CHAPITRE X
Pauvre Charles.
Pendant que Georgette , abandonnée aux bons conseils de M. Lafleur, fuit de nouveau la ferme et sa bienfaitrice pour se livrer sans réserve à son goût pour lesjplaisirs , sachons ce que fait ce p.au-
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vre Charles, amant, comme on n'en voit guère , d'une femme comme on en voii.
trop î
Croyant avoir des gendarmes à sa poursuite , il voyagea plusieurs jours et s'arrêta enfin dans un village, où il se logea dans la maison d'un paysan. La situation pittomîsque de la chaumière lui plut, et il se décida h rester dans cet asile jusqu'à cft qu'il pût sans danger rejoindre sa pauvre Georgette.
Charles ne s'ennuyait pas dans la solitude, mais un amant n'est jamais seul î L'image de l'objet aimé le j^suit psrtout. Il n'a jamais trop de temps pour se livrer à ses pensées, pour se laisser entraîner d(UX rêves amoureux qui le charment ; il cherche les bois les plus sombres ^ les
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promenades les moins fréquentées , il lui semble qu'en s'éloignant des êtres iudifférens il se rapproche de son amie. Quelquefois , cependant, on aime a épancher son cœur dans le sein d'un confident discret. Baptiste était le confident de son maître. A la vérité le petit jockey , qui n'était pas amoureux, se serait bien passé d'entendjje tous les jours parler de mademoiselle Georgette. Mais il faut de la patience avec les amoureux, îes auteurs j les invalides et les vieilles coquettes.
Charles était un f®u de s'abandonner à une passion, qui ne lui avait encore causé que du chagrin , pour une femme qui neparaissaitpasdigne de son amour.
Mais Charles n'avait que vingt ans! et il
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était dénué d'expérience, Georgelte était son premier amour, et un cœur brûlant, une imagination exaltée conduisent bien facilement une jeune tête.
Un personnage inattendu vient tirer Charles de ses rêveries amoureuses. Un jour en se promenant dan& le bois , il voit venir un homme à cheval, cet homme approche, c'est Dumont, l'homme de confiance de ses parens.
a Quoi î c'est toi , Dumont ? — Oui , Monsieur. — Par quel hasard ? Comment savais-tu que j'étais ici ? — Ma foi, Monsieur.. . c'est madame votre mère qui m'a indiqué ce village. — Ma mère?.... Comment savait -elle elle-mêxne ?. .. — Je l'ignore , monsieur, mais je suis chargé de vous remettre cette let-
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tre de madame la marquise. — Une lettre ! donne vite , Du mon t. »
Charles prend la lettre avec précipitation. Dumont se félicite tout bas de la manière adroite dont il a répondu aux questions de son jeune maître. On sait que Dumont avait suivi Charles , mais comme son âge l'empêchait d'artler aussi vite en besogne que celui qu'il épiait , il n'avait pu prévenir le duel , n'en ayant été instruit que le lendemain de la mort de Saint- Ange ; du reste , il avait rendu à madame de Merviile un compte fidèle des actions de Charles, et ce comp te - là n'était pas favorable à Georgette.
Charles fut vivement étonné du contenu de la lettre de sa mère , il vit
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qaelle connaissait toute la conduite de ' Georgette. Madame de Merrille ne faisait cependant à son fils d'autre reproelle , que celui d'avoir ex[)osé ses jours et le bonheur de ses parcns [)Our une femme indii^ne de son amour. Elle nensait que, corrigé de sa folle passion , il allait revenir au sein de sa famille, qui lui gardait une épouse sage, jolie , douce, bonne , pjoint coquette , et dont les aimables qualités devaient facilement effacer de son âme l'image de celle qui l'avait séduit d'abor d
' Charles s'adresse brusquement à Dumont , après avoir terminé la lecture de la lettre. « Savez-vous , Dumont, qui a pu instruire ma mère des détails que ^îconiient cette lettre? » Dumont rougit,
^e trouble, la figure de son jeune maître exprime la colère et le dépit; il sent qu'il est prudent de se taire : il balbutie un <« non , Monsieur. — Il suffit. Vous pouvez partir. — Est-ce que monsieur n'a pas une réponse à me donner pour mes bons maîtres?' — Non. — Que leur dirai-je donc, Monsieur? — Ce que vous voudrez, — Mais , monsieur... — Laissez-moi. »
Duniont s'éloigne tristement, et encore falîgué de sa route il va remonter à cheval , lorsque Charles , se repentant de la brusquerie avec laquelle il a traité ce vieux et fidèle serviteur, court à lui et l'arrête.
w Dumont , tu es falîgué; pourquoi repartir si vile ? repose- toi quelques jours
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dans ce village. — Monsieur est bien bon , mais madame de Merville est trop impatiente de savoir le résultat de ma démarche!... elle espérait que je ne viendrais pas seul ! — Tu lui diras que je te suis de près, et que sous peu de jours je serai au château. — Quoi! vraiment, monsieur... cette bonne nouvelle me fait oublier mes fatigues, et je vais l'apprendre à madame. — Bon Dumontî — Ah! c'est que madame vous aime tant ! elle sera si aise de vous revoir Elle me parlait toujours de
vous, monsieur. Pourvu, me disaitelle , qu'il oublie cette — Vat'en ^ Dûment. — Oui , monsieur, je pars. »
Dûment remonte en selle et s'éloigne,
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Charles reste seul , indécis sur ce qu'il
doit faire. Il tient la lettre à la main
il la relit. Il trouve que sa mère exagère les torts de Georgette ; on aura trompé madame de Merville, on a calomnié Georgette. Sans doute elle a commis des fautes ; mais elle se repent, elle est ren* trée dans le sentier de la vertu, et certes elle ne s'en écartera plus.
Ce qui empêche surtout Charles de retourner au château , c'est cette phrase de la lettre dans laquelle on dit qu'on lui garde une épouse charmante. Le jeune homme , toujours épris de Georgette, trouve très - mauvais que l'on songe à disposer de lui. D'après cela , il se décide à retourner à la ferme. Sans doute on ne pense plus à l'arrêter! il va
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revoir Georgetle , il va juger si elle est bien corrigée, et alors... oh! ma foi!
^îlors il arrivera ce qu'il pourra ! un aniourenx ne calcule pas si loin,
Baptiste , prévenu , ne demande pas mieux que de quitter un endroit où il s^ennuie, parce qu'il n'est pas amoureux. Charles paie généreusement les villageois qui lui ont donné un asile , et, suivi de son petit jockey, il prend le chemin de la ferme.
Les voyageurs, après avoir fait galoper i leurs chevaux le plusvite qu'ils ont pu, arrivent à la nuit tombante à Bondy. De là a la ferme il n'y a pas bien loin. On était à la fin de l'automne, le temps était '• sombre; et une pluie abondante avait i transpercé les deux jeunes gens. Le *
pauvre Baptiste tremblait de froid sur son cheval , ses vetemens étaient imbibes d'eau 5 mais Charles n'avait vouhi s arrêter nulle part, tant il avait haie d'arriver. Il cherche à ranimer le coura-> ge de Baptiste. € Allons, encore un moment et tu te réchaufferas à la ferme. — Ma foi , monsieur, vous n'êtes guère eu meilleur étatique moi; celle maudilc pluie qui gelé en tombant doit vous faire trembler aussi!... — Moi, Baptiste, je n'y pense pas. — Tous êtes bien heureux, monsieur ! Ah I mais, j'oubliais que vous êtes amoureux et que cela garantit du froid ! — Monsieur Baptiste plaisante. — Non, monsieur, oh ! je ne suis pas en train de rire , je vous assure. »
Tout en causant, les voyageurs sont
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arrivés dans la plaine où est située la ferme ; mais la nuit est obscure et la pluie continue à tomber.
«Baptiste, vois-tu de la lumière quelque part? — Ah ! mon Dieu ! non , monsieur; je ne vois rien du tout. — C'est singulier!... nous devons cependant être lout proche de la ferme. — Nous nous sommes peut-être perdus, monsieur?...
— Oh ! que non! — Il ne nous manquerait plus que cela pour nous achever. — Malgré l'obscurité, je reconnais ce site!... ce tronc d'arbre, ,1a ferme doit être -en face de nous... Avançons. »
Ils avançaient toujours, ne voyaientrien, et n'apercevaient aucune lumière. «C'est singulier, disait Charles...— C'est désagréable, disait Baptiste. »
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A force de tâtonner, Charles se trouve arrête par un vieux pan de mur. a Baptiste, sens-tu quelque chose? — Monsieur, je ne sens que la pluie qui me perce les os. — Nous sommes devant les débris d'une maison. — Yous croyez.
Monsieur?... — Tiens , suis-moi. »
Charles suit le mur qui le guide ; bientôt ils sont au milieu de décombres; les chevaux , arrêtés par des amas de pierres, ne peuvent aller plus avant, tout annonce qu'on est sur les débris d'une habitation. Charles est frappé d'une idée terrible : il examine avec effroi les ruines qui Tentourent. «C'est ici ! s'écrie-til, c'est ici que s'élevait la ferme de Jean;
c'est ici que j'ai laissé George tte ô
mon Dieu, a-t-elle péri victime de cet affreux désastre !
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— Quoi , monsieur , vous croyez que nous sommes àla ferme! — Oui, Baptiste, c'est sur ses ruines que nous marchons. — Ah! mon Dieu! monsieur, qu'est-il donc arrivé pendant notre absence?
— Je l'ignore! je ne sais quelle conjecture tirer de cet événement !...„
Je nose me fixer à aucune idée !
toutes sont affreuses!... Ali ! Georgette ! et vous, bonne Thérèse, qu'ùles - vous devenues! Je suis anéanti, Baptiste — Et moi , monsieur, je suis pétrifié î »
Tout entier à ses sombres pensées , craignant et désirant d'apprendre ce qui est arrivé, Charles demeure immobile nti milieu des ruines; le froid, la fatigue , id pluie qui tombe par torrens , rien ne
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peut le tirer de ses sombres réflexions. Baptiste soupire, n'ose parler et regarde son maître dont l'état l'afflige. Cependant îe petit bonhomme trouve fort désagréable de passer la nuit en pleine campagne par un temps si affreux. Les débris de murailles qui les entourent ne les garantiésent pas de l'averse ; leur situation! devient ^^^^? pénible, Baptiste se décide à prendre un parti.
«Monsieur, est-ce que voire intention est de rester là? — Où veux-tu que nous allions maintenant, mon pauvreBaptiste?
— Ma foi, monsieur, n'importe en quel endroit , nous y serons toujours mieux qu'ici. Kous ne pouvons passer la nuit au milieu de cesdécombres ; d'ailleurs , anon cher maître^ qu'y gagnerez-vousî
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Ce n'est pas en restant là que vous|saurez ce que mademoiselle Georgette est devenue. Pourquoi vous abandonner à la douleur , rien ne prouve qu'elle ait^été enveloppée dans ce désastre , et peutêtre nous donnera-l-on des renseignemens sur elle , dans le premier endroit où nous nous arrêterons. — Tu as raison, mon ami, tu me rends à l'espérance. Quittons ces lieux , jadis témoins de mon bonheur , et qui n'offrent plus que l'image de la destruction ! M
Baptiste ne se fait pas prier pour quitter les ruines ; il pousse son cheval, il trotte devant son maître et le guide dans la campagne. Mais au milieu de la nuit comment trouver un asile!... le
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ciel a pitié deux , il les dirige vers une lumière. Baptiste tressaille de plaisir en l'apercevant ; il fait part à Charles de cette heureuse découverte. On presse les chevaux qui n'ont plus que la force d'aller jusqu'à une petite chaumière d'où partait la lumière , guide des voyageurs.
On frappe à la porte de la chaumière.
« Qui est là? demande une voix grêle et tremblante. — Ouvrez, par grâce, répond Charles, vous rendrez la vie à deux voyageurs qui sauront vous prouver leur reconnaissance. »
A peine a-t-il achevé de parler, qu'on ouvre une fenêtre; une femme paraît et s'écrie î « Il m'a semblé reconnaître cette voix... — Grand Dieu! dit Charles ,
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>cest Ursule!...— Eh! c'est M. Charle?... tîllendez attendez je vas vous ouvrir. »
Ursule descend , Baplislc se félicilc d'avoir trouvé un asile, Charles est vivement agile ; il va savoir ce qu'est devenue Georgelte^ il va la voir peul-elre Ursule paraît enfin ; elle emhi asse Charles, et pendant que Baptiste attache les chevaux sous un hangar, la vieille fait entrer le jeune homme dans la chaumière. « Venez , lui dit-elle , venez voir Tîia pauvre maîlresse ! hélas! je n'avais plus d'espoir qu'en vous! uiais
j'étais bcn sûre, moi, que vous reviendriez. »
Les paroles d'Ursule font pressentir à 'Charles une partie de son malheur: il
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suit la vieille en tremblant ; ils entrent dans une petite chambre où, assise auprès d'un âtre à peine éehaufl'é, Thérèse ost occupée à filer. Elle se lève , court embrasser Cliarles en pleurant. Le jeune homme jette autour de Un des regards inquiets , mais en vain il clierche Georgelte !... « lïélas , dit la fermière, qui devine sa pensée, elle m'a encore abandonnée. »
Charles est accablé , il n'a pas la force d'en demander davantage. « Tenez , r.ionsieur, dit Ursule , c'te demoiselle-là r.c vaut pas que Ton se chagrine pour elle comme vous le faites. Si vous l'aviez toujours aussi ben jugée que moi, vous n'y auriez pas été pris deux fois.C'qui est îe plus désolant dans tout ça , c'est l'in-
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cendie de la ferme , et c'est encore à mamzelle Georgelte que nous devons ça; car il semble qu'elle soit née pour faire le malheur de tout ce qui l'entoure l...»
Ursule fait à Charles le récit de tout ce qui s*est passé, depuis son départ.
Nous savons , qu'en montant en voiture avec notre héroïne, Lafleur avait remarqué les progrès du feu et s'était hâté de s'éloigner en voyant les suites de son imprudence.
Son artifice avait, en elTet, causé tout le mal ; la mèche , qui devait faire partir les fusées, avait, sur son chemin, mis le feu au bois sec qui remplissait le bûcher; bientôt tout devint la proie des flammes. Les garçons de ferme que le bruit de la ,
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détonation avait frappés de terreur, s'enfuyaient croyant avoir le diable à leurs trousses, et sans remarquer l'incendie qui se communiquait à toutes les parties du bâtiment. En vain Ursule voulut les arrêter, en lear criant de venir au secours de leur pauvre maîtresse , les villageois étaient trop effrayés par l'explosion, qu'ils croyaient surnaturelle, pour écouter les cris d'Ursule, La pauvre servante retourne seule vers sa maîtresse, elle l'aide à se sauver de la chambre que le feu commençait à atteindre. Les deux femmes appellent, courent dans la campagne ; mais à minuit , dans un endroit éloigné de toute habitation^ où trouver des secours!... Leurs cris sont inutiles ^ déjà il n'y a plus moyen d'arrêter les progrès du feu.
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Voyant que c'est en vain qu'elle implore la Providence , la malheureuse Thérèse s'assied au pied d'un arbre en face de la ferme , et de là elle conlem- |>le les ravages de l'incendie, et volt dis-' paraître en peu de lemps, ctsan5|-ouvoir s'y opposer , l'asile où elle a vu une partie de son existence , où elle espérait trouver le repos dans sa vieillesse, et dont la perte va la rcdiiire à la mendicité.
Le temps des moissons était pass:'? 3 tous les greniers de la ferme étaient remplis de grains, et tout devint la proie do flammes. 11 ne resta à la pauvre Tliéi' "c que le souvenir du bien qu'elle avaii fait; triste ressource dans l'indigence car il ne faut jamais compter sur la ij
connaissance de ceux qu'on a obligés.
Cependant , les habitans de Bondy étaient humains : en apprenant le malheur arrivé à la fermière , ils s'empressèrent de se cotiser pour lui procurer un asile et de quoi subsister. Les villageois trouvèrent au point du jour Thérèse assise près d'UrsnIe et contemplant d'un œil morne les débris de son habitation. La fermière reçut sans rougir les dons des paysans : leur conduite ne l'étonna pas ; à leur place elle en eût fait autant.
Ursule ne voulut pas quitter sa pauvre maîtresse , et travailla sans relâche afin de l'aider. Pour Ursule, la reconnaissance était un plaisir.
Charles écoute, sans i'interrompre , le récit de la bonne vieille; il est acca- "• i5
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blé, il perd de nouveau toutes les illusions qui ont trompé son cœur. Mais bientôt il sort de cet état de stupeur ; la jalousie , le dépit , la fureur s'emparent de ses sens. Il jure de se venger de l'infidèle; il veut la poursuivre partout , lui reprocher son inconduile, ses désordres , et l'abandonner ensuite pour jamais; mais il veut qu'elle sache qu'il la hait, qu'il la méprise autant qu'il l'avait aimée.
Le pauvre jeune homme n'était pas *^n état de supporter tant de secousses réitérées : la fatigue qu'il avait endurée, la nuit qu'il avait passée , entièrement exposé à l'orage , avaient enflammé son sang. Le jour même de son arrivée dans la chaumière de Thérèse , Charles , at-
teint d'une fièvre ardente, fut forcé de se mettre au lit, où une maladie grave, causée par la réunion des douleurs physiques et morales, no tarda pas à mettre ses jours en danger.
Le délire le plus violent se manifesta. Thérèse et Ursule prodiguèrent au malade les plus tendres soins. Baptiste courut au village chercher un médecin.
Mais, par mal lie ur, le petit jockey, ne sachant où s'adresser et impatient de procurer des secours à son maître , fut chez le barbier pour savoir la demeure d'un esculape. Ce barbier était aussi médecin , à ce qu'il croyait du moins , et il en savait assez dans le village pour panser une blessure , faire une saignée ,
ordonner une lisanne, arracher une dent, composer des pilules, et enterrer son malade tout comme un autre.
Le barbier, persuadé de son mérite^ se garde bien d'enseigner au jockey où loge le médecin de l'endroit , il fait croire au petit bonhomme que c'est lui seul qui soigne dans tout l'arrondissement , et s'emparant aussitôt de ses lancettes, rasoirs, grattoirs, et pilules (qui guérissent toutes les maladies), il suit Baptiste, en l'assurant que bientôt la situation de son maître aura changé.
On arrive à la chaumière. Le barbier examine Charles, et déclare qu'il a trop tle sang, que la violence de la fièvre est causée par l'oppression des organes, que les fibres qui correspondent au cerveau
sont tellement tendues , que la tête du malade est en danger de sauter, qu'il y aurait frénésie, folle, hénionugie , si l'on n'y inetlait ordre, et que, pour remédier à cela, il faut appliquer au malade soixante sangsues entre les cuisses et les reins.
Il faut dire que , pour le malheur de Charles , le barbier , dans son dernier voyage à Paris , avait fait une grande provision de sangsues, qu'il croyait placer avec bénéfice dans son endroit. Mais, malgré ses ordonnances ^ ses discours et sa rhétorique , les villageois avaient une teile aversion pour les pclile.i bô« les qu'il ne put réussir à en vendre une seule. Il faut donc attribuer à cciU:: cause rcmpressement du barbier à placer sa
it
marchandise sur le postérieur du premier étranger malade que la Providence lui envoyait.
Grâce à cet ingénieux remède, Cliar- Jes n'eut bientôt plus la force de bouger, à la vérité , le délire J'avait quitté, et nolie médecin faisait parade de son savoir. c< Mais , disait Ursule au barbier, ce jeune homme n'a plus que le souffle. — E'j ! qu'est-ce que cela fait, si ce souffle est bon , s'il ne lui reste rien d'impur?
— Mais, monsieur le docteur, il a perdu toutes ses forces ! — Tant mieux; c est que la fièvre l'a quitté. — A peine s'il peut parler!., si l'on entend sa voix!..
— Bon ; preuve que ses organes n'ont plus d'irritation. — Mais ses yeux sont éteints! — Bravo; c'est que la folie ne
les anime plus. — Avec tout ça, il me semble qu'il n'est pas bien l — Il est comme il doit être. — Il paraît n'avoir pas deux jours à vivre. — Je ne vous assure pas qu'il en revienne , mais il mourra entièrement guérî. — Y'ià une belle consolation ! autant vaudrait qu'il vécut malade !... — Qu'il vécût malade!... bonne femme ! que dites-vous là!... que deviendrait ma réputation !... mais rassurez-vous, ce jeune homme n'est pas encore mort, et nous lui appliquerons ce soir trois douzaines de sangsues au bas-ventre ; si cela ne réussit pas, nous ferons usage des ventouses; c'est un remède nouveau fort à la mode. Je ne sais pas de quel pays cela nous vient, mais il faut convenir que cela est bien joli!... quarante pointes de lancettes qui vous en-
tient au môme moment dans la chair et ^'oiis dessinent le corps de mille manières différentes! vous êtes laloné comme un prince caraïbe ! — Ah î mon Dieuî... quarante blessures à la fois !... — Cela ne fait pas de mal. Je viens, d'ailleurs , de composer moi-même l'instrument nécessaire avec tous les morceaux de ra- .soirs que j'ai pu réunir, et je ne serai pas fâché d'en faire l'essai sur mon ma- Jade. »
Pendant que Charles gisait mourant au fond d'une chaumière , sa famille se Jivrait à la joie. Dumont , en revenant au château, avait assuré à madame de Merville que, sous peu de jours, elle reverrait son fils, et que sa lettre avait produit tout l'effet qu'elle en attendait.
XI Que je vais être heureuse ! dît madame de jMerville ; mon fils ne me quittera plus. Ma chère Alexandrine , tu vas voir mon Charles; tu jugeras qu'il est bien digne d'être aimé. »
Mademoiselle Alexandrine souriait , parce qu'on kii avait dit que monsieur Charles était fort joli garçon , et qu'à seize ans on tient à ses bagatelles-là.
Cette jeune personne était la future épouse dont madame de Merville avait parlé à son fils dans sa lettre. Alexandrine était la fille du voisin avec lequel M. de Merville passait une partie de son temps.
M. de Saint - Ursain était un bon homme -, il avait ce que beaucoup de gens n'ont pas, la complaisance d'é-
coûter patiemment des choses qu on lui avoit déjà racontées, et qui ne l'intéressaient pas. M. de Merrlile , avec sa manière de voir , faisait souvent de longs discours sur sa difiiculté de trouver un second soi-même ; le voisin écoulait tranquillement le bavardage du marquis, et celui-ci ne pouvait plus se passer de M. de Saiut-Ursain.
Mais mademoiselle Alexaudrine , que n'amusaient pas les discours de M. de Merville, s^nnuyait dans le grand château de son père. A seize ans, être seule une grande partie du jour, cela est bien triste : heureusement pour la jeune personne que madame de Merville , découvrant les aimables qualités d'AIexandrîne, pria son père de la lui confier
pour quelque temps. Bientôt Tamitié la plus sincère réunit deux cœurs faits pour s'entendre.
Alexandrine avait tout ce qu'il faut pour charmer, et joignait aux dons de la nature les qualités du cœur. Charles ne devait pas demeurer insensible près de tant d'attraits : des yeux charmans dont l'éclat était tempéré par des cils d'ébène , une bouche gracieuse, des cheveux d'un blond-cendré qui bouclaient naturellement sur un front majestueux ^ une taille agréable, des formes ravissantes, voilà quelle était Alexandrine , que madame de Merville brûlait du désir de nommer sa fille.
Mais notre jeune amoureux ne songeait guère alors à se marier ; pâle et sans mou-
'So GEORGETTE.
veinent, il n*ëtait plus que le fantôme do lui-jncine. Le fidèle Baptiste, assis a côté du lit do son maître , remarquait , en silence, le changement effrayant qui, depuis quelques jours, soti-it opéré dans tous les traits do Charles. Oh î
maudit médecin de harlje ! (s'écriait
par moment Je petit jockey ) c'est toi qui, avec tes maudites sangsues, as mis
mon maître dans cet état! Mais
prends garde!... si M. Charles meurt, je l'assomme. »
Dans ce moment, le barbier entre dans la chambre de son malade; il s'approche du lit : « Comment va votre mattre? — Mal. — Voyons... Effectivement, le pouls a de Tirritation, le teint est enflammé... il y a pléthore I...., le sang
GEORGETTE. l8l
fait hématose... nous allons appliquer les ventouses, et cela sera fini. »
Baptiste ; en entendant parler de ventouses , croit qu'il ne s'agit que de donner de l'air au malade, et ne s'y oppose pas; mais, quand il voit le barbier tirer de sa poche un long inslrument enrichi de lames aiguës, et avec cette machine diabolique se disposer à larder le corps de son malade , le petit jockey entre en fureur , et s'élance entre son maître et le barbier.
« Je n'ai pas besoin de votre aide , jeune homme , dit tranquillement le barbier, se méprenant sur l'intention de Baptiste.— Mon aidel... Bien loin de vous aider , je vous défends de toucher mon pauvre maître avec voire machine
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infernale! — Vous me défendez, vous...
Petit ignare !... — Oui, moi ; vous voulez tuer mon maître! — Imbécilleî... je vais le guérir, et pour cela le venlouser. — Vous ue le venlouscrez pas. — Je le ven-
touserai ! »
Le barbier s'enlote; Baptiste ne ( iiitle pas la place. jNolre oscnlape, qui voit qu'il n'a rpi'iKi adolescent à combattre , veut mettre le jockey à la porte; mais Baptiste devient uu Hun ; il pousse le barbier si rudement qu'il l'envoie rouler contre un buffet; la perruque du docteur s'accroche àun saladier plein d'œufs, le saladier tombe, les œufs roulent et se cassent sur le nez , les yeux et les joues du docteur; il se relève furieux, la tête comme un enfant-Jésus , et le visage comme une omelette.
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Baptiste l'attendait de pied ferme ^ armé d'iioe cruche et d'un manche à balai. Le docteur se jette bravement sur son eni.emi; celui-ci !e rosse, le pousse, le bourre; et en le faisant reculer, le fait tomber dans le coffre où Ursule avait mis la provision de farine. Le barbier se débat, et bientôt, pousse des cris de fureur : la farine s'était collée sur les œufs, et avait formé une pâte sur le visage et les yeux de notre homme, qui ne voyait plus clair.
Baptiste, en ennemi généreux, retire son adversaire vaincu du coffre à la farine; il lui met dans la poche le prix de ses visites et de ses sangsues; puis, le menant hors de la chaumière, il appelle un petit paysan , afin qu'il reconduise le
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barbier aveugle à sa demeure. Le pauvre barbier, honteux et confus, traverse le village avec sa crêpe sur la figure, escorte par tous les manans du pays, en jurant, mais un peu lard , qu'il ne ventousera plus personne.
Glace à cet événement , le barbier ne revint pas à la chaumicre , cl abandonna son malade. La nature Iriompba des sangsues , et, après une longue convalescence , Charles recouvra la santé.
Charles avait passé deux mois dans la ^-'-''^'imière; ce ne fut qu'au bout de ce temps que ses forces lui permirent de la quitter.
Charles avait conservé de sa maladie une secrète mélancolie qui annonçait
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que son cœur n'était pas axissi bien guéri que sa personne. Baptiste n'osait questionner son maître : cependant, en lui annonçant que tout était disposé pour leur départ, il lui rappela qu'on les attendait au château depuis long-temps.
Charles ne répondit rien; il fit ses adieux à celles qui avaient eu pour lui les plus tendres soins , et força Thérèse d'accepter une bourse renfermant une somme assez forte pour la garantir de la misère pendant le reste de ses jours.
Lorsqu ils furent en pleine campa^.,v., Baptiste Gt trotter son cheval derrière celui de son maître , attendant avec impatience qu'il prît la route de la Lorraine; mais il fut bien désappointé ea II. l6
l86 GE OR CETTE.
Toyant Charles tourner la bride et se diriger vers Paris.
H Allons, dit tout bas le petit jockey, il n'y a plus d'espérance de le guérir , il est ensorcelé. »