Georgette
Lafleur change de manière avec Geôrgette lorsqu'ils entrent clans l'hotcdont elle va prendre possession.
«Place, place à madame tlë Rosa'mw
beau! » s'écrie-t-il en faisant dans la
cour un tapage d'enfer. Georgette, qui ne voit personne , ne sait pas pourquoi il crie que l'on fasse place; mais bientôt les domestiques , éveillés par les cris de Lafleur , accourent présenter leurs devoirs à leur maîtresse, qui arrive à demi-vêtue : mais qu'importe ! il est présumable qu'elle vient du bal. Les subalternes ne s'inquiètent pas de ce qu'a fait madame avant d'avoir unbôtel , un carrosse et des laquais.
Georgette, qui n'a pas ebaud (on se rappelle dans quel désordre elle a quitté la ferme), demande à voir son appartement. Lafleur conduit madame dans une enfilade de pièces , toutes fort élégantes ; on s'arrête dans uti boudoir délicieux où paraît une jeune
fille de vingt ans , au minois chiffonné , au regard fripon : c'est la femme de chambre de madame.
ii Je vous présente mademoiselle Rose , dit Lafleur à Georgette; c'est une fille d'un rare mérite; elle sait tout ce qu'on peut savoir à son âge, elle coiffe fort bien , conte très-joliment l'anecdote du jour; elle est vive, alerte, discrète; elle sait tromper un jaloux, protéger un amant, calomnier une rivale, filer une intrigue, glisser un billet doux ; enfin elle est propre à tout. J'espère, madame, qu'elle vous conviendra parfaitement. »
Georgette sourit à mademoiselle
Rose, qui lui fait nue jolie petite révérence et se retire.
« Maintenant , madame ( continue Lafleur), car je ne dois plus vous nommer autrement , vous êtes chez vous. Je vais aller rejoindre mon maître, qui est, j'en suis certain , bien curieux de savoir le résultat de mon voyage. Lç pauvre homme va être enchanté!....
Attendez- vous à le voir ce soir. — Quoi! Lafleur, si vite que cela! — Mais à son âge, on n'a pas de temps à perdre. — Eh! que lui dirai-je ? — Ma foi, tout ce que vous voudrez y une femme est-elle jamais embarrassée dans un galant tête-à-tête!... Vous vous en amuserez. — Pour m'en amuser, passe; mais son amour... — Parbleu! un amant
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de soixante ans n'est-il pas bien redoutable'... Ces messieurs là font les roués en société, ils affectent un langage libertin, des manières lestes, et veulent se faire passer pour d'aimables polissons....Mais dans letëte-à-tête, ils ne sont pas reeonnaissables...Leur opposer de la résistance , avoir l'air de les craindre, voilà tout ce qu'il leur faut , et ce serait leur jouer un mauvais tour que de leur céder; mais les femmes out trop de pénétration pour cela; il faudrait être bien méchante ou bien innocente pour les mettre à l'épreuve. — Allons? tu me rassures, Laflcur; mais cet enfant — Nous n'en sommes pas là!
d'ailleurs je vous ai entourée de gens sur lesquels vous pouvez compter. Soyes donc sans inquiétude ; vous êtes jolie,,
je vous protège; mon maître est un sot , votre femme de chambre est rusée , avec tout cela on peut braver les éveil emen s. »
Georgette, restée seule, admire son hôtel, ses meubles, ses parures, forme mille projets charmans. Elle oublie le passé et ne s'occupe pas de l'avenir; c'est ordinairement le moyen d'être heureux.
Suivons Lnfleur chez son maître. Luderliche s'empresse d'ouvrir à l'homme de confiance qui, après avoir vu le chien, le singe et le perroquet, parvient enfin près de son maître.
Un clair-obscur règne dans cet asile
du mystère. Lafleur, marchant sur la pointe du pied, approche d'un lit à estrade , orné de rideaux de tafetas rose à franges d'argent. De petits Amours , tenant des guirlandes de fleurs , sont placés au-dessus d'une glace qui termine et répète le tableau. Malheureusement, monsieur de Lacaille ressemble plutôt à un marmiton qu'à un amour, et les Zéphirs qui l'entourent forment un contraste grotesque avec lui.
Lafleur aperçoit son maître enterré sous des oreillers et des couvertures.
Un ronflement non interrompu prouve à Lafleur que monsieur de Lacaille ne l'a pas entendu entrer; mais sûr du plaisir qu'il va lui causer , il se décide
\ réveiller. Lacaille se vantait d'avoir le sommeil extrêmement léger; cependant les croquignoles que Laflcar lui administre sur le nez, ne peuvent le tirer de son assoupissement; le zélé domestique se voit forcé de le bourrer de coups de poings dans le dos; enfin , Lacaille ouvre les yeux , étend les bras , et aperçoit Lafleur, ce qui le réveille tout-à-fait.
Enchanté de revoir son messager d'amour , Lacaille se lève sur son séant, Lafleur s'excuse d'avoir troublé le repos de son maitre ; mais la nouvelle qu'il apporte ne devait point éprouver de retard.
■Ce début comble de joie notre vieil
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amoureux. Lafleur lui conte comment, après bien des peines, des événement et des obstacles insurmontables pour tout autre, il est parvenu à conduire a Paris la charmante Georgette , qui t sous le nom de madame de Rosambeau, attend, dans l'hôtel qui lui est destiné, que son vainqueur, le séduisant Lacaille, vienne lui jurer amour et fidélité.
Lacaiiîe est transporté de joie ; son ivresse est à son comble ; il se roule clans son lit; il ne peut plus rester en repos , et saute en chemise dans sa chambre , ce qui laisse à Lafleur la faculté de juger que Georgette ne courra pas de grands dangers dans un
tête-à-tête, à moins que l'amour ne fasse des miracles.
Monsieur de Lacaille veut s'habiller tout de suite; en vain Lafleur lui fait observer que madame de Rosambeau, ayant voyagé toute la nuit, doit avoir besoin de repos, et qu'il ne peut la voir si matin: le vieux fou n'écoute rien; mais sa toilette, devant être portée à la perfection, durera au moins toute la matinée, et cela rassure Lafleur.
Rien n'est oublié pour faire de Lacaille le petit-maître le plus soigné.
Les valets ne savent où donner de la tête, tant leur maître devient pétulant. Les peaux de lapins, les corsets, le blanc, le noir, les boucles à l'enfant
^ vont leur train. La culotte collante est ♦• passée, mais il faut la monter encore. Xafleur travaille avec deux jockëis pour taire entrer dedans le ventre et le derrière de son maître ; déjà Lacaille voit se. dessiner des formes qu'il croit séduisantes, mais crac! en respirant il fait péter l'étoffe, les boucles sautent, les bretelles cassent... et l'illusion est détruite.
Lacaille s'emporte contre le tailleur,
n'osant pas jurer contre la grosseur
de son postérieur. « Ces coquins-la ne
savent pas coudre un bouton !— C'est
vrai, monsieur. - Lafleur, donne-moi
mon pantalon de tricot téton-de-Vénus,
je m'en contenterai puisqu'il le faut. -
Ah! monsieur, il vous va comme un
ange... il vous prend bien, vous avez l'air d'un jouteur!— Trouves-tu?... allons je le garderai.
Enfin la toilette est terminée, et mon- .sieur de Lacaille, pouvant à peine marcher, tant son pantalon est collant, et se tenant difficilement sur des bottes à la hussarde dont les talons ont trois pouces de haut, se dirige, en faisant le joli-cœur, vers la demeure de sa divinité.
H était une heure de (après-midi., Georgette était encore dans son lit.
Rose accourt lui annoncer qu'un monsieur veut lui parler. « Quoi? déjà! — Ah! madame! si vous saviez quelle drôle de tournure!... — Je devine qui
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c'est. — Je vais dire que vous êtes encore au lit et que vous ne pouvez le recevoir. Non, Rose, il faut que je le voie tôt ou tard; j'aime autant m'en débarrasser tout de suite... Rose, tu te tiendras prête à paraître dès que je sonnerai. — Oui, madame. —Va dire à monsieur de Lacaille qu'il peut entrer.
Rose va chercher le jeune amphitryon. Pendant ce temps, Georgettr, étendue sur son lit, prend la position qui dessine le mieux ses formes séduisantes, elle chiffonne avec grâce le bonnet qui serre une partie de ses che* veux, à quoi bon , dira-t-on, ces apprêts pour monsieur de Lacaille0-. . et qu'importe qui ce puisse être! une femme veut toujours paraître jolie, toujours
plaire, même à celui qu'elle ue veut pas aimer.
Lacaille est introduit, Rose se retire.
La vue du lit où repose sa belle cause à notre amoureux une telle émotion , qu'il reste au miiieu de la chambre sans oser avancer. Georgette, qui croit qu'il n'ose faire du bruit, soulève son rideau et l'aperçoit immobile, la bouche ouverte, une jambe en l'air, et l'oeil presque enflammé; elle ne peut alors retenir de longs éclats de rire. Lacaille recouvre la parole :
«Pardon, belle dame, si... Ah î ah! ah! — L'émotion que la vue de vos charmes, dont ce demi-jour relève encore la... -Ah! ah! -Enfin, belle
dame... il n'est pas étonnant que je reste court en voyant tant d'appas. »
Le pauvre Lacaille était si troublé , qu'il ne savait plus ce qu'il disait. Georgette eut pitié de son embarras , et modéra sa gaîté.
« Eh bien , monsieur, vous n'avancez pas... est-ce que je vous fais peur? — Ah ! belle dame! de quoi aurait-on peur avec vous!... »
Lacaille, enchanté de cette pointe, retrouve sa présence d'esprit. Il s'approche en sautillant et s'assied contre le lit de Georgette.
« Je crains, belle dame, d'avoir trou-
lO* V»«unGETTE.
falé votre repos, et de m être présenté trop matin?— On ne saurait , monsieur, avoir un réveil plus agréable. * Ici Lacaille se- frotte le menton de plaisir, et ne voit pas qu'il enlevé mupartie du blanc qui couvre sa figure.
Georgette se mord les lèvres pour ne pas éclater.
« Oserais-je vous demander , belle dame, comment vous avez trouvé cet hôtel? — Superbe; tout ce qu'il renferme est du dernier goût! — Je le crois bien ! cela m'a coûté assez cher!... mais j'ai toujours aimé à faire des foiies!... — La jeunesse n'a qu'un temps î — C'est vrai, je n'ai jamais su modérer mes passions! — On s'en aperçoit en voi voyant! — Trop bonne, en vérité. —
Ce n'est pas à votre âge que Ton se corrige. — C'est ce qu'on m'a dit cent fois. — La raison est bien faible, quand on a le cœur tendre! — J'ai toujours été tendre... je sens, belle dame, que je le suis davantage près de vous. Vos veux sont les étincelles du flambeau de. l'amour! — Ah! monsieur, vous êtes trop galant!... »
Lacaille veut respirer pour achever de prouver sa tendresse , mais se rappelant l'aventure de sa culotte, il se contient; et sa poitrine oppressée ne laisse échapper qu'un gémissement sourd qui effraie Georgette.
« Ah! monsieur! seriez-vous malade? — Je ne suis malade qu'auprès
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de vous, belle dame, et c'est un mal... pour un bien. — Je vous avoue que jene comprends pas ce que vous voulez dire.
— Je le crois bien... vos regards bouleversent mes idées. — Si mes yeux vous font perdre la raison , je vais les fermer. — N'en faites rien, de grâce!.;, d'ailleurs il ne* serait plus temps!.... (Nouveau gémissement). — Mais , en vérité, monsieur, vous étouffez, je crois? — Du tout!... ce sont des vents que j'ai dans l'estomac. — Vous êtes peut-être gêné dans vos habits? — Nullement, belle dame, nullement! »
Lacailie, pour faire voir qu'il n'est point gêné, s'agite sur sa chaise comme un possédé , il se tourne et se retourne si souvent, que la sueur découle de
son front. Georgette se retourne aussi
dans son lit, pour ne pas lui rire au
nez. Chaque mouvement de la belle
rieuse fait apercevoir à Lacaille des
formes enchanteresses, cela achève de
l'échauffer ; il s'empare d'une main fortbiancheetrapprochesacha.se du
lit.
«Prenez garde, monsieur, vous allez
glisser... neVons penchez pas
votre chaise... le parepaet est tellement
frotté!...- Je«" pourrais que faire une chute heureuse!... Belle dame, vous aVez,nVat-on dit, quitté sans regret la campagne que vous habitiez? -Cela est vrai, monsieur, elle n'avait plus de charme pour moi. - Ce séjour en auwt-U davantage? -Sans doute!-
Les plaisirs y naîtront sons vos pas; je veux les fixer près de vous. Je ne mets à cela que quelques petites con< dttions... — Des conditions? — Bien légères! Lafleur a du tous en instruire. — Il est des choses que l'on exprime mieux soi-même que par l'intervention J'un autre!... »
La méchante veut poussera bout le pauvre Lacaille; celui-ci voit que c'est l'instant de faire sa déclaration; il tousse, soupire , se gratte l'oreille , arrange ses boucles, tend le jarret et regarde Gcorgette d'un air qu'il tâche de rendre plus que malin.
f Que pourrais-je vous dire, femme adorable, que vous n'ayez déjà deviné?
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mon cœur n'est plus à moi, je vous adore... compatissez à mes tourmens!... »
Lacaille, qui se sent en verve, presse avec force la main de sa belle , qui ne répond que par un rire continuel.
Femme qui rit est bientôt vaincue. Notre amoureux sait cela par souvenir ; il voit que l'instant est venu de triompher de sa conquête. Un amant de vingt ans l'aurait déjà fait , mais à soixante, on va moins vite en besogne.
Lacaille conjure Georgette de mettre un terme à ses rigueurs; celle-ci n'avait pas l'air trop sévère, elle sourit avec malice à son timide amant... Pour le coup, il n'y a pas moyen de reculer; Lacaille baise avec transport la main dont il s'est emparé... mais Georgette
veut la retirer, et, essayant de soustraire son bras aux baisers de son amant , elle laisse apercevoir un sein de neige bien capable d'augmenter le délire de l'entreprenant Lacaille.
En effet la vue de deux globes d'albâtre le met hors de lui. Il quitte sa chaise, s'élance sur la pointe du pied contre le lit qui recèle tant de charmes ; dans l'ardeur qui le consume, il veut baiser ce sein qui opère en lui des miracles. GeorgeUe le repousse , mais il est devenu téméraire, il baise tout, même la chemise de sa belle... enfin il va toucher ce que ses yeux dévorent... mais, ô malheur!... ainsi que le lui avait prédit Georgette , ses bottines glissent sur le parquet... il veut s'accrocher aux
rideaux; il les arrache... il tombe lourdement au pied du lit, et sa tète disparaît dans un pot de chambre qui se trouve là pour compléter son infortune.
Georgette rit comme une folle; cependant voyant, au bout de quelques minutes, que monsieur de Lacaille reste sous le lit, et craignant qu'il ne lui soit arrivé quelque accident, elle sonne de toute sa force. Rose accourt. La vue de Lacaille , étendue devant le lit et cherchant à retirer sa tête du vase nocturne, met en galtéla jeune femme de chambre; elle n'a pas la force d'aider Lacaille à se relever. Georgette qui s'aperçoit alors de la situation de son séducteur, mêle ses éclats de rire à ceux de Rose.
Mais enfin Lacaille parvient à dégager sa figure. I! se selève; Georgctte veol reprendre son sérieux; mais le visage décomposé du pauvre homme n'était pas fait pour modérer sa gaîté. Lacaille <P'i a besoin de se mettre dans un état Plus décent, pre„d son chapeau, sa badine, et, affectant de rire lui-même du petit accident qui lui est arrivé, il va baiser la main de Georgette, lui annonce qu'il viendra la chercher, le •soir, dans sa voiture, et s'éloigne en se félicitant de son premier succès.
En voyant revenir son maître, Lafleur craint que la première entrevue n'ait été orageuse; mais il est bientôt rassuré par la gaîté de monsieur Lacaille.
« Mon cher Lafïeur! je suis le plus heureux des hommes... Donne-moi de
l'eau de lavande. — - Oui, monsieur
en voilà... Il paraît que vos amours sont en bon chemin? — Oui, Lafleur, j'ai vu , j'ai plu , j'ai vaincu ! — Et vous êtes tombé, a ce qu'il me paraît? — Ce n'est rien.... quelle femme, mon ami!... Cela sent d'une force!.,.. - — Que d'appas I Vous ne vous êtes pas blessé , monsieur? — Non, mon ami; tout en elle est divin! ses yeux, sa bouche, son sein, ses. .-—Votre perruque en a aussf. — Comme je (a pressais? — Faiblement, cependant. — Comme elle se défendait avec mollesse!...— - Votre nez est tout éeorclié! -— Cette femme-là me fera tourner la tête. — Il faudra prench •&
du vulnéraire; monsieur. »
Pendant que Laden r se donne au diable pour deviner comment son maître peut revenir aussi satisfait dans un pareil état , madame de Rosambeau s'entretient avec Rose du personnage qui les a tant fait rire.
« Il faut convenir, dit Rose, que ce monsieur prend assez bien les choses.
— Ah ! Rose , il a glissé bien à propos.
— Ah! madame , je vous plains, si vous n'avez à craindre que de [semblables amoureux. — Il en est, Rose, qu'on est forcée d'écouter. — Oh! sans doute....
je comprends bien , Madame ; mais ceux-là n'empêchent pas d'en écouter d'autres. — Tu crois, Rose? — Certainement, madame; jeune et jolie comme vous Têtes , vous ne manquerez pas
d'adorateurs. — Vraiment, Rose, tu me trouves donc?... — Charmante, madame , et mille fois trop belle pour ce vieux fou , qui mérite bien qu'on s'amuse à ses dépens. — Mais, Rose, la délicatesse.... — A votre âge, madame, on ne doit écouter que son cœur , et je suis bien sûre que le vôtre ne vous parle pas en faveur du monsieur de tout à l'heure !... — Oh ! non. »
Georgette se lève, elle se mire devant! une psyché, et Rose, en regardant la taille de sa maîtresse, croit s'apercevoir que le cœur de madame a déjà parlé en faveur de quelqu'un.
« Quelle heure est-il, Rose? — Trois heures, madame 5 c'est le moment de
la promenade. Il fait nue belle gelée, le temps est superbe. — Mais puis-je sortir seule? — Eh! pourquoi donc vous gêner? — Si ce monsieur Lacaiik s'en fâchait?.... — Tant pis pour lui.
Que vous êtes bonne!... On mène ces messieurs-là comme on veut; il ne s'agit que de les accoutumer, dès le commencement, à faire toutes vos volontés, et avoir une attaque de nerfs quand ils veulent trouver à redire à vos actions. — Je suivrai tes conseils , ROSG, — Yous vous en trouverez bien.
Madame, je suis une fille instruite; Lafleur savait bien ce qu'il faisait en me plaçant près de madame. Dans h siècle où nous sommes, les hommes sont si trompeurs, qu'il Faut être fine pour les conduire !... mais quand une
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femme veut s'en donner la peine, elle est toujours certaine du succès. Lafleur m'a dit que madame arrivait de la campagne; d'après cela, il est certaines choses que madame peut ignorer, et <lont il est de mon devoir de l'instruire. — Oui , Rose , je suis encore bien ignorante , mais j'ai bonne envie de ne plus l'être. Dis-moi ce que tu penses des homm es de Paris. — Eh ! madame f ils sont de même partout : remplis d'amour- propre , d'égoïsme , d'inconstance ; ils veulent être heureux , voilà leur première loi ; ils le sont souvent aux dépens des femmes sensibles ou trop faibles, qui ont la bonhomie de croire à leurs sermens. Jaloux par amour-propre , plutôt que par amour, les hommes craignent d'être trompés.
parce que cela humilie leur vanité. Ils nous encensent tant que nous sommes jolies, et que notre possession leur offre du plaisir; mais demain, si nous cess ons d'être belles, ils cesseront de s'occuper de nous. Ils ont six maîtresses à la fois, parce qu'ils ne connaissent que le plaisir des sens , et qu'ils sont trop faibles pour résister à la plus légère agacerie; cependant ils veulent que nous n'ayons qu'un amant! Mais nous connaissons leur faiblesse, et, avec un peu de coquetterie, nous menons, à la baguette, ceux qui se croient les maîtres du monde. »
Mademoiselle Rose avait étudié le cœur masculin , et Georgette , guidée par elle , et l'esprit imbu de ses pré-
ceptes, ne pouvait manquer d'aller loin.
Georeette se décide à sortir, mais elle emmène Rose ; celle-ci lui a dit qu'il était du bon genre de sortir avec sa femme de chambre. Ainsi que l'avait prédit Rose, madame de Rosambeau est suivie, lorgnée, admirée , on fait foule autour d'elle. Notre jeune coquette est enchantée; jamais promenade ne l'a
tant amusée.
On rentre à l'hôtel. Rose complimente sa maîtresse sur sa tournure et ses grâces, qui lui ont valu un triomphe complet , car un jeune militaire les a suivies jusqu'à l'hôtel , et un élégant a
lorgnon a glissé un billet dans la main de Rose.
« Un billet , s'écrie Georgotte, sachons vite ce qu'il contient. »
On ouvre le billet , c'est à Rose qu'il est adressé.
«Ma chère amie, ta maîtresse est adorable, j'en raffole , fais-moi faire sa connaissance ou je meurs. Je t'attends demain chez moi avec vingt-cinq louis et du chocolat. Folleville , rue d'Antin , u. i. »
Le style est laconique , mais il promet. « Ce jeune homme est fou, dit Georgetle ; est-ce que tu iras chez lui,
Rose ? — Pourquoi pas , madame , que risquai- jeT... Une femme de chambre bien appiise, ne refuse pas un déjeuner offert avec tant de grâces. Je cours maintenant chez notre portier demander ce que le jeune militaire lui a dit. — Mais, Rose, n est-ce pas une imprudence de questionner cet homme ? — Oh! ne craignez rien, madame ,f "tous les domestiques vous sont dévoués; Lafleur les a choisis exprès: oh! vous êtes bien entourée ! »
Rose descend , et remonte bientôt après , apprendre à sa maîtresse que lejeune officier a demandé au concierge, comment se nommait madame, ce qu'elle faisait , si elle était mariée, etc. Le portier a répondu adroitement que
madame était veuve et arrivait de la campagne. Le jeune homme s'est éloigné , mais sans doute l'amour lui inspirera quelque moyen pour s'introduire chez la jolie veuve.
On était très-occupé de ces aventures, lorsque La caille se présenta ; il était suivi de Lafleur , qui salua Georgette fort respectueusement.
« Je viens vous surprendre, belle dame , dit en s'avançant le Lovelace du Marais, je viens vous demander àdîner ? et ce soir je vous mène dans un cercle brillant dont je ne doute point que vous ne fassiez les délices. — On ne peut, monsieur, me causer une surprise plus agréable. »
GEOBGETTE. 35
Lcicaille sourit à cette réponse qui le charme , et l'on se met à table. Le dîner est gai, quoique monsieur et madame soient tête-à-tête; mîjis Georgetle s'amusait de son convive, et celui-ci se croyait encore plus aimable que de coutume.
Le Champagne acheva de donner un libre essor à ses saillies. Échauffé par le vin , Lacaille se permit de baiser la main de sa maîtresse , mais il n'alla pas plus loin : il n'était pas homme à tenter deux fois dans le même jour de grandes entreprises.
Huit heures sonnent , on se lève de table, Lacaille présente sa main à madame de Rosambeau , on monte en voiture, et l'on part pour se rendre rue des Francs-Bourgeois.