‹ Georgette (volume 2)Chapitre 7 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Nuit aux Aventures.

Le silence le plus profond régnait dans rhôtellerie , tout était tranquille, minuit était sonné; rien ne semblait devoir troubler le repos du paisible voyageur... mais ce calme trompeur

n'était que le précurseur d'un violent

orage.

Georgette dormait comme on dort à dix ans lorsqu'on a bien soupe la veille ; Jean comme un homme qui a la conscience pure et point de soucis.

Laissons-les dormir.

Un malheureux chat qui remplissait le voisinage du bruit de son amour était alors sur le toit de la maison , audessus de la fenêtre de la chambre de l'aubergiste , et à côté de la lucarne qui éclairait le modeste grenier où reposait la jeune servante : ce grenier se trouvait par conséquent au-dessus de la chambre du maître.

Je ne sais si l'aubergiste logeait sa

GEORGETTE. 5g

servante près de lui pour l'avoir sous la main en tout temps. Notre homme était marié; sa femme venait d'atteindre son dixième lustre; elle ne voyait pas plus loin que son nez ( et elle était camarde) ; l'aubergiste , beaucoup plus jeune qu'elle, était lui peu volage!.... et fort cnpable de rendre visite à la mansarde pendantlesommeil desadouce moitié!...

Mais revenons à notre chat.

Le matou , qui avait sans doute un rendez-vous sur le toit, se promenait depuis long-temps -, lorsque des miaulemensj partis de la cour, vinrent frapper son oreille. Reconnaissant la voix de sa belle , il veut descendre pré* cipitamment; mais, contre l'ordinaire de ses pareils , il fait un faux pas ^

Go GEORGETTE.

dégringole jusqu'à la lucarne , en brise le carreau, et tombe lourdement dans Tiulérieur du grenier.

L'auberiîisle était couché près de sa

tendre épouse , qui ne dormait pas cette nuit-là , comme à l'ordinaire, ce qui contrariait beaucoup son mari ; car ce monsieur, s'étant aperçu, durant le souper, des agaceries du gros marchand et des œillades de sa servante, s'était bien promis de s'assurer, pendant la nuit, si ses soupçons étaient fondés.

On doit juger de sou dépit en voyant l'insomnie de sa femme ; en vain il faisait semblant lui-même de ronfler, madame, qui était montée sur la plaisanterie, l'agaçait et le pinçait en lui

GEORGETTE. Sf

reprochant sa froideur. Tout à coup, un bruit violent retentit au-dessus de leurs tètes; laubergistc , qui cherche une occasion pour se lever, saute aussitôt en bas du lit.

«Où vas-tu donc, Lolo (demande avec inquiétude, sa chère compagne )?

Parbleu ! n'as-tu pas entendu le bruit extraordinaire qui vient de se faire làhaut ? — Si fait, mon bonhomme, mais c'est Fanchelte qui, ayant besoin de se lever, aura jeté une chaise à terre. — ]S[on, madame, ce n'est pas Fanchette quiafait le bacchanal que j'ai entendu...

on elle ne l'a pas fait seule, et c'est ce dont je suis bien aise de m'assurer.— Cependant, mon bonhomme... » Mais rnon bonhomme était déjà loin, aux grands

6z GEORGETTE.

regrets de sa tendre moitié , fort mécontente d'un événement qui dérangeait l'emploi de sa nuit. Laissons-la se lamenter en attendant son cher époux , et suivons celui-ci dans sa course nocturne.

En deux sauts il est à la porte du grenier; elle est entr'ouverto (( Bon ^

dit-il , premier indice !.. » Il s'avance doucement.... quelque chose passe rapidement entre ses jambes.... il les serre pour retenir l'objet.... et reçoit deux coups de griffes dans jles mollets ; il se hâte alors de laisser le champ libre à l'animal , qui se sauve tout étourdi de sa chute. Notre homme s'approche du lit de la petite servante... î il tâte.... le lit est vide ... second indice !... . plus de

doute que la traîtresse ne soit occupée avec... mais comment les surprendre?

quel moyen employer pour se venger d'une manière éclatante?... L'aubergiste était enfoncé dans ses réflexions lorsque le bruit des pas de quelqu'un qui s'avançait doucement vers le £:renier lixe son attention ; il se jette sur la couchette, après s'être armé d'un gros bâton noueux, et attend, avec anxiété , les événemens.

On pousse la porte : à la faible clarté de la lune , l'aubergiste distingue un homaie en chemise. « Es-tu là , ma petite ( demande une voix que Ton rend aussi tendre que possible ) ? — Oui, oui, je t'attends ( répond l'aubergiste d'unton de fausset). Il avait reconnu le

G4 GEORGETT]*.

gros marchand , et lui préparait une réception capable d'éteindre Tardeur la plus vigoureuse. « Ennuyé de voir que » tu ne venais pas dans la remise où tu )) m'avais donné rendez-vous, j« suis « monté à cette cliambre où tu m'avais » d'abord dit que tu coucliais.... je ne )) l'ai pis trouvée sans peine !... je m'é- » tais perdu dans tous ces escaliers....

» mais enfin me voilà près de toi

)) et je vais être bien dédommagé de )) n; es peines! »

En achevant ces paroles, dont l'aubergiste n'avait pas perdu un mot , notre amoureux saute sur le Ht où il croit goûter la suprom-e félicite.... mais, au Heu d'un baiser qu'il s'attend à cueillir... c'est une volée de coups de bâton qu'il

reçoit sur les épaules. Le malheureux amantn'apasle temps desereconnaître...

le bâton roule avec une incroyable agilité.... Épouvanté de cette réception , il se sauve en criant à tue-téte qu'on Tassoiiuiie; il saute, quatre à quatre , les vnarchcs de l'escalier , enfile plusieurs détours pour dérouter son impitoyable batteur, se jette avec violence contre une porte qui cède au poids de son

corps la referme sur lui avec

soin , et rend grâces au ciel d'avoir échappé à celui qui le traitait avec tant de rigueur. Laissons-le respirer un monier.t ; revenons à l'aubergiste.

Son dessein n'était pas de poursuivre le marchand , sa vengeance était satisfaite de ce côté , mais , d'après ce qu'il

avait entendu, il voulut se rendre à la remise , espèce de hangar situé près du jardin, et qui, pour Tinstant , était rempli de bottes de paille et de foin ; c est là que devait être Fanchette.

Notre jaloux descend ; chemin faisant il rencontre plusieurs voyageurs et les domestiques de la maison qui ont entendu les cris du marchand et cherchent à découvrir ce que cela peut être; l'aubergiste feint de Fignorer comme eux , et de courir pour en savoir la cause : notre homme pensait , avec raison , qu'il ne devait pas faire connaître îa manière dont il traitait les voyageurs ; xela n'eût pas achalandé son auberge.

On allume des flambeaux , on suit le maître de la maison , qui marche vers la

cour; on ^rive à la remise , qui est entourée deplanchesde bois à demi-pourries ; on va pénétrer dans rintérieur..,. lorsque l'on croit entendre des cris plaintifs partir du côté opposé.... on se retourne.... on écoute.,., plus dedoute:

la voix sort du fond d'un puits placé à dix pas de la remise , et qui n'a , pour garde-fou , qu'une planche de six pouces de haut.

Quelqu'un est , à coup sûr, tombé dans le puits ; heureusement , il n'est pas très-profond : deux garçons de l'auberge attachent un grand seau à la corde , un autre se met dedans , on le descend doucement avec des lanternes , bientôt il crie que l'on retire la corde , mais le seau est devenu tellement

lourd que trois hommes ont de la peine aie faire remonter ; enfin , il reparaît, le garçon tient dans ses Lras le iiiilitaire, velu aussi légèrement qtie l'était le marchand en allant an grenier , et à demi-mort de frayeur et de froid :

-étonnement général des assistans

raubergiste lavait pris d'abord pour le pauvre battu. ...mais il reconnaît bientôt son erreur , et, pendant que l'on s'occupe à faire revenir le militaire, il s'avance, avec une partie des curieux , •vers la remise pour y chercher d'autres personnages.

.D'abord , on n'apercent rien ; on écoute : le plus profond silence règne dans le hangar. L'aubergiste présume ^u'on n'a pas attendu sa visite pour se

retirer, il va en faire autant. ... lorsqu'il aperçoit quelque chose de blanc sous une botte de foin.... Il avance.... c'est encore le pan d'une cbemise !.... il jette au loin les bottes de foin^ et montre , aux spectateurs étonnés.... la petite servante et la nourrice bloties toutes deux sous la paille!

dans le simple appareil

De fleux beautés qu'on vit ni d'arracher au sommeil.

O fortunés voyageurs V... que vous êtes heureux !... le spectacle de deux jolies femmes , groupées, presque nues, sous des bottes de foin , vaut bien , à mon avis, les monstrueuses curiosités que l'on vous fait voir pour dix centimes, à Paris , depuis la Madelaine jusqu'à la place de l'Éléphant.

Cependant nos deux fillettes tremblaient, non pas de froid ( elles étouffaient sous la paille), mais de honte , de dépit, de se trouver, dans un pareil costume , exposées aux regards de tous les voyageurs. On eut pitié d'elles, et on les engagea à se lever sans crainte , et à gagner leurs gîtes le plus vite possible, l'aubergiste remettant au lendemain toute explication.

Déjà ces dames s'étaient levées, essayant de cacher une partie de leurs charmes avec quelques poignées de foin. Les curieux sortaient de la remise , et allaient rentrer dans l'auberge... lorsque des cris se firent entendre du côté de l'escalier, et bientôt la vieille dame aux animaux , descendant les marches avec précipitation , et aussi légèrement )

vêtue que nos deux jeunes filles , vint se jeter au milieu des voyageurs en criant à tue-téte : Au voleur.,.. au meurtre.... au viol !....

« Au viol !.... » répète-t-on de toute part en reconnaissant la vieille , et en regardant , avec plus d'étonnement que de plaisir , une gorge qui tombait négligemment sur un ventre en persienne , malgré tous les efforts que l'on faisait pour lenircela en'pîace. « Au viol! ma » chère dame; mais vous rêvez, sans » doute? — Non, non, messieurs, je 7> ne rêve pas : un homme est entré » dans ma chambre.... il était en che- » mise.... il s'est précipité sur mon M lit.... Oh! mon Dieu! tuas protégé » ma vertu ! Je me suis éveillée en sur-

» saut, biea heureusement ! car, sans n doute, il aurait profité de mon 5) sommeil pour accomplir ses infâmes » desseins! et je suis parvenue, non » sans peine, à medégagerdesesbrasî...

» — Mais, étes-vous bien certaine que » c'était nu homme? — Si j'en suis » certaine).... à n'en pas douter,

» messieurs !

Les voyageurs , fort surpris du récit de la vieille et très-curieux de savoir quel pouvait être le malheureux que le démon de la concupiscence avait poussé à cet attentat, allaient monter à la chambre de la dame... mais au même instant des coups redoublés se font entendre à la porte de la rue. Morbleu!... dit l'aubergiste, cela finira peut-

être?... On conrt à la porte, on ouvre, et en voit entrer la maréchaussée, ramenant le chevalier de la Garonne dans la "îème ecstunic q„e les autres, mais ■--liant un petit paquet sous le bras.

«Pnrb!eu:s'ccrial'anbergiste,tousce^

^ s-lù se sont donc donné le mot pour

^-.' promener en chemise au milieu de

lu mut... et cela dans le mois d'avril!..,

il f'^nn qu'ils soient terriblement échauf-

iés : »

Le Gascon ne disait mot, et paraissait i^n peu déconcerté. Le brigadier s'avança en s'aciressant à l'hôte : „ Tene^

ino„canK,rade,jevousa,«èneunhommI «juc- j a. trouvé cherchant à descen.lre

par ieniurde votre j.rdin dans la rue

Je faisais mn ronde avec mes hommes , lorsque je l'ai aperçu s'élancant du fiaul de la muraille. Un homme en chemise, avec un paquet au bras, et quittant une auberge de cette maîîière! cela m'a j>aru un peu suspect; j'ai arrêté celui-ci; il a feint de ne pas m'entendre et a continué de marcher. Impatienté de son silence, je lui ai appliquëquelques coups de pied au derrière; alors il s'est frotté les yeux, m'a dit qu'il était somnambule, et qu'il lui arrivait souvent de sortir la nuit sans savoir où il allait. Tout cela est possible ; mais son paquet m\\ donné des soupçons, et je vous l'amène pour que vous vous assuriez si , en dormant , il ne fait pas le voleur.

— Qu appelez-vous voleur!,., capédé-

bious! apprenez que je suis un cadet de la Gascogne... — L'un n'empêche pas l'autre! au surplus , voyons le paquet. »>

On ouvrit le cliétif paquet que portait notre soi-disant somnambule ^ et comme on n'y trouva que des effets à lui appartenant (ce qui était fort peu de chose) , la maréchaussée se relira en engageant l'hôte à se faire payer par le chevaher avant son sommeil, de crainte qu'il ne lui reprît envie de se promener en chemise hors de l'auberge.

Les soldats éloignés, on songea à rétablir Tordre dans l'hôtellerie. Pendant l'arrivée du Gascon , la nourrice , la servante et le militaire s'étaient retirés chez eux; le chevalier en fit autant, promettant de rêver dans son lit. Il ne

'^6 r.EORCETTE.

restait puisque la vieille, on la reconduisit à sa chambre, cjuou visita sans y trouver personne, au grand étonnemcnt de la duègne , qu'on pria de se tenir tranquille, 0!i de se laisser faire si on venait pour la violer une seconde fuis, ce qui n'était pas probable, parce que les miracles sont rares maintenant.

Pendant que chacun dort tranquillement, expliquons les divers événenicns de cette nuit orageuse.

Le marchand avait obtenu de la pelite servante qu elle lui indiquât où était sa chambre; mais la jeune fil!e, réfléchissant que son niaitro ne couchait pas loin d'elle . fivait préféié donner son rendezvous dans le hangar, croyant y jouir d'une parfaite tranquillité.

Le hasard voulut que ce lieu fut choisi pour rendez-vous entre le militaire et la nourrice, qui n'avait pu résister aux déclarations énergiques de son voisin de diligence. I.a nourrice et la servante^ dira-t-on , auraient bien pu aller trouver ces messieurs, cela eût été plus simple, mais ces dames avaient trop d'honneur pour aller la nuit dans la chambre d'un.

homme, fi donc! Un rendez-vous

dehors, passe! A la vérité elles s'y étaient rendues dans un costume qui n'annonçait pas le dessein de montrer beaucoup de rigueur.

Pendant qu'on se donnait des rendezvous, le chevalier gascon récapitulait l'état de ses finances; le résultat de la l'écapiiulation fat qu'il ne pouvait payer

ni Taubergistc, ni le conducteur de la diligence; et il ne vit d'autre moyen, pour se tirer d'embarras, que de s'éloigner incognito pendant le sommeil des voyageurs et de l'aubergiste.

Mais le diable, qui se plaît à faire enrager la pauvre espèce humaine , au lieu de laisser aller les choses, se plut à déranger tous' les projets formés pour la nuit.

Le gros marchand arrive le premier au rendez- vous: impatient de ne pas Toir arriver sa belle, il grimpe les escaliers et va la chercher à sa chambre.

A peine est-il parti, que Fanchette, descendue par un autre escalier , arrive

au rendez-vous; elle entre dans le hangar et se couche sur la paille en attendant son gros amoureux.

Au bout d'un quart d'heure, la porte s'ouvre doucement; c'est la nourrice qui vient trouver son chevalier. La situation de ces daines devient comique :

celle qui vient d'entrer, après avoir fermé la porte de la remise, écoute et entend du bruit: persuadée que son amant est là, et surprise cependant de ce qu'il ne vient pas au devant d'elle et ne lui dit rien, elle se jette sur une botte de paille, bien décidée à ne pas entamer la première la conversation.

La petite servante ne conçoit pas que son gros soupirant soit allé se coucher

8o GEORGETTF.

(îaiis lin coin sans lui ilire un seul mot. « Pardine, se (lit-elle, si c'est ponrraqn'ii » m'a fait venir... c'était pas !a peine de I) nae déranger! »

Pendant qne ces damer, se dépitaient chacune de leur coté, le Gascon sortait en chemise desachambre, pour cffecluer son évasion. Il allait entrer dans la cour, k)rsqn'il sesentittirer parle pan desa chemise. Tremblant, il croit qu'on l'a guett?, cjii'on connaît son projet; il n'ose ouvrir la bouche... a C'esttoi, poulette (dit une voix rauque )? j'allais à Tendioit indiqué.... » Et notre militaire ( car c'était lui-même ) pince vigoureusement la -fesse du Gascon ; celui-ci se rassure en voyant la méprise et déguise sa voix.

«Suis-moi, je vais te conduire. »

GEORGETTE. Si

Le militaire ne se le fait pas répéter, et le voilà à la piste de celui qu'il prend pour 1 o])jet de ses feux.

Le Gascon court de toutes ses forces.

Le militaire, quoique étonné de la légèreté (îe sa belle, ne veut pas rester en arrière; mais il ne s'était pas ménagé au souper et n'était pas très-solide sur SCS jambes, il se cogne rudement contre des arbres plantés dans la cour; mais le désir d'atteindre sa belle lui

donne des ailes, il va toujours il croit

la tenir; mais ses pieds heurtent quelque

chose il chancelle, perd l'équilibre,

tombe, et va noyer au fond d'un puits sa joyeuse ivresse et sa brûlante ardeur.

Pendant que notre amoureux se dé-

Sa GEORGETTE.

battait au fond de l'eau, nos deux belles se mouraient d'impatience dans la remise: chacune était blottie dans un coin et pestait contre son amant. « Est-ce la timidité qui l'empêche de m'approcher (disait la nourrice)? — Il n'avait cependant pas l'air craintif (disait Fanchette). — Ses manières annonçaient de l'expérience. — Allons, il faut Tencourager.... car la nuit pourrait s'écouler aiubi , et cela serait fort désagréable î »

Tout en faisant ces réflexions, ces darnes s'approchent et Texplicalion

allait avoir lieu lorsque le bruit que loa fit à la porte les força à se blottir sous la paille.

Nous avons vu comment tout se passa,

quelle fut la réception du marchand qui se sauva dans la chambre de la vieille, laquelle jeta les hauts cris, croyant qu'on venait la violer (ce dont le cher homme n'aviiit nulle envie); nous avons tiré notre militaire du fond du puits, nous avons vu comment le Gascon fut surpris de son accès de somnambulisme....

ma foi, lecteur, quand ou a vu tant de choses dans une nuit, il est bien permis de se reposer après.

Page 1