‹ Georgette (volume 2)Chapitre 23 sur 24 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Causons un peu«

« Ah çà , mademoiselle , maintenant que nous voici passablement éloignés de la ferme, et que je suis plus tranquille, je vais vous instruire de tout ce qu'il est bon que vous sachiez, — Je t écoute ,

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Lafleur. — D'abord , mademoiselle , je ne vous conduis pas dans les bras du marquis de Saint-Ange , par une raison fort simple, c'est qu'il est mort. — 11 est mort, Saint-Ange est mort!...— Oui, mademoiselle; cela vous fait de la peine? je le crois; cela m'en a bien fait, à moi, qui ne me pique pas de sensibilité!... — Ah! Lafleur, pourquoi ne ra'avoir pas dit cela plus tôt!... Si j'avais été instruite de la mort de Saint-Ange, je n'aurais jamais consenti à... — A me suivre, peut-être? c'est justement pour cette raison que je ne vous l'ai pas dit. Je veux vous empêcher de faire une folie.Tenez, mademoiselle, M. de Saint-Ange est mort, cest un malheur; vous le regrettez, c'est fort bien. Mais il ne faut pas croire qu'il n'y avait danslemonde que lui d'aimablejlesjeunes

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gens faits pour plaire sont très-communs dans ce siècle-ci; ceux qui n'ont que leur or pour séduire, qui sont sots et ridicules , ne sont point rares non plus. Les vieillards, que la folie égare , que la raison fuit, qui singent les petits-maîtres, et qui croient qu'on ne voit pas leurs rides parce qu'ils mettent de faux mollels, sont aussi très communs dans la se- iF ciété. Eh bien , mademoiselle , une femme jeune, Jolie et un peu rusée, fait de ces trois classes de personnages tout ce qu'elle veut. Les premiers occupent le cœur, c'est pour euxseuls que l'on trouve, au milieu du tourbillon de la vie, le moment d'éprouver uft sentiment, qui ne dure pas , mais qui a été véritable. Les seconds servent de jouets : leur fatuité, leur sottise, récréent; on leur ril

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au nez sans qu'ils s'en aperçoivent , ou leur dit ce qu'on veut; leur vanilc' les empêche de croire qu'on puisse se moquer d'eux. Les troisièmes enfin , dont on a pilio, méritent cependant d'être corrigés de leurs folies : aussi ce sont eux qui paient celles des autres^ et, s'ils ne meurent point dans la misère , c'est que leurs excès les empêchent de prolonger long-temps leur folle carrière.

u Vous êtes une de ces femmes capa* blos de mener h la lisière tous les personnages que je viens de passer en revue. Je vous ai jugée au premier coupd'œil ; je n'ai pas de raison pour vous flatter, ni pour me tromper : je ne suis pas amoureux de vous; je vous dis la

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vérité , et je vous engage à suivre mes conseils. Parce que M. le marquis n'est plus , vous ne deviez pas rester confinée dans une ferme. Vous êtes née pour briller, vous brillerez. Séchez vos larmes, il est permis de regretter les morts , mais non pas de leur sacrifier le bonheur de son existence,

— En vérité , Lafleur, lu prêches fort bien. Où donc as-tu appris tout cela? — Eh! mademoiselle, avec des dispositions heureuses , on se forme à Traîtichambre comme au salon. Je suis né avec ie don de leloquenr.e, je serais peut-être aujourd'hui fameux avocat... si mon père, c'està-dire le mari de ma mère, n'eût décou- Tcrt un jour que sa moitié le faisait cocu avec son maître de dessin. Le cher

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homme irrité fit enfermer sa femme.

( Cela se faisait alors pour ces peccadilles; aujourd'hui, quand un mari se plaint de sa femme et veut plaider en adultère, on le regarde comme un sot digne des

petites maisons.) Ma mère mourut de douleur de ne plus apprendre le dessin, mon père se ruina avec des filles pour oublier l'injure faite a son front. Les courtisanes lui donnèrent des galanteries qui l'envoyèrent ad patres. Je restai seul sans secours et fus fort heureuxd'entrer en service , lorsque j'aurais du être servi moi-môme, et tout cela parce que ma mère voulait dessiner sur des éventails... ô stabilité des choses humaines... mais revenons à vous : vous êtes maintenant consolée de m'avoir suivi ? — Il le faut bien. Mais tu m'as promis..... — Ua

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train magnifique!... vous aurez tout cela. — Et ton maître ? — Ah! vous le prendrez par-dessus le marché. — Gomment? — Il est de la troisième classe des individus dont je vous parlais tout à l'heure. -— Quoi! ton maître... — Est vieux, laid, sot et ridicule. — Je te remercie du cadeau. — C'en est un en effet, ne vous en plaignez pas ! c'est un trésor pour une jeune femrne , qu'un homme comme cela. Songez qu'il est riche, et que vous en ferez tout ce que vous voudrez , car il faut que vous sachiez qu'il est amoureux de vous, mais amoureux !... à en perdre la raison. — Mais, Lafleur, jamais je ne l'aimerai. — Eh ! qui vous parle de l'aimer? Ah ! je vois que j'aurai encore bien des choses à vous apprendre : qui diable a pu vous faire croire qu'il fût né-

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cessaire d'aimer les gens avec qui on a des relations d'intérêt? dans le monde, les deux choses les plus rares sont Tamour fidèle et l'amilic désintéressée. Le jeune homme qui épouse une riche douairière, le libertin qui séduit une innocente, les héritiers qui pleurent un vieux parent , les écoliers qui font un compliment à celui qui leur applique la férule, la jeune épouse qui caresse son vieux mari; tous ces gens - là affectent de l'amour et de l'amitié qu'ils n'éprouvent pas! le monde est un composé de grimaces que l'on nomme politesses; et de sujétions, qu'on appelle bienséances.

C'est en faisant un échange continuel de complimens et de protestations, donl on ne pense pas un mot, que la société se soutient. Le sage apprécie tout à sa

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l'aste valeur; il compare les gens du inonde à ces acteurs qui , après avoir joué une scène d'amour, se donnent des

soufflets dans la coulisse 1 En effet,

nous jouons tous la comédie : la différence qu'il y a, c'est que nous ne prévoyons jamais le dénouement, qui arrive qfielquefois au moment où nous l'attendons le moins.

' — Ainsi, Lafleur, i! ne faut jamais croire rien de ce qu'on nous dit? — Ah! Mademoiselle , il y a pourtant des exceptions. Si votre marchande de modes vous dit que vous êtes mal coiffée, votre couturière que votre robe est mal faite, votre femme de chambre que vous avez le teint plombé , votre médecin qu'il ne connaît rien à votre maladie , n. lâ

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votre amant qu'il vous est infidèle, alors vous pourrez les croire, parcequ'ils n'auront aucun intérêt à vous tromper. L'intérêt , mademoiselle , voilà le grand mobile des actions des hommes; d'autres l'ont dit avant moi , et je me plais à le répéter. L'intérêt , qui exerce son influence au salon comme dans l'antichambre, au palais comme dans la chaumière, et qui , s'il n'était tempéré par l'amour - propre , passion presque aussi puissante , mais beaucoup moins dangereuse, nous ferait faire bien plus de sottises... quoique nous en fassions bien assez. Mais je me laisse emporter par mon penchant au bavardage ; revenons :

vous allez être l'objet constant des soins et des prévenances de M. de Lacaille. — Lacaille !... quoi ! cet original... Je me

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rappelle Tavoir vu !... Je ne pouvais le regarder sans rire. — Tant mieux, riez lorsqu'il vous parlera, il croira que ce sont ses plaisanteries qui en sont cause. Vous changerez de nom, celui de Georgette ne peut plus s'accorder

avec le train que vous allez avoir!

Vous vous nommez... madame de E.osambeau. — Madame? et pourquoi pas Mademoiselle? tu sais bien, Lafleur, que je ne suis pas mariée... — Eh! les convenances donc... En vérité, M. de Saint-Ange ne vious a pas appris grand' chose !... Que diable vous a-t-il montré? — A faire l'amour. — C'est un trèsjoli talent , sans doute , mais tout le inonde sait cela. A quinze ans, aujourd'hui, une jeune fille fait l'amour aussi bien qu'une femme de trente , et ce ta-

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lent est devenu trop commun , pour qu'on puisse maintenant en lirer parti.

D'ailleurs, je ne crois pas que vous ayer. envie de faire l'amour avec M. de Lacaille? — Oh! non. — Yous le lui laisserez faire tout seul. Yous vous nommerez donc madame de Rosambeau , nom tros-joli et qui ne manquera pas son effet dans le Marais. Yous êtes veuve et parente de M. de Lacaillc. — Mais à quoi bon tout cela ? — M. de Lacaille veut vous mener dans le monde avec lui , non comme sa maîtresse, cela ne serait pas décent, mais comme sa parente; on saura bien qu'en penser; n'importe ! les bienséances seront respectées, Toilà tout ce qu'il faut. Songez, d'ailleurs , que le vulgaire appelle femine entretenue , la beauté qui , comme

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TOUS , doit ses richesses à ses appas ; au lieu de cela, avec le litre de parente de M. de Lacallle , je fais de vous une femme honnête.

» — En serai-je moins Georgette? — Non... pour vous, mais le décorum ! — Et ce vieux fou de Lacaille sait bien aussi qui je suis. — Oui, mais que sail-

on? s'il lui prenait fantaisie de vous

épouser. — M'épouser... Ah! grand Dieu!

j'en serais bien fâchée!... — Fâchée!

vous ne connaissez pas encore le monde! combien de femmes à votre place, s es • limeraient heureuses de trouver un vieux mari qui leur donnât, avec une fortune à dissiper, ce litre d'épouse, sous lequel elles cacheraient leurs folies passées, présentes et à venir. Mais, non! Ce

sont les femmes qui ont abuse de tous les plaisirs qui ont fait retentir la capitale du bruit de leurs extravagances]; ce sont celles-là qui trouvent ces hommes sensibles, qui se croient trop heureux de posséder une beauté dont vingt autres ont eu les faveurs , et des appas qui fondent sous la main qui cherche à les palper. Tandis que des filles honnêtes attendent, en soupirant, qu'il se présente un mari , tel qu'il soit!... et voient s'écouler leur printemps et souvent leur été, sans cesser d être demoiselles. .... Pauvres petites ! à quoi donc servent la pudeur et la sagesse, puisque celles qui n'en ont pas trouvent des maris avant vous! Mais enfin, mademoiselle Georgette , il n'est pas dit que mon maître veuille vous épouser, vous ne l'épouse-

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rez point si cela ne vous convient pas , je vous ai mise au fait de ce que vouiè deviez savoir, vous ferez maintenant tout comme il vous plaira. — Oui , mon cher Lafleur; mais, puisque tu a» fini de m'apprendre ce que je dois faire, il faut que je t'apprenne à mon tour une circonstance fort intéressante et sur laquelle je veux te demander tes conseils. —Parlez, mademoiselle, je vous écoute.

—Je crains que ce que je vais te dire ne dérange un peu tes projets... — Pas possible. — En vérité , je n'ose m'expliquer... — INe craignez donc rien. — C'est

que je ne sais comment t'avouer —

Allons , ne faites donc pas l'enfant !... - — Au contraire , Lafleur. — Gomment au contraire! — C'est qu'il est fait. — Quoi? — L'enfant.,.—- Diable ! vous seriez en-

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ceinte?... — Ah! mon Dieu, oui! — Et c'est cela que vous n'osiez m'apprendrcî Mais c'est une bagatelle'.... ce sont de ces choses qui arrivent tous les jours; cela ne doit pas vous chagriner!... — Ah! Lafieur, tu me rassures. — J'avoue , cependant , que cela pourra exiger quel* ([ues précautions dans notre conduite future. D'abord, il ne faut pas que M. de Lacaille sache cela. Les libertins comptent doublement les années d'une femme d'après les enfans qu'elle a faits; et, quand ils ne peuvent s'attribuer la paternité, cela ne peut que refroidir leur amour. Si votre enfant avait quelques mois de moins , nous le mettrions sur le compte de M. de Lacaille , qui le recevrait avec gloire et reconnaissance; mais il n'y a pas moyen de penser à cela,

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il vaut mieux lui cacher Taventure. — Mais, comment ferons-nous? —Rien de si facile! M. de Lacaille se laisse tromper si bêtement, qu'il n'y a pas de plaisir à lui en faire accroire. Vous irez passer quelque temps à la campagne... puis

vous serez malade la première chose

venue. — Mais l'enfant qu'en ferai -je? — Ah ! ma foi , ce que vous voudrez ; j'ai beaucoup fait faire d'enfans dans ma vie, j'en ai fait quelques-uns moi-même^ mais jamais je ne me suis occupé de ce qu'ils sont devenus. Au reste , soyez tranquille, Paris est une ville fort com-mode ; comme les demoiselles y fontbeaucoup d'enfans , on a établi des hospices destinés à recevoir les fruits de Té* garement des cœurs sensibles , et leS' femmes sont très-sensibles à Paris... c'est II. i3

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ce qui fait que l'on voit tant d'enfanstrouvés.

» Mais nous voici dans Tliôtel qui vous est destiné ; songez que vous n'êtes plus Georgette , et que vous vous nommez madame deRosambeau. )^

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