CHAPITRE II
Soirée au Marais.
Le long de la route, Lacaille a soin d'instruire sa belle qu'il la présente partout comme sa cousine, veuve d'un officier de mérite, et qu'il est important qu'elle ne contredise pas tout cela.
Georgetle promet tout ce qu'on veut, car tout en écoutant son compagnon , elle n'est occupée que de ses deux conquêtes du matin.
La voiture s'arrête devant un hôtel antique, dont le temps a noirci les murailles. Georgette entre dans une grande cour, d'où elle entend le son aigre d'un violon , sur lequel un amateur racle des contredanses.
« Il y a donc bal ici, monsieur? demande notre héroïne à son conducteur.
— Oui, madame; c'est-à-dire ce n'est pas précisément un bal... parce que cela est sans prétention; nous nous réunissons ainsi tous les huit jours : les papas et les mamans jouent . la bc/iîîf-
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lotte, le boston et le reversi , tandis que nous autres jeunes gens, nous sautons ou jouons à des petits jeux. Nous appelons cela une soirée agitée. Vous verrez; je suis certain que vous ne vous eunuyèrez pas. — Je suis fort curieuse de connaître vos soirées agitées. »
Pendant ce dialogue, qui a lieu dans la cour, le porlier crie à tue-tètepour appeler la domestique qui est chargée d'éclairer les arriva ns : « Madame Godin!... madame Godin!... où est-elle donc passée ?... elle était là il n'y a qu'un moment!... — Papa, elle court après son chat qui est eu chaleur, parce quelle a peur qu'il fasse des petits à la chatte de madame Mirodon , qui Ta bien priée d'avoir l'œil sur lui. Je crois que je l'ai
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vue descendre à la cave. — Eh bien !
va donc la chercher, Snzon; dis-lui qu'on l'attend pour annoncer chez madame de Vieux-Bois. — J'y vais , papa.
Pendant que madame Godin court après son chat et Suzon après madame Godin, Georgette, qui a froid dans la cour, demande à Lacaille si l'on ne pourrait pas se passer de madame Godin pour entrer chez madame de Vieux-Bois.
— Non, belle dame, cela est impossible , c'est elle qui annonce ; nous ne pouvons point entrer sans être annoncés, cela serait manquer à l'étiquette; et l'on y tient beaucoup ici. — Mais quand on va voir ses amis, pourquoi tant de cérémonies ? — Belle dame , ce ne sont pas des amis que nous allons voir, et ici le
décorum est de rigueur. — C'est différent; mais serai-je bien reçue, met, monsieur, que Ton n'a pas invitée, dans une maison où Ton est si sévère sur le cérémonial? — Oui, belle dame, vous avez des diamans , une mise de (a dernière élégance, et , présentée par moi, vous pouvez compter sur un accueil flatteur; — Ainsi , quand même je ne dirais rien?... — Vous serez toujours fort aimable!., d'ailleurs, vous avez voiture, cela suffit. •— C'est fort commode pour certaines gens. »
Suzon revient enfin avécmadameTÎodm, qui tient son chat dans ses bras. - — « Àh ! pardon, M. de LaçaiHeJ...
ce libertin de Mouton qui est cause de... donnez-vous la peine de monter... Mou-
ton, Mouton... ah! polisson, vous alliez courir... Il y a bien long-temps qu on n'a eu l'honneur de vous voir, monsieur....
Voulez-vous vous tenir, Mouton... Je vous ferai couper, polisson!... Madame craignait que vous ne fussiez malade, monsieur... Non, libertin , vous ne vous en irez pas. »
On arrive devant l'appartement. Madame Godin ouvre la porte du salon sans lâcher son chat, et, après avoir demandé le nom de Georgette, annonce M. de Lacaille et Madame de Rbsaflïbeau.
L'aspect du cercle nombreux, au mi lieu duquel elle se trouvait, aurait pu embarrasser une jeune femme qui far
sait son entrée dans le monde, surtout en remarquant le maintien raide des personnes de la société, qui se levèrent toutes avec un ordre parfait, saluèrent comme des marionnettes à ressorts, et reprirent leur place avec un phlegme tragi-comique; mais Gcorgette n'était pas timide: voyant, au premier coup d'oeil , le plaisir qu'elle goûterait dans une semblable réunion, elle se promit d'observer assez dans une soirée pour n'avoir pas besoin d'y venir une seconde.
Les parties n'étaient pas encore commencées. L'arrivée de Lacaille produisit une rumeur de satisfaction; il présenta avec assurance sa jeune parente madame de Rosambeau , qui fut accueillie
avec satisfaction, et conduite à la place d'honneur, dans une immense bergère, à côté de la cheminée, ayant à ses pieds le petit chien de madame, qu'elle ne manqua pas de caresser et de trouver charmant, quoiqu'il ne sût que mordre et aboyer; mais Georgette avait déjà l'esprit de société.
Lacaille est bientôt entouré d'une foule de jeunes gens qui admirent la coupe de son habit , qui cache à peine ses fesses. Les jeunes demoiselles viennent lui demander s'il a pensé à chercher des proverbes nouveaux, et s'il a apporté sa petite flûte pour accompagner l'amateur de première force, qui joue la contredanse comme Wéher.
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Pendant que Lacaille tenait tête à tout le monde, Georgette, ne connaissant personne, était forcée de s'en tenir au petit chien, et déjà les deux côtés de sa mâchoire étaient fatigués desbaillemens qu'elle cachait sous son mouchoir, lorsque la maîtresse de la maison , prenant la parole, proposa de varier les amusemens.
« Allons, mesdemoiselles, allez vous mettre en place. Est-ce que vous n'entendez pas M. de Sonzaigre qui donne le signal ? »
Effectivement, depuis un quart d'heure, l'amateur régalait la société de petits airs variés fort divertissaus. Les jeunes personnes vont se ranger dans
l'antichambre qui fait la salle de bal , attendant qu'il se présente des cavaliers.
D'autres demoiselles, dédaignant le plaisir delà danse, bon, disent-elles, pour des enfans, et qui, à cet égard, ne leur convient nullement, s'emparent de l'alcôve de madame de Vieux-Bois, qu'elles transforment en théâtre; et à laide de paravents qui servent de coulisses, se disposent à représenter un petit proverbe impromptu qu'on répète depuis six semaines.
Ceux qui ne se soucient pas de deviîer la pièce forment des bouillottes ou des bostons. Madame de Vieux-Bois propose à Georgettede faire quelque chose; mais celle-ci, qui ne joue point, la remercie en l'assurant que le tableau de
sa charmante société l'amuse suffisamment.
Un monsieur d'une cinquantaine d'années, d'une physionomie spirituelle, mais un peu goguenarde , ayant le regard fin et moqueur, et qui depuis longtemps lorgnait madame de Rosambeau, vint alors se placer auprès d'elle. C'était un célibataire , curieux et tatillon , comme tous les vieux garçons. Il désire lier conversation avec la jolie dame.
Georgette, de son côté, n'était pas fâchée de trouver à qui parler.
n C'est la première fois que l'on a le plaisir de voir madame dans cette maison... — Oui , monsieur. — C'est à M. de Lacailie que nous devons ce bon-
heur; je lui en ferai mes remercîmens particuliers. Madame est sa parente ? — Oui, monsieur.— Madame est veuve?— Oui, monsieur. — Veuve à votre âgef madame! Oh ! avec votre figure on ne saurait l'être long-temps ! — Vous êtes trop honnête, monsieur. — Vous habitez la campagne ou îa ville, madame? * — Je suis à Paris depuis hier.
~ Ah ! et comptez-vous vous y fixer?
— Je le crois. — Je m'en félicite, madame, dans l'espoir que cela nous procurera quelquefois le plaisir de vous posséder dans nos petites réunions. — - Mais vous voyez, monsieur, que je n'y suis pas d'une grande utilité... je ne joue ni proverbe ni boston. — Qu'importe ! vous vous amuserez à regarder, à écouter. Je vous mettrai, si vous le
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permettez, au fait des aventures de la société; je vous apprendrai l'histoire d'une partie des personnes qui la composent, »
Et sans attendre la permission de niadame de Rosambeau, M.PIinplan (c'est le nom de l'officieux voisin) se mit en devoir d'instruire Georgette de ce qu'il appelait la chronique du Marais.
«Tenez, vovez-vous ce monsieur qui joue à la bouillotte, dont la mise est un peu négligée, la redingote sale et la coiffure en désordre, c'est un juge au tribunal de police correctionnelle; le matin il inflige des peines à ceux qui se conduisent mal dans le momie; ic soir il perd au jeu son bien et celui de
GEORGETTff. fy
ses enfans. II fait son vaîout à chaque coup. Lorsqu'on est long-temps sans te voir, on sait qu'il est sans argent.
» Ce gros monsieur, à face rubiconde, tient tète pour jouer à celui dont nous parlions fout à l'heure ; mais on peut juger, par sa figure, qu'il conserve de quoi bien cMnQr ; je l'en félicite : tant qu'il n'en perdra pas l'appétit, il y aura de la ressource.
» Voyez-vous cette darne qui fait k partie de ces messieurs? elle parle du nez tellement qu'on a peine à l'entendre; ses yeux sont un peu éraillés, ses dents un peu noires; sa peau est couperosée, son nez bourgeonné. La conduite de cette dame a été jadis fort
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dérangée... Et nous savons à quoi nous en tenir sur l'histoire de feu son mari, banquier, banqueroutier si vous le voulez, qui est mortà la Conciergerie, pour avoir, soi-disant, gratté un pâté sur une lettre de change de cent mille francs, ce qui donna lieu à une affaire portée au criminel , dans laquelle on prétendit que le cher monsieur avait gratté un
zéro au lieu d'un pâté Mais il est
mort, j'aime à le croire innocent. On reçoit la veuve parce qu'elle joue continuellement. Je conviens que, dans une société choisie, on ne devait point admettre cette femme-là, mais elle fait aller le flambeau, et cela mérite considération.
a — Qu'entendez-vous par le flam-
GEORGETTE. 5t
beau, monsieur? je ne vous comprends pas. — Je le crois bien, madame; c'est une rétribution que la maîtresse de la maison lève sur chaque joueur : vuos connaîtrez cela plus tard... — Cela rapporte-t-il beaucoup?— Mais il y a des maisons qui ne vivent que du produit du flambeau, et qui trouvent le moyen de donner de grands dîners les jours de soirée.
« — Vous m'étonnez, monsieur, je n'aurais pas cru que dans une réunion d'amis... — Ah! madame, on voit bien que vous arrivez de la campagne!... Ce n'est pas dans une réunion aussi nombreuse qu'il faut chercher l'amitié; vous n'y trouveriez que vanité, envie, jalousie et médisance. Chacun parle suç
son voisin, chacun cherche à tourner en ridicule les défauts ou la mise des autres. On se dispute, on se querelle, même au jeu. Madame une telle est de mauvaise humeur parce qu'on s'occupe moins d'elfe qu'à l'ordinaire; celleci fait remarquer que l'épouse de ce .vieux notaire cause fort bas avec un jeune homme; celle-là trouve mal fait le chapeau de sa voisine, justement parce qu'il la coiffe bien. Cette jeune personne, assise dans un coin, vomit feu et flammes contre les jeunes gens d'à présent, et tout cela vient de ce qu'on lie l'invite pas à danser. Malgré tout cela, on ne parle que le "sourire sur les lèvres, on s'embrasse en se quittant, on s'appelle mon cher, ma bonne petite.... — Ah! monsieur, quelle faus-
seté!... vous me feriez haïr la société.' — Vous auriez tort, madame: quand on l'apprécie, elle est amusante; c'est un spectacle varié où l'on voit à chaque instant des scènes fort originales. Mais continuons notre revue.
» Ce petit monsieur en habit vert râpé , qui fait sa partie d'échecs, est un homme d'affaire ; vous le voyez, dans la même journée, à la Bourse, au Palais- Royal , dans les différens ministères, et même devant les boutiques de caricatures. Causez avec lui , il va vous offrir de vous vendre une maison, une ferme, un château même; il a six cent mille francs à placer, des rentes à liquider, des recouvremens à effectuer, pour vingt mille écus de billets à escompter.
Mais, si l'on cause deux fois avec lui , on est certain que la seconde il a oublié sa bourse et qu'il vous emprunte une pièce de cent sous.
« Voyez-vous sur ce canapé, à coté de cette dame en gris... — Ce jeune homme
maigre et jaune? — Vous prenez
cela pour un jeune homme? c'est une femme. — Une femme!... elle a toutes les manières d'un homme — On assure qu'elle en a les goûts : elle ne se plaît qu'auprès de sa voisine, qu'elle regarde comme un amant regarderait sa maîtresse!.. Méfiez-vous de ces femmes qui veulent changer l'ordre de la nature; ce déguisement n'annonce pas des intentions pures. Mais comme dans le monde on s'habitue à tout, comme on
y tolère journellement les vices les plus révoltans, depuis long-temps on ne parle plus de cet hermaphrodite.
» Examinez c«lte grosse dame coiffée en cheveux avec des fleurs , des perles et des diamans, et qui, en jouant auboston, trouve moyen de faire à elle seule autant de bruit que le reste de la société ; ses bras ont trois quarts de tour, son derrière fait gémir une large bergère qui peut à peine le supporter. Le mari de cette dame, bon homme dans toute la force du terme , a cependant eu l'esprit de s'enrichir. Mais on voit, au ton de sa moitié, qu'elle n'a pas toujours vécu dans le grand monde; écoutez-la parler , elle appelle chacun mon cœur, mon choux, mon enfant ou
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rilain chinois ; elle vous lutoyera après un quart d'heure de conversation.
m A la même table vous voyez madame Dupont, dont le mari dort dans un fauteuil. Le cher homme n'aime que iabouillotte,maissa femme lui a défendu d'y jouer ; il n'ose pas la contrarier, car lorsqu'il est indocile en société, elle l'enferme chez lui; on assure même qu'elle lui donne le fouet; je ne l'affirme pas , parce que je n'entre point dans les querelles de ménage, et que je n'aime pas àrae mêler des affaires des autres; mais ce qu'il y a de certain, c'est que madame Dupont porte les culottes.
» Voyez-vous à la bouillotte cette dame qui donne sa place à son mari ?
GEORGETTE. 5j
dans cinq minutes vous verrez le mari donner sa place à sa femme, et vice verra, ils passent leur soirée à faire ce petit manège, et à force de petits chartemagnes, ils se retirent avec un bénéfice honnête.
» Cette femme, jeune encore, qui se promène dans le salon en étalant une gorge assez blanche , des épaules larges et un dos grassouillet , a la manie de vouloir faire des^ conquêtes; il n'est point d'homme ici qu'elle ne veuille subjuguer. Mais malgré ses œillades, ses minauderies et ses grâces, elle commence à être délaissée. Nous savons par cœur son dos, sa gorge et ses reins, et cela ne fait plus que fort peu d'effet.
)) Cette petite dame en chapeau rose, au minois espiègle, au regard fin, n'était jadis qu'une petite jardinière, mais ce vieux procureur Ta épousée, et Dieu sait comme elle le mène!., cependant il faut convenir qu'elle a déjà le ton de iabonne compagnie... on jurerait quelle a toujours vécu dans le monde ! N'est-il pas vrai, madame? »
Georgette répondit oui en rougissant.
Elle sentait qu'il y avait beaucoup d'analogie entre elle et la petite jardinière. M. Plinplan, sans remarquer son trouble, continua ses observations.
« Ce monsieur qui cause là-bas en se donnant un air d'importance est soidisant un bel esprit. Il tranche, décide, fait le seigneur, parce j qu'il a une pe-
GEORGJETTE, 5q.
tite campagne à Montmartre et une loge chez Doyen. Il parle sans cesse de son ami le sous-préfet ! mais on le recherche , parce qu'il fait des vers pour les dames , des chansonnettes pour les fêtes, et des quatrains pour les petits chiens. Je suis certain que dans ce moment il explique le proverbe à la société. Mais tournons - nous vers cette scène impromptu ; je vais vous en faire connaître quelques acteurs.
» Cette dame en rose , qui joue une mère sensible, et se trouve mal parce que son enfant tombe sur le nez en jouant au colin-maillard , est mariée depuis dix ans; mais, après trois mois d'hymen , son mari l'ayant surprise un matin dans son boudoir , jouant je ne
g0 GEORGETTE.
sais quelle scène avec ce petit monsieur brun que vous voyez là-bas, a jugé convenable de se séparer de sa trop .,nsiblemoitié.Onajetéfeu et flammes
contre le mari : c'est un libertin , un brutal, un jaloux, un coureur dèfilles!... trt monstre à qui l'on a sacrifié une vierge de quinze ans!... Les dames ont pris parti pour l'épouse abandonnée , les hommes ont ri , les gens sages n'ont ,-ien dit; mais, au bout de quelque temps, la conduite de la jeune dame a tout-à-fait justifié le pauvre époux.
„ La personne qui entre en scène est demoiselle de trente-six ans, quia
une
déjà refusé plusieurs partis : elle veut un mari jeune , aimable, bien fait , spirituel, complaisant, et qui l'adore! Je
GEORGETTE. gf
crai„squ'elleIlerestefi!le.Enattendant elle joue avec beaucoup de vérité dans les proverbes, les tantes, les gouvernantes, et ce que nous appelons les caractères.
» Cette grande dame qui joue une petite niaise est à son sixième enfant : pas un ne ressemble à son mari; mais , en revanche, le dernier est tout le portrait du cousin de la dame, officier de hussards, très-joli garçon, et la terreur «les maris de l'arrondissement.
' » Passons dans la salle où l'on danse. Vous connaissez maintenant, aussi bien qt'.e moi, les personnes qui composent h société de madame de Vieux-Rois.
Celles dont je ne vous ai point parié, c'est qu'il n'y a rien d'intéressant à en
ga GEOBGETTE.
dire; sans cela, je le saurais de la première main , car je suis à l'affût des nouvelles , non pas que je sois méchant m que j'aime à dire du mal dequelqu'un !... bien au contraire, mais je suis garçon, j'ai cinq mille livres de rentes et rien à faire; il faut bien s'amuser à quelque chose. Je me suis logé exprès en face d'une jolie femme qui reçoit beaucoup de monde. De mes croisées je vois tout ce quise passe chez elle; et comme je ne veuxpasquelle s'en doute ni avoir l'air d'un curieux j'ai fait poser des jalousies à mes fenêtres; je les tiens fermées,raais je vois fort bien derrière sans être vu, et je passe une partie de ma journée en observations avec une lunette d'approche. Ma voisine, qui ne se doute de rien, laisse souvent ses rideaux
GEORGETTE. fi%
ouverts, de sorte que je vois tout!
et quelquefois je découvre des choses fort plaisantes!... »
Georgette ne put s'empêcher de rire de la manière dont M. Plinplan passait son temps. Elle Je suivit dans la salle du bal , parce que ses remarques l'amusaient.
L'amateur jouait du violon, Lacaille soufflait dans sa petite flûte. On dansait une seule contredanse à vingt, faute de place pour en former deux. On se brouillait dans les figures. M. Sonzaigre avait beau crier : En avant deux !.. la queue du chat!... la gigue, la gigue donc !... ce n'est pas cela... les darnes à droite ! les dames vont à gauche, les cavaliers semêlent, on s'embrouille, on ne
r, GEORGETTE.
se recomposais on va toujours.
«Quelle est, dit Georgette. cette aame blonde surchargée de ûenrs o c cUnqlla„s?-Cequelleest!!enes,l rais trop vous le due. Elle danse avec
• extrême; elle a toujours une ardeur extrême, avec elle cinq à six jeunes gens que doute e'e veut, ionuer et lancer
Lslemonde.Mav^onnel.
voit pas trois fois le même cavane. , u. lui prouve qu elle fait rapidement une idultion.-EtlemarP-Manm-
connu! on le dit à l'armée, cet ej C3n,mode; mais depuis le temps qud se
bat, U doit être mort ou général.
„Ce monsieur, qui tend le jarret, arrondit les bras et se dessine tant qud
peut, est le zéphir d'ici. Personne ne rivalise avec lui pour la danse. Quand i\ commence la gavotte, vous entendriez voler une mouche ! on retient son ha^ leine , tant on a peur de perdre le son, d'un battement. C'est à qui l'aura pour danser !a gavotte ; il fait les délices de nos soirées. Il est de l'Athénée et de la société des Folâtres. L'été, on va l'admirer au Ranelagh ou àSaint-Mandé. Je ne serais pas étonné de le voir un jour, par complaisance, danser la gavotte sur le boulevard du Temple ou au café Turc.
. » Ce monsieur, qui se lance avec ardeur et jette les jambes de droite et de gauche , prend à lui seul , pour danser % plus de place que trois élégans du jour (qui, à la vérité, marchent maintenant
au lieu de danser). Cet intrépide cavalier, de cinquante-cinq ans à peu près, ne manque pas une contredanse ; il valse sans perdre haleine, et, dans la sauteuse , je lai vu deux fois perdre sa perruque, sans vouloir pour cela s'arrêter. Il est surnommé l'infatigable ? mais sa femme assure qu'il ne mérite pas ce sobriquet.
» Cette demoiselle qui met tant d'action à danser et qui va toujours à Contre mesure, est la nièce de Mmc de la Muraille , vieille femme que vous voyez derrière le joueur de violon. La bonne tante se lamente en voyant que , malgré le maître de danse à vingt-quatre sous le cachet, sa nièce ne peut achever un pas sans marcher sur sa robe , ou sans
GEORGETTE. 6j
donner un coup de pied a son voisin.
» Quel est ce jeune homme pâle, les cheveux en désordre , le front haut , l'air sérieux , et qui danse avec une gravité et un flegme tout- à-fait drôle? »
M. Plinplan allait répondre à Georgette lorsqu'il fut appelé par une dame qui lui dit avoir quelque chose de plaisant à lui raconter. M. Plinplan, toujours à l'affût des nouvelles , quitta Mme de Rosambeau , et notre héroïne rentra dans le salon et fut s asseoir près d'une table de jeu.
Georgette se trouvait près de la grosse dame : celle-ci engagea aussitôt la conversation en lui montrant son jeu ,
auquel Georgette ne comprenait rien.
« Tenez', mon cœur , comment troutez-vous ce jeu là... hein ! est-ce bien joué? — Oui, madame... — N'estce pas, mon chou?... Vous avez une robe charmante, mon amour... — Eli! madame (dit un grand monsieur sec qui faisait la partie de boston ), soyez donc
à votre jeu?... — J y suis, monsieur
Qu'est-ce qui vous habille, mon enfant?... — Madame , vous parlerez chiffon une autre fois. — Qu'est-ce que cela vous fait? vilain chinois, cela ne m'empêcha pas de faire attention au jeu. — Eh bien ! jouez donc, madame. — Quel est l'atout? avec qui suis-je?. .. à qui à prendre?... en quoi joue-t-on ? — Que cela est insoutenable de jouer avec des
personnes qui ne font aucune attention!.. — Tu n'es guère galant, va ! ... ■ — Vous ferez gagner, madame !... — Est-ce ma faute si elle a tout le jeu?... — Si vous aviez joué comme moi... — Laisse donc, lu joues comme une ganache!
» Le petit schlem est fait ! s'écrie madame Dupont d'une voix à casser les vitres. — Le petit schlem, je ne le joue jamais, je ne le paierai point. — Madame, nous le jouons toujours ici.
— J'en suis fâchée; il fallait mêle dire avant de commencer... je ne le paierai point. — Madame, vous le paierez!... »
Georgclte s'éloigne de ces dames, craignant que la dispute ne devienne trop vive. Elle s'approche d'un autre boston qui finissait, mais non plus tran-
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quillement que le premier : un petit homme se disputait avec madame de Vieux-Bois. — Comment, madame, vous faites payer ce soir douze sous pour les cartes? — Oui, monsieur, comme à l'ordinaire. — Ilya des jours qu'on ne les paie que dix sous. — Toujours douze, monsieur; d'ailleurs, combien les paie-t-on chez vous ? — C'est différent; je donne au moins des cartes propres. — Est-ce que celles-ci ne le sont pas, monsieur? — Elles ont déjà servi cinq ou six fois, j'en réponds. — Monsieur, vous ne savez ce que vous dites. Au surplus , ne les payez pas du tout, cela sera plustôt fait ? — Tous en seriez trop fâchée , madame. »
Georgette, redoutant encore une
querelle , s'approche d'une table de bouillotte; mais c'était bien un autre tapage : on s'y disputait avec acharnement ; l'un avait fait son argent , l'autre avait abattu trop vite, personne ne s'entendait.
Notre héroïne ne savait plus de que!
coté aller pour éviter le bruit lorsque M. de Lacaille vint la retrouver.
a Eh bien, belle dame, comment trouvez-vous nos petites soirées agitées ?
— Mais je les trouve très-agitées, en effet. — Pourquoi n'avez-vous pas dansé?
— J'étais trop fatiguée. — Vous amusezvous beaucoup? — Infiniment !
Allons-nous bientôt partir? — Pas encore; je sais que madame de Vieux-
7<i GEORGETTE.
Bois nous ménage une petite surprise.
Elle va donner une légère collation , et elle serait très-fâchée sinous ne restions pas. »
Georgeite, voyant qu'il fallait que le sacrifice fût entier , se décida à lu iaii C de bonne grâce, se promettant de ne
olus se trouver à une soirée agitée.
Les parties étant terminées, la danse htue,le proverbe achevé, les trois quarts de la société se retirèrent, il ne resta que les intimes et les préférés, qui étaient prévenus de la surprise et n'avaient garde de s'en aller. M. Plinplan, le juge, le procureur et sa femme , le bel esprit , la dame à plumes , l'épouse sensible et le zéphir de gavotte furent
GEORGETTE. h 3
du nombre des élus. Les deux grosse* dames du boston ne restèrent point ; M. Plinplan assura tout bas à madame de Rosambeau , qu'on ne les invitait pas, parce quelles mangeaient trop $ d'où Georgette conclut que, pour faire plaisir à la maîtresse de la maison, H fallait manger fort peu , et ne se souciant pas d'être invitée une seconde fois, elle se promit de se conduire de manière à faire repentir madame de Vieux-Bois de la préférence qu'elle lui avait accordée.
On dresse au milieu du salon une grande table, sur laquelle on étale avec art et symétrie une volaille soi-disant ei: daube, nageant dans une sauce aux carottes, qui représente la gelée; tfgàï ni, 7
salades et leurs huiliers entourent la pièce de résistance , quatre assiettes de pommes et dechaudés sont flanquées aux quatre coins de la table, et deux pots de confitures, hermétiquement fermés et qui ne sont là que pour le coup d'oeil, achèvent d'embellir la collation.
« Mais , dit tout bas Georgette à Plinplan , comment cette dame comptet-elle donner à souper à une vingtaine de personnes , avec si peu de chose ? — Elle compte même qu'il en restera. »
Georgette fut encore plus étonnée d'entendre la dame à plumes reprocher à madame de Vieux-Bois de faire des cérémonies.
« Placez- vous, Mesdames, dit madame de Vieux-Bois, ces messieurs se tiendront debout derrière vous, ils mangeront sur le pouce.... Nous ne les oublierons pas... Mais il faut faire une petite place à M. Deschassés : il a si bien dansé, quil doit être fatigué. »
M. Deschassés était le zéphir de Gavotte. On prit place, et il fut mis à côté des dames. Georgette crut s'apercevoir que l'ami du sous-préfet faisait la mine de ce qu'on ne lui avait pas donné la préférence pour être assis à table, et, de colère, il s'empara d'une assiette de pommes cuites et les avala en un moment.
Madame de Vieux-Bois découpait ht dinde , dont chacun élevait aux nues Lx
raine et le fumet. EnJ voyant l'exiguïté des morceaux que l'on offrait, Georgette commença à croire qu'effectivement il en resterait. Se trouvant servie une des premières , et ne sachant pas comment on doit manger en société, notre héroïne finit son échantillon de volaille avant que la maîtresse de la maison n'eût fait faire au plat le tour de ia table. En se retournant vers madame de Rosambeau , la vieille dame ne put retenir un mouvement de surprise ; mais se remettant bientôt :« Vous en offrirai" je encore, Madame? dit- elle avec inquiétude. — Volontiers, Madame, répondit Georgette. »
Madame de Vieux- Bois ne s'attendait pas à cette réponse; mais prenant son
parti , elle servit Georgette. Celle-ci s'aperçut que les dames la regardaient en souriant et chuchotaient entre elles; mais sans se déconcerter , et voulait les pousser à bout, Georgette demanda de nouveau de la volaille pour voir la mine que ferait toute la société.
Madame de Vieux-Bois ne put contenir son mécontentement et son dépit.
a II me semble , Madame, dit-elle à Georgette d'une voix aigre , que je ferais mieux de vous passer le plat, cela vous serait plus commode. — Gomme jvous voudrez, Madame. »
[Néanmoins madame de Vieux-Bois se garda bien d'exécuter sa menace , et, après avoir servi Georgette , elle appela
madame Godin, lui ordonnant d'enlever le plat , ce qui ne fit nullement plaisir à ces messieurs de derrière, qu'on avait promis de ne point oublier, et auxquels on n'avait encore donné que deséchaudés à mangersurle pouce.
Georgette regarda Lacaille; il était sur les épines : la manière inconvenante dont elle mangeait l'avait mis au supplice. M. Plinplan riait, les dames- se regardaient, les hommes demandaient à boire à toute force pour se dédommager de la dinde; mais madame Godin, stylée pour les collations, était toujours à la cave, et n'en remontait que rarement.
Georgette n'était pas encore satisfaite,, -elle voulait désespérer madame de Vieux-
GECRGETTE. 75
Bois , et cela était facile : elle lorgnait depuis long-temps les deux pots de confitures dont on n'avait pas offert , puisque , suivant l'ordre établi dans la maison, on les enlevait toujours de table tels qu'on les y avait rais; M. Plinplan assurait même que depuis six ans les mêmes pots servaient pour les collations.
Madame , dit Georgette , en s'adressant à madame cie Vieux-Bois, ne seraitil pas possible de goûter ces confitures? — Mais, Madame, répond celle-ci rouge de colère, je crains, en vérité, que vous ne vous fassiez mal. — Oh !
Madame , vous pouvez être tranquille. »
Sans attendre d'autre réponse, Geor-
&0 CEORGETTE.
gette avance la main pour atteindre les pots : M. Deschassés, qui aiuie les friandises, s'empresse de passer les confitures. Georgette entame les deux pots sans miséricorde, et les repasse au voisin , qui ne résiste pas au désir d'en goûter. Tous ces messieurs , qui n'avaient fait que flairer la dinde , se jettent avec avidité sur les confitures, en un moment il ne reste plus rien dans les pots , devenus respectables par leur antiquité.
M. Plinplan fait remarquer à madame de Rosambcau deux larmes qui s'éeliappent des yeux de madame de Vieux- JBois à la vue du désastre commis sur sa collation.
Cependant la vieille dame se contient -en se promettant que cela lui servira de
georgette. Si
leçon. Les messieurs calaient leur appétit avec les confitures; Georgette retient l'envie de rire qua lui a causée cette scène, et ceux qui veulent à toute force s'amuser prient M. Lefin (c'était le nom du bel esprit ) de vouloir bien les régaler de quelques couplets de sa composition.
M. Lefin tousse , crache , éternue , se mouche , se frotte le front , se gratte l'oreille, fait moucher les chandelles , dit qu'il est enrhumé , mais que, pour satisfaire aux désirs de la société qui veut entendre ses vers, il va prier une de ces dames de chanter une chanson qu'il a faite dernièrement à la campagne de son ami le sous-préfet.
On accepte avec ravissement. La dame à plumages , qui a soi-disant une voix d'opéra , est chargée par M. Lefin de chanter la romance nouvelle. Elle ne se fait pas prier, connaissant la supériorité de son talent. Elle commence , et ses cris percent le tympan de Georgette, qui dittoutbas à M. Plinplan qu'on ne devrait jamais chanter dans un salon lorsqu'on a une voix d'opéra.
Les couplets de M. Lefin roulaient sur la verdure, le zéphir, la nature, les oiseaux et les ruisseaux, et le refrain disait que celui qui aime les champs doit se plaire à la campague. La société applaudit avec transport ; lorsque Ton eut bien claqué Fauteur et la chanteuse,
on se leva, on fit compliment à madame de Vieux-Bois de sa soirée et de sa collation, puis chacun se retira après avoir fait les trois saints d'usage.
Madame de Rosambcau reçut la froide révérence que méritait son appétit ; le pauvre Lacailie lui-même s'en ressentit. Georgette fut reconduite chez elle par son timide amant , qui la laissa se livrer au sommeil profond que devait lui procurer le souvenir des plaisirs de la soirée.