peinture des milieux et des hommes. De plus, par une rencontre que l'auteur n'avait pas cherchée et qui était on ne peut plus heureuse pour le sort de l'ouvrage, il se trouvait que le livre venait à son heure, trouvait un public préparé par la Rév< •lulion de i83o «à toutes les audaces, prêt 5 tendre l'oreille dès qu'il entendait parler d'émancipation, d'esclavage, de droits de lafemme. Enfin, certaines pages accusaient une sensualité, une fougue dans la peinture du plaisir qui séduisit, effaroucha, fut une excellente réclame. Nous avons fait du chemin depuis.
Valentine, qui suivit en 1882, était aussi, en de certaines parties, un beau livre, ('.'('tait encore une histoire d'amour, la passion d'une patricienne pour un beau ténébreux plébéien c'était l'élan du cœur se jouant des catégories sociales, mais cette fois le cadre était ce Berrv, v< celte Vallée-Noire si inconnue, ce paysage sans grandeur, <ans éclat, qu'il faut chercher pour trouver, et chérir et l'admirer ». Et du premier coup elle le rendait avec une
maîtrise incomparable, si parfaite, qu'elle ne fera pas mieux, dans la pleine maturité, quand elle écrira Fadette ou le Champi. a Quand le soleil de midi embrase jusqu'à la tige l'herbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes bruissent arec force et que la caille glousse avec amour dans les sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes. » [Valentine, p. 18.) Même puissance, et une finesse d'observation, un don de vie irrésistible dans la peinture du couple Lhéry, fermiers enrichis, qui étalent leur aisance avec une suffisance de parvenus, achètent un piano à leur fille, dont ils ont fait une demoiselle aux mains rouges. L'intrigue du roman était banale, et sa passion toute de convention, mais dans ces détails pris du réel, tout était excellent, de mesure, détour, de couleur.
Sa gloire grandissait. Elle avait sa légende qui la poussait de la bonne façon, car il y entrait une bonne part de scandale. En cet heureux temps, une femme de lettres était une curiosité. Les bourgeois stupéfaits se voilaient la face sur son passage, elle leur détachait au nez une chiquenaude ou bien une bouffée de sa cigarette; ils répétaient qu'elle courait les bals de barrière et lui prêtaient des mœurs d'impératrice romaine. Elle laissait dire, comprenant que ces propos la servaient. Se- œuvres de plus en plus affectaient ce
mépris de l'opinion, qui casse les vitres el ameute
les passants à la devanture des libraires.
Dès le commencement de i833, elle rompit avec Sandeau. Arrivant de Nohanl sans être attendue, elle l'avait trouvé en galante conversation avec une blanchisseuse : v J'ai été trop profondément, blessée des découvertes que j'ai faites sur sa conduite, pour lui conserver aucun autre sentiment qu'une compassion affectueuse. » {Lettre à Regnault, 1 5 juin i833.) Il semble à ce moment qu'elle traversa une période de désillusion et de dégoût : l'amour libre lui apparut aussi triste que le mariage. Sainte-Beuve, qui s'était institué son directeur de conscience, qui recevait ses confidences littéraires et sentimentales, lui donna Mérimée, pour la distraire et la guérir. L'aventure dura peu, elle-même l'appela une ânerie : « L'expérience manqua complètement; je pleurai de souffrance, de dégoût, de découragement. Au lieu de trouver une affection capable de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et frivole. » On pouvait s'y attendre; le pince-sans-rire, le mystificateur île la (iuzla, dont la devise était « méfiance», n'était pas l'homme qu'il lui fallait... Il est plus intéressant de s'arrêter à la physionomie de ce Sainte-Beuve, qui Be ylisse dans la vie de George Sand, avec les allures benoîtes d'un homme d'église, dont on aperçoit
dans la pénombre, comme par l'entre-bâillement
d'une porte, la face prudente, curieuse, cauteleuse. Il la guidait dans ses travaux avec un sens très fin, et L'étudiait a loisir, sans doute comme un problème de psychologie intéressante. Toute sa vie, il ne cessa d'intervenir : lors de la liaison orageuse avec Musset, il jouera le rôle de médialeur, d'un conseiller toujours écouté. Aussi bien une question se pose ! Pourquoi cet amateur d'âmes, qui était aussi un amateur de femmes, ne se mit-il pas sur les rangs? Il était bien trop habile pour encombrer sa vie d'une passion aussi remuante. Dès le premier moment, il avait choisi la bonne part, la curiosité, le plaisir aigu d'assister à tous ces jeux, en lïôleur. Très sensuel en amour, il choisissait ses femmes avec l'expérience d'un viveur, non pas avec l'enthousiasme d'un poète. Au fond, cela dut stupéfier George Sand,et celte réserve même exprime l'ascendant que l'auteur de Volupté put prendre sur elle. Il resta son ami, et pour cette raison ils purent vivre en paix.
La voilà don»' femme de lettres. Elle était admirablement douce pour le travail littéraire, ayant l'air d<- n'avoir jamais connu que les jouissances de la profession, l'enivrement du livre à écrire, la fièvre heureuse de la composition, la joie de s'exprimer dans un style clair, alerte, qui s'épan-
chait avec une telle abondance que Michelet aurait pu dire d'elle, bien plus justement que de Dumas, qu'elle était une force de la nature. « La douce Io du roman contemporain », dit M. Jules Lemaître, « la terrible vache à écrire », répond Nietzsche, et nous avons, de notre côté, l'urbanité et l'élégance. Elle était lyrique, éloquente, imagée, et alignait sans effort des pages d'une écriture si impeccable, qu'on aurait dit cette maitrise obtenue après des heures de recherche, de patience, et de ratures. Or, il n'en était rien, ses manuscrits en font foi, et aussi l'expression d'effarement qu'elle prend dans sa Correspondance, quand Flaubert lui confie les affres, les tortures que lui donne le travail de la forme. Voici comment elle décrit la nature, en 1825, sept ans avant Indiana. 11 s'agit des Pyrénées : « Nous trouvâmes l'entrée de ces grottes admirable : j'étais seule en avant. Je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique, soutenue par d'énormes masses de rochers qu'on aurait pris pour des piliers d'architecture gothique; le plus beau pays du monde, le torrent d'un bleu d'azur, les prairies d'un vert éclatant, un premier cercle de montagnes couvertes de bois épais et un second à l'horizon, qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature, éclairée par le soleil couchant, Mie du haut d'une montagne, au travers de ces noires arcades de rochers, derrière moi la sombre
ouverture des grottes : j'étais transportée. » (Correspondance, t. I, p. 12.)
Elle improvisait ses romans avec une majestueuse imprévoyance, toute heureuse dès le début de pouvoir exprimer son rêve, et ce frémissement intérieur communiquait à son œuvre une chaleur de vie vraiment captivante, puis elle les portait plus laborieusement à mesure qu'ils avançaient, que le beau feu s'éteignait en elle. Trop souvent, ils finissaient de façon maussade, dans des longueurs et des incohérences, les caractères ayant dévié de leur impulsion primitive, et prenant des attitudes de deus ex machina, pour rendre possible le dénouement. Mais elle avait une pureté de forme incomparable, elle atteignait sans effort aux splendeursoratoires,aux périodes nombreuses dont le secret semblait perdu depuis Chateaubriand. Enfin elle avait, ce qui est sans prix pour un romancier, le sens de la vie, le don de camper un personnage en quelques paroles significatives, avec ses mots et ses gestes familiers. Elle savait faire mouvoir des types très divers, les grandes dames aussi bien que les paysans de la Vallée - Noire, — comme en témoigne le roman de Valenlinc.
A ce moment de sa vie, « elle était maigre et noire comme une taupe », dit Mérimée, dans un croquis, qui montre bien peu de reconnaissance.
En réalité, elle avait le teint mat, olivâtre, un grand nez tombant sur des lèvres sensuelles ; les yeux surtout, noirs et profonds, semblaient étrangement attirants. Mai- laissons la parole au maître, dont la vision est véritablement hallucinante : « Elle a ce teint olivâtre au jour et blanc aux lumières, qui distingue les belles Italiennes : vous diriez de l'ivoire animé. Le jour glisse sur cette peau, comme sur un corps poli, il y brille ; une émotion violente est nécessaire pour que de faibles rougeurs s'y infusent au milieu des joues, mais elles disparaissent aussitôt... Le visage plus long qu'ovale, ressemble à celui de quelque belle Isis des bas-reliefs éginétiques. Vous diriez la pureté des tètes de sphinx, polies par le feu des déserts, caressées par la flamme des soleils égyptiens... Le front est plein, large, renflé aux tempes, illuminé par des méplats où s'arrête la lumière, coupé, comme celui de la Diane chasseresse, un front puissant el volontaire, silem ieux et calme... Le blanc de l'oeil n'est ni bleuâtre, ni semé de fils rouge-, ni d'un blanc pur ; il a la consistance de la corne, mais il eet d'un ton chaud. La prunelle est bordée d'un cercle orange, C'est du bronze entouré d'or, mais de l'or vivant, du bronze animé... Dans un moment de passion, l'œil de Camille Maupin est sublime, l'or de aon regard allume le blanc jaune, el tout flambe ;
DANS LA VIE ti5
mais au repos, il esl terne; la torpeur de la méditation lui prête souvent l'apparence de la niaiserie ; quand la lumière de l'âme y manque, les lignes du visage s'attristent également... La lèvre supérieure est mince, le sillon qui l'unit au nez y descend assez bas, comme dans un arc, ce qui donne un accent particulier à son dédain ; Camille a peu de chose à l'aire pour exprimer sa colère. Cette jolie lèvre est bordée par la forte marge rouge de la lèvre inférieure, admirable de bonté, pleine d'amour, et que Phidias semble avoir posée, comme le bord d'une grenade ouverte dont elle a la couleur. Le menton se relève fermement, il est un peu gras, mais il exprime la résolution et termine bien ce profil royal, sinon divin. Il est nécessaire de dire que le dessous du nez est légèrement estompé par un duvet plein de grâce. La nature aurait fait une faute, si elle n'avait jeté là cette suave fumée. L'oreille a des enroulements délicats, signe de bien des délicatesses cachées. Le buste esl large... » Nous abrégeons et nous coupons : le portrait, quia déjà trois pages, continue par la description des hanches, des bras, de l'attache des bras. A cette puissance d'évocation, ii ce luxe de détails minutieux, à cet enivrement de l'œil fixé sur la lace humaine, comme sur un beau poème, on a reconnu Balzac (Béatrix). Au mois d'août i833, George Sand publia
66 GlîORGE SAM)
Lelia. < Ihose étrange, ce fui le livre qui lil le plus pour sa réputation : aujourd'hui, nous ne pouvons plus lire ce fatras byronien, où apparaissent quelques beaux fragments. Il n'est pas facile de donner une idée de celte œuvre, d'autant plus que, remaniée par la suite, elle porte dans sa traîne la trace de contradictions et de vicissitudes sans fin dans les idées de George Sand. Le principal défaut de l'œuvre est bien l'invraisemblance psychologique, l'impuissance partout manifeste à élreindre la réalité et la vie. Jamais moralité du moyen âge ne mil en scène abstractions plus creuses, symboles plus primitifs, que Lelia ou l'idéalisme, Pulchérie l'épicuréisme, Stenio l'enthousiasme, Trenmor le devoir. Ces mannequins se promènent dans l'action la plus incohérente, la plus romanesque, bals, fêles galantes, orgies, festins, venles de carbonari, retraites dans des cloches, méditations suides ruines, enlèvements, sociétés secrètes, bref nue invraisemblance au delà de tout ce qu'on peul imaginer. La nature esl pareillement méconnue. Où sont les traînes du Berry?Ge ne sont que festons astragales, villas éblouissantes, colonnes de porphyre, \ ases d'albâtre, pavillon d'Aphrodite, gondoles et concerts sur l'eau. Bref, lout le bric à brac romantique, René, Werther, Manfred, Faust, Child-IIarold lout ensemble. L'auteur, devenu célèbre, suivait
le goûl du public et, se haussant jusqu'aux productions à La mode, oubliait les qualités «le naturel, de vie, de simplicité, qui avaient marqué ses premières œuvres.
Pourtant, elle était sincère, en dressant le personnage de cette Lelia, qui méprise l'amour et ses basses sensualités. La vie amoureuse de George Sand, jusque-là, n'avait été qu'une longue déception : en mai i833, elle écrivait à son ami Rollinat : « Je ne t'ai pas donné signe de vie et de souvenir depuis bien des mois; c'est que j'ai vécu des siècles, c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-là... Mon cœur a vieilli de vingt ans et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit, j'ai doublé le cap ! » Oui, elle rêvait d'être cette Lelia, belle et satanique, dressant son front de marbre au-dessus des orages du cœur. Ironie de la destinée, elle formait ces résolutions au moment même où Musset allait venir !
Ne soyons pas injustes, cependant. Si les passions romantiques ont vieilli, si la réhabilitation du débauché par le bagne, si le poète avilissant la sainteté de son inspiration dans L'orgie sont des oripeaux tristement surannés, si Trenmor et Stenio nous fonl sourire au même litre «pie les Han d'Islande, il reste que le prodigieux efl'orldu
romantisme pour jeter dans la littérature loute la couleur et toute la beauté du monde extérieur n'a jamais produit de tableaux plus ruisselants que certaines pages de Lelia. Voici une rentrée des troupeaux, belle et lourde de couleur comme un Rubens : « Lelia rêvait. Elle écoulait le murmure confus de la vallée, les cris des jeunes agneaux, qui venaient s'agenouiller devant leurs mères, le bruit de l'eau dont on commençait à ouvrir les écluses, la voix des grands pâtres bronzés, qui ont un profil grec, de pittoresques haillons, et qui chantent d'un ton guttural en descendante montagne. l'escopette sur l'épaule. Elle ('coûtait aussi la cloche! le au timbre grêle, qui sonne au cou des vaches tigrées, et l'aboiement sonore de ces grands chiens de race primitive qui l'ont bondir les échos sur le flanc des ravins. >» T. I, p. roi).) Et cet hymne encore : « Sirius, roi des longues nuits, soleil du sombre hiver, toi qui devances l'aube en automne, et te plonges sous notre horizon à la suite du soleil au printemps! frère du soleil. Sirius monarque du firmament, toi qui braves la blanche clarté de la lune, quand tous les autres astres pâlissent devant elle, et qui perces de ton œil de l'eu le voile épais des nuits brumeuses ! Molosse à la gueule enflammée, qui toujours lèches le pied sanglant du terrible Orion, et, suivi de ton cortège, moules dans lesnaules régions de l'Empy-
rée, sans égal et sans rivaux ! 0 le plus beau, le plus grand, le plus éclatant des flambeaux de la nuit, répands tes blancs rayons sur ma chevelure humide, rends l'espoir à mon Ame tremblante et la force à mes membres glacés. » I.elia, I. 1, p. 104.
Rien ne manqua au succès de ce livre. La critique entonna un hosannah : « Poursuis, Lelia, poursuis t;i marche triomphalement douloureuse, obéis à Ion Dieu... Renouvelle les lois de l'amour et de l'iivménée. Chante, ne pleure pas, et, loin de te laisser consumer par le feu divin que recèlenl tes flancs, verse-le sur le monde. » (Lerminier, Au delà du Rhin, p. iG). Même enthousiasme chez Gustave Planche : « C'est la pensée du siècle sur lui-même et la plainte d'une société à l'agonie. » (Portraits littéraires, t. II. p. i\. Bien plus, lorsque Capo de Feuillide proclamait qu'un tel livre ne pouvait être l'œuvre que d'une femme s;ms pudeur, Planche se battait en duel avec lui, faisant preuve d'un dévouement tout au moins irréfléchi, puisque Musset en ce moment avait le droit de se poser en défenseur de la femme outragée. Sainte-Beuve lui-même, si avisé, si pénétrant, se laissait prendre à la magie de ce style, et il écrivait à l'auteur: « Je ne vous dirai jamais assez combien j'ai été saisi de tant de fermelé, de suite et d'abondance à travers des régions si générales,
si profondes, si habitées à chaque pas par l'effroi et le vertige. Être femme, avoir moins de trente ans, et qu'il n'y paraisse en rien au dehors, quand on a sondé ces abîmes ; porter cette science, qui. à nous, nous dévasterait les tempes et nous blanchirait les cheveux; la porter avec légèreté, aisance, sobriété de discours, — voilà ce que j'admire avant tout . .. Allez, madame, vous êtes une nature bien rare et forte : quelque corrosive qu'ait été la liqueur dans le calice, le métal du calice est vierge et n'a pas été altéré. » Cité par Spoëlberch de Lovenjoul dans la Véritable histoire de Elle et Lui.) A quoi elle répondait, avec un demi-sourire bien amusant : « Ne croyez pas trop à tous mes airs sataniques. Je vous jure que c'est un genre que je me donne. » (Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. I, p. 5io.)
Soudainement, elle changea de langage. Il ne s'agissait plus de prendre de grands airs, de se retirer au désert, de jouer parmi les hommes le rôle du Sphinx énigmatique, de la beauté ténébreuse qui reçoit, impassible, les hommages des foules, inspire des passions sans jamais en ressentir. Un seul jour avait changé toutes ces belles [«'solutions. Le 8 octobre de la même année i833, elle écrivait au même Sainte-Beuve : « Je crois que j'ai blasphémé la nature et Dieu peut-être dans Lelia ; Dieu, qui n'est pas méchant et qui n'a
quefaire de se venger de nous, m'a fermé ta bouche en me rendant la jeunesse du cœur et me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des joies sublimes. »
Quand une femme parle sur ce ton, il est facile de supposer que l'amant n'est pas loin. Musset était apparu : elle avait connu la grande passion, celle donton a dit justement qu'elle csl plus rare dans la vie que le destin tragique des OEdipes et des Orestes,
Il était blond, il était svelte, il avait vingt-trois ans. Il était aussi célèbre qu'elle, (l'était le moment qu'il a si bien chanté, où la jeunesse, « arbre à la rude écorce », ombrageait sa route de ses rameaux verdoyants. 11 affectait les airs à la mode, le ton débauché, le cynisme amer et bvronien. Au fond, il était très naïf, très bon, impatient d'étreindre dans ses bras toutes les voluptés de la vie. Jamais Perdican ne salua d'un hymne plus enivré l'aube de l'amour. Ils se rencontrèrent à un dîner que Bvdoz, directeur de la Berne des Deux-Mondes, donnait à ses collaborateurs. Il lui lit une cour moqueuse. badine, plaisante, à la Cœlio, puis il se prit au piège, et souffrit, quand il ressentit la passion qu'il avait imprudemment appelée. On ne badine pas avec l'amour. Elle résista, ferma les yeux au bord de L'abîme, ayant le pressentiment que la liaison serait une cause de souffrances el de détresses, puis elle s'abandonna.
Écoutons le chant de l'amour heureux, les ivresses de la possession :
Mets la main sur mon cœur, la blessure est profonde. Élargis-là. bel ange, et qu'il en soit brisé ! Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse. >"a dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse, >'ul sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.
Ie' août 1833.
Tout de suite elle informa Sainte-Beuve qu'elle élait la maîtresse d'Alfred et qu'il pouvait en publier la nouvelle, « car elle était obligée de mettre dorénavant sa vie au grand jour ». Ils habitèrent ensemble le logement du quai Malaquais. C'était un ménage un peu bohème, se livrant à des farces de rapin, donnant par exemple un dîner au docte professeur Lerminier, que mystifiait le funambulesque Debureau, grimé en diplomate. Au dessert, il expliquait l'équilibre européen, en posant son assied" sur la pointe de son couteau, à la stupéfaction du critique. Musset, vêtu en soubrette normande, faisait le service de travers, et versait les carafes sur les convives.
Musset a très bien rendu celte vie ;
George esl dans sa chambrette,
Entre deux pots de fleurs.
Fumant sa cigarette,
Les yeux baignés de pleurs.
Buloz. assis par terre.
Lui fait de doux serments.
Solange par derrière Gribouille ses romans.
Puis ils s'établirent à Fontainebleau, firent des promenades dans la forêt, vécurent ces jours enivrés dont le souvenir sera évoqué dans la Confession d'un enfant du siècle. George Sand n'avait pas une i> nbrc de tristesse; elle écrivait à Sainte- Beuve :
Je Hiis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache davantage à lui. chaque jour je vois s'effarer en lui les petites choses qui me faisaient souffrir: chaque jour, je vois luire et briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est, il est bon enfant: et son intimité m'est aussi douce, que sa préférence m'a été précieuse.
Puis ce fut l'épisode fameux du voyage à Venise. Ils partirent pour l'Italie, suivis par la curiosité de tout un peuple, sentant confusément que leur passion serait la grande aventure du siècle et que de là sortiraient de beaux accents, des poèmes grandiloquents, des tiradeslyiiques qui vivraient à jamais dans la mémoire des hommes. Ils n'avaient pas tout à fait tort, puisque de la rupture naquit ce sanglot désespéré qui est la Nuit d'octobre. Mais n'était-il pas permis de craindre pour l'avenir d'une passion, quand elle est si fort entachée
de littérature ? Ils apportaient dans leur amour des préoccupations d'artistes, jaloux d'observer, de voir, suivant du coin de l'œil leurs gestes, leurs plus beaux élans, pour en contrôler la justesse et en faire profiter les œuvres qui suivraient. N'est-il pas terriblement significatif de savoir que .Musset mettait de côté pour la reprendre plus tard, telle déclaration qui lui avait plu ? Hélas, toutes ces causes de mort étaient dans leur amour, avant même qu'il fût éclos, comme le ver est dans la fleur.
Ils visitèrent Marseille, Gènes, Florence. Peu à peu, leurs sens s'étant calmés, apparaissaient les différences qui les séparaient, différences d'esprit et de cœur, qui allaient s'accusant davantage. Lui était primesautier, fantasque, débauché, répandant sa jeunesse et son génie avec une prodigalité insouciante. Il connaissait les enthousiasmes de l'improvisation, suivis de prompts dégoûts pour l'œuvre composée la veille, Fanlasio toujours prêt à reprendre sa promenade parmi les bleuets. Elle écrivait six heures de suite, sans se fatiguer, poursuivait son rêve au milieu des conversations, alignait les pages manuscrites avec la ponctualité d'un bureaucrate.
Pourtant l'arrivée à Venise fut une minute féerique : « Nous descendions légèrement le superbe canal de la Guidecca ; le temps s'était éclairci,
les lumières de la ville brillaient au loin sur les vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité reine. Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Mare, la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures élégantes et des masses splendides. » Cil*'* par Paul Mariélon, Histoire d'amour, p. 76.) George Sand tomba malade, Musset en marqua de l'humeur. Ce fut la séparation, la porte qui faisait communiquer leurs chambres demeura fermée. Musset retourna aux fdles. Ainsi Unissait leur joie. De la passion, ils ne devaient plus connaître que les déchirements, les tortures, les reprises où sombre la dignité humaine. George Sand s'est expliquée plus tard sur ce sujet avec sa netteté habituelle : • De quel droit, dit-elle à Musset, m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de l'humeur, en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux une femme malade? Et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture ! mon enfant; moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que lu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits... La porte de nos chambres fut fermée entre nous et nous avons essayé de reprendre notre vie de bons camarades, comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pen-
sais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là. quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre. à toi qui m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, que sais-je ? Tu m'avais blessée et olTensée, et je te l'avais dit aussi : « Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes « pas aimés. »
La situation était nette. Ils croyaient ne plus s'aimer. Eut-elle le droit de donner si rapidement un successeur à Musset? Pour dire franchement notre pensée, cela ne fut ni digne, ni féminin; elle passa de l'un à l'autre avec l'impudeur d'une courtisane. Mais arrêtons-nous un moment pour peser les termes de la longue lettre que nous venons de citer. Ils sont gros de sens, pour qui veut lire entro les lignes. Musset s'ennuyait en compagnie de George Sand; auprès de cette nature froide, il se sentait en pénitence. Tout en elle le choquait, depuis l'affectation qu'elle mettait à tourner en ridicule les goûts aristocratiques, à parler complaisamment dos aventures galantes de sa mère, tout, jusqu'à la facilité avec laquelle elle prodiguait dans sa phrase les adjectifs. Ce n'était pas là la femme qu'il avait toujours aimée. De ses vers, de son théâtre, M lève une dourc figure qui nous révèle ce qu'il a demandé
inconsciemment à l'amour. Barberine, Carmosine, innocentes fictions, qui ont plus cme la grâce, plus que la beauté, l'ingénuité exquise qui est comme le velouté de l'Ame, vous apportiez dans l'amour des ravissements, des charmes de candeur et de simplicité. Mais l'autre, celte femme célèbre, devait aimer avec une froide application, une curiosité réfléchie qui parurent à Musset la dernière dépravation. Soyons plus franc, et, sans fausse pudibonderie, puisqu'aussi bien elle-même a parlé nettement sur ce sujet, disons qu'il y avait entre eux un désaccord plus grave, et que leurs sens n'avaient jamais vibré au même diapason. Quel aveu et combien il éclaire la situation : >< Tu m'as reproché, dit-elle à Musset, dans un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque Chose de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austère-, plus voilés que ceux que lu retrouveras ailleurs. Au moins tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes, n Cité par P. Mariélon, Histoire d'amour, p. i">:>. Comprend-on maintenant tout ce qu'enfermait d'amertume l'injure de Musset, quand il l'appelait la religieuse !
N'insistons pas. La suite de l'aventure a été mise en lumière, et il entre plus de curiosité mal-
saine que de véritable souci de l'histoire dans ces exhumations, dans ces racontars, dans cette chronique scandaleuse. Un sait comment, Musset étant tombé gravement malade, George Sand fit appeler un médecin. C'était un très bel homme, blond, une sorte de géant ; il avait entrevu l'étrangère au balcon de son hôtel et elle avait fait sur lui une vive impression. La Sand, comme il disait, brusqua le dénoument. Elle détacha au bellâtre une déclaration à bout portant, tirade enflammée à la Lelia : « Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées, ni le même langage; avons-nous du moins des cœurs semblables? Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions douces et mélancoliques : le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il données ? Je sais aimer et souffrir, cl loi, comment aimes-lu?L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de les bras, l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre la passion, ni la partager... Serai-je la compagne ou ton esclave? Suis-je pour loi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou ne suis-je à les yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems?... Dans mon paj s, on n'aime pas ainsi ; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude. » Elle
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continue pendant trois pages; cette t'ois le « stupide » Pagello comprit. Faut-il ajouter foi aux affirmations de Musse! confianl à son frère qu'il aurait vu la trahison consommée à son chevet, du lit même où il agonisait. La chose est vraisemblable, encore qu'odieuse. Rien ne nous étonne après la tranquille impudeur des pages qu'on vient de lire. Avouons-le, tout est déplaisant dans cet amour pour Pagello. Elle le prit comme un beau mâle, séduite par sa carrure, par sa large prestance. Ses lettres à cet égard sont terriblement significatives : elle laisse entrevoir en quelle piètre estime elle tenait Pagello et ses facultés, tout au moins intellectuelles : «Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours aimer Pourquoi t'ai- je rencontré si lard ? quand je ne l'apporte qu'une beauté flétrie par les années, et un cœur usé parles déceptions. Mais non, mon cœur n'est pas usé. 11 est sévère, il est méfiant, il esl inexorable, mais il est fort, le passionné. Jamais je n'ai mieux senli sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois, où tu m'as couverte de tes baisers... Reste mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, ton sourire de jeune fille, ses caresses... son grand gilet, ton regard doux... Oh, quand serai-je seule au monde avec toi ' Tu m'enfermeras dans ta chambre el tu emporteras la clef, quand lu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende rien que toi, et tu... »
(cité par P. Manchon, Histoire d'amour, p. 112.) Et qu'on ne s" y trompe pas : partout où nous mettons des points de suspension, il faudrait du latin pour rendre le texte en son entier. Elle fut poussée par une impudeur, par une sensualité dont les biographes n'osent pas parler et qui se trouve réellement en elle ; elle mit dans cette liaison un cynisme et une effronterie dont son indépendance de carac tère ne saurait l'absoudre. Elle avait eu Sandeau, Mérimée, Musset; elle était condamnée à allonger la liste. Déjà elle s'était fait l'âme des conquérants, qui se mettent au-dessus de la vie, méprisent ses lois qu'ils appellent des conventions, ses respects qu'ils regardent comme des préjugés.
Et Pagello ? Il passe dans cette aventure légendaire comme un personnage de vaudeville médiocre et doucement ahuri. Il ne s'abandonna qu'avec des hésitations sans nombre aux embrassements fougueux delà terrible femme; son père, sa famille lui faisaient des leçons de vertu et lui prêchaient le soin salutaire de veiller à son avenir. La préférence le dallait, mais il avait peur. Ce fut seulement vers la fin de sa vie, qu'il osa rompre le silence et raconter qu'il avait pris place au lit de la déesse.
Mais George Sand fit spontanément à Musse! l'aveu de sa liaison avec Pagello. Noua ne lui pardonnerons pas non plus d'avoir fait, de l'homme le
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plus spirituel, une sorte de Jocrisse du sentiment. Ils menèrenl à lr<»is ces moments de folie si heureusement décrits par Mm" Arvede Barine : « Ils imaginèrent les déviations du sentiment les plus bizarres, et leur intérieur fut le théâtre de scènes qui égalaient les fascination les plus audacieuses de la littérature contemporaine. Musset, toujours avide d'expiation, simmolait à Pagello, qui avait subi à son tour la fascination des grands yeux noirs. Pagello s'associait à George Sand pour récompenser par une amitié sainte leur victime héroïque et volontaire, et tous les trois étaient grandis audessus des proportions humaines par la beauté et la pureté de ce lien idéal, (ieorge Sand rappelle à Musset, dans une lettre de l'été suivant, combien tout cela leur avait paru simple : « Je l'aimais « comme un père (!) et tu étais notre enfant à tous « les deux. » Elle lui rappelle aussi leurs impressions solennelles « lorsque tu lui arrachas l'aveu « de sonamourpour moi, et qu'il jura de me rendre « heureuse. ( )h ! cri le nuitd'enthousiasme, où, malci gré nous, tu joignis nos mains, en nous disant : « Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant. Vous « m'avez sauvé âmeel corps. » Ils avaient entraîné l'honnête Pagello. qui ignorait jusqu'au mot de romantisme, dans leur ascension vers la folie. Pagello disait à George Sand : // nosiro amore l>er Alfredo. George Sand le répétait à Musset,
quienpleuraitd'enthousiasme. »(A. Barine,/l//'mf de Musset.) Folie ! Ils croyaient vivre le drame le plus saint, le sacrifice le plus haut, le Polijeucte de la passion moderne, ils en faisaient un vaudeville !
Musset s'éloigna; un reste de bon sens, de ce clair bon sens qui donne à sa fantaisie une allure si française, lui ouvrit les yeux. Il regagna la France à petites journées.
Et George Sand ? Avons le courage de tout dire. Son attitude ne fut ni noble, ni généreuse. Combien nous l'aimerions mieux, pliant sous la fatalité de la passion, se retirant dans son Berry et cherchant, dans la paix de la nature, une diversion à sa douleur. Elle se remit à sa table de travail et consacra à cette copie que Buloz attendait jusqu'à treize heures par jour. Elle fit de la littérature avec cet amour: un roman naquit, Jacques, où elle mettait à profit cette situation paradoxale, en bon écrivain, soucieux d'exploiter sa vie. Elle y montrait un mari qui aimait l'amant de sa femme, et qui, victime résignée, allait se jeter dans les gouffres de la Suisse, pour assurer le bonheur à l'adultère. Et Jacques parut dans la Revue des Deux-Mondes. Quel sourire dut errer sur la lèvre de Musset quand il put parcourir ces pages !
Elle vivait à Venise avec Pagello qui n'était pas
riche, faisait elle-même la cuisine et brodait pour son amant la tapisserie de tout un mobilier. Elle fit les honneurs de son œuvre à ce lourdaud, et campa, dans les admirables Lettres d 'un voyageur, la physionomie de ce bellâtre content de lui, non sans l'avoir vieilli un peu, pour éviter les racontars. Surtout elle se laissa reprendre par la joie physique, par l'ivresse du monde extérieur. Sontils d'une amante, traînant sa blessure parmi des sites dépeuplés par l'absence d'un être cher, ces magnifiques élans lyriques, cette griserie de faune, ouvrant sa vue aux splendeurs du printemps italien, découvert dans les gorges de la Brenta, qu'elle visita avec Pagello : « La campagne n'était pas encore dans toute sa splendeur, les prés étaient d'un vert languissant, tirant sur le jaune, et les feuilles ne faisaient encore que bourgeonner aux arbres, mais les amandiers et les pêchers en fleurs entremêlaient eà et là leurs guirlandes roses et blanches aux sombres masses des cyprès. Au milieu de ce jardin immense, la Brenta coulait rapide et silencieuse sur un lit de sable, entre ces deux larges rives de cailloux et de débris de rochers qu'elle arrache au sein des Alpes, et dont elle sillonne les plaines dans ses jours de colère. Un demi-cercle de collines fertiles, couvertes de ces longs rameaux de vigne noueuse qui se suspendent à tous les ar-
bres de la Yénétie, faisait un premier cadre à ce tableau, et les monts neigeux, étincelants aux premiers rayons du soleil, formaient au delà une seconde bordure immense, qui se détachait comme une découpure d'argent sur le bleu solide de l'air. » (Lettres cfun voyageur, t. I, p. 6., éd. 1887. ) Puis ce sont les aventures amusantes de la route, l'éternel désir de l'errance qui soupire inapaisé au cœur de l'homme et cette fois se satisfait largement, la halte dans l'auberge, et les types de voyageurs croqués avec une vivacité spirituelle. Alors, dans ce cadre de nature renouvelée, elle exhale un adieu mélancolique à la grande passion, et adresse un hymne à Musset, dont elle idéalise le souvenir. Elle en fait le poète du plaisir, l'ange déchu. « Tu abjuras en vain le culte de la vertu ; tu aurais été le plus beau de ses jeunes lévites; tu aurais desservi ses autels en chantant sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et le blanc vêtement de la pudeur aurait paré ton corps frêle d'une giàce plus suave que la musique et les grelots de la Folie. Mais tu ne pus jamais oublier les divines émotions de cette foi première. Tu revins à elle du fond des antres de la corruption, et la voix qui s'élevait pour blasphémer entonna, malgré toi, des chants d'amour et d'enthousiasme. » (Lettres d'un voyageur, t. I, p. i3.) Puis ils revinrent à Venise. Ce fut dans sa vie un moment d'oubli et de récon-
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forl. Sa liaison se poursuivait sans secousses, car Pagello n'était pas, comme Musset, un compagnon malade de génie, en proie à des caprices de nerfs délicats et surmenés. Elle n'existait plus que pour voir, entendre, et mettre ses sensations sur le papier. Venise déployait autour d'elle la séduction de ses beautés naturelles, de ses trésor» artistiques, L'harmonieuse union, au sein de la lumière et du silence, du ciel et de l'eau, mariant leurs mirages colorés. Elle admira : « Les pierres même reverdissent; les grands marécages infects, que fuyaient nos gondoles, il y a deux mois, sont des prairies aquatiques couvertes de cressons, d'algues, de joncs, de glaïeuls et de mille sortes de mousses marines d'où s'exhale un parfum tout particulier, cher à ceux qui aiment la mer, et où nichent des milliers de goélands, de plongeons et de canes pélières. De grands pétrels rasent incessamment les prés flottants, où chaque jour le flux et le reflux font passer le flot de l'Adriatique et apportent des milliersd'insectes,de madrépores et de coquillages. » (Lettres d'un voyageur, p. 3ç>, éd. 1869.) Elle s'enthousiasma pour la population flottante des lagunes, les mœurs des gondoliers, les bavardages des traghetti. Echappée à la tyrannie de la passion, vivant seulement pour l'art, elle connut l'indicible bonheur, qui fut toujours sa volupté d'élection, de sentir la pensée
s'éteindre en elle pour se laisser envahir, dans une sorte de rêverie animale qui la rendait stupide, par le chatoiement de la vie physique, se déployait autour délie : « Quand le vent de minuit passe sur les tilleuls, en secoue les fleurs sur les eaux, quand le parfum des géraniums et des giroflées monte par bouffées, comme si la terre exhalait sous la lune des soupirs embaumés; quand les coupoles de Sainte-Marie élèvent d;ins les cieux leurs demi-globes d'albâtre et leurs minarets couronnés d'un turban, quand tout est blanc, l'eau, le ciel et les marbres, ces trois éléments de Venise, et que, du haut de la tour de Saint-Marc, une giandc voix d'airain plane sur ma télé, je commence à ne plus vivre que par les pores, et malheur à qui viendrait l'aire appel à mon âme ; je végète, je me repose, j'oublie. » (Lettres d'un voyageur, p. 62, éd. 1869.) Elle descendait de ces hauteurs, pour remarquer le bon marché des denrées, vanter le vin <le Chypre qui ne coûtait presque rien, les coquillages péchés en pleine rue. « Les oranges arrivent de Païenne avec une telle profusion, que, le jour de l'entrée d'un bateau sicilien dans le port, on peut acheter dix des plus belles pour quatre et cinq sous de noire monnaie. » /'/., p."64-] Il n'est donc pas étonnant si Venise est restée la patrie de son imagination, et si elle l'a choisie pour décor des œuvres suivantes, comme la Der-
mère Aldini, les Maîtres mosaïstes, l'Uscoque, Consuelo, etc.
Mais revenons à Musset : G. Sand continue sa correspondance avec lui et le tient au courant presque jour par jour de la vie qu'elle mène à Venise. 11 semble bien qu'un dédoublement se fasse dans s;i personnalité, et qu'elle garde à Musset la fidélité de son souvenir, tandis que Pagello reste maître de ses sens. Les deux amours, loin de se nuire, vivent cùle à côte el lui donnent la sensation du bonheur complet. Pour Musset, elle est toute maternité et tendresse : « Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et le ramène un jour ici, si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur alors ! Comme nous nous aimerons bien ! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui le soignera et qui soignerai-je ? Qui aura besoin de moi et de qui voudrai -je prendre soin désormais ? Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me faisais ? Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et ne le rappeler que les beaux jours, le dernier surtout qui me laissera un baume dans le cœur et en soulagera la blessure ! » Et, avec une habileté dissimulée, elle lui donne des détails sur Pagello, qu'elle dit très occupé de ses malades : « 11 vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. » Ah, le bon billet !
Les réponses de Musset, extrêmement tristes, le montrent envahi par la crainte d'avoir été dupe, et encore sous le charme des sophismes sentimentaux que George Sand lui avait fait accepter : « J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon cœur que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu l'écrire avant d'être sûr de moi ; il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête ! De quel rêve étrange je m'éveille... Eh bien, mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du moins dans ces derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir; mais Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon enfant, lu vis, tu es belle, lu es jeune, lu te promènes sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme donl le cœur est digne <l<toi ! Dis-lui combien je t'aime, et que je ne puis retenir mes larmes, en pensant à lui. » Musset, rentré à Paris, traînait sa douleur, si affligé, si défait, que ses amis avaient peine à le reconnaître, t-t que sa mère s'alarmait. Il faisait des pèlerinages à l'appartement du quai Malaquais, et rapportait comme une relique un petit peigne cassé qu'il avait trouvé. Jusqu'à la tin de sa vie, il resta marqué de cette passion :
Ote-moi, mémoire importune, Ote-moi ces yeux que je v<>i> toujours.
Mais George Saod, ayant terminé les œuvres commencées à Venise, Jacques, André et les premières Lettres d'un voyageur, se décida à rentrer à Paris en ramenant le « stnpide » Pagello. 11 obéit en tremblant à la dame étrangère, et se sépara à regret de sa clientèle. Ici, l'aventure touche au burlesque. Comme si le charme de séduction <[iii émanait de l'amoureux se liait étroitement au séjour de sa ville natale, George Sand, à mesure qu on se rapprochait de la France, se détacha peu à peu de Pagello, et laissa en plaisante posture l'amoureux déconfit, qui celte t'ois ne se résigna pa> facilement : « A mesure que nous avancions, dit-il, nos relations devenaient plus circonspectes el plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais mille efforls pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle une actrice assez coulumière dételles farces, el le voile qui me bandait les yeux commençait à s'éclaircir. » Il serait par trop cruel d'insister sur la soudaineté, le faste impérial des caprices de George Sand. Elle traîne le bel Italien dans ses bagages, comme un objet malencontreux, un tantinet ridicule. Sa médiocrité intellectuelle, supportable à Venise, dans la magnificence du décor, -<• révèle à Paris, dans ce monde de littérateurs ou d'artistes où il est transplanté. On le regarda
d'abord comme une curiosité; puis il resta seul, et la réconciliation de Musset et de George Sand se fit sous ses yeux. Et il n'eut pas l'esprit d'accepter l'inévitable; il cria, se montra jaloux, se rendit plus encombrant. Il gémit sur la folie de son départ, sur l'inquiétude de ses parents, sur sa clientèle perdue, et mit à profit ses loisirs forcés pour suivre les cours des praticiens illustres. Cela dura jusqu'au moment où George Sand le renvoya en lui remettant le prix de quatre tableaux, qu'il avait rapportés de Veoise. Elle eut bien l'air en cette occasion de lui payer des gages.
Musset et George Sand s'étaient repris. Puis. effrayés par l'immensité des souffrances qu'ils prévoyaient, ils s'enfuirent, l'un à Nohanl, l'autre à Bade. « La vie m'est odieuse, impossible, écrivait George Sand, et je veux en finir résolument avanl peu. » Puis, ils se retrouvèrent à Paris, se reprirent, se séparèrent encore, pour se reprendre en janvier i835. Comme il lui consignait sa porte, elle coupa ses admirables cheveux, et les lui envoya ; il pleura en tenant dans ses mains les tresses parfumées. Alors ils se relèvent aux yeux de la postérité. Leur amour, qui jusque-là a eu des côtés si déplaisants, devient une chose douloureuse, qui, atteignant au sommet du tragique, se place à côté des passions fameuses, celles qui font les désespérées immortelles, les Lespinasse
et les Aïssé. Il ne peut plus que faire naître en nous la pitié. Impuissants à effacer l'irréparable, torturés par les visions du passé, ils traînaient, leur lamentable amour. Alors, par un retour inattendu, qui a son émotion et sa beauté incomparable dans l'histoire des sentiments fameux, après qu'ils eurent fait de leur liaison un prétexte à déclamations, à tirades retentissantes, l'amour vint, le pauvre amour véritable, qui balbutie et qui pleure, sans se croire monté sur un théâtre. Leur martyre se prolongeait : la longue agonie des passions, frappées à mort, qui se traînent avec des soubresauts pareils à des convulsions. Ils eurent un moment la sensation de côtoyer la folie. Sainte-Beuve joua son rôle de directeur de conscience jusqu'au bout, donnant à George Sand des conseils de sagesse, qu'elle ne suivit pas. Elle écrit dans son journal : « Sainte-Beuve ne veut pas ! » Et quelle plainte déchirante que celleci : « U mes yeux bleus, vous ne me regarderez plus ! Belle tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi, et te voiler d'une douce langueur. Mon petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Elisée sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant : « Petite lille, lève-toi. » Adieu, mes cheveux blonds, adieu, mes blanches épaules, adieu,
tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi ! J'embrasserai maintenant, dans mes nuits ardente-, le Ironc des sapins et les rochers dans les forêts, en criant votre nom, et, quand j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide, o Plus loin, elle dit encore : « Quel mal avais-je l'ait aux anges du ciel pour qu'ils descendissent sur moi et pour qu'ils missent en moi, pour châtiment, un amour de lionne ? Pourquoi mou sang s'est-il changé en feu, et pourquoi ai-je connu, au moment de mourir, des embrassements plus fougueux que ceux des hommes ? Quelle furie t'anime donecontremoi, toiqui me pousses du pied dans le cercueil, tandis que ta bouche s'abreuve de mon corps et de ma chair ? Tu veux donc que je me tue ? Tu dis que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si cette flamme continue à me ronger? Si je ne puis passer une nuit sans crier après toi et me tordre dans mon lit, que ferai-je quand je t'aurai perdu pour toujours ? Pâlicai-je comme une religieuse, dévorée par les désirs ? Deviendrai-je folle et réveillerai-je les hôtes des maisons par mes hurlements? Oh ! Tu veux que je me tue ! »
Ils se séparèrent définitivement; ils ne pouvaient plus vivre ce martyre. « J'ai bien envie d'écrire notre histoire, disait Musset. Il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le cœur. Je vou-
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drais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os. » Et ceci encore : « Je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur toi fsur toi surtout i. Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pus dans celte froide terre, sans qu'elle sache qui elle a porté. Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lys sans tache. J'y poserai, de ces mains que voilà, ton épitaphe en marbre plus pur que nos gloires d'un jour. » Ce fut la Confession d'un enfant du siècle, George Sand pleura en la lisant.
La vie mit sur leurs souvenirs son apaisement; vint un jour où ils purent se saluer au passage d'un bonjour amical ! Désormais, sur les ruines de cette passion va se lever une abondante moisson de chefs-d'œuvre. Les Nuits, la Confession, le Souvenir sont là pour attester combien le retentissement de cette souffrance fut durable chez Musset. Elle le renouvela et l'agrandit. Un autre homme était né en lui. Ne raconte-t-il pas luimême, que dans les premiers temps qui suivirent la rupture, il connut la sensation de s'éveiller à une vie nouvelle ? Il semble que pour la première fois se leva dans son Ame la conviction que la vie est âpre, pénible, et que les problèmes qu'elle impose comportent une autre solution qu'un éclat de rire
Ainsi se termina la grande passion de George Sand. Allons jusqu'au bout, essayons de rétrouver sa vie, la pauvre vie humaine qui ne se trouve plus dans les livres, qui palpite encore à travers les phrases de ses lettres et ses demi-aveux, et que nous n'atteignons jamais avec nos restitutions incomplètes, nos analyses qui n'aboutissent pas, la vie qui s'offre à nous comme la page d'un manuscrit, criblée de trous, et qu'il faut s'efforcer de restituer, sous peine de ne pas comprendre, au risque d'ajouter et d'inventer.
Elle voulut aimer désespérément, après la triste aventure de son mariage, sentant confusément que dans l'amour réside toute la destinée de la femme. Et toutes ses amours furent brèves et finirent mal. Sans doute, elle obéit à la loi commune, à la commune misère du cœur humain, qui veut que le désir meure en s'assouvissant et qu'il ne puisse retrouver sa fougue qu'en changeant sa proie. Elle fut victime de cette illusion, qui veut que le bonheur qui fuit apparaisse toujours proche, à portée de la main, et qu'il soit dans les yeux prometteurs, dans le sourire des lèvres qu'on n'a pas encore effleurées. Mais, pour être franc, il y eut de sa faute dans ses déceptions. Elle aima beaucoup, mais elle aima mal. Elle n'eut pas la passion des grandes amoureuses, des Lespinasse et d< ;s .Vissé, qui ne furent qu'amantes, dont toute la
vie se consuma à aimer, et qui fermèrent jalousement leurs yeux à toute autre splendeur. Trop de choses l'attiraient, la consolaient à l'avance, la détournaient de sa passion. Celle-ci est dominatrice : où elle n'est pas tout, elle n'est rien. Une Lespinosse vit dans une chambre, étroitement murée dans son bonheur, ou calfeutrée dans ses regrets comme dans un cachot; George Sand subissait trop vivement le charme des eaux et des arbres pour ne pas échapper à cette tyrannie.
Et puis elle vécut avant tout pour son art ! Elle affecte souvent d'en faire bon marché, de n'y voir qu'un gagne-pain comme un autre. Ne la croyez pas, c'est une coquetterie. Au fond, elle était femme de lettres, et, dans ses pires détresses, elle se penchait sur les tortures de son être intérieur, avec celte joie apaisée qui sait qu'on s'en rendra maître, et qu'on s'en guérira, en les exprimant.
Elle fut aussi trop bonne, pour être une grande amoureuse. L'amour est farouche, égoïste, il aime les pleurs et n'a que faire de la charité, qui craint de faire des blessures. Enfin et surtout elle ne sut pas aimer. Toujours elle se préoccupa d'introduire dans l'amour un mélange de maternité, qui caresse et qui panse, qui verse pêle-mêle les soupirs et les tisanes, mélange qui nous déplaît et nous déconcerte, mais que la femme accepte avec cette tendresse facile aux compromissions
et cette casuistique sentimentale, qui est un trait de sa nature : « Ma passion dominante, dit-elle à Henri Amie sur la fin de sa vie, a été la maternité. Dans tous les sentiments, tous les amours de ma vie, il y a quelque chose de la passion maternelle, quelque chose de la passion protectrice qui nous t'ait croire que ceux qu'on aime nous appartiennent davantage. »(H. Amie, Mes Souvenirs, p. 106.) « Mon enfant », dit-elle à Musset: « mon enfant », dit-elle à Pagello. Ceux qu'elle aima furent plus jeunes qu'elle, ou bien malades. Après Musset, Chopin. C'était mal connaître le cœur de l'homme, que d'adultérer ainsi l'amour. La protection l'humilie, la maternité lui déplaît dans l'amante ; on se prend à songer malgré soi, quand on l'entend dire « mon enfant », à ce personnage terrible de Maupassant, qui, dans pareille. situation, répond à part-lui : « Oui, ma vieille ! »
Rentrée à Xohant, après la séparation définitive, elle connut un immense découragement. Elle se faisait honte de la lâcheté incompréhensible qui l'arrêtait devant le suicide. Puis elle chercha à dompter la fièvre et l'insomnie par la fatigue physique, par de longues marches à travers champs. De là vint le remède : « Je reviens de la rivière avec Rollinat et les enfants. 11 faisait chaud el le chemin était difficile; j'eus une sorte île bonheur ;i traverser une terre labourée en portant
Collection de M. Joseph Reinach.
Delacroix Pin.x.
GEOHGl M\li
Solange sur mes épaules. Maurice marchait devant moi avec son petit ami, et le chien de la maison, quoique laid et mélancolique, nous suivait d'un air si habitué à nous, si sûr de son gîte, si nécessairement attaché à chacun de nos pas, qu'il me semblait faire partie de la famille... Et je ne sais pourquoi la fatigue, les cris joyeux de mes enfants, la gaieté de ma mère, quoique tout cela fût en désaccord avec la tristesse qui me ronge et l'accablement qui m'oppresse, avait pour moi un charme indéfinissable. Cela me rappelait nos courses au grand arbre, nos récoltes de champignons dans les prés, et la première enfance de mon fils, qu'alors je rapportais aussi à la maison sur mes épaules. J'oubliais presque ces terribles années d'expérience, d'activité et de passion qui me séparent de celles-là. » [Lettres d'un voyageur, pp. 106-
Elle retrouve à Nohanl les amis des anciens jours, qui s'empressent autour d'elle, et, avec des attentions délicates, s'efforcent de panser ses blessures. Ce sont des sages, dont la vie est humble, confinée dans leur petite ville, mais qui ont su se faire des à-peu-près de bonheur, avec des habitudes suivies et des occupations régulières; il est facile de surprendre leur physionomie à travers la prose de George Sand. Voici Néraud, qu'elle appelle le Malgache, à cause d'un voyage
qu'il a fait à Madagascar. Passionné de botanique, i! s'est bâti un ajoupa avec des troncs d'arbre en plein pays berrichon. Celui-là enseigne à George Sand à dompter les inquiétudes de l'esprit par L'exercice au grand air, il lui révèle la nature vivante, « nue comme Rhéa, et belle comme ellemême ». On va chassant les insectes le long des prés humides de la Vallée-Noire, portant pouv tout bagage une loupe, un livre et une botte de fer-blanc, et ce sont de purs ravissements à la vue du monde magnifique des insectes « scarabées d'émeraude et de saphir, qui dorment dans le calice brûlant des roses, sphinx aux antennes moelleuses et aux yeux fantastiques ». Voilà de quoi consoler toutes les douleurs romantiques et reprendre goùl à la vie. C'est encore Rollinat, qu'elle semble préférer à tous les autres, pour sa droiture. Elle a avec lui des entretiens solennels, presque des confessions, dans une allée humide de son jardin, à minuit. Ceux-là sont les protagonistes : autour d'eux se groupent les comparses, dont l'influence n'est pas moins bienfaisante, parce qu'ils mettent autour de cette désespérée, comme un exemple à suivre, les éclats bruyants de leur gaieté, leur habileté à prendre le bonheur où il se trouve. Dutlieil, affublé de sa houppelande grotesque, avec « sa rouge et luisante trogne »; Planel et tant d'autres, et le groupe charmant des
femmes et des sœurs. Aussi elle en arrive bientôt à écrire : Je supporte donc la vie plus que je ne l'aime. » Lettres d'un voyageur, p. i3/,.)
Elle jetait un regard lucide sur l'existence, et disait à l'amour un adieu, qu'elle croyait définitif : « Mais loi, idole de ma jeunesse, amour dont je déserte le temple, à jamais adieu. Malgré moi mes genoux plient et ma bouche tremble, en te disant ce mot sans retour Encore un regard, encore l'offrande d'une couronne de roses nouvelles, les premières du printemps, et adieu. C'est assez d'offrandes, c'est assez de prosternations, Dieu insatiable, prends des lévites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte plus au nombre de ceux qui viennent l'invoquer. » Lettres d'un voyageur, p. 168.) Nous savons ce qu'il faut penser de ces résolutions d'ascétisme, de ces prises de voile théâtrales, et déjà, au jour de sa liaison avec Mérimée, nous l'avons vue afficher un projet de vie aussi dédaigneuse (\c> choses de la chair. Et le voyage à Venise était venu. Et comme on ne sait pas être simple en ce temps-là, elle se remet à rêver un idéal austère, à se tracer le portrait du juste, à parler de la vie essénienne.
C'était très beau, mais L'histoire nous apprend qu'elle se mettait à aimer Michel de Bourges, liaison qui dura de i835 à is:;-. Il était despote, jaloux, lyrannique. Fils de paysan, il était resté
lui-même un peu paysan. Ce fut lui qui l'initia le premier aux idées républicaines. Everard, comme elle l'appelle dans ses Lettres d'un voyageur, lui montra que « la loi d'égalité, tout inapplicable qu'elle paraisse maintenant à ceux qui en ont peur, et tout incertain que me semble son règne sur la terre, à moi qui vois les choses du fond d'une cellule, est la première et la seule invariable loi de morale et d'équité qui se soit présentée à mon esprit de tous les temps ». (Lettres d'un voyageur, p. ii)\.) Pourtant elle hésite encore à s'engager dans les sentiers nouveaux; tandis qu'Everard veut proscrire l'art de la cité future, comme une superfélation et un dissolvant, elle défend les artistes contre la proscription où ses nouveaux amis prétendent les enfermer tous. Mais le charme agit peu à peu ; si malléable est ce cerveau, si accessible aux idées d'aulrui. qu'elle incline peu à peu, sous l'influence de Michel de Bourges, vers un socialisme humanitaire, mystique et exalté, curieux pour nous aujourd'hui, où l'on cite pêle-mêle Jésus et Franklin. Elle en arrive à dire : « République, aurore de la justice eldel'égalité, divine utopie, soleild'un avenir peut être chimérique, salut ! » (Lettres d'un voyageur, p. 167.) Et plus loin encore : « Allons, quelle que soit la nuance de votre bannière, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la
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route de l'avenir républicain, au nom de Jésus, qui n'a plus sur la terre qu'un véritable apôtre, au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu faire assez et qui nous ont laissé une tâche à accomplir, au nom de Saint-Simon, dont les fils vont d'emblée au sublime et terrible problème (Dieu les protège pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux qui croient le prouvent)... Je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe, emmenezmoi. » (Lettres d'un voyageur, p. i83.)
Pendant ce temps, elle travaillait à obtenir sa libération définitive du mariage. A vrai dire, Dudevant, on peut s'en douter, était un mari accommodant. Il avait vécu dans l'ombre, et avait continué à voir sa femme, à lui écrire à de rares intervalles. Que dut-il songer, quand il vit sortir de la pénombre celle qu'il avait proclamée idiote? On n'en sait rien. Du moins la mère de George Sand concevait-elle un légitime orgueil de ses succès et s'emportait quand elle lisait des critiques. Dudevant n'abdiquait pas, lui, sa grossièreté. Ouand ils se retrouvaient à Nohant, il se fâchait contre Solange, qu'il n'aimait pas. Ses affaires étaient embrouillées. Toutes ces raisons déterminèrent George Sand à demander, en octobre i835, une séparation devant le tribunal de La Châtre. Le procès traîna jusqu'en i838 et fut gagné par elle devant la cour de Bourges, où
Everard plaida sa cause avec éloquence. On lui confia la garde de ses enfants. Dudevant se vengea quelque temps après en enlevant Solange. George Sand accourut, reprit sa fille. Le mari ne bougea plus de ses propriétés du Midi, où il tomba dans une avarice sordide, allant jusqu'à faire mention des pots de confiture, quand il rendit des comptes à ses enfants. Les deux époux ne se revirent que dans des occasions solennelles, quand Maurice et Solange se marièrent, et chaque fois ils manifestèrent le plus grand désir de s'éloigner l'un de l'autre.
Entre temps, George Sand avait rompu avec Michel de Bourges, par lassitude, semble-t-il. « J'ai des grands hommes plein le dos, écrivaitelle, je voudrais les voir tous dans Plularque. » (Correspondance, t. II, p. 9.)
Depuis longtemps, elle était en relations avec la famille Sainl-Simonienne. A vrai dire, elle devait au Saint-Simonisme de la reconnaissance, car il lui avait créé une atmosphère morale favorable, en ramenant l'attention du public sur des problèmes éternels, sur les droits de l'individu dans le mariage, sur le conflit de la passion égoïste et du devoir social. Pas de question plus haute pour les Sainl-Simoniens que la question féminine : le Globe, devenu leur journal, prenait le sous-titre d'Appel aux femmes : « On attaqua les vieilles
idées sur l'inégalité des sexes, sur la réprobation de la femme, on réclama pour elle l'éducation et l'indépendance. La doctrine qui réhabilitait la chair condamna la préférence que le christianisme témoigne pour le célibat » (G. Weill, iEcole Saint-Simonienne, p. 95.) Enfin le Père Enfantin n'hésitait pas à diviser les êtres en deux catégories, les natures constantes et les natures mobiles, et à conclure que les unes ont droit au mariage et les autres à l'infidélité. Puis, Enfantin compromet sa doctrine par des rêveries étranges, l'attente de la Mère qui doit révéler la pure doctrine, l'élection du couple prêtre et prêtresse, qui régneront non seulement sur les esprits des néophytes, mais aussi sur leurs sens, et c'est ce dévergondage d'opinions qui amena le schisme, d'où la doctrine sortit définitivement ruinée. George Sand adhère d'abord à la religion nouvelle Elle fait mainte allusion à ce dogme dans ses premières œuvres. Liée dès i833 avec Adolphe Guéroult, disciple de Saint-Simon et collaborateur du Globe, il vient lui proposer, au nom de la famille, d'accepter le rôle de la Mère. Bien plus, l'exil peut les frapper, l'exil qui les conduit, il est vrai, pas très loin, à Ménilmontant, les relations continuent entre la secte et l'écrivain, et « la famille, » au jour de l'an, lui envoie des cadeaux, dont le pittoresque égale l'incohérence : on voit pêle-mêle
dans la liste une paire de bottes, un thermomètre et un corset. Pourtant, dès ce moment, elle se préoccupe de tracer une séparation très nette entre ses opinions et la doctrine Saint-Simonienne. Elle fait partie, dit-elle, des républicains, < i ii i doivent détruire et combattre, tandis que les Saint-Simoniens sont les prêtres de la cité nouvelle et ne doivent pas tremper dans « le sang des combats leurs robes lévitiques ». « Je rêve aussi, dit-elle, après la tempête, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique, des autels parés de ileurs, des législateurs couronnés d'olivier, la dignité de l'homme réhabilité, l'homme affranchi de la tyrannie de l'homme, la femme de celle de la femme, une tutelle d'amour exercée par le prêtre sur l'homme, une tutelle d'amour exercée par l'homme sur la femme : un gouvernement qui s'appellerait conseil et non pas domination, persuasion et non pas puissance. » (Correspondance, t. I, p. 34i.)
11 n'en reste pas moins vrai qu'elle avait été 1»% porte-parole le plus éloquent du mouvement révolutionnaire. « Dans le désarroi profond, qui suit les grandes secousses révolutionnaires, dans celte sensation de vide et dans l'audace même persistante de celte agitation, l'esprit humain osait entreprendre la critique des formes les plus stables de la vie sociale, le mariage, la famille. » (J. San-
deau, Marianna, p. 1 i6.)Avec quelle âpreté George Sand s'était acquittée de celte fonction dans ses premières œuvres ! Aussi, lorsque le camp conservateur reprit courage, et tenta de répondre aux coups, l'attaque porta d'abord contre George Sand. Dans le manifeste fameux contre la littérature facile, paru dans la Revue des Deux-Mondes en i833, N isard disait : « Vous avez souffert que je iui-se le pied dans la sainte institution du mariage que je ne connais pas ; vous avez toléré mes jeunes femmes souillant le lit où elles ont été mères, et renversant, dans leurs débats impurs, le berceau de leur enfant ; vous m'avez permis d'en faire des victimes de la société, des cœurs trafiqués et vendus par la famille, des natures détournées violemment de Leur fin qui est d'aimer, les veuves du mari qu'elles n'ont pas entre les bras du mari qu'elles ont. » Dans les Lel 1res d'un voyageur, George Sand répondait à l'accusation, en la contestant dans son détail: il n'y avait pas d'adultère dans Indiana, Simon se terminait par un mariage, etc. Nisard avait dit avec beaucoup de (inesse : « Il serait peut-être plus héroïque, à qui n'a pas eu le bon lot, de ne pas scandaliser le inonde avec son malheur, en faisant d'un cas privé une question sociale. » Elle répondait « que l'abnégation et la patience sont choses louables, mais qu'il y a trop de lâcheté et trop de viles coinplai-
sances dans le monde pour que le moment soit venu de les prêcher ». Oubliant les déclamations dont ses premières œuvres étaient retentissantes, elle prétendait avoir voulu prouver seulement : « que le désordre des femmes est très souvent provoqué par la férocité et l'infamie des hommes », ou ceci encore ; « qu'un mari qui méprise ses devoirs de gaieté de cœur, en jurant, riant et buvant, est quelquefois moins excusable que la femme qui trahit les siens en pleurant, en souffrant et en expiant ». Lettres d'un voyageur, passim.) Ainsi donc elle discutait, elle faisait des concessions, elle n'était plus aussi sûre de tout ce qu'elle avait proclamé. C'est que la vie avait modifié insensiblement ses opinions ; des influences douces et bienfaisantes descendant sur elle lui avaient montré la nécessité de l'institution sociale et ses effets salutaires. Elle s'acheminait vers ces Lettres à Marrie, qui marquent sa dernière étape sur cette route et nous la montrent docile et résignée, de révoltée qu'elle était auparavant.
« Quand les reines sont sur le trône, disait la duchesse de Bourgogne, ce sont les hommes qui gouvernent. » .Nulle parole De s'applique mieux à < ieorge Sand. Quand on la voit s'éprendre d'un système philosophique, d'une théorie esthétique, d'une doctrine sociale nouvelle, on peut être sur qu'une amitié ou un amour nouveau a surgi dans
sa vie. Personne plus qu'elle ne posséda le don de recevoir les idées d'autrui et de les renvoyer au public en les renforçant à la façon d'un écho. C'est ce qui fait le mérite de son œuvre, de concentrer en elle le retentissement de toutes les sonorités qui ont agité le siècle, c'est ce qui lui a valu l'appellation décernée par Renan, de la « harpe éolienne ». Dans les Lettres à Marrie, se retrouve l'inspiration de Lamennais. Il est amusant de les lire pour mesurer le chemin parcouru. Voici ce qu'écrit la négatrice farouche de Le/m, la révoltée de Jacques : « Vous vous croyez propre à un rôle d'homme dans la société et vous trouvez la société fort injuste de vous le refuser... Je crains, Marcie, que les promesses impuissantes d'une philosophie nouvelle ne vous aient fait du mal... Le Saint-Simonisme appelait les femmes à se déclarer, à se prononcer elles-mêmes sur leurs droits et sur leurs devoirs, à en tracer la limite absolue. En vérité, le pouvaient-elles?... N'est-il pas des infortunes plus urgentes a soulager que l'ennui de celui-ci et l,i fantaisie de celle-là ? » Et ceci, qui est encore plus décisif : « Ainsi, le rôle de chaque sexe est tracé, sa tâche lui est assignée et la Providence donne à chacun les instruments et les ressources qui lui sont propres. Pourquoi la société renverserait-elle cet ordre admirable ! » (Lettres à Marcie, III.) Ordre admirable! Une telle faculté d'oubli
déconcerte, et jamais on ne fit avec plus de désinvolture une amende honorable. Ainsi l'auteur des Paroles d'un croyant régnait en maître sur cette pensée, en attendant que d'autres lui succèdent. « Il est si bon et je l'aime tant, que je lui donne rai autant de mon sang et de mon encre qu'il m'en demandera, » déclarait- elle. (Correspondance, II, p. 48.) Elle avait su le comprendre : 0 Ceux qui, l'ayant rencontré, perdu dans ses rêveries, n'ont vu de lui que son œil vert, quelquefois hagard, et son grand nez acéré comme un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré son aspect diabolique. » (Histoire de ma vie.) Mais ils ne s'entendirent pas longtemps : il l'avait poussée en avant, puis il trouva qu'elle marchait trop vile. Il voulait le règne de l'Évangile sur la terre, elle rêvait la suppression de l'autorité maritale et de la propriété. Elle dut interrompre sa collaboration au Monde, journal de Lamennais.
Revenons un peu en arrière. Dans l'hiver de 18.V,i835, George Sand avait fait la connaissance de Liszt, pianiste et compositeur fameux, qui lui avait été présenté par Musset. Il ressentait une vive admiration pour les œuvres de George Sand, dont un livre. Leone Leoni ', retraçait sa propre destinée. Il s'était épris d'une femme. Marie d'Agoult. créature diaphane, blonde, idéalement belle. Epouse du comte Charles d'Agoult, elle avait quitté son
mari el ses enfants pour suivre le musieien. Elle écrivit en littérature sous le pseudonyme de Daniel Stern. Les deux femmes d'abord échangent des lettres enthousiastes, puis une ombre de jalousie s'élève entre elles. Il n'en reste pas moins que Liszt et George Sand réagissent l'un sur l'autre; le musicien s'inspire des idées de l'auteur pour le plan de ses symphonies humanitaires, quand il tente de mettre la Révolution en hymnes. 11 a une idée très haute de la mission sociale de l'artiste; il croit à son rôle divin, à l'obligation qui s'impose à lui de conserver son génie, véritable émanation de Dieu, et de le faire servir au progrès moral de l'humanité. (Cf. Wladimir Karénine, George Sand, t. II, p. 21 ^ et suiv.) Et la ferveur de ses idées est telle qu'il ira demander à la franc-maçonnerie, en lui donnant l'initiation, de donner un corps à ces aspirations confuses. Dès lors, un type va naître, qui hantera l'imagination romanesque de George Sand, un personnage inspiré par l'exemple que lui donnent Liszt, la comtesse d'Agoull, et plus tard Pauline Viardot et le chanteur Nourrit, le type de l'artiste (Consuelo, Lucrezia Floriani) qui va mener par le monde, au bord des golfes lumineux, au milieu des montagnes alpestres ou dans quelque villa somptueuse, sa destinée hautaine, charitable el solitaire. Rois par l'art, ces êtres d'exception exercent une royauté
capricieuse, traversée par tous les souffles de la fantaisie. Ils nous apparaissent, hors du temps et de l'espace, comme les héros d'une féerie charmante, songe d'une nuit d'été qui déroule ses chatoyantes couleurs. Ils vivent loin des foules, et daignent sortir de leur nuage pour donner aux hommes, dans l'enchantement de leur art, renseignement dont ils ont besoin. Cette conception de l'art inspira nombre d'oeuvres, la Dernière Aldini, Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt, le Beau Laurence, le Château de Pictordu, Lucrezia Floriani. Tous ensemble, Liszt, la comtesse d'Agoult, George Sand et ses enfants, ils firent, en 18.37, un voyage au Mont-Blanc et en Suisse. Une gaîté d'écoliers échappés en vacances leur inspirait des farces, des plaisanteries : ils visitaient les cathédrales, et Liszt s'arrêtait à faire résonner la grande voix des orgues dans le silence des nefs. Puis toute la troupe revint à Nohant. On travaillait, on dissertait, on faisait de la musique. Quelle admirable scène racontée dans le Journal de Pi /Joël, que George Sand rédigeait comme le confident de ses impressions quotidiennes, et dont de longs fragments inédits ont été publiés par M. Wladimir Karénine, au second tome de sa biographie de George Sand ! Jamais l'art, la maîtrise de style, le don d'évoquer et de peindre ne se sont élevés plus haut. C'est pour cette raison, que nous cite-
rons le morceau en entier : « Ce soir-là, pendant • ; ne F rantz (Liszt) jouait les mélodies les plus l'antastiquesde Schubert, la princesse Mmed'Agoult), se promenait dans l'ombre autour de la terrasse; elle était vêtue d'une robe pâle, un grand voile blanc enveloppait sa tète et presque toute sa taille élancée. Elle marchait d'un pas mesuré qui semblait ne pas toucher le sable et décrivait un grand cerclé, coupé en deux par le rayon d'une lampe, autour de laquelle toutes les phalènes du jardin venaient danser des sarabandes délirantes... La lune se couchai! derrière les grands tilleuls e! dessinait dans l'air bleuâtre le spectre noir des sapins immobiles... Nous étions tous assis sur le perron, l'oreille attentive aux phrases tantôt charmantes, tantôt lugubre- à'Erlkônig. Elle se ralentit peu à peu, lorsque l'artiste passa par une suite de modulations étrangement tristes, à la mélodie : « Sey mir gegriist ». Alors sa démarche prit le milieu entre bandante et le maëstoso, et tous ses mouvements avaient tant de grâce et d'harmonie, qu'on eûl «lit que les sons sortaient d'elle, comme d'une Ivre vivante. Lorsqu'elle traversai! lentement le rayon de la lampe, son voile blanc dessinait sur le fond noir du tableau «les contours tins et déliés, tandis que le reste flottait vague el vaporeux, comme dans I" mystère de la nuit: puis elle s'approchait de nous, comme si elle eût voulu se
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poser sur le lilas blanc, mais insaisissable comme les ombres, elle s'effaçait lentement. Elle ne semblait pas s'enfoncer sous les voûtes obscures du feuillage... Puis elle s'effaçait encore et flottait indécise et bleuâtre sur la clairière. Enfin, elle vint s'asseoir sur une branche flexible qui ne plia pas plus que si elle eût porté un fantôme. Alors la musique cessa, comme si un lien mystérieux eût attaché la vie des sons à la vie de cette belle femme pâle, qui semblait prête à s'envoler vers les régionsdel'intarissable harmonie. » L'influence d'Hoffmann, qui obtenait en ce moment même un si vif succès d'engouement et de curiosité, est partout présente dans cette page. Mais cette fois, loin de s'en tenir, comme dans le Secrétaire intime, au pastiche, c'est une création vivante, originale, line merveilleuse union de la musique, de la poésie, de la couleur.
G. Sand publiait toujours. Arrêtons-nous à quelques œuvres qui marquent des moments curieux dans notre histoire littéraire. UUscoque (i838) est une parodie énorme et involontaire des poèmes de lord Byron, parodie amusante par la sérénité avec laquelle George Sand y amène Ions les personnages connus de la fantaisie byronienne : le pirate grand seigneur, qui mène une existence en partie double, l'une de brigandage et l'autre de faste; la frêle créature, au visage pâle, aimée par le ban-
dit, el aussi l'esclave turque déguisée eu homme, dont la G délité el l'obéissance vont jusqu'à la complicité du crime. Et tous ces personnages de convention se démènent dans une intrigue mélodramatique, passent des golfes de l'Adriatique, ruisselants de carnage, aux Plombs de Venise, aux scènes d'orgie el de débauche, aux poisons les plus truculents. Et sur toutes ces inventions était largement répandue une couleur orientale, avec des fronts de gazelle, des cours moresques, des yatagans et des cimeterres, qui dut ravir les Dupuis et Cotonnet de l'époque. Spiridion, paru ;ms>i en i8.38, est l'exposition sous une forme romanesque de la doctrine de Lamennais, cette tentative hardie pourmontrer qu'à travers le dogme qui évolue, circule comme une flamme intérieure, l'esprit de l'Évangile, qui est pitié pour les faibles et haine des puissants, et qu'ainsi la religion catholique bien entendue doit se faire démocratique el socialiste. Symbole d'une des idées les plus profondes de Lamennais, qui mit au service du divin l'idée de progrès qui forme le fond de la philosophie du dix-huitième siècle, le fondateur d'un couvent, Hébronius, adoré sous le nom de sain! Spiridion. représente l'esprit humain, qui. rejetant les religions révélées, et dépouillant ces formes imparfaites, s'achemine vers la perfection. C'est encore tin poème inspiré |>;u- la philosophie
de Lamennais el sa hiérarchie des arts que les Sepl Cordes de la lyre, drame symbolique, où l'idée, à force de hauleur, se fait parfois nébuleuse. Un philosophe, Albertus, a hérité d'un luthier fameux une lyre merveilleuse : muette aux mains des artistes vulgaires, elle se met à chanter dès que la nièce du docteur, Hélène, l'a touchée de ses mains. Et l'on comprend bien le symbole : l'art pur n'a rien à faire avec le métier des critiques et des versificateurs, qui se guident dans leur travail par des règles, des poétiques, des canons, et n'ont pas eneuxla divine intuition du beau. Pareillement se trouve exposée dans ce livre une classification des arts, correspondant aux cordes de la lyre : Au sommet, les cordes d'or, qui sont la foi, l'idéal; quand elles chantent, le magique éclat du soleil se mêle aux sons pour glorifier Dieu. Au-dessous, les cordes d'argent qui représentent la contemplation; leur chant est poésie, leur hymne vaporeux ( t d'un éclat plus adouci que celui de l'or unit les solitudes des monts, les clairs de lune, les pics de marbre el les glaciers alpestres pour célébrer la nature et non plus Dieu. Les deux cordes d'acier symbolisent les civilisations modernes, les inventions, les chemins de fer, el évoquent le spectacle d'une humanité déchirée par les guerres, le paupérisme et l'inégalité des conditions. Enfin la septième corde, la corde d'airain, représente le
mystère de la lyre, la loi d'amour. Tout cela est bien vague ; pourtant, le lecteur qui voudra essuyer l'ennui de celte lecture, trouvera des morceaux d'un lyrisme qui ne pâlil pas à côté de Lelia. Le chant des cordes de la lyre se fait ample et sonore, tantôt ruisselant de clartés fauves, pour dire l'incendie du soleil, tantôt voilé et fuyant, pour évoquer les clairs de lune : « Maintenant, la terre recueillie attend avec respect la voix de la lune qui vient regarder sa face assombrie... Du fond de l'horizon, à travers les buissons noirs, voici venir une voix faible, mais d'une incroyable pureté, qui monte doucement dans l'air sonore. Elle monte, elle grandit; les notes sont distinctes, le disque d'argent sort du linceul de la terre: la terre vibre, l'espace se rempli! d'harmonie, les feuilles frémissent à la cime des arbres. La lueur blanche pénètre dans toutes les fentes du taillis, dans les mille et mille clairières du feuillage : voici des gammes de soupirs harmonieuxqui fuient sur la mousse argentée; voici des flots de larmes mélodieuses qui tombent dans le calice des fleurs entr'ou vertes... Et maintenant elle est levée, elle règne, elle brille. Elle se baigne dans l'éther, comme une perle immaculée au sein de l'immense océan. Les pâles couleurs du prisme lunaire dansent en cercle autour d'elle. Ses froides mers, ses vastes lacs, ses monts
d'albâtre, ses crêtes neigeuses se découpent et se dessinent sur ses flancs glacés. » (Les Sept Cordes de la lyre, p. 101 et suiv., éd. 1869.) On le voit, les symbolistes n'avaient rien inventé; ces hymnes, qui sont un curieux mélange de couleurs et de sons, avec leurs subtiles « correspondances », auraient fait la joie d'un Arthur Rimbaud ou d'un Mallarmé, épris de subtilité et de mystère.
Voici une légende, qu'on dirait sortie de l'œuvre de Hoffmann. Il y avait un musicien, créature débile et fantasque, dont les compositions étaient originales, à la fois secouées d'un frisson morbide, et peuplant l'empire des sons d'un défilé de visions étranges, créatures sveltes, d'une élégance et d'une souplesse de mouvements inouïes. Atteint d'une maladie de langueur, la vie fuyait sous ses doigts, la vie qui passait sous les louches du clavier, comme si lui aussi, en vertu d'un pacte mystérieux, avait payé du prix de son sang le don de rendre tout l'inexprimable, le sanglote ment des nuits d'été, le frémissement des saules et le royaume de la valse, où tournoient des couples enlacés. Un jour, il tressaillit, croyant entendre des appels mystérieux, des avertissements, comme il en avait entendu mainte fois au cours de son enfance, alors que des signes annonciateurs secouaient ses fibres délicates, tenaient son être en suspens sous des souffles venus de Fin-
visible. Ce soir-là, il devait donner un concert à l'hôtel Marliani. Arrivé au seuil de la maison, il s'arrêta, secoué d'un tremblement nerveux, et une telle défaillance le saisit, qu'il fut tenté de retourner sur ses pas. Il dépassa la porte; dans le couloir il crois:\ une ombre furtive. entendit un frémissement de robe soyeuse, aperçut un visage blême qu'illuminaient deux grands yeux noirs. L'apparition s'évanouit ; il s'assit au piano, et commença à tirer de l'instrument ces sons, qui enchaînaient les auditoires. Soudain, aucours de son improvisation, il leva la tête; surgissant de l'ombre, la face aux yeux noirs le regardait, immobile, et semblait exercer sur lui une fascination mystérieuse. Le morceau fini, on les présenta l'un à l'autre. Ainsi George Sand rencontra Chopin.
La réalité fut plus simple. Elle le connut par Liszt et Mme d'Agoult. Ils furent l'un à l'autre. Leur liaison dura dix ans. Chopin avait six ans de moins que George Sand.
Dans l'hiver de i838-i83o„ comme la santé de Chopin périclitait et que les deux enfants, Maurice et Solange, étaient malades des suites de la variole, elleemmena toute la maisonnée au chaud soleil des îles Baléares, à Majorque. Le voyage fut un enchantement : à mesure qu'ils descendaient vers 1'Lspagne, ils se réjouissaient de retrouver des fleurs, et des coins de ciel bleu. Arrivés dans l'île,
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une affreuse désillusion les attendait. Le mobilier se trouvait sommaire, la saleté où vivaient les indigènes était au delà de toute expression : les exilés découvraient desscorpionsdans la soupe. Ilsselaissaient prendre à la fausse politesse des habitants, à cette emphase d u caractère espagnol , qui offre toute sa maison à condition qu'on n'accepte pas. Tant bien que mal, ils s'instnllèrent à Yaldemosa, dans une antique chartreuse, dans un paysage de rocs chaotiques, que hérissaient les végétations géantes des aloës et des cactus. Ils souffrirent cruellement du froid, les mains glacées par les venls coulis, tandis que la pluie ruisselait des plafonds comme d'un crible. George Sand, active, infatigable, entreprenait de rassurer ses enfants qui pleuraient, réclamant le « cheuxnous » berrichon, et de galvaniser le malade, écrasé dans sa torpeur. Elle parait aux nécessités immédiates de la vie, s'improvisait cuisinière, garde-malade, trouvait le temps de préparer une relation de son voyage. Un rayon de soleil dissipait les pluies, révélait la splendeur du paysage, des granits veillant sur la mer violette, spectacle qui leur arrachait des cv\de ravissement. Mais ce n'était qu'un répit. La nature et les hommes s'acharnaient; il fallait faire venir de Barcelone le piano de Chopin et payer Imil cents francs d'entrée. Ils souffraient surtout du manque de nourriture délicate, la viande de
porc faisant le menu de tous les repas. Les Majorcains étaient hostiles à ees Français, qui ne suivaient pas les offices, restaient chez eux, quand les cloches appelaient les fidèles à l'église. Ils sentaient peser autour (Yeux une universelle méfiance. Enfin le climat était nuisible à Chopin, il étouffait dans cet air tiède, saturé de vapeur d'eau. Il fallut partir, le retour fut épouvantable; ils prirent place sur un vapeur qui transportait un troupeau de porcs, et dansait sur la lame courte de la Méditerranée. Chopin vomissait le sang- à pleine cuvette. A l'hôtel où ils descendirent, on voulut leur faire payer le mobilier, sous prétexte que Chopin était atteint d'une maladie contagieuse. A Majorque également on les avait luis comme des pestiférés.
Ils revinrent à Paris, à Nohant. Leur liaison dura jusqu'au moment où George Sand froissa Chopin, en publiantLucreziaFloriani, typecurieux d<- cantatrice, ayant eu des amants et quatre enfants nés de trois pères différents. Le musicien crut se reconnaître sous les traits d'un prince Carol, fantasque et rêveur. Il est plus intéressant de s'arrêter à ce rom;in, publié en 18^7, au moment où George Sand. définitivement assagie, regardait son passé avec cette froide lucidité que donne le détachement. Dans l'histoire des sentiments de George Sand, c'est un document
de premier ordre. Nulle part, ni dans YHistoire de ma vie habilement drapée, ni dans la Correspondance où la sincérité se dose selon l'importance des confidents, nulle part elle n'a parlé d'elle-même avec une sincérité plus attachante, une connaissance de sa propre nature plus pénétrante. Et qu'on ne dise pas que la fiction du roman est contraire à la vérité ; c'était bien une apologie passionnée, en même temps que hardie, qu'elle adressait au public : « Je n'ai jamais cherché le scandale, dit George Sand par son porte-parole Lucrezia; j'en ai peut-être fait sans le vouloir et sans le savoir. Je n'ai jamais aimé deux hommes à la fois; je n'ai jamais appartenu de fait et d'intention qu'à un seul... Quand je ne l'aimais plus, je ne le trompais pas ; je rompais avec lui d'une manière absolue. Je lui avais juré, il est vrai, dans mon enthousiasme, de l'aimer toujours; j'étais de la meilleure foi du monde en le jurant. Toutes les fois que j'ai aimé, ça été de si grand cœur que j'ai cru que c'était la première et la dernière fois de ma vie. Vous ne pouvez pas dire pourtant que je sois une femme honnête. Moi, j'ai la certitude de l'être. » De même, elle analyse ainsi les sentiments de son héroïne : « Cet enthousiasme qu'elle avait eu pour d'autres hommes avait été de courte durée. Us n'avaient pas su l'entretenir ou le renouveler. L'afl'ection
avait sur vécu un certain temps au désenchantement, puis étaient venus la générosité, la compassion, la sollicitude, le dévouement, le sentiment maternel en un mot, et c'était merveille que des passions si follement conçues aient pu vivre aussi longtemps, quoique le inonde ne jugeant que de l'apparence se fût étonné de les lui voir rompre si vite et si résolument. Dans toutes les passions, elle avait été heureuse et aveuglée huit jours à peine, et quand un ou deux ans de dévouement, absolu survit à un amour reconnu absurde et mal placé, n'est-ce pas une grande dépense d'héroïsme, plus coûteuse que ne le serait le sacrifice d'une vie entière pour un être qu'on en sentirait toujours digne? » Et quel aveu dans ces phrases : « Elle avait voulu être la mère de ses amants sans cesser d'être celle de ses enfants, et ces deux affections, toujours aux prises l'une contre l'autre, avaient dû résoudre leur combat par l'extinction de la moins obstinée. Les enfants l'avaient toujours emporté, et, pour parler par métaphore, les amants, mis aux Enfants-Trouvés de la civilisation, avaient dû y retourner tôt ou tard. » (Lucrezîa Floriani, passim.)
C'est le moment de parler de ces enfants, dont l'affection resta sa sauvegarde. Le fils Maurice parait bien avoir été une nature charmante, délicate, vivant dans l'ombre de sa mère, s'ingéniant
à la distraire, à la reposer de son travail. Après avoir fait ses études au lycée Henri-IV, il s'enthousiasma pour la peinture, fréquenta quelque temps l'atelier de Delacroix, puis se passionna pour l'histoire naturelle, l'entomologie, la minéralogie, tenta la littérature, publia des contes fantastiques, des récits de voyage, toucha à tout, sans rienapprofondir. Nature heureusement douée, sans doute, et aussi versatilité d'un esprit, gâté par le sort, qui ne subissait pas les aiguillons de la nécessité et pouvait se passer toutes ses fantaisies, puisque la mère, grâce aux revenus de sa plume, avait su lui faire une existence toute de nonchaloir et de loisir. Il ne manqua, peut-être, à cette nature, qu'on devine admirablement douée, que d'être contrainte par le besoin d'approfondir la technique d'un art, au lieu de butiner la fleur de tous. Il fît un beau voyage autour du monde en compagnie du prince Napoléon, revint se fixer à Nohant. auprès de sa mère. Il se maria avec la fille du graveur italien Calamatta et consacra tout son temps à ses études d'histoire naturelle et aussi à la composition de ces pièces improvisées, jouées par un théâtre de marionnettes, et qui furent la grande distraction de George Sand. De ce côté, elle n'eut donc que des satisfactions, ayant auprès d'elle pour s'appuyer, à mesure que l'âge avançait, cette affection fidèle, silencieuse, qu'on
pressent toujours vigilante autour d'elle et toujours occupée de menus soins. Avec sa fille Solange, ce l'ut autre chose. Elle était allière, gâtée, froide, imposante et belle. Il faut lire dans son entier le beau livre que lui consacra M. Samuel Rocheblave, pour connaître les vicissitudes de celte destinée. Enfant indolente, elle donnait des inquiétudes à sa mère par son peu d'enthousiasme pour l'étude. Assez froide, elle recevait les marques de tendresse comme une chose due. Il n'y eut jamais entre George Sand et sa fille cette cordialité de sentiments qui donnèrent à sa tendresse pour son fils une nuance d'intimité, de camaraderie si précieuse. Solange aussi la désola par un mariage romanesque, où elle se jeta avec une ardeur de tempérament qu'on eût dit héréditaire. Elle était fiancée avec un bon jeune homme, quand elle fit la rencontre du sculpteur Clesinger, gaillard solide, musclé, ancien sous-officier de cuirassiers. Elle se laissa enlever par lui. Il fallut les marier en toute hâte. George Sand a bienTairde ne jamais avoir pardonné cette fugue. Celle union ne fut pas heureuse; quand la première flamme fut apaisée, Solange et le sculpteur se trouvèrent aux prises avec les nécessités de la vie. Les commandes étaient rares, le train de maison luxueux ; ils eurent des soucis d'argent qui achevèrent de les brouiller avec la mère, dont la pénétration
avait prévu ces événements sans pouvoir les conjurer. Il fallut vendre à vil prix un hôtel situé à Paris qui formait la dot de Solange. Puis la discorde se mit dans le ménage : Clesinger retourna à ses amours d'atelier, Solange eut des aventures. On plaida, on se sépara. Une petite tille, que George Sand aimait tendrement, mourut, victime des tracasseries qui accompagnèrent ces procès. Ce fut un coup terrible pour la grand'mère, qui se retrouva à Nohant au milieu des jouets de l'enfant. Il semble que pour la première fois elle connut le découragement : mais elle se ressaisit. Une certitude, plus forte que le néant, lui criait que tout n'était pas fini, qu'elle retrouverait l'enfant un jour. Quant à Solange, elle mena une vie tumultueuse, n'arrivant pas à combler le vide effrayant qu'avait laissé dans son cœur la perte de sonenfant. Elle voyagea, tenta quelques essais poétiques, une ébauche de roman, fit même imprimer un livre. Elle se lixa à Paris, où elle créa aulour d'elle un cercle mondain et laissa à ceux qui l'ont approchée l'impression d'une grande dame élégante, dont l'humeur était bizarre, et dont on redoutait les bons mots.
Revenons en arrière. Jusqu'ici nous avons vu (ieorge Sand donnant aux passions romantiques leur expression la plus audacieuse, remplissant ses œuvres de ses rancunes et de ses attaques passion-
nées contre le mariage. Nous l'avons vue étonner le monde par le scandale de ses amours bruyamment affichées. Jusqu'ici, pour tout dire en un mot, elle a subi la tyrannie de son moi, elle a été superbement lyrique. Pourtant, desœuvrescomme les Lettres d'un voyageur et comme Spiridion témoignaient d'une rénovation prochaine. La phase de l'individualisme terminée, il se faisait en elle un long apaisement. Saisie d'une clairvoyance nouvelle, elle s'apercevait que l'homme n'est pas seul dans le monde et que la limite de son égoïsme est le respect d'autrui. C'était le moment, où, gagnée aux idées de Pierre Leroux, elle s'écriait avec la ferveur du néophyte : « Je crois à la vie éternelle, à l'humanité éternelle, au progrès éternel » (28 août 1842), et l'on a reconnu là la fameuse trinité de l'apôtre socialiste.
Telle était la riche complexité de cet esprit qu'il échappait par bien des côtés à la domination du lyrisme, à ce superbe dédain du poète pour tout ce qui n'est pas « le gouffre intérieur ». Notons tout d'abord ce largeespritdecompréhension, cette faculté de sympathie poussée si loin, qu'elle est toujours prèle à exprimer les idées d'autrui, à faire siens les systèmes des penseurs, qu'ils s'appellent Liszt, Lamennais, Michel de Bourges ou Pierre Leroux. Qui ne voit que cette facilité à se rompre aux métamorphoses, comme disait Sainte-
Beuve, est précisément la négation même du lyrisme. Mais ceci est peu de chose : en face du lyrisme qui est le moi, se place le non-moi, l'observatjon, les êtres, les hommes, le premier venu, mille fois plus intéressant que l'auteur, dit Gustave Flaubert, parce qu'il est plus général. Et avec le non-moi, entre dans le roman la variété et la vie. George Sand est admirablement douée pour cette besogne : elle a la faculté de l'observation, le coup d'oeil sûr, celui qui va démêler, parmi les gestes d'un individu, ceux qui sont vraiment significatifs, révélateurs d'un caractère ; elle a la mémoire fidèle, celle qui ne prend pas de notes sur le papier, mais garde avec exactitude et précision tout le détail de la vie. Enfin, elle a le sens du comique : or, si le lyrisme c'est le moi, il est à peine besoin de démontrer que le comique, c'est essentiellement les autres. On ne se sent pas soi-même sous l'altitude comique. Rousseau, Chateaubriand n'ont pas eu ce don. Pour le trouver, ce comique, il faut nécessairement observer, car il est partout autour de nous, dans les gestes, dans les propos d'aulrui. Il est la censure instinctive et indulgente que nous exerçons à tout moment sur la vie <lr notre prochain. Or, c'est un l'ait à remarquer que les personnages secondaires dans le roman de George Sand présentent presque tous ce caractère de vérité, de
naturel et de vie. Tandis que les protagonistes sont idéalisés, déformés par la convention et embellis par la passion, il suffit quelquefois à l'auteur d'une page de quelques lignes pour camper un type amusant, qui parle comme on parle tous les jours, le mari dans Indiana, le couple Lhéry dans Valentine, et parla son œuvre première échappait aux allures de la fiction. Et ce n'était pas dans son œuvre une acquisition laborieuse : voici au hasard de sa Correspondance un portrait écrit en 1827 qui est révélateur de ce don d'exprimer la vie ; elle parle d'une domestique : « C'est la plus drùle de vieille qui soit au monde, active, laborieuse, propre et fidèle, mais grognon au delà de ce qu'on peut imaginer. Elle grogne le jour : et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle grogne en mangeant même. Elle grogne les autres, et, quand elle est seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander comment va la grognerie, et elle ne se grogne que de plus belle. » (Correspondance, t. I, p. 37.) C'est de ce mélange de facultés, jusqu'à un certain point contradictoires, que provient la théorie du roman, esquissée par George Sand au tome V de ['Histoire de ma vie (p. i35 . Théorie tout instinctive et par là même révélatrice, il faut des situations vraies, des carac-
tères vrais autour d'un type résumant le sentiment ou l'idée principale du livre. Il faut idéaliser le personnage qui représente presque toujours les passions de l'amour en lui donnant la douleur, il faut le parer de vertus, de charmes, de souffrance, surtout il ne faut pas l'avilir : « Qu'il triomphe, ou qu'il meure. » Mais n'oublions pas cette obligation : des caractères vrais autour du héros, sans quoi l'œuvre n'est plus vraisemblable. Et voilà comment s'explique le double caractère du roman de George Sand, à la fois réaliste et idéaliste, tenant d'un côté à Balzac, et de l'autre à la poésie, satisfaisant des artistes, épris de vérité, comme Flaubert, et les âmes sensibles qui demandent à la lecture un moment d'oubli. Pourtant, cela ne va pas tout seul ; il est difficile souvent d'accorder cette poésie et cette réalité, qui ont l'air d'habiter des pays différents. Tandis que le héros promène son rêve d'amour au bord du Lignon, ou construit sa Salenle humanitaire, autour de lui le commun des mortels boit, mange, se préoccupe d'arrondir son champ ou de couvrir sa maison, vit sa bonne vie, plantureuse et réjouie, et forme un contraste amusant, que n'a pas voulu l'auteur, avec les grands airs rêveurs du personnage principal. Qu'ils se rencontrent, autre affaire ! ils n'ont pas L'air de parler le même langage et ce n'est pas trop de l'habileté de l'écrivain pour faire
vivre ensemble les prosaïques habitants "de la terre el les échappés des nuages. Et celte dualité d'inspiration se retrouve même dans les œuvres de la vieillesse de George Sand, tant elle a été fidèle à ce système qui satisfaisait à la fois son esprit curieux de vérité et son cœur passionné d'idéal.
Des signes annonçaient donc une transformalion de ce talent. Le roman de Mauprat, composé en 1887, la même année que FUscoque et les Maîtres mosaïstes, marquait un effort très heureux pour faire vivre des types dans un décor approprié. L'intrigue y est très attachante, conduite avec un soin, un art des préparations, une gradation habilement nuancée des péripéties qui est assez surprenante sous la plume de George Sand. C'est l'histoire d'un miracle accompli par l'amour. Un bandit, Bernard de Mauprat, un être à demi barbare, vivant de pillage, de meurtre elde rapine dans son château féodal, arrive à dépouiller sa sauvagerie, parce qu'il aime sa cousine, la chevaleresque Edmée de Mauprat. Sans doute, le romanesque, avec George Sand, ne perd jamais ses droits, et rien ne manque à ce récit, ni l'histoire delà belle jeune fille amenée dans la caverne des brigands, si noble et si touchante, avec son costume d'amazone, son écharpe rouge et son panache de plumes chevaleresques, ni les couloirs souterrains,
ni les portes dérobées el les ressorts secrets. Mais cette concession faite à ses tendances, il faut bien admirer l'art avec lequel les caractères sont conçus, la vigueur de touche qui leur donne à chacun leur originalité. Ainsi Marcasse, le lueur de belettes: ce n'est qu'une ligure épisodique, mais il a suffi de quelques traits, habilement éclairés, pour graver son visage dans notre mémoire. « L'hidalgo », maigre et taciturne, ne fait guère qu'un geste, celui de porter sa longue épée, qui lui sert à percer les taupes et les bêtes malfaisantes. Il ne prononce guère que quelques paroles sans suite, mais il est doué d'une vie surprenante : « L'homme et le chien grimpant aux échelles et courant sur les bois de charpente avec un aplomb et une agilité surprenante; le chien flairant les trous des murailles, faisant l'office de chat, se mettant à l'affût, et veillant en embuscade jusqu'à ce que le gibier se livre à la rapière du chasseur; celui-ci lardant les bottes de paille, el passant l'ennemi au fil de l'épée; tout cela, accompli et dirigé avec gravité el importance par Don Marcasse était, je vous assure, aussi singulier que divertissant. » De môme, le bonhomme Patience, sorte de Socrate campagnard, vivant dans une tour en ruines au milieu des bois, passionné de justice, hanté par tous les grands problèmes sociaux, que vient de poser la parole enflammée
de Jean-Jacques. Jamais George Sand n'a su plus habilement déformer la réalité, agrandir un per son nage jusqu'au symbole, tout en lui gardant les
éléments de naturel qui sont la condition de la vie. Il est peuple par la brutalité de son langage, par ses longs silences frémissants, il est, ce personnage, un exemple admirable de celte faculté portée ;i un si haut degré chez (ieorge Sand, de ne pas enfermer un personnage dans une formule, de nous montrer en lui le travail incessant de la vie, son modelé complexe, la lente poussée qui fait surgir un personnage nouveau à travers les modifications anciennes. Et cela n'est pas du tout du lyrisme; c'est au contraire de la psychologie et de la meilleure. Le fond même du livre est aussi d'une rare perfection : quelle intéressante étude que celle du bandit dompté par l'amour, travaillant à se vaincre et à vouloir son perfectionnement moral. C'est l'histoire d'une conversion et d'un apprivoisement : le fauve se cabre, regimbe sous la main qui le dirige, devient souple et obéissant. Par instants, d'anciennes bouffées de férocité lui montent ;iu cerveau. Le premier geste, violent, instinctif, celui des Mauprat, est de prendre un couteau et de tuer. Et longtemps la jalousie amoureuse conserve en lui celle sauvage impulsion. Quelle profondeur aussi dans celte peinture du brigand, jeté dans le luxe et le raffinement de la vie
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moderne, émerveillé du linge fin et de l'argenterie et qui, repris peu à peu par la nostalgie des grands bois el de la vie errante, flaire la porte de sa prison, gronde, menace de mordre et rêve longuement aux sous-bois. Il y avait là un problème posé nettement, étudié avec sincérité et pénétration. Et du coup, la réalité objective entrait dans le roman, avec la peinture des temps et des milieux, et tous ces mérites de clarté et de solidité charmaient le lecteur, fatigué des excès du romantisme, et amenaient le grand succès de Mauprat.
En 18^0, George Sand publie le Compagnon du lourde France, qui marque définitivement dans sa production l'ère du roman socialiste. Cette veine se continuera par le Meunier d'Angibaull (i845) et le Péché de M. Antoine (1847). A. vrai dire, cette évolution remonte aux Lettres d'un voyageur, aux moments où son entourage de républicains, les Planet el les Michel de Bourges, lui révélaient la parole nouvelle, qui la surprenait d'abord, puis finissait par la convaincre. Plus que toutes ses œuvres, ce livre nous révèle son incurable optimisme, son penchant au romanesque, sa religion aveugle de l'amour. C'est la fusion des classes, réalisée sans révolution ni secousse, par la passion. Comment assurer le bonheur des hommes, si toute tentative de progrès social vient échouer contre le préjugé de la propriété, qui est le dogme fon-
damenlai de la société moderne? Mais ce partage plus égal de la richesse, cette répartition plus juste des biens de la terre se fera d'elle-même, quand les patriciennes épouseront des plébéiens, quand l'amour, que les anciens vénéraient comme le créateur des mondes, nivellera les catégories sociales et organisera les sociétés. Il nous raconte, ee roman, les amours de deux grandes dames avec deux ouvriers, venus pour réparer les boiseries d'une chapelle dans un antique château, amplement pourvu de couloirs secrets et de portes masquées pour la commodité de l'intrigue. Les pastorales de Florian sont des morceaux réalistes à côté de cette tranquille invraisemblance des caractères, de cette idéalisation naïve des personnages sympathiques. Les deux compagnons, Pierre Huguenin, dit l'Ami du Trait et Amaury le Corinthien sont aussi loin de la réalité que les personnages de Mlle de Seudéiv. En eux s'incarne naïvement cette adoration du peuple, principe de toute noblesse, de toute générosité, qui forme le fond du socialisme rêveur, qui est à la mode en ce temps-là. Les héros de ce roman ont toutes les beautés physiques : ce ne sont pas des ouvriers, ce sont des grands artistes de la Renaissance, obéissant à une vocation impérieuse; leurs vêlements de travail, loin d'être une livrée de misère, sont un coquet ajustement de théâtre; leurs cheveux fins, leurs barbes peignées
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leurs blouses finement brodées, leurs bérets de Béarn, qui prennent l'aspect d'une toque, leur donnent une sorte de ressemblance avec les élèves de Raphaël. La planche qu'ils travaillent devient une sculpture émouvante, car les besognes les plus vulgaires se transforment sous leurs doigts. Ils ont toutes les vertus de l'esprit : ils ont lu, dans leurs heures de loisir, YÉmile, les Martyrs, la 17e des sainls, le Contrat social, la République de Platon, et ils portent légèrement, sans pédanterie, le faix de cette érudition qu'ils ont acquise par euxmêmes : « Il sentait en lui une noblesse de nature plus pure et plus exquise que toutes les illustrations acquises et consacrées par les lois du monde. Il était forcé à toute heure d'étouffer les élans d'une organisation quasi princière dans l'enveloppe d'un manœuvre. 11 s'y résignait avec une force et une égalité d'aine qui caractérisaient d'autant plus cette grandeur innée... Dans ces moments-là, Pierre Huguenin se sentait le roi du monde. » (Le Compagnon du tour de France, I. I, p. £6.) Sortis du peuple, toujours un instinct les ramène à leur origine; en eux -aiguë la plaie de l'humanité; ce qu'ils cherchent en s'instruisant, c'est le moyen d'améliorer le soit du peuple misérable. Ils ont des rêveries grandioses et amères en présence de la nature mutilée par l'homme, parquée dans des enclos, étouffée sous des lois :
« Le moindre coin de terre esl une forteresse, et la loi constitue un délit à chaque pas hasardé par un homme sur la propriété jalouse et farouche d'un autre homme. » (T. II, p. 18.) Pierre Huguenin. errant dans le parc du château de Villepreux, devient un Christ humanitaire au Jardin des Oliviers. Toute la misère du monde pèse sur lui ; sa rêverie s'agrandit, devient une sorte d'angoisse. Comment sortir de ces contradictions? Reprendre au riche, donner au pauvre? Mais le riche sera pauvre à son tour. Morcelons donc la terre à l'infini, que chaque homme possède un grain de sable; ou mieux encore, que La peste, la guerre ravagent les populations et donnent aux rares survivants le pouvoir d'assouvir leur faim, dans une nature revenue « à la dissémination et à l'abrutissement de la vie sauvage ». Pierre, saisi d'effroi, se tord les mains et pleure, le visage contre le sol. Le moyen, après cela, qu'une grande dame ne l'aime pas? Elle lui est prédestinée, ayant lu les mêmes ouvrages, ayant poursuivi le même rêve humanitaire. Dès lors, l'idylle commence, d'une telle sérénité dans l'invraisemblance, qu'elle est amusante aujourd'hui. L'artisan, ayant la fierté il<- sa condition, tremblant toujours qu'un mot blessant ne vienne le remettre à sa place, soupire en secret, s'enivre de platonisme, de renoncement et d'amour. Par un étrange renversement des
rôles, c'est lui qui se laisse faire la cour. La fille des preux l'enloure habilement d'une atmosphère d'amour; mais ils sont, mémo dans leurs confidences, dans leurs moments d'abandon, remplis de leur mission sociale, et ce qu'ils mettent en commun, ce n'est pas seulement leur rêve sentimental, mais surtout leur désir de régénération et d'affranchissement démocratique : « Je vous assure, ami lecteur, que ces deux amants platoniques échangèrent de bien grandes paroles dans la Tour Carrée, tout en croyant se dire les choses les plus simples du monde et que cette belle société, que vous croyez si bien charpentée, fléchira comme un ouvrage de paille, le jour où la logique des grands cœurs viendra l'écraser de ces vérités éternelles que vous appelez des lieux communs, et qui se remuent chaque jour autour de certains foyers, où vous ne daigneriez pas vous asseoir avec un habit neuf. Il y avait devant la fenêtre gothique de cette tour une grande vigne, où les pigeons venaient se jouer au bord du toit. Yseult les avait apprivoisés à force de se tenir accoudée sur la fenêtre; et tandis que le capucin, le biret ou le bouvreuil venaient becqueter sa main, elle eut souvent de grandes révélations sur la perfectibilité, et monta avec Pierre, qui pendant ce temps façonnait un ornement de boiserie, jusqu'aux plus hautes régions de l'Idéal. »
(T. II, p. i53.) Comment peut finir un amour si pur, si vivifié (l'altruisme, sinon parle sacrifice et le renoncement : quand le grand-père de la jeune fille s'oppose à l'union des deux amants, ils se séparent meurtris, tout en se jurant une fidélité qui fera deux martyrs. Pierre, d'ailleurs, s'était détourné de la richesse, au moment où elle s'o lirait à lui, par ce qu'elle aurait pu « déflorer son idéal ».
Telle est la première incursion de George Sand dans le roman socialiste. Son socialisme n'a pas besoin d'être défini longuement: sentimental, mystique, littéraire, il procède de l'Évangile et du Contrat social, de la Légende dorée et de la République de Platon. C'est une fusion d'éléments bizarres, où entrent des souvenirs du christianisme, des lectures de Jean-Jacques et de Franklin : « Croyezvous, dit la jeune héroïne de ce roman, que je n'aie tiré du christianisme aucun enseignement? Nous autres femmes, nous naissons et nous grandissons dans le catholicisme, quelle que soit la philosophie de nos pères. Eh bien ! l'Evangile a pour nous de grandes leçons d'égalité fraternelle, que les hommes ne comprennent peut-être pas ; et moi j'adore dans le Christ sa naissance obscure, ses apôtres humbles et petits, sa pauvreté et son détachement de tout orgueil humain, tout le poème populaire et divin de sa vie couronnée par
le martyre. Si je m'éloigne de l'Église, c'est que les prêtres, en se faisant les ministres du pouvoir temporel et les serviteurs du despotisme, ont trahi la pensée de leur Maître et altéré l'esprit de sa doctrine. » (T. II, p. 81.) ('ette déclaration de principes, encore qu'étonnante dans la bouche d'une jeune fille, résume assez bien l'idée qu'on peut avoir de ce socialisme, où les questions économiques n'entraient que pour peu de chose, et qui,procédantde la Révolution, relevait bien plutôt de Jean-Jacques et des philosophes que de Babeuf, (ieorge Sand reviendra à cette inspiration dans /c Meunier cTAngibau.lt. Elle y mettra en scène une grande dame éprise d'un plébéien, la même communion de deux âmes sous les espèces du socialisme. Un seul obstacle les sépare, la richesse. La destinée a bientôt fait de débarrasser la patricienne de ce malencontreux obstacle : «< Henri, quel bonheur ! quelle joie ! Je suis ruinée. Vous ne me reprocherez plus ma richesse, vous ne haïrez plus mes chaînes dorées. Je redeviens une femme que vous pouvez aimer sans remords, et qui n'a plus de sacrifice ;i s'impose; pour vous. » Dès lors, ils vont mener la vie heureuse dans le moulin d'Angibault. Même prédication dans le Péché de M. Antoine. Malgré tout, ces romans, qu'on ne lit plus guère aujourd'hui, à cause de leurs ennuveuses déclamations, du caractère de fausseté
partout répandu sur leurs personnages, ces romans marquent un progrès dans les idées de George Sand. Elle s'est aperçu que la créature humaine n'est pas isolée dan- le monde, qu'il y a les douleurs des autres à côté de ses douleurs, et que celles-là relèvent aussi bien de l'art. Emportée par sa fougue naturelle, elle met autant d'impétuosité à sortir de son moi qu'elle a montré de résistance à s'y enfermer au temps de Lelia et de Jacques. Sans doute, dans cette prédication ennuyeuse, elle a perdu le plus clair de son génie, fait de naturel et de simplicité. Mais le pas décisif es! franchi ; elle est sortie du rêve intérieur, elle jette les yeux autour d'elle: le monde lui est apparu avec son tumulte d'énergies contraires, sa rumeur confuse, la mêlée du bien et du mal. Naïvement elle travaille à le refaire ; mais elle s'est évadée d'elle-même, et cela surtout importait. Ce n'était qu'un acheminement vers des œuvres plus parfaites. « La phraséologie de ces romans), dit Brunetière, est souvent déclamatoire et les théories en valent.ee que l'on voudra, mais l'impression d'ensemble est déjà presque idyllique; et au fait, c'est le moment de rappeler (pie, dans son œuvre, la Marc au Diable a suivi presque immédiatement le Meunier cTAngibaull. Allons plus loin : j'en trouve les déclamations mêmes moins dangereuses que celles de Lelia, de Valcn-
tine, d'Indiana. C'est qu'elles ont quelque chose de moins personnel et, comme tel, de plus humain. » (Evolution de la poésie lyrique, I, p. 3io.)
Elle produisit ses chefs-d'œuvre quand elle aborda le roman rustique.
In instinct heureux, une intuition secrète la conduisirent-ils à réserver cette veine pour l'âge mûr, alors que l'artiste, en pleine possession de ses moyens d'expression, est arrivé à la maturité du génie? Tout le meilleur de son œuvre se trouve là. S'en douta-t-elle ? On ne sait. C'est avec ces quelques récits d'une émouvante simplicité qu'elle pourra défier les âges. Sur l'océan du temps, ce ne sont pas souvent les invincibles Armadas, frétées à grands frais, lancées avec éclat, qui arrivent au port, mais bien plutôt les frêles barques que le caprice d'un instant assembla de quelques planches. Qui aurait osé prédire à Voltaire qu'on ne lirait plus ni son Théâtre, ni la Henriade, tandis que la vogue de l'Ingénu et de Candide ne cesserait de s'accroître ?
Ce n'était plus la déclamation de Lelia, les invectives passionnées des Lettres d'un voyageur, ce n'étaient plus les rêveries humanitaires du roman social, où se dépensait, en pure perle, le plus clair de son génie. Revenue à la terre natale, elle se contentait d'en décrire les paysages et les paysans, avec cette vérité, ce naturel qui est la
marque du génie classique. Et, cetle fois, son œuvre dépassait les proportions habituelles de la littérature moderne pour rivaliser avec les modèles éternels, les Idylles de Théocrite, les Géorgiques de Virgile. Enfin, elle avait donné aux artistes l'enseignement précieux de borner leur rêve, de n'être point ambitieux démesurément, de décrire avec force et simplicité les spectacles qu'ils connaissent bien, les formes contenues dans les quelques arpents de terre qui ont vu leurs premiers pas.
Suivons-la au malin. Elle sort de la maison seigneuriale, traverse la petite place de Nohant, si humble avec son église au porche reposant sur quatre poutres. Elle prend le sentier que closent des haies vivaces. Le soleil rit dans la rosée; la voilà au milieu des champs. A son cœur affluent ces souvenirs de la première enfance, qui font quelle retrouve dans chaque pierre moussue, dans chaque orme étêté des aspects familiers, et que toutes les choses semblent prendre une \oix pour lui parler. C'est en écoutant ces voix qu'elle arrive à exprimer l'âme de ce sol, l'âme de ses habitants. In Balzac, conduit dans ce terroir, en saisirait les détails et les grandes lignes avec cette puissance de compréhension qui est le propre de son génie, il n'en saisirait pas l'accent, la douceur originale qui ne se révèle
qu'aux initiés. 11 faul avoir joué dans ces chambres de verdure que sont les traînes, pour en comprendre toute la beauté. La promenade continue : au-dessus d'une palissade, la (irise passe sa tète et hennit doucement : la petite Eadelle conduit ses ouailles, le père Landry travaille à refermer la bouchure de son champ. Elle s'arrête, elle leur parle le langage simple qu'ils ont coutume de parler; ils se confient naïvement : n'est-ce pas la dame du château, la Bonne Dame qui soigne les malades, achète au besoin une vache pour remplacer la vieille qui a péri? Devant un étranger, la méfiance instinctive reprendrait le dessus : ils seraient silencieux, ou peut-être se gronderaient, deviendraient trop malicieux, ou trop emphatiques. Ici rien de pareil, ils livrent tout uniment leurs âmes. Elle n'a qu'à regarder, ouvrir ses yeux et ses oreilles : l'œuvre, le chef-d'œuvre impérissable, vit devant elle, frais comme les jeunes seigles qui ondulent dans le vent, robuste comme les grands chênes, dont les feuillages lourds forment les fonds de la Vallée-Noire.
Telle fut sa clairvoyance, ouverte à tous les vents qui font vibrer les cordes de la lyre, qu'un peul dire d'elle, comme de Hugo, qu'il n'est pas d'événement de ce siècle tumultueux, révolution, guerre, coup d'Etat, bouleversement d'empire, dont le retentissement ne se soit prolongé en vi-
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brations à travers son œuvre. Mais c'est bien dans le silence de Nohant, parmi les chaumines enfouies sous les noyers, qu'elle trouva ses meilleures inspirations. C'est de cette enfance à Nohant que lui vient le don, que nul n'a possédé à si haut point depuis fie camper des paysans, rendus avec vérité et poésie, de dresser dans son œuvre ces physionomies inoubliables de Germain, le bon laboureur, des bessons, du Champi. Et qu'on ne se récrie pas qu'ils sont faux, embellis par l'art et soigneusement idéalisés. Si nous les regardons d'un peu près, nous verrons qu'ils durent être tels, dans un pays éloigné de toute grande route, resté, au début du dix-neuvième siècle, grâce à l'absence des grandes villes, aux qualités heureuses de la race, toutes de simplicité et de discrétion, resté à peu près semblable à quelque lointaine Arcadie, au temps de l'Age d'or pastoral. Aujourd'hui encore, un séjour de quelques semaines dans le pays laisse à l'observateur l'impression que les habitants durent ressembler fort aux peintures fie la Mare au Diable. Ils ont été bien saisis dans leurs grandes lignes, qu'ils ont conservées encore, leur finesse bien disante, leur grand sens d'économie, leur Apre amour de la terre. A causer avec un laboureur, une pastoure, une villageoise assise à sa fenêtre, on retrouve la même timidité, la même crainte de
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l'étranger, que George Sand a notée dans Valentine et qui pousse les petits enfants à se réfugier au creux des haies, sur le passage d'une voiture. C'est pour avoir vécu avec les petits pâtres, pour avoir suivi le dimanche les danseurs de bourrée, que George Sand a pu leur faire parler cette langue saine, robuste, sans mièvrerie ni grossièreté, qui est celle de leur pays, et qui, gardant la pureté des origines, entraînant dans son flot des loculions archaïques, garde encore, dans la bouche de ceux qui la parlent, un air du seizième siècle, la saveur d'un récit de Montaigne ou d'Amyot. C'est de son enfance à Nohant, des veillées où elle entendait les récits du chanvreur, que George Sand a retenu sa merveilleuse compréhension de l'âme rustique, conservant jalousement les proverbes, comme le trésor où est enfoui la sagesse et l'expérience des ancêtres, et le don d'évoquer toutes les visions, tous les fantômes, toutes les hallucinations entrevues dans le crépuscule qui hantent à jamais ces cerveaux primitifs. Quand la brune de novembre, coulant sur les prés, peuple le vide de formes qui enlacent leurs bras ,;ans muscles, quand la tombée de la nuit, ouvrant mystérieusement l'espace, éveille sous le ciel des sonorités qui roulent, passent, venues on ne sait d'où, alors le laboureur attardé croit entendre le battoir des lavandières nocturnes; les jeteux de sorts et les
meneurs de loups choisissent les nuits claires pour leurs ('-bats; la nuit de Noël, les bœufs dans 1 Viable échangent de fraternelles paroles. De là, tant de mystérieuses légendes. Elles empruntent au cadre du récit, à la physionomie du conteur une puissance d'émotion, un intérêt dramatique presque sans exemple dans notre littérature. Ces récits du sacristain et du chanvreur, faits par des gens qui y croient, qui ont vu ces apparitions aux clartés de la lune naissante, ces contes qui prennent une couleur étrange du milieu même où ils sont exposés, ce mur du cimetière auprès duquel on s'assemble pour teiller le chanvre, ce sacristain qui jette du merveilleux sur les choses de son domaine, les sépultures, les cloches, la chouette, le clocher, les rats du clocher, « à qui il a donné les noms des principaux habitants morts dans le bourg depuis une quarantaine d'années », tout cela forme une veine d'inspiration singulièrement abondante, et de la rencontre qui met en présence le génie d'un grand écrivain et ces thèmes populaires, que de pages admirables vont naître ! Après les hommes, les paysages. Grâce à elle, le sentiment de la nature trouva son expression la plus large, la plus parfaite dans la littérature française. Après (\i^ siècles où l'homme, préoccupé de se connaître, fermait volontairement ses yeux aux splendeurs du inonde extérieur. Rousseau
était venu, et il avait exprimé tous les ravissements de l'enfance vagabonde, découvrant les arbres et les eaux, puis vers la fin de la sa vie la sérénité du malade retrouvant dans la solitude des champs les consolations éternelles Puis Chateaubriand avait traduit, avec une magnificence un peu hautaine, l'éblouissante vision de l'exotisme. G. Sand continua la tradition en l'achevant; qu'on ne parle plus de palette, de touches, de paysages, c'est toute la symphonie de la nature, avec ses voix, ses bruits, ses jeux d'ombre et de lumière, qui roule dans son œuvre, avec une inépuisable profusion. La vie repliée qu'elle menait à Nohant favorisa merveilleusement ce don de peindre la nature. La voyez-vous marchant dans l'herbe molle d'une prairie, se laissant tomber sur un banc vermoulu, près de la rivière qui court en bouillonnant, franchit des vannes, peuple la solitude de son clapotement? Peu à peu ses traits se détendent, un voile de placidité contemplative descend sur son visage, et ces yeux prennent l'expression de béatitude somnolente qu'on voit aux grands bœufs roux, couchés dans les herbages. Elle est pénétrée de ce bonheur qui la rend stupide, morte à toute pensée, à toute réflexion, pénétrée seulement d'un élancement aigu de plaisir, quand le cri d'un oiseau troue le dôme mouvant des feuillages. La voilà dans son jardin :
« Il est midi ; l'heure où l'on voit tout. Regardez cetle Femme, qui descend les marches de son perron. Elle a les cheveux grisonnants sous son petit chapeau de paille, elle est toute seule, elle se promène au soleil, doucement. Elle cause avec le jardinier; elle se penche pour respirer ses fleurs, qu'elle se garde bien de cueillir ; elle s'arrête, elle écoule. Ouoi? Elle n'en sait rien elle-même ! Quelque chose qui n'est pas encore et qui sera un jour. Elle s'assied sur son banc de pierre. Elle ne bouge plus. La voilà fondue dans l'immensité, la voilà plante, étoile, brise, océan, âme. » (Alexandre Dumas fils, préface du Fils naturel.)
Allons plus avant; derrière le bruissement des feuilles, derrière le glissement de l'eau, il y a la vie profonde de la terre, le lourd sommeillement des masses inorganiques. Une âme confuse, qui tressaille en de certains jours, est pourtant enclose dans la roche de granit, dans le pli du vallon qui coule avec une douceur géante, dans les arêtes du cristal, dont une mystérieuse harmonie groupe les molécules suivant des lois géométriques. Comprendre cette âme, l'aimer, entrer en communion avec elle par une sorte d'affinité, c'est le privilège de l'homme primitif, plongé dans la splendeur du monde vierge, pour qui le fleuve et la montagne sont des dieux; c'est le privilège du
poêle, du voyant comme Goethe, dont la pensée est si profonde qu'elle recrée dans un siècle de civilisation les croyances de l'Hellène, contemporain d'Homère. A cette hauteur, la personnalité humaine se fond dans une sorte d'extase et la Maïa emporte dans le tourbillon de ses métamorphoses le poète enivré. Cette émotion, George Sand l'a connue ; elle aussi a été le dieu dont la main donne la vie à tout ce qu'elle touche. Écoutons-la s'élever jusqu'à la compréhension de la vie universelle : » Vous n'avez jamais envié le sort de ces belles pierres blanches qui, au clair de lune, sont si froides, si calmes, si mortes. .Moi. je les salue toujours quand je passe auprès d'elles, la nuit, dans les chemins. Elles sont l'image de la force et de la pureté. Bien ne prouve qu'elles soient insensibles au plaisir de ne rien faire. Elles contemplent, elles vivent d'une vie qui leur est propre. Les paysans sont convaincus que la lune a une action sur elle, que le clair de lune casse 1rs pierres et dégrade les murs. Moi, je le crois. La lune est une planète toute de glace et de marbre blanc. Elle est pleine de sympathie pour ce qui lui ressemble, et, quand les âmes solitaires se placent sous son regard, elle les favorise d'une influence toute particulière. Voilà pourquoi on appelle les poètes lunatiques. » (Correspondance, t. I, p. 368.
A «lire vrai, de tels moments d'extase sont rares dans la vie, et le roman pastoral de George Sand est d'une aisance trop familière, d'un naturel trop achevé pour que de pareils lyrismes puissent s'y donner cours. Elle se contente d'y évoquer la nature eu quelques touches d'un art si parfait qu'il ne s'aperçoit pas, et d'une discrétion si savante que le fond du tableau ne déborde jamais sur les personnages : tel le début de la Petite Fadelle, si mesuré, et d'une ligne si sobre dans son savoureux réalisme qu'on croirait lire le début d'une idylle de Théocrite, les Thalysies, par exemple : « La maison du père Barbeau était bien bâlie, couverte en tuile, établie en bon air sur la côte, avec un jardin de bon rapport et une vigne de six journaux. Enfin, il avait derrière sa grange un beau verger que nous appelons chez nous une ouche, où le fruit abondait tant en prunes qu'en guignes, en poires et en cormes ; mèmement les noyers de ses bordures étaient les plus vieux et les plus gros de deux lieues aux entours. » De môme dans la Mare au I)iat>le : après qu'elle a donné libre cours à sou génie descriptif, et composé L'admirable fresque des labours, d'une ampleur si pacifique, il ne faut plus qu'admirer le sens harmonieux des proportions qu'elle montre dans tout l'épisode ; et, dans le Champi, il lui suffit de quelques mots pour évoquer le moulin, la vie
fuyante de leau, les vieux arbres ombrageant la passerelle. Toute son attention se concentre sur les personnages. A quoi bon insister longuement sur leurs physionomies : elles nous sont familières depuis l'enfance. La finesse de la petite Marie, la sagesse de Germain, la grâce de la Fadette, tous ces traits ont été saisis par une observation amusée, qui semble s'égayer de vivre avec ses modèles. Ils composent des personnages qui ont à un degré supérieur le don de la vie. Vérité et poésie; nul exemple n'est plus propre, dans notre histoire littéraire à illustrer le précepte souverain de Goethe. Et ne croyons pas à une idéalisation monotone qui embellit tout ce qu'elle touche, transforme l'âpre vie rustique en une pastorale de Florian, où moutons, bergers, auteur, tout bêle uniformément. Penchons-nous sur ces tableaux; comme dans le clair-obscur d'une toile hollandaise, nous y pourrons entrevoir des coins de réalité savoureuse, des épisodes traités avec une rusticité, une bonhomie souriante, comme la lionne de village menant à la messe ses prétendants, dans la Mare au Diable.
Laissons de côté la Marc au Diable, de proportions véritablement trop restreintes; le Champi, qui à notre sens est un peu gàlé par le mélange d'amour et de maternité familier à George Sand; passons sous silence ces admirables Maîtres son-
neurs, qui vaudraient à eux seuls une étude, et qui sont un modèle d'épopée rustique en prose. Examinons de près, pour en saisir toute la naïve rusticité, ce court roman de la Petite Facleltc. Voilà du réalisme sain et bon aloi ; il ne s'agit pour le reconnaître que de regarder de près ! Ce père Barbeau, « homme de bon courage, pas méchant et très porté pour sa famille », est le type du paysan berrichon, volontiers sentencieux; il a fait la moitié de ses meubles, il soigne sa femme à sa façon après ses couches, lui faisant boire un grand verre de vin chaud et elle ne s'en porte que mieux, il cherche une nourrice pour soulager sa compagne qui ne peut allaiter les deux bessons. Mais quand tout s'arrange et que la nourrice qui coule trop chern'eslplusjugée nécessaire, avec quelsourire satisfait il rempoche son argent. Voilà campée en ses traits essentiels la physionomie du paysan. De même pour la mère Barbeau; c'est bien la campagnarde, qui se tiiit devant le maître, travaille dur pour économiser, se tient humblement dans la maison et souffre sans rien dire, quand il faut <e séparer de ses enfants. L'amitié des deux bessons l'un pour l'autre est une merveille d'observation fine et pénétrante; avec quelle délicatesse George Sand reste dans le réel, dans le terre à terre, même dans la peinture de ce sentiment exquis. C'esl l'union de deux âmes, et c'est aussi
la tendresse de deux jeunes animaux, compagnons de jeux : « Il entrait dans tous les fossés, dans toutes les bouchures, dans toutes les ravines, où il avait une accoutumance de jouer et de deviser avec Landry, et il s'asseyait sur les racines où ils s'étaient assis ensemble, il meltait ses pieds dans tous les filets d'eau où ils avaient pataugé comme deux vraies canettes ; il était coûtent quand il y retrouvait quelques bouts de bois que Landry avait chapusés avec sa serpette, ou quelques cailloux dont il s'était servi comme de palet ou de pierre à feu ! Il les recueillait et les cachait dans un tronc d'arbre ou sous une cosse de bois, afin de venir les prendre et les regarder de temps en temps, comme si c'avait été des choses de conséquence. » (Fadette,p. f\\.) Il suffit d'avoir passé quelques jours parmi les paysans pour savoir que nulle portion de l'humanité n'est plus prompte à se diviser en classes, en catégories sociales, selon le plus ou moins de fortune. A côté des possesseurs de prairies et de chaumières, vit le peuple des humiliés, ceux qui dans l'abjection se livrent à des pratiques mystérieuses etqui encourent pour leurs moyens d'existence soit la raillerie, soit la réprobation. Cela est vrai de tous les temps et de tous les pays, cela existait au moyen âge, et cela se trouve aujourd'hui. Au-dessous des riches, qui ont des ouches et des joncîères, viennent les mères Padet,
qui guérissent du secrel, connaissent des remet les pour la sanglaçure, et la petite Fadette, le grelet malicieux, et son petit frère « le sautériot » « qui était encore plus sec et plus malin qu'elle, cl qui était toujours pendu à son côté, se Fâchant quand elle courait sans l'attendre, essayant de lui jeter des pierres, quand elle se moquait de lui » p. 67). Et quand l'amour vient se glisser entre Landry et l'enfant bohème, quelle vérité dans le progrès dos sentiments! D'abord, le fils des paysans aisés se sent humilié ! Faire danser cette guenilleuse, mal attifée, si « peu belle » qu'aucun garçon ne veut l'inviter les dimanches. « C'est tout au plus si les porchers et les gars qui n'avaient point encore fait leur première communion la trouvaient digne d'être invitée. » 11 faut avoir vu dans les campagnes la tristesse d'une pauvre fille, enfant de quelque manœuvre ou tâcheron, délaissée sur un banc, sous Les regards dédaigneux, pour comprendre ce mépris et cette inconsciente cruauté ! Peu à peu. il est séduit par la jolie voix, le ton raisonnable des choses qu'elle dit. Pui-, elle lui apparaît transformée : ne nous hâtons pas de crier à l'invraisemblance et ;m miracle; cela s'est produit toul naturellement; la fillette garçonnière, perchée sur les branches basses des arbres, habillée avec la défroque de sa grand'mère, a fait place à une jeune fille parée de grâce virginale et de pudeur. « C'était
bien toujours son pauvre dressage, son jupon de droguet, son devanteau rouge et sa coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait reblanchi, recoupé et recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa robe était plus longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui étaient bien blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme nouvelle et s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lissés ; son fichu était neuf et d'une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir sa peau brune. » (P. 172.) Et si le dénouement est amené par un moyen de théâtre, la découverte d'un trésor, qui rapproche la fille pauvre de son galant riche, faisons attention que, là encore, George Sand prodigue, dans le romanesque, le plus vif souci du naturel et de la vérité : lagrand'mère a donné des consultations, a vendu des remèdes, a amassé plus de quarante mille francs, une fortune à la campagne. Comme le père Barbeau attache ses yeux sur le couvercle du panier ! Et quand il compte les pistoles, la sueur lui monte au front ! Vérité dans la fiction ; souci toujours pressant de ne point perdre pied, d'appuyer toujours l'invention sur le réel même.
Et ne croyons pas qu'elle ail pu réaliser celte perfection sans se rendre compte de ce qu'elle faisait : si elle idéalise, c'est à dessein, et, comme eût dit Taine, pour augmenter le caractère de mora-
lilé bienfaisante répandu sur son œuvre. Toujours optimiste et bienveillante, elle a professé cette opinion que le rôle de l'art doit élre un rôle bienfaisant et consolateur : « Nous croyons, dit-elle, dans la préface de lu Mure au Diable, que la mission de l'art est une mission de sentiment et d'amour, que le roman d'aujourd'hui devrait remplacer la parabole et l'apologue des temps naïfs... Son but devrait élre de faire aimer les objets de sa sollicitude, et, au besoin, je ne lui ferais pas un reproche de les embellir un peu. L'art n'est pas une étude de la réalité positive; c'est une recherche de la vérité idéale. » Éternel débat. Faut-il peindre les hommes comme ils sont, ou comme ils doivent être. Qui résoudra l'antinomie? Le génie, tout simplement, en arrivant à force de sympathie à nous faire aimer le réel, l'humble trivialité quotidienne, qui s'anime sous ses doigts, en ne le transfigurant pas trop, en laissant entrevoir à l'observateur scrupuleux toute la vie puissante de ce réel, mélangée de bien et de mal, dans une ombre habilement nuancée. Et c'est ce point de perfection qui a été obtenu par George Sand, car ses paysans ne sont pas les paysans d'églogue et de pastorale qu'on a dénoncés ironiquement, les bergers enrubannés des toiles peintes, <>ù manque toujours un seul personnage : « le loup ».
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Nulle question ne lui tenait plus à cœur- Elle y revenait dans une page bien curieuse qu'elle écrivait vers 1860, en réponse aux réalistes, qui, ayant pris conscience de leur doctrine, lui reprochaient d'avoir fardé la vérité. « Quelle est cette prétention de le le paysan voir sous un jour exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire naturelle, comme une pierre, comme un insecte. Le paysan offre autant de caractères variés et d'aspects divers que tout autre genre ou tribu de la race humaine. Ce n'est pas un troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le paysan, c'est se vanter de connaître à fond le cœurhumain ; ce qui n'est pas une modeste affirmation. 11 y a. j'en conviens, un grand air de famille qui provient de l'uniformité d'éducation et d'occupations : l'air simple et malin en même temps, la prudence et la lenteur des idées et des résolutions, voilà le cachet général. Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes ? Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de Théocrite, (\o>. continuateurs de l'Age d'or ; mais je vois et crois savoir, que. dans la vraie campagne, au-delà des banlieues et dans la véritable vie des champs, il y a moins de cause de corruption qu'ailleurs. Donc, j'aime ce milieu, cri le innocence relative, ces grands enfants qui veulent faire les malins et qui sont plus candides que
moi. puisque je les vois venir, et môme avec leurs gros sabots, comme dit le proverbe. Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas encore pénétré? Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien me le persuader. » {Promenades autour d'un village, p. j.'L) Terminons là le débat : jamais paroles plus sensées n'ont élé prononcées sur cette question toujours pendante.
Mais la vie se chargeait de donner une suite retentissante à l'églogue. Au moment où elle enchantait son esprit avec ses fictions, ses amours de simples contées si naïvement, le sort, par une révolution, allait la contraindre de reprendre les attitudes de la Pythonisse, vaticinant sur son trépied! Les journées de Février 18^,8 donnaient à celte enthousiaste le spectacle d'un peuple qui semblait soudain répondre par ses actes aux plus secrètes conceptions politiques qu'elle avait formées dans la solitude. Le moyen de rester tranquille sous les noyers de Nohant, quand là-bas semblait vivre, bruisser par les mille voix du peuple, remplir la rue de ses cortèges, le plus beau de ses romans humanitaires? Elle n'y tint pas, et abandonnant pour un temps, quitte à le reprendre plus tard, le récit des souffrances endurées p;ir le Chatnpi, elle accourut à Paris. Ce fut un éblouissement. Dès le 9 mars, elle écrivail à son ami Ponce! : « Vive la République! Quel
rêve, quel enthousiasme ! Et en même temps, quelle tenue, quel ordre à Paris ! J'ai vu s'ouvrir les dernières barrières sous mes pieds ! » Si impatient est son désir de se donner tout entière à la cause de la jeune liberté, qu'elle se prodigue ! Elle met sa plume au service du gouvernement provisoire, écrit les Lettres de Biaise Bonnin, où, sous le costume d'un paysan berrichon, elle entreprend, avec clarté et simplicité, d'expliquer au peuple de France les intentions du gouvernement révolutionnaire. Elle rédige les circulaires de Ledru-Rollin et collabore au Bulletin de la Bépublique. Bien amusante est la lettre où on la voit essayant de faire partager à son fils, demeuré à Nohant, son ardeur républicaine. Comme Maurice, élu maire de Nohant, devra rassembler la garde nationale, elle lui recommande de recevoir les braves Berrichons, les faire boire modérément, et surtout de les endoctriner! Puis survient la chute, l'écrasement du rêve : aux journées de Juin, la République nouvelle meurt dans le sang; Barbes, le héros, est en prison : aucune illusion n'est plus possible; la bourgeoisie, terrifiée parle spectre rouge, va faire une fois de plus appel aux amis de l'ordre, aux molosses dont l'aboiement sonne autour des coffres-forts, et déjà dans l'ombre on entend monter leur appel féroce et sauveur.
Sentant que tout est perdu, elle se retire à
Xohanl , H peut mesurer déjà le discrédit où sont tombées les idées qu'elle vieul de défendre, aux menaces et aux injures des petits bourgeois de La Châtre, qui «rient sur son passage : « A bas les communistes ! » Ils ne croyaient pas si bien dire : « Le communisme est ma doctrine personnelle; mais je ne l'ai jamais prêchée dans les temps d'orage, et je n'en ai parlé alors que pour dire que son règne était loin et qu'il ne fallait pas se préoccuper de son application. » (Correspondance, t. III. p. 176. Des lors, elle se résigne à l'inévitable ; mais, comme si la sérénité de son détachement lui permettait de juger les hommes et les choses avec clairvoyance, elle se préoccupe simplement de voir clair dans les causes du mouvement, d'expliquer son échec, de tirer des faits des leçons pour l'avenir. Quelle pénétration admirable dans l'aperçu suivant, qu'on peut encore méditer avec fruit de nos jours : « La majorité du peuple français est aveugle, crédule, ignorante, ingrate, méchante et bête ; elle est bourgeoise enfin ! Il y a une minorité sublime dans les villes industrielles et dans les grands centres, sans aucun lien avec le peuple Ac* campagnes et destinée pour longtemps à être écrasée par la majorité vendue à la bourgeoisie. Cette minorité porte dans ses lianes le peuple de l'avenir. » (Correspondance, l . 111. p. 95. )
Survient le coup d'État ; il la trouve accablée et presque consentante. Vis-à-vis des pouvoirs nouveaux, son attitude sera très digne. On sent bien que, dans le secret de son cœur, elle n'abandonnera rien de sa croyance républicaine, rien de sa doctrine humanitaire. Toujours elle restera persuadée que toute vertu, que toute force, que tout art même, digne de ce nom, vient du peuple, et que la sève monte et ne redescend pas. Passionnée de politique, si elle n'intervient plus directement (et lui était-il possible de le faire dans la peur, le silence et l'abaissement universelj, sa Correspondance n'est plus qu'un échange de vues mélancoliques, tour à tour, et frémissantes d'espoir avec Barbes, Mazzini. Mais comme le gouvernement nouveau déploie envers elle une puissance incontestable de séduction, comme on cherche tous les moyens de lui plaire, loin de lancer du haut de son rocher comme Hugo des invectives de Titan foudroyé (oh, quelle est bien femme en cela !) elle s'emploie de son mieux à solliciter des grâces, à plaider la cause des vaincus, à obtenir le pardon.
C'est ainsi qu'elle écrivait au maître que s'était donné la France : u Assez, assez, vainqueur! Épargne les forts comme les faibles, épargne les femmes qui pleurent, comme les hommes qui ne pleurentpas. Sois douxet humain, puisque lu en as
envie. » (Correspondance, t. II, p. 267.) Etelle usait aussi de l'amitié qui lui donnait le droit d'intervenir auprès du prince Jérôme Napoléon, pour interrompre le cours rigoureux des proscriptions. Elle demanda et obtint l'élargissement de personnes arrêtées à La Châtre, Fleury, Périgois, Aucante. Pour d'autres, déjà transportés en Afrique dans les pénitenciers de Lambessa, ou rélégués dans l'exil, elle obtint le rapatriement, ou des conditions d'existence plus douce. Ses convictions politiques étaient peu de chose, elle les faisait taire pour pouvoir plus sûrement créer autour d'elle le bien.
Désormais elle ne quittera plus guère Nohant; elle se contentera de faire quelques séjours à Paris, pour reprendre l'air, débattre ses affaires de librairie avec les éditeurs, et surtout visiter les directeurs de théâtre, surveiller les répétitions de ses pièces, car son activité intellectuelle demeure si grande, qu'elle va tenter cette forme d'art, la plus séduisante, la plus périlleuse, après toutes les autres. Mais elle se hâtera de regagner la terre du Berry, où elle se sentsi heureuse : « Il n'y a pas à dire, quand on est né campagnard, on ne se fait jamais au bruit des villes. Il me semble que la boue de chez nous est de la belle boue, tandis que celle d'ici me fait mal au cœur. J'aime beaucoup mieux le bel esprit de mon
garde champêtre que celui de certains visiteurs d'ici. » Correspondance, t. I, p. 243). Lalulle csl terminée, elle s'est délivrée des passions, qui ont en I rainé sa vie au gré des aventures, l'ont promenée sur les chemins de la Fantaisie, lui ont fait connaître les félicités, les déchirements, les angoisses. Tout est fini : elle a rangé ces souvenirs avec les liasses de papiers, qu'on ficelle soigneusement, qu'on craindrait de perdre, comme si c'était un peu de notre vie qui s'anéantirait avec elles, qu'on se promet de relire, un jour venu, et qu'on ne tire jamais de la poussière et de l'oubli par crainte des misères que ces choses remuées ressusciteraient avec elles. Toutes! bien fini. Elle entre dans l'âge où viennent avec les cheveux blancs toutes sortes de mélancolies et de résignations. Une sorte de lumière douce, apaisée, baigne ses traits et communique à celle qui va devenir la Bonne Dame de Nohant sa beauté légendaire. Son masque aux grands traits a pris quelque chose d'une rigidité marmoréenne; ses cheveux en bandeaux épais encadrent son front admirablement modelé; ses yeux, se. magnifiques veux noirs ne lancent plus d'éclairs. Ils ont une expression de sérénité cl de contemplation. Elle est devenue la grande aïeule dont la parole enchante un auditoire d'enfants en leur disant quelque conte.
essayons de reconstituer sa vie à Xohant. La chose en vaut la peine. Peu de tableaux sont d'une impression aussi reposante que la Bonne Dame se penchant sur les plates-bandes pour respirer les roses de son jardin.
Entrons dans le salon de Xohant, où viendront la saluer tant de visiteurs illustres. Elle est assise à une table, et sans fatigue, avec une persévérance inlassable, elle s'amuse à disposer les cartes pour une de ces réussites interminables, dont elle a le secret. A ses côtés, Maurice dessine ou feuillette quelque album ancien, quelquepesant in-octavo, on il espère trouver des renseignements pour un travail qu'il médite sur la Comœdia dell' arte. Les fillettes jouent, s'endorment à demi, demandent à la grand'mère, qui leur répond
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avec une bonne volonté toujours égale, la suite de l'histoire commencée la veille. Dans la cuisine, les servantes égaient la longueur de la veillée par une aventure fantastique, une histoire de revenants, dont les chemins sinueux de la Vallée-Noire ont été jadis le théâtre. Et le récit est si amusant que les maîtres assis dans le salon tendent l'oreille, viennent sur le seuil, pour entendre la suite, car la maison est cordiale, et tous ceux qui vivent sous son toit ont bien l'air de former une seule famille. Mais les heures tombent une à une dans ce grand silence nocturne que trouble seul l'aboiement des chiens, montant des formes isolées. Les domestiques vont se coucher : Maurice souhaite le bonsoir à sa mère. C'est le moment où elle va se mettre au travail. Dans sa chambre, on a préparé une petite table, des cigarettes. Alors, tandis que les bruits s'assoupissent, tandis que la vieille maison retombe à une paix singulière, à un silence lourd d'évocation et de hantise, elle est libre de reprendre la fiction, de continuer à broder son intrigue, à nuancer les sentiments de ses personnages. Et elle se remet à la besogne avec la prompte décision de la bonne ménagère, qui retrouve sur le coin d'un meuble l'ouvrage de tricot, déposé là quelques instants auparavant, pour relever un marmot qui s'est laissé choir sur le plancher. Nulle nervosité d'écrivain, nulle
caprice de l'imagination, qui se cabre devant la page blanche, regimbe, refuse d'obéir, nul besoin d'avoir recours à ces excitants qui ouvrent les paradis artificiels et torturent délicieusement les nerfs. Ala minute prévue, G. Sand reprend la trame du récit. Elle enferme une bonne part de vérité, la légende qui la représente achevant un roman à minuit, le cachetant, et mettant sur l'enveloppe l'adresse de Buloz, directeur de la Bévue des Deux-Mondes, pour en commencer un autre l'instant d'après. Et cette ponctualité est si parfaite, qu'elle devient plaisante et un peu mécanique, et qu'elle prête un peu à sourire. N'est-ce pas Gautier qui au retour d'une visite à Nouant, en rapporte l'impression d'un séjour dans un couvent de Frères moraves, tellement le silence s'y est fait solennel, respectueux, crnignant de troubler la méditation de la contemplatrice ! Comme dans une féerie, les meubles sont machinés autour d'elle; elle ne peut s'asseoir sans qu'une table ne surgisse, comme apportée par un esprit; le papier, la plume se trouvent d'eux-mêmes sous sa main pour lui permettre de saisir dans son vol l'inspiration fugitive.
D'autres fois des visiteurs illustres arrivent dans la maison; c'est tantôt Dumas, le génial Dumas, farci d'anecdotes, de projets d'ouvrages et de recettes de cuisine, plus souvent son fils Alexandre
pour qui George Sand s'est prise d'une robuste affection; d'autres fois apparaissent Flaubert, avec qui elle échange des lettres, sur lesquelles nous reviendrons et qui sont des témoignages de premier ordre pour l'histoire de ces deux esprit ~. puis Gautier. Dès sa première visite, il s'étonna; la règle de la maison était de laisser la plus grande liberté aux hôtes : on était libre d'aller, de venir : avait-on besoin de quelque chose, on rédigeait une note qu'on mettait dans un endroit convenu. Tant de silence lui parut hostile. La première entrevue avec George Sand fut glaciale : ( iautier se mil en frais, parada, éblouit, tira toutes les fusées de son feu d'artifice; George Sand le regarda avec cette placidité, qui faisait que Barbey d'Aurevilly la comparait irrévérencieusement aune « génisse qui regarde passer un train». Elle répondit par quelques monosyllabes aux frénésies de I iautier. 11 en demeura suffoqué, et, rentré dans sa chambre, se demanda la raison de cet accueil; il s'en ouvrit à un des commensaux et manifesta l'intention de regagner Paris au plus vite. George Sand, prévenue, eut un mot admirable : « Vous ne lui avez donc pas dit que j'étais bête ? » .Mais la visite la plus fameuse entre toutes fut celle que lui rendit Balzac, ('/était nombre d'années avant, au moment où elle écrivait Vliscoque et lesLetlres d'un voyageur: <■ J'ai trouvé, écrit-il, le camarade George Sand dans
sa robe de chambre, fumant un cigare après le dîner,
au coin de -<>n feu, dans une immense chambre solitaire. Elle avait de jolies pantoufles jaunes, ornées d'effilés, des bas coquets et un pantalon rouge : voilà pour le moral. Au physique, elle avait doublé son menton comme un chanoine. Elle n'a pas un seul cheveu blanc, malgré ses effroyables malheurs; son feint bistré n'a pas varié, se> beaux \eux sont tout aussi éclatants; elle a l'air tout aussi bête quand elle pense. La voilà dans une profonde retraite, condamnant à la fois le mariage et l'amour, parée que, dans l'un et dans l'autre état, elle n'a eu que des déceptions. Son mâle était rare, voilà tout. Il le sera d'autant plus qu'elle n'est pas aimable, et par conséquent elle ne sera que très difficilement aimée. Elle est garçon, elle est artiste, elle est grande, généreuse, dévouée, chaste; elle a les traits de l'homme, ergo, cllf n'est pas femme. »
Une distraction à laquelle elle apporte un intérêt passionné, c'est la comédie. Dans une grande salle du rez-de-chaussée se trouvent deux théâtres : l'un esl une véritable scène avec des portants, une rampe, des décors et de grands acteurs. Bocage, Porel, Thiron, Mme Arnould-Plessy y sont venusjouer devant des auditoires d'élite. Elle y essayail -es pièces avant de braver l'opinion parisienne.
L'autre est un théâtre en miniature et il a tenu une place excessive dans la vie de George Sand depuis 18^8. Maurice lui consacra le meilleur de son temps. Il sculptaitdans le bois les marionnettes qui, peu à peu, s'animaient, prenaient ce semblant de vie caricaturale dont l'effet est si grand, quand elles se meuvent avec des gestes menus, précis et cassés. George Sand les habillait. Aujourd'hui encore, rangés patiemment contre la muraille, ils semblent attendre la parole magique qui les dressera sur leurs talons claquants, et les précipitera, comme un tourbillon d'étoffes pailletées, un scintillement de broderies et de paillons, dans les incohérences d'une action joyeusement improvisée. Les masques grimacent, les bouches s'entr'ouvrent démesurément pour des rires qui ne cesseront jamais, ou se plissent pour des moues, des coquetteries que la vétusté ensevelit lentement sous la tombée d'une poussière grisâtre. Les costumes autrefois si brillants, et qui avaient coûté des heures de travail aux doigts habiles de la Bonne Dame, ces costumes parfilés d'or, ornés de perles, de plumes, de galons, ces chapeaux qui s'ajustaient si bien à l'orgueil des têtes bouclées, sont maintenant des reliques, qui, soigneusement rangées dans des casiers, semblent le musée d'un peuple lilliputien, aujourd'hui disparu. On peut les reconnaître tous, ces person-
nages fantasques, ce peuple de bois dont la vie tient à un fil, tel qu'il sortit un jour du cerveau des créateurs, au gré des inventions burlesques fouettées par la commune faconde, par l'improvisation que rien ne règle, ni ne contrôle. Ab Jove principium: voici Balandard. le fameux Balandard, l'imprésario de la troupe, le compère chargé de débiter au public les compliments d'usage, les annonces, les boniments. Avec son ventre qui se dessine entre les pans de son habit noir, son haut de forme tout bosselé dans sa coupe désuète, son faux-col dont les pointes se dressent, avec le sérieux, la bonne humeur, le cynisme qui illustrent sa face vermillonnée, il ressemble à Joseph Prudhomme, dont il a le style ampoulé et la niaiserie majestueuse. Voici d'autres seigneurs de moindre importance, Gaspardo, Almanzor, Camulogène, Pierrot, Arbaïs le gendarme, le doge de Venise, Cromwell, le prince de Macoco, le fameux monstre vert « qui a toujours été bleu ». Puis le peuple des femmes, les ingénues au sourire immuable, les Isabelle, les Rose, les Ido, toutes celles qu'un tuteur enferme dans une prison, qui soupirent à un balcon, laissent tomber dans Ja rue une œillade et un billet. Comme elles ont charmé les après-midi et les soirées de Nohant! l'ne représentation était une fêle longtemps préparée, dont on discutait longuement les décors et les costumes.
On jugera des pièces par la bouffonnerie des titres : l'Auberge du Haricot-Vert, le Spectre chauve, l'Ermite de la marée montante, le Cadavre récalcitrant. Une Tempête dans un cœur de bronze, etc. .Maurice qui était généralement l'auteur de- pièces représentées, promenait ses acteurs à travers les épisodes les plus mouvementés, palais magiques, villes incendiées, catastrophes cosmiques, soulèvements de mers, tremblements de terre, et souvent l'aïeule, qui suivait ces représentations avec la même curiosité que montraient ses petites-tilles, l'aïeule profitait de ces trouvailles pour en enrichir le roman qu'elle composait, ou rencontrait dans le jaillissement désordonné des épisodes l'inspiration d'un nouveau livre.
Elle aime les longues promenades dans les champs, en compagnie de ses enfants, de ses petits-enfants. Toujours elle a été un piéton inl'atigable, et l'âge qui vient n'arrive pas à lui imposer l'immobilité. On emporte des provisions dans un panier; on s'arrête à chaque caillou, à chaque fleur, à chaque insecte qui bruit dans l'herbe haute, et l'insecte, la plante, le minéral de vient, suivant le précepte de Kousseau, l'occasion d'une leçon de chose, d'histoire naturelle vivante, qui prend sous le ciel lumineux toute sa signification. Fille de Jean- Jacques, toute m vie elle a été éprise de botanique, heureuse, eHe aussi,
d'étudier les anomalies des plantes, de regarder à la loupe les organes de la fructification, gardant un inaltérable penchant pour ce divertissement, le seul qui ail pu verser une tendresse au cœur ulcéré de Rousseau misanthrope, quand, croyant à l'universelle conspiration du genre humain ligué contre lui, il herborisait avec Bernardin de Saint-Pierre. Elle aussi a aimé toutes les plantes, «•.dles des chemins el celles de la forêt, celles des murailles el celles des taillis, toutes, les rustaudes et les princesses, les giroflées sauvages que la chèvre broute négligemment, et les tulipes qu'elle cultivait anxieusement, s'allendant toujours à voir s'entrouvrir, à force de soins, de croisements et d'études, la merveille. « la tulipe bleue ». Pins tard, ce fut la géologie, la minéralogie qui vinrent prendre place dans ses goûts à côté de la botanique. Que de rêveries, immenses comme le monde, que de tableaux enrayants des bouleversements cosmiques tiennent dans la paillette de mica, qui reluit au soleil, dans les veines d'un silex, dont on étudie le dessin tourmenté ! Elle aimait ces sciences pour elles-mêmes, pour leur terminologie baroque, ne se refusaitpasà affronter toutes les initiations préliminaires, avec une égale docilité d'esprit ; elle les aimait surtout parce que toutes l'aidaient à comprendre, a pénétrer un peu plus avant le mystère qui repose sous les flancs
de la Cérès éternelle, à deviner la vie universelle, dont le caillou et la plante ne sont que l'humble manifestation, au même titre que la falaise et l'océan; elle les aimait aussi avec une sorte de religion, car, derrière la nature, toujours elle se plut à retrouver son « inconcevable auteur ».
Quand elle se sent à l'étroit dans ce coin de terre, on prend la voiture et on pousse vers Gargilesse, à quelques lieues dans le sud, petit village enfoui sous la verdure, à deux pas de la Creuse, au bord du ruisseau d'où le village a pris son nom, qui clapotant sur des cailloux verse une fraîcheur délicieuse sous les dômes de feuillage. Au cours d'une excursion, George Sand découvrit ce pays ignoré; il s'abritait au creux des rocs, comme un nid d'hirondelle à la poutre d'un toit avec tant de pittoresque, la solitude y était si profonde et si attirante, qu'elle y revint, y acheta une petite maison et passa souvent l'été dans cette étroite vallée, pleine d'eaux vives et de feuilles bruissantes. Elle aimait les longues promenades au bord de la Creuse, et s'amusait à suivre les traces que les loutres laissent sur le sable. Les penles du vallon exposées au soleil recelaient une chaleur de serre, et des fentes du roc se levaient des vols de papillons aux ailes largement ocellées, pareils à ceux qu'elle avait vus sur les bords de la Méditerranée. Parfois
la séduction de ce pays était si forte qu'elle allait le revoir au cœur même de l'hiver. Il faut lire ;iu tome IV de sa Correspondance l'inimitable relation qu'elle a donnée d'un de ces courts voyages. La Creuse glacée, le mur mouvant des brumes, le spectre des arbres givreux, elle a tout vu : « Ça donnait l'idée de l'Ecosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient des vallées, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux allumés. » (IV, p. 129.) Avec quelle bonne humeur elle raconte un incident burlesque qui a marqué le retour : « Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain veut allonger un coup de fouet à un gros cochon qui se trouvait sur le chemin ; la mèche du fouet s'enroule et se noue à la queue du cochon, qui veut se sauver en faisant coin, coin ! Sylvain tire, le cochon tire de son côté. Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir suivre la voiture, la femme à qui il appartient court après... Le fouet était si bien noué, que la femme ne voulant pas le casser tirait et dévissait lu queue de son cochon, en disant d'un air pénétré : « Vlà une chose imaginante ! » (Correspondance, IV, 1 3 1 . )
Dès lors apparaissent à peu près iixés les traits qui forment sa physionomie légendaire : Bonté, Sérénité, Fécondité. Elle est la divinité du roman, il ses œuvres, dès ce moment, se succèdent avec
la régularité des productions naturelles qui alternent selon le cours des saisons. Dans sa mai son de Nohant. elle devient une sorte d'idole à laquelle on rend un culte. Le jour de sa fête es! l'occasion de réjouissances; dès l'aube, les servantes ont saccagé les parterres et, quand elle paraît, elle croule sous l'avalanche des fleurs qu'on dépose dans ses bras. Les paysans lui forment une cour empressée; il n'est point de baptême, ni de noce, qui ne soit admis dans la cuisine à présenter ses hommages à la châtelaine. Dans les vesprées du dimanche, elle paraît aux assemblées, sur la petite place du village, et tandis que les sonneurs de musette donnent le branle aux danses du pays, elle consent de bonne grâce à figurer dans une de ces bourrées, dont ses pieds agiles ont depuis son enfance conservé le secret. Bref, dans sa familiarité, dans ses habitudes de bienfaisance vis-à-vis des paysans, elle continue tout à fait les traditions de sa grandmère, elle se montre digne de ces grandes dames du dix-huitième siècle, qui faisaient preuve de « sensibilité » et suivaient les leçons de Rousseau en revenant à la simple nature, dans quelque hameau bien propret. Si grande est la réputation de sa bonté, que la légende à ce sujet ne connaît pas de mesure. Elle fait de George Sand un saint François, dont la présence a la vertu miraculeuse
de charmer les hôtes de L'air et des bois. N'at-elle pas L'attitude hiératique du Bouddha, qui Laisse sa bonté ruisseler comme un fleuve sur le monde, quand on nous la représente avec sa tortue Prudence qui rampe à ses pieds, son petit chien Fadet qui gambade autour d'elle, tandis que les oiseaux viennent se poser sur ses épaules? La grande détresse que lui apporta la destinée, dans ces années d'apaisement, fut la mort de sa petite fille Jeanne l855). Le père, Clesinger, et sa mère, Solange, plaidaient en séparation. L'enfant, mise en pension pendant ce débat, contracta la scarlatine, fut mal soignée et mourut. Le coup fut affreux, puis une telle énergie était dans ce cœur qu'elle se releva. Quelle admirable espérance ! « Je vois la vie future et éternelle devant moi comme une certitude, comme une lumière dans l'éclat de laquelle les objets sont insaisissables; mais la lumière y est, c'est tout ee qu'il me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien qu'elle est mieux que dans ce triste monde, où elle a été la victime des méchants et des insensés. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle me reconnaîtra, quand même elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus. Elle était une partie de moi-même et cela ne peut être changé. » (Correspondance, t. IV, p. 37.) Pour oublier, elle essaya de voyager. Un séjour à Rome ne lui laissa
que des déceptions ; la ville du passéoù tout était mort, ne pouvait plaire à un artiste épris de la vie sous toutes ses formes. Puis, en 1861, c'est un séjour dans le Midi, un hiver passé à Tamaris, dans la rade de Toulon. Le paysage était d'une beauté incomparable : la mer se brisait sur les rocs, dans les champs les amandiers étaient en fleurs, la bourrache et le thlaspi fleurissaient toutes les haies. Elle avait été amenée dans ce pays par un jeune ouvrier poêle. Charles Poney, un tailleur de pierres avec lequel elle était en correspondance depuis longue date. Il lui avait adressé ses premiers vers, lui demandant des conseils et des encouragements. Elle n'avait pas manqué à son attente. N'était-ce pas la confirmation éclatante des projets qu'elle avait formés dans ses romans humanitaires? Xe semblait-il pas sortir du Compagnon du tour de France, cet artisan qui déposait la truelle et le marteau pour composer une ode et nue élégie. Longtemps elle eut cette idée (qu'on retrouve aussi dans Michèle t), que l'art véritable, l'art populaire, celui qui serait assez simple. assez grand, assez beau pour réunir à la fois les suffrages de l'élite cl les acclamations de la foide, serait l'œuvre du peuple, et c'est pour cette raison qu'elle encourageait Poney. Et les laits semblaient lui donner raison. C'était le temps où vaticinaient pêle-mêle Magu le tisserand, Beuze-
l'apaisement 17'J
villele potierd'étain, SavinienLapointe lecordonnior. Longtemps elle suggéraà Poney «les sujets, lui donna des avis éclairés, lui indiqua, comme un sujet qui devait plus particulièrement tenter sa verve, des chansons qui mettraient en scène les différents métiers, et l'idée n'était pas si mauva,se- Klle ^ promenait pendant ce séjour à Tamaris, composait un roman, Valvèdre, amassait des ootes, des impressions pour les œuvres futures. S,„, Bis Maurice s'embarquait là sur le yachl du prince Napoléon pour un voyage autour du monde. Puis, c'était le retour à Nohant, et, quand son Sis avait enfin rejoint la maison familiale, la vie de nouveau coulait «aime, lente, monotone : « Depuis un mois environ, je ne'
m'étais occupée que d'histoire naturelle ave«- Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou moins barbares ; dans mes rêves, je ne voyais que prismes, rhomboïdes, reflets chatoyants, cassure terne, cassure résineuse ; et nous passions des heures à nous demander : « Tiens-tu " lorthose?— Tiens-tu l'albite ?» et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en mille et un cas minéralogiques. » Correspondance, t.V, p. 321. Mais Maurice se mari,-, il ;i des enfants, elle est de nouveau grand'mère. I "est tout un instinct qui s'éveille en elle, instinct impérieux, tyrannique, qui a l'air d'une vocation.
Vers la même époque, une amitié très haute allait entrer dans sa vie ; Flaubert allait lui confier ses enthousiasmes, ses découragements, ses angoisses d'artiste torluré par un idéal si haut qu'il désespérait de l'atteindre. Dans notre histoire littéraire, il n'est pas de documents plus précieux que les lettres échangées parles deux écrivains. Ils pouvaient se comprendre. Lui, portait dansson être toute l'exaltation des premiers romantiques, aimait les passions impétueuses, la couleur ruisselante, rêvait de peindre des palais bariolés, quelque Ecbatane monstrueuse, accroupie dans les sables du désert. Elle, avait l'intelligence assez souple pour tout aimer et tout comprendre. Et pourtant, quels contrastes les séparaient ! Elle s'en remettait au bonheur de l'improvisation, écrivait comme on parle, composait avec joie, prenait le premier mot venu ; lui, se torturait, cherchait des rythmes nouveaux et des cadences laborieusement musicales. En réalité, c'étaient deux poétiques, deux moments différents de notre histoire littéraire, qui se confrontaient et arrivaient pourtant à s'entendre. Comme il donne un intérêt toujours renouvelé à cette correspondance ce dialogue qui se poursuit à travers les années, toujours aimant, toujours pittoresque, car il semble bien que pour écrire à Flaubert elle prend quelque chose de son impétuosité et de sa bonne
humeur. Sans doute ils durent entrer on relations à la suite de quelque service, de quelque lettre fervente adressée par le « garçon » à la grande aïeule, et on aimerait avoir à ce sujet des précisions. Dès les premiers moments, comme le désaccord artistique s'accuse ! « Ne rien mettre de son cœur dans ce qu'on écrit, dit G. Sand; je ne comprends pas du tout! Oh ! mais du tout ! Moi,ilme semble qu'on ne peut pas y mettre autre chose ! » (T. IV, p. 338. Et qu'ont-ils besoin de disserter plus longuement par la suite, est-ce que la différence de leurs natures n'est pas exprimée là tout entière, avec plus de force qu'ils ne le feront jamais? Comme on peut facilement reconstituer la déclaration de principes de Flaubert, qui a dû affirmer que l'auteurdoit se dissimuler, cacher ses préférences, être partout dans son livre et nulle part, à la façon du Dieu immanent, dont l'âme invisible régit l'univers. Et qu'il exagère en s'interdisant tout élan de la sensibilité ! il n'aura garde de suivre ce principe et nous sou ITri ions sa souffrance immortelle^ lui Flaubert, quand Emma Bovary expirera dans les affres du poison, quand Catherine Elisabeth Nicaise Leroux tendra aux bourgeois ses mains de pauvresse « éraillées parles lessives». « Moi, ditelle encore, je suis ma vieille pente je me mets dans la peau de mes bonshommes. On me le reproche, <;a ne fait rien. Vous, je ne sais pas bien si,
par procédé ou par instinct, vous suivez une autre route. Ce que vous faites vous réussit... Vous m'étonnez toujours avec votre travail pénible ; est-ce une coquetterie ? Ça paraît si peu. » El pour finir, quel conseil exact, judicieux, et dont Flaubert, tout grand qu'il est aujourd'hui, serait grandi encore, s'il avait pu le suivre : « Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi. je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser faire l'autre plus souvent. Ç.a irait tout de même et sans fatigue. L'instrument pourrait résonner faible à de certains moments : mais le souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez après ce que je ne fais pas. ce que je devrais faire: vous remonteriez le ton du tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop également dans la lumière. » {Correspondance, t. IV. p. i53 et suiv. Et quand on a bien disserté, quand la discussion est arrivée à sa fin habituelle de renforcer chacun des interlocuteurs dans ses préférences, on termine en s'embrassant. Et vive h- bon vieux troul adour de pendule d'auberge, ou penduloïde, ou pendulifère, qui ne chante et ne saura jamais chanter que le parfait amour! On a reeonnu le style « forcené de Flaubert ». Peu à peu l'amitié se resserre, le tutoiement remplace le « vous » jugé trop cérémonieux, des voyages mettent les deux amis en
présence. Wec Les années le ton se fait plus intime et plus tendre : « L'individu nommé George Sand se porte bien : il savoure le merveilleux hiver qui rèyne en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa belle-tille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille des poupées, lit de la musique, mais surtout passe «les heures avec sa petite Aurore, qui est une fillette étonnante. Il n'y a pas d'être plus calme et plus heureux dans son intérieur que ce vieux troubadour retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa belle romance à la lune. sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tète, et qui, le reste du temps, flâne délicieusement. » [Correspondance, I. V, p. 299.)
Puis ce sont les jours d'épreuves, les moments quieimentent à jamais les amitiés. Flaubert faitparaître l 'Éducation sentimentale. La critique abîme le roman, les esprits les mieux doués font assaut de sottises, et semblent se mettre un bandeau sur l«'- yeux pour ne pas voir les beautés du livre. Elle tient tèle, lui répète ce qu'il a tant besoin d'entendre, qu'il n'a jamais rien t'ait, de plus fort: « On continue à abîmer ton livre. Ça ne l'empêche pas d'èlre nu beau et bon livre. Justice se fera plus tard, justice se l'ail toujours.il n'est pas arrivé à
son heure apparemment ; ou plutôt, il y est trop bien arrivé ; il a constaté le désarroi qui règnedans les esprits ;ila froissé la plaie vive ; on s'y est trop reconnu.» (Correspondance, t. V, p. 352.) Viennent les années terribles, la guerre, l'invasion, la Commune, Paris incendié. Alors combien pèsent peu les questions esthétiques et les projets de livres à écrire, toutes choses qui donnaient à leurs lettres un enivrement dejeunesse, une ardeurtoujours renouvelée, combien tout cela semble frivole devant la patrie pantelante ! Le silence se fait sur ces entretiens; une plaintegrave, austère, montede leurs âmes, et le même désespoir s'empare de leurs esprits, quand ils en viennent à douter du clair génie de la race. Tous les instincts se sont débridés et hurlent. Comme une meute, la férocité, la lâcheté, la poltronnerie se donnent cours. Quel artiste serait assez fort pour poursuivre son œuvre, au milieu de ce déchaînement ? Pourtant, c'est elle la première qui se reprend à vivre au sortir de ces horreurs, et qui prodigue à l'autre les plus sereines exhortations: « Faut pas être malade, faut pas être grognon, mon vieux troubadour. 11 faut tousser, moucher, guérir, dire que la France est folle, l'humanité bête, et que nous sommes des animaux mal finis ; il faut s'aimer quand même, soi, son espèce, ses amis surtout. J'ai des heures bien tristes. Je regarde mes fleurs, ces
deux petites qui sourient toujours, leur mère charmante et mon sage pioeheur de fils, que la fin du monde trouverait chassant, cataloguant, faisant chaque jour sa lâche, et gai quand même comme Polichinelle aux heures rares où il se repose. » [Correspondance, VI, p. 192.)
Quelques jours avant de mourir, George Sand discute encore avec Flaubert : cette fois, c'est Sedaine qui est la cause de la querelle. Elle admire son sens moral, son intuition profonde des sentiments humains. Il méprise en lui le style, l'art bourgeois, comme il a méprisé Béranger. Il le soupçonne sans doute d'être un de ces auteurs que M. Homais range sur les rayons de sa bibliothèque à côté d'Athalie et du Bon Sens du curé Meslier ! Lt le débat continue. Elle proleste avec force que l'art ne doit pas s'interdire de peindre des âmes honnêtes, des intérieurs de familles vertueuses; il faut être vrai, retracer toute la nature, et si l'on a peint les ombres, montrer la lumière. Et la mort entre tout doucement pendant ce débat, elle interrompt la causerie commencée, elle apporte à toutes ces questions éternellement controversées la réponse de son silence.
Mais nous avons été contraint d'anticiper sur le cours des temps pour suivre dans son progrès harmonieux cette entente entre deux beaux génies. Revenons en arrière, aux années de production et
de travail, où les pièces représentées sur les scènes
parisiennes faisaient écho aux romans publiés. Ce qu'ils étaient, ces romans, il est facile de le prévoir el de le dire. Pendant son âge mùr. elle revenait avec sa facilité aimable, son romanesque ingénu aux fictions qui enchantent et attendrissent le lecteur. Elle mettait en scène le parfait amour, l'amour qui à travers les obstacles, les séparations, les volontés injurieuses des pères, aboutit toujours à « la rencontre des amants ». Seulementelle s'ingéniait à montrer dans le développement de ces œuvres, dans le décor, la diversité la plus attachante, qui témoignait de ses engouements successifs, des lectures qui lui avaient ouvert de nouveaux horizons, des voyages en Auvergne, en Bretagne, en Normandie qui lui permettaient d'emplir sa vision de formes et de lignes émouvantes : récits aimables, écrits un peu partout, au hasard de l'improvisation, sans y attacher d'importance, qu'on ne lit plus guère aujourd'hui, et parmi lesquels on rencontre parfois une œuvre forte, encore debout, comme ces roches noires qui hérissent le cours de la Creuse à Gargilesse: tels sont le Marquis 'le Villemer et les Beaux Messieurs de Bois-Doré. Et, s'il ne nous est pas ] m »ssible de descendredansledétail de ces productions, el si la place nous manque pour les caractériser longuement, contentons-nous de dire que Adriani
est une histoire de comédiens. Piccino, un récit de conspirations, qu'on trouve des théories cosmiques dans les Amours de Page d'or, de la géologie dans Laura, de la botanique dans Valvèdre, que Mademoiselle de la Quintinie représente 1 "éducation d'une jeune tille libre penseuse. Du reste, elle ne se faisait pas trop d'illusion sur ces œuvres : « C'est naïf, pour ne pas dire niais, écrit-elle à Rarbès ; mais il y a, au fond, des choses vraies qui ont élé bien senties, et qui ne vous déplairaient pas. Une page de cela de temps en temps pourrait vous faire l'effet d'une potion innocente, qui amuse l'ennui et la douleur. » [Correspondance, V, p. i63.)
Au théâtre, à part le Marquis de Villemer, où l'on retrouve la forte empreinte de Dumas fils qui collabora à la pièce, elle n'a jamais connu de succès incontesté. La critique lui reprocha des créations trop idéalisées, une ignorance des effets scéniques; les directeurs lui reprochèrent de faire trop sérieux et trop triste, et le public ratifia ces jugements, en désertant les salles où l'on jouait ses œuvres, après un petit nombre de représentations. C'est qu'elle n'avait pas la science du théâtre, rie ses raccourcis énergiques, de ses synthèses hardies, qui font tenir l'âme d'un personnage en quelques paroles, et le sens d'une intrigue en quelques scènes habilement mises en relief. Rien
ne s'opposait plus à l'art dramatique, à ses procédés que le laisser-aller de son improvisation, avec ses trouvailles, mais aussi avec ses redites et ses lenteurs. Et qu'on ne croie pas qu'elle pouvait apprendre l'art du théâtre ; elle aborda le genre au moment où elle était définitivement asservie à ses habitudes d'esprit : Cosima et le Roi l'attend furent des échecs. Elle connut des demi-succès avec François le Champi, par exemple, car elle trouvait un public complaisant dans les lecteurs nombreux du roman, et elle profitait d'une sorte de réaction contre la littérature artificielle, mouvement qui inclinait les esprits vers ce naturel et cette simplicité. Il en fut de même pour Claudie. Mais elle ne s'y trompa pas ; elle ne se jeta pas à corps perdu dans le métier d'auteur dramatique : « Jamais l'ambition de supplanter personne ne nous a jetée dans ces luttes fiévreuses qui font, de la vie des auteurs dramatiques, une vie à part, toute d'émotions violentes ou de poignantes anxiétés. » (Impressions littéraires, p. 172.) Pourtant elle ne se tint pas de protester contre l'industrialisme qui déjà envahissait le théâtre ; elle déclara honteuse la prétention de subordonner le mérite à l'argent, d'attirer le public par tous les moyens, de demander aux auteurs des pièces faites pour amuser et non pour instruire, de rejeter le dialogue bien
écrit, les personnages trop honnêtes, les caractères trop longuement étudiés, dessinés avec trop
de soin, sous prétexte que le grand art ennuie le public. Elle avait raison, écries, mais toutes ces vérités ne prévaudront jamais contre la mélancolie d'un directeur contemplant des banquettes vitles. Et surtout elle affirme le droit, qui est celui de l'artisle, d'être maître de sa création, et puisque la foule vient demander au spectacle l'oubli de ses maux et un divertissement, il faut l'introduire dans un monde plus pur, plus poétique que la triste réalité ; on reconnaît bien là l'incurable optimisme, et la voeation qui demande à l'œuvre d'art une influence bienfaisante. Et cela, encore une fois, ne faisait l'affaire ni du public ni de la critique, car on s'endort au sermon, et le spectacle de la vertu, même récompensée, pour moral qu'il soit, n'a jamais été un spectacle de théâtre. La vieillesse était tout à fait venue, une vieillesse lucide qui respectait toutes les forces du corps, toutes les facultés de l'esprit. 11 semble, à lire la Correspondance, qu'elle ait possédé cette vigueur, qui faisait de Hugo un chêne résistant, noueux, si profondément enraciné au sol qu'il fallut, pendant de longues journées, les coups de cognée et l'ahan du bûcheron sinistre pour labattre. « J'ai aujourd'hui soixanle-qualre printemps. Je n'ai pas encore senti le poids des ans.
Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi bien. » (Correspondance, Y, p. 267.) Longues promenades, veillées se prolongeant jusqu'à l'aube, elle supportait tout. Une de ses habitude», et qui montre bien la résistance de sa constitution, était de se plonger dans les ruisseaux glacés, après de longues marches au soleil. Le médecin levait au ciel des bras désespérés, lui prédisait mille morts; elle n'en avait cure : « Je suis encore ici fourrée jusqu'au menton dans la rivière tous les jours, et reprenant tout à l'ait mes forces dans le ruisseau froid et ombragé que j'adore, et où j'ai passé tant d'heures de ma vie à me refaire après les trop longues séances en tête à lête avec l'encrier. » (Correspondance, t. V, p. 219.) Parfois, elle succombait à la peine, elle se prenait à rêver une vie plus douce, plus calme qui lui aurait laissé des loisirs pour s'occuperde choses qui l'intéressaient, papillons, fleurs, méthodes de lecture pour les enfants. Elle se disait qu'après sa mort elle souhaiterait aller dans une planète où personne ne saurait ni lire ni écrire; el se laissai! aller à souffler un peu entre deux besognes. Elle a'qyail p;is le temps de prolonger ce repos; il fallait travailler, travailler sans cesse pour gagner sa vie. continuer à assurer à ses enfants celte existence large, abondante, somptueuse, travailler encore pour nourrir les allâmes de Nohant. payer les visites du
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médecin aux malades de tout un village, et elle n'y manqua jamais. Nulle parole ne montre mieux sa bienfaisance que celle-ci ; « J'ai bien gagné un million avec mon travail: je n'ai pas mis un sou de côté, j'ai tout donné, sauf vingt mille francs, que j'ai placés, il y a deux ans. pour ne pas coûter trop de lisane à mes enfants, si je tombe malade. »
Une grande douceur descendait sur ses dernières années dune lumière si sereine, quand elle se retrouvait avec ses petils-enfants, les deux fillettes de Maurice. Elle aussi a vécu pleinement son • Art d'être grand'mère ■• : elle habillait des poupées, cousait de beaux costumes pour les enfants, leur apprenait à lire et composait pour elles des récits, des contes merveilleux. Sur le tard, une vocation dernière s'éveillait en elle, celle de l'institutrice ; la pédagogie l'attirait, elle étudiait les grammaires existantes dont aucune ne la satisfaisait et, comparant des méthodes, cherchait à leur apporter des perfectionnements.
Le piétinement i\<-> boites prussiennes, martelanl le sol national, vint la tirer brutalement de sa quiétude infinie.
Les premières nouvelles de lu guerre la trouvent accablée, el comme meurtrie par la férocité humaine. Ou brûle les forêts à Nohant, et les loups, les soirs, en plein mois de juillet, pénètrent dans la
cour du château. Une sorte d'instinct l'avertit de la défaite prochaine ; et, quand la République est proclamée, ardente, vivace, l'ancienne foi lui remonte aux lèvres, et la femme qui a vécu les jours inoubliables de 48 connaît au moins celte minute de bonheur au milieu de son désespoir. Mais la variole charbonneuse se déclare dans le hameau, il faut fuir, mettre en sûreté les fillettes, abandonner le nid qu'on trouvera, sans doute, à son retour, dévasté. Toute la famille se relire à Boussac, puis à La Châtre. Il faut lire le Journal d'un voyageur pendant la guerre, pour revivre sa grande angoisse, assister aux misères qui assaillent cette âme, ne pouvant se reprendre à aucune de ses occupations préférées, s'en allant à la dérive dans le malheur des temps, lu ciel bas semble peser sur le inonde et toujours l'oreille se tend pour surprendre à l'horizon la sombre rumeur « des légions en marche ». On sort, on se promène, on arrive au bord des ruisseaux les plus éloignés, au creux des vallons les plus solitaires; on se prend à soupirer; tout à coup la voix d un despromeneurs formule tout haut la pensée qui n'a pas cessé d'étreindre les cœurs : « Les Prussiens viendront-ils jusqu'ici? » « Calme plat, silence absolu. Le repos est dans l'air. Le temps est rose et gris, les blés poussent à perte de vue. Il ne passe personne, on ne voit pas une poule dans les
l'apaisement 198
champs. Cotte tranquillité extraordinaire nous trappe tellement que nous nous demandons si la guerre est finie, s'il y a eu guerre, si non, ne rêvons pas depuis quatre mois. Nousseronspeut-ôtrc
envahis demain. » [Journal d'un voyageur pendant la guerre. I, p. 199.) Puis c'est I, silence 1, silence noir, Je froid qui augmente chaque jour et Dlen™ la neige, la neige où la petite Aurore souhaite de pouvoir s'étendre, comme font les soldats, sans comprendre ce qm- sa plaisanterie a de cruel. Et toujours la même phrase revient dans le
journal, désespérante sous sa brièveté .«Toujours
pas de nouvelles. » Elle assiste de loin aux convulsions de Paris expirant. Si fort est son instinct de mèredonton torture renfani. quelle vondraitquele massacre cesse et, qu'on fît la paix à tout prix. Pour cette raison, elle prend en haine Gambetta et son «doquence « creuse „ et le parti de Bordeaux qui cache son incapacité sous un lyrisme fanatique, vide dVntrailles ». Ah. le Dictateur, ses décrets, sa parole bouffie, avec quelle force d'invectives elle le poursuit! Puis, la paix signée, l'avenir apparaît, lourd .1.- nuages. Les partis se di>- Putenl h. France; quelle profondeur politique, dont elle a donné déjà des exemples, dans ce court aperçu adressé au prince Napoléon : « .le crois les d'Orléans trop prudents pour prendre la place, elle n'esl pas bonne! Elle restera peut-être long-
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temps vacante parce que personne n'en voudra. Qui sait si, pendant ces tâtonnements de la République malade d'aujourd'hui, la République saine et vivante n'éclora pas ? » Correspondance, t. VI, p. 84.) Puis cesl la Commune, Paris affolé. Éternels recommencements de l'histoire. « Comme au lendemain de juin 1848. Ce dégoût me jette danl'isolement en face de ma conscience révoltée et libre, Dieu merci. » (P. i3j.)
Puis on se remet au travail, après ces grandes secousses, avec l'Apre énergie du paysan, qui. au lieu de gémir au bord de son champ dévasté, relève les terres, et, dès qua le temps le permet, entreprend des semailles nouvelles. Elle compose un nouveau roman, quitte la Revue <les Deux- Mondes pour enlrer au Temps, recommence à écrire à ses amis, à Dumas, à Flaubert: entreprenant c'est son rôle habituel , de leur donner du courage, de les rattacher à quelque longue entreprise. Et puis le moyen de désespérer, d'être triste, quand la nature autour de nous se remet à produire, à jeter sur les pentes ses masses de frondaisons, quand le vieil arbre au tronc entamé par la hache, à demi consumé par les feux des pâtureaux, trouve encore de la sève pour se couronner d'une poussée nouvelle de ramures : « Quel été splendide : Les graminées ont sept pieds de haut, les blés sont des nappes de Qeurâ. Le paysan
trouve qu'il y en a trop: mais je le laisse dire, c'est si beau! Je vais à la rivière ;< pied, je me mets toute bouillante dans l'eau glacée, Le médecin trouve que c'est fou; je le laisse dire; aus>i. je me guéris pendant que ses malades se soignent et crèvent. Je suis de la nature de l'herbe des champs : de l'eau et du soleil, voilà ce qu'il me faut. » Correspondance, VI, p. 210.) Et le travail ? Écoutons-la deux pages plus loin : « J'ai fait un article qui paraîtra dans l'Opinion; un feuilleton qui paraîtra dans le Temps. J'ai fait un second conte fantastique pour les enfants, il paraîtra dans la Bévue des Deux-Mondes. J'ai fait, j'ai écrit une centaine de lettres, la plupart pour réparer les sottises ou alléger la misère des imbéciles de ma connaissance.» Et voilà la vie; elle n'a peut-être pas de sens, mais, en tout cas, le travail essaie de lui en donner un.
Mais la mort fait son entrée : elle commence par donner des avertissements en frappant les amis, ceux qu'on s'était vainement figurés audessus de toute atteinte, parce qu'on avait besoin d'eux. Gautier est mort. Rollinat, Michel Lévy, Boucoiran; c'est toute une part d'elle-même, la meilleure, les souvenirs de jeunesse, qui sombre dans le néant. La santé est compromise : des donleurs d'entrailles la torturent, elle ne psut pas faire un pas sans que le mouvement de la marche
ne lui cause d'atroces douleurs. Le mal devient de plus en plus grave, avec des périodes d'accalmies qui donnent espoir, qui sont la ruse dernière de la bète mauvaise, delà mangeuse, qui, sûre de tenir sa proie, lui donne un moment de répit. L'activité intellectuelle est toujours aussi infatigable; dans les mois d'avril et de mai de cette année 187&, où elle est marquée pour la mort, elle trouve le moyen d'écrire, de s'intéresser à tout ce qui paraît, de dire son jugement sur les auteurs nouveaux. Quel symbole touchant de ce génie accueillant ! Dans ses dernières lettres, elle salue l'aurore de tous ceux qui plus lard glorifieront le roman français : Zola, dont le Bougon est un livre fort; Daudet, dont le Jack produit sur elle une impression de pessimisme effrayant, sans oublier M. Anatole France, dont elle salue les débuts d'une phrase, qui est une merveille de précision : « Il a beaucoup de style, une belle forme simple et dans le vrai de notre langue. » Et par moments, quand les douleurs et les crampes d'estomac la reprennent, avec une persistance atroce, elle se jettesur son lit, et répète en riant le mot de son vieux curé : « Ça passera ou je passerai. »
Laissons-lui une dernière fois la parole ; elle écrit à son médecin de Paris, le docteur Favre :
Les jambes sont lionnes, la vue est meilleure qu'elle n'a été depuis vingt ans. le sommeil est calme, les mains
l'apaisement ]1)7
.ont aussi sûres el aussi adroites que dans la jeunesse Quand je ne souffre pas de ces cruelles douleurs il se Produi1 IU1 Phénomène particulier, sans doute, a ce mal tocahsé : je me sens plus forte el plus libre dans mon «requeje oe l'ai jamais été. J'étais légèrement asthmatique; je oe le suis plus : je monte des escaliers aussi lestement que mon chien.
Biais, une partir des fonctions de la vie étant presque absolument supprimée, je me demande où je vais el s'il '"' '-'"' pas s'attendre à un départ subit, un de ces matins. J'aîmerais mieux le savoir tout de suite que d'en
av.,ir la surprise, te oe suis pas vux qui s'affectent
<lr Bublr ll,M' -1'""1" > t qui se révoltenl contre les
Uns de la vie universelle; mais je ferai, pour guérir tout ce qui me sera prescrit, et, si j'avais un jour d'intervalle dans mes crises, j'irais à Paris, pour que vous m'aidiez à allonger ma tâche; car je sens que je suis encore utile aux miens. Correspondance VI
Ses prévisions ne la trompaient pus: deux jours après, elle s'alitait.
Elle était atteinte d'une paralysie de l'intestin. Le docteur Péan, mandé en toute hAte, tenta une opération, le \ juin. Ou l'avait déposée sur un petit lit de fer. au milieu de sa chambre. La souffrance lui arrachait des plaintes atroces. Une seule préoccupation lui restait, avec une sorte d'humiliation pour la nature de son mal : ne pas attrister les autres par sa détresse, el souvent elle répétait : «, Que Maurice ue me voie pas
j98 GEORGE SAND
souffrir; épargnez-lui cette peine, et que les petites ne viennent pas. »
Elle souffrit ainsi jusqu'au 8 juin :
« A plusieurs reprises elle dit à ceux qui l'entouraient : « Avez pitié, mes entants: ayez pitié ! » Vers six heures du matin, la malade cherchant du regard la lumière, Mme Clésinger changea la direction du lit, de façon que sa mère eut la fenêtre en face.. .
« Tout à coup elle dit dune façon à peine intelligible : « Adieu, adieu, je vais mourir ! Adieu « Lina, adieu Maurice, adieu Lolo, ad... », voulant certainement ajouter « adieu Titite », mais elle ne le put. Puis elle murmura peu après : « Laisser ver- « dure. » Ensuite elle dit : «< J'ai faim. » On lui donna un peu de gelée de viande. Elle répéta ensuite : « Laisser verdure. » Quelques instants s'écoulèrent, puis elle prit la main de Solange et la porta à sa bouche, en faisant le simulacre de mordre. Sa fdle lui demanda si elle voulait manger. Elle lit signe que oui. On lui fit avaler péniblement une ou deux petites cuillerées de bouillon. Alors le regard devint fixe et terne, la respiration laborieuse, et elle s'éteignit ainsi à dix heures du matin. ^H. Harrisse. Derniers moments et obsèques de George Sand, p. 16.
Laisser verdure '. •■ Plus de lumière », avait dit Goethe. On songea d'abord à une de ces paroles
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sans signification échappées au délire, [mis les
proches crurent >r rappeler qu'elle avait toujours manifesté le désir d'avoir une tombe, comme celle de sa gran l'mère, cachée sous les feuillages.
Il y a sur ses derniers moments une émouvante anecdote. Dès les premiers moments de la maladie, le cure de Nohant-Vicq s'était présenté au château, pour proposer son ministère. La bellefille de George Sand le recul et refusa de le laisser entrer auprès de la malade. Elle avait toute sa connaissance : du moment qu'elle n'avait jamais manifesté le désir d'avoir auprès d'elle un prêtre, la visite pourrait l'affecter. El elle lui promit de le faire venir, dès (pie la mourante le ferait appeler.
Le curé obéit docilement et se relira.
Il n'alla pas loin. Comme il passait sous les fenêtres de Mme Sand, il entendit des cris de souffrance, <'t il s'arrêta. Quelqu'un qui passa le trouva immobile dans l'allée du jardin, et lui demanda pourquoi il ne regagnait pas le presbytère :
J'ai entendu ses cris, répondit-il, et j'ai prié Dieu de la prendre en pitié et de la recevoir dans sa miséricorde infinie; puis je l'ai bénie. Si ma bénédiction n'est point repoussée, elle ira jusqu'à elle.
Les obsèques, qui furent religieuses, furent
très belles dans leur .-implicite. Dans la cour du château, se pressaient des paysannes vêtues de leurs capelines noires, des ouvriers venus de La Châtre, tète nue sous la pluie et le vent. Le ciel était gris, le vent bruissait dans les feuillages et, des nuées basses, ne cessait de tomber une poussière d'eau, froide et pénétrante. Des paysans vêtus du sarrau bleu levèrent le corps et le portèrent à bras dans la petite église, qui se trouva trop petite pour contenir tous les assistants. Derrière le prêtre, venait un homme en blouse, qui portait un cierge et qui psalmodiait. Dans le cor- Lège se trouvaient le prince Napoléon. Alexandre Dumas, Renan et Flaubert.
Quand le service religieux fut terminé, quand le prêtre eut prononcé sur le caveau béant les paroles sacramentelles, Paul Meurice s'avança et lut des pages que Victor Hugo avait envoyées :
Le poète disait ces mots :
Je pleure une morte et je salue une immortelle.
Je l'ai aimée, je l'ai admirée, je l'ai vénérée: aujourd'hui, dans l'auguste sérénité de la mort, je la contemple.
Je la félicite parce que ce qu'elle a fait est grand, et je la remercie parce que ce qu'elle a fait est bon. Je me -Diiviens qu'un jour je lui ni écrit :
« Je VOUS remercie d'être une si grande âme ■
Est-ce que nous l'avons perdue ? Non. <>> liantes figures disparaissent, mais ae s'évanouissenl pas
D'autres avaient préparé des discours. On comprit l'inutilité des paroles, et ils ne lurent pas prononcés. Toujours la pluie ruisselait du ciel bas. Pourtant. Renan rapporte que dans le grand silence un rossignol chanta : c'était l'adieu de la nature s'exprimait par la voix vibrante d'amour du chanteur incomparable des nuits d'été.
Aurore et Gabrielle, les petites filles, distribuèrent des aumônes devant la grille du château à la foule innombrable des pauvres accourus. Touchante coutume, qui prenait cette t'ois une signification plus émouvante: c'était son cœur, qu'elle leur donnait, du fond même de la tombe
Ainsi se perdit dans l'océan le grand fleuve lyrique dont le cours a traversé le dix-neuvième siècle, d'abord jolie rivière, dont le Ilot trempe les herbes, court sur les graviers, ajoute sa musique aux bruits d'une claire matinée, puis torrent dont la fougue se brise sur les mes, s'amplifie aux obstacles, enfin, avec l'apaisement, large fleuve aux eaux calmes, qui emporte dans son cours toutes les nuées du ciel, reflète tout ce qu'il côtoie, les chaumières et les palais.
Et maintenant, au moment de me séparer de toi, j'éprouve une émotion et une inquiétude infinies. Durant tant de jours, j'ai mêlé ma vie à la tienne, alors que, dans le silence des bibliothèques et dans la paix des campagnes, je poursuivais ton
ombre. J'ai vécu tes passions, j'ai porté tes souffrances. J'ai conquis avec toi la magnifique sérénité de ton crépuscule. Il me semble, en le quittant, que quelque chose manquera à mon chant intérieur, il me semble que se brise à tout jamais la dernière vibration de « la harpe éolienne ».
J'ai poursuivi en toi ce qui ne meurt pas. Hélas ! sommes-nous sûrs de jamais pouvoir l'atteindre? Les morts sont si loin de nous ! Du moment où nous n'entendons plus leur voix, ils sont séparés de nous par les espaces effroyables de la durée. Comme elle est faible, notre vision, et comme les ombres du néant sont épaisses !
Nous nous flattons d'avoir maîtrisé par notre chant les puissances de l'Érèbe et nous ramenons vers la lumière la forme voilée de l'Eurydice I Mais nous transgressons la loi inexorable et nous nous retournons trop tôt. Alors nous ne pouvons plus que tendre les bras par delà le Léthé stagoant, vers les ténèbres glacées, où s'évanouit un fantôme.
Voudrais-tu le reconnaître en ce portrait? Pourtant, que ton àme tressaille en retrouvant à chaque trait ma ferveur passionnée !
Heures inoubliables où j'ai cru démêler sur le sable humide la trace de tes pas! Ce n'es! pas dans les archives poudreuses, que j'ai senli l'air s'animer sous le flottement de ta présence invisi-
ble. Une grappe de roses rouges pendant d'un arceau de 1er rouillé ma paru, à Nohant, une olïïande que ta main me tendait du sein même de la mort, où lu reposes. Les Heurs de ton parc ont ton regard, et, dans la solitude des traînes, les buissons qui clôturent les champs ont gardé ton souvenir.
Comme elle est triste et clairvoyante, la lettre que tu écrivais à Flaubert :
Tu veux écrire pour les temps. Moi, je crois que, dans cinquante ans, je serai parfaitement oubliée et peut-être durement méconnue. C'est la loi des choses qui ne sont pas de premier ordre et je ne me suis jamais crue de premier ordre.
Pourquoi douter de vivre éternellement? N'as-tu pas choisi la meilleure part ? En ce moment même un petit entant, qui sort de l'école et s'achemine dans les chemins creux, oublie la maison, et les jeux familiers, et sa mère penchée à la porte, toute illuminée des feux de l'être. Tandis que les grands chiens aboient en rassemblant les troupeaux et que le pâtre souffle dans sa trompe d'écorce, blotti au creux des haies vives, il oublie l'heure qui passe, il tourne les pages où meurt une dernière clarté, il a hAle de terminer le Champion la Mare au Diable.
I esl ainsi que je t'ai connue !
C'était dans la saison où les maisons lorraines, au sortir du long hiver, s'éveillent à une sorte de vie hésitante. Tant de froid a pénétré leurs murailles qu'il semble que les soleils seront impuissants à les réchauffer. On avait bêché le jardin. Déjà les groseillers et les sureaux étendaient sur le* terres remuées leurs verdures toutes neuves; on respirait partout l'odeur des buis amers. Comme le fer des bêches sonnait gaîment sur les silex ! Mais je n'entendais rien, je ne voyais rien, je lisais l'histoire de la Petite Fadette. Quand je relevai la tête, je me rappelle très bien que le spectacle de la vie réelle me parut décoloré, au sortir de la fiction. Une grande douceur. i<Tàce à toi, était descendue sur ma vie.