‹ Georgette (volume 3)Chapitre 18 sur 20 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

II vaut mieux tard que jamais

Lorsque Georgette reprit connaissance, le silence ie plus profond régnait dans les rues désertes; les réverbères ne jetaient plus qu'une flamme vacillante, tout semblait éprouver l'influence du sommeil.

GEORGETTE. î^î

Notre héroïne, étonnée de se trouver sur un banc de pierre au milieu de la nuit, cherche à rassembler ses idées; avec la mémoire, elle retrouve ses douleurs; la rencontre de Charles est ce qui l'afflige le plus, cependant elle tourne la tête, et cherche à le voir encore.

« Je suis seule!... s'écrie-t-elle, seule au monde!... abandonnée de tous ceux qui m'ont connue!... Charles aussi me fait!.* ah! malheureuse! je l'ai bien mérité! dans quelle situation il ma

trouvée!... combien il doit rougir de

oî'avoir aimée ! »

L'horloge d'une église voisine sonne deux heures. Le son lugubre de la cloche, la pâle lumière des réverbères, le

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calme de la nuit, tout augmente l'horreur de la situation de Georgette; son imagination n'enfante que des rêveries effrayantes, sa tête, pleine des idées les plus sombres, est exaltée par les souffrances et le désespoir.

« C'en est fait, dit-elle, celte heure est la dernière qui doit sonner pour moi. Mettons un terme à mon existence, la mort est préférable à l'infamie!...»

Elle lève les yeux au ciel dont elle semble implorer la miséricorde, ses regards tombent ensuite sur une des lampes de nuit qui s'éteignait : elle songe qu'on pourra ranimer cette flamme languissante, mais le feu créateur qui fait mouvoir la triste Georgette, une

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fois éteint, rien ne pourra le rallu-

mer!

Elle se lève dans l'intention d'aller exécuter son sinistre projet Au mouvement qu'elle fait, elle sent rouler à ses pieds quelque chose qu'elle n'avait pas senti sur ses genoux; elle se baisse et ramasse cet objet... ô surprise ! c'est une bourse, une bourse assez pesante...

Elle devine aisément d'où lui vient ce secours inattendu : Charles seul est capable d'une telle acûon. Quel autre en effet aurait donné une somme qui paraît considérable?..... Georgette rend grâce à la Providence; son cœur se dilate, elle respire plus librement, et le dessein qu'elle avait conçu est déjà oublié! Pauvres humains! ii faut si peu

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de chose pour vous rendre à l'espé-

rance !

« Je puis encore exister, se dit Georgclte; cette somme suffira à mes besoins les plus pressans, ensuite je travaillerai, j'irai trouver la bonne Thérèse, et j'abjurerai pour jamais mes erreurs, n

Georgette s'affermit dans la résolution de changer de conduite, et attend le jour sur le banc où elle est assise. Dès que les premiers rayons du jour paraissent, elle ouvre la bourse et compte son trésor : elle possède dix louis et quelque monnaie. Jadis une pareille somme ne lui eût pas suffi pour satisfaire une de ses fantaisies ,

maintenant elle lui paraît énorme!...

elle la compte à plusieurs reprises, contemple cet argent avec délices, et voit dans ses dix louis la fin de ses tourmens et le commencement d'un avenir heureux.

Georgette attend avec impatience le moment où elle pourra satisfaire son appétit. Depuis long-temps le laboureur matinal est livré à ses travaux , mais le citadin paresseux s'abandonne encore au sommeil. Enfin un boulanger ouvre sa boutique, Georgette court acheter de quoi apaiser sa faim. Ce premier besoin satisfait, elle se met en marche, dans l'intention de chercher une petite chambre pour se loger.

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Georgette , se trouvant par hasard rue des Moulins, est oblige de passer devant la maison où elle a dvm nré en dernier Heu. Ne se so'ici:.' pas d'être vue par ceux qui ont été témoins de son inconduite, Georgette vent passer sans s'arrêter, lorsqu'une femme, occupée à balayer devant la porte , l'appelle à plusieurs reprises : Georgett;- se retourne et reconnaît la portière de la maison.

«Ah! pardine , madame, c'est ben heureux que je vous rencontre!... — Que me voulez-vous? — Je cr. ignais

de ne jamais vous retrouver! —

Pourquoi cela? — (7 Paris es! m gmnd!... on peut ben s'y chercher long-temps sans s'y revoir!.., — Mais enfin..., —

GEORGETTE. j/Jy

Dam', c'est que ça commençait à nous être à charge , oui i!à !..< — A charge... quoi? — Je n' sommes pas riches, et un enfant de plus, voyez-vous, quand on en a déjà cinq! — Un enfant!,. — C pauvre petit, je n' pouvais cependant pas le mettre dans !a me!

Dam', il est déjà. si gentil, si drôle.., je l'aimons comme s'il était à nous...

— Au nom du ciel!... expliquez-vous...

quel est cet enfant dont vous parlez ! — . Eh pardi! c'est le vôtre! — Le mien...

il {se pourrait! m o ri fils... Où est -il?

Cheux nous, v'ià ce que je me tue de vous dire depuis deux heures, n

Georgette n'en entend pas davantage, elle court ou plutôt elle vole vers la demeure du portier. Le désir de voir

son fils fait, pour la première fois , Lattre son cœur; mais ce désir est déjà violent comme tontes les premières passions dans le cœur d'une femme.

Elle entre clans la cour de la maison : un petit garçon de trois à quatre ans joue devant l'escalier, Georgette court à lui , le regarde , le prend dans ses bras , le couvre de baisers. « C'est mon fils! » s'écric-t elle. Elle ne s'est point trompée , la nature a repris ses droits.

«Tiens! c'est surprenant comme vous l'avez reconnu tout de suite , dit la portière à Georgette. » L'enfant, étonné, se laissait embrasser par sa mère, et ses petites mains lui rendaient ses caresses. « C'est la maman, Paul, lui dit la portière; allons, mon garçon ,

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çmbiasse-Ia donc!... C pauvre petit, il ne sait pas ce que tout cela veut dire!... Dam' , à son âge! 11 m'appelait sa mère aussi , moi , et au fait , sans nous , je ne sais pas trop ce qu'il serait devenu!... >,

Georgette rougit et se hâte de demandera la portière comment son fils se trouve chez elle.

«C'est tout rimple ."répond celle-ci; la paysanne qui avait voire enfant, ennuyée de ce que vous ne lui envoyiez plus d'argent et ne voulant pas garder ce marmot pour rien, a pris le parti de venir vous l'amener à Paris. Elle estarrivée ici le lendemain du jour où vous en êtes partie. Gomme je ne pouvais pas lui dire où vous étiez, puisque

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je n'en savais rien , elle s'est décidée à retourner chez elle, en me laissant l'enfant, dont je me flatte que j'ai eu ben soin !... car j'aime les enfans,

moi !.. . »

Georgette mit fin au bavardage de la portière en lui glissant un iouis dans la main ; puis, ia remerciant de nouveau , elle prit l'enfant par la main et so: tit de la maison qu'elle avait jadis habitée.

Georgette était surprise elle-même du sentiment nouveau qu'elle éprouvait :

tout entière au plaisir de contempler son fils, elle oubliait , en le regardant , ses chagrins , ses fautes et sa situation. Elle se reprochait de s'être privée

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si long-temps des jouissances de l'amour maternel. Revenue des vains plaisirs de la coquetterie, son âme s'épurait en s'abandonnant aux doux sentimens que la vue de son fils lui faisait connaître.

Le petit Paul marchait en silence près de sa mère. Cet enfant, intéressant par la grâce de sa figure et ia douceur de son caractère , n'avait pas les manières grossières que les enfans rapportent souvent d'un trop loi^ séjour à la campagne. Georgette , fière de son fils, s'arrêtait souvent pour le considérer. « Où allons-nous donc, madame?

lui dit enfin l'enfant. — Je ne suis point madame, mon ami, je suis ta maman. — J'en ai déjà eu deux mamans! — Celles-là ne l'étaient pas réellement ; mais moi, je

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suis ta seule maman. M'aimeras-tu bien, Paul ? — Si vous n'êtes pas méchante , si vous me donnez à manger et si vous ne me bâtiez pas comme mon aulre maman des champs!... — Quoi? elle te battait, pauvre enfant! — Oui, parce que j'avais faim ; ell^ disait qu'elle n'était plus payée pour me nourrir. Moi, je voulais toujours manger, voilà pourquoi elle me tapait. — Cher petit!

et c'est moi qui en suis cause... et j'ai pu

l'abandonner si long-temps! Ah! je

méritais bien tous les maux que j'ai soufferts depuis!.... »

Georgette trouva enfin , dans un quartier solitaire , une petite chambre qu'elle pouvait habiter sur-le-champ , moyennant vingt francs par mois ,

parce que la chambre était garnie de ce qu'il était indispensable d'avoir.

Notre héroïne s'établit avec son fils dans ce réduit obscur , et , seule avec son enfant , dans un quartier retiré , ne voyant personne, ne sortant que pour aller chercher les choses nécessaires à leur subsistance , Georgette n'éprouve pas un moment d'ennui , elle ne sent plus au fond de l'âme ce vide qui la suivait au milieu des fêtes et des plaisirs. Maintenant son fils lui suffît : cherchant sans cesse à l'amuser, l'embrassant , le contemplant lorsqu'il sommeille , elle ne vit , ne respire que pour lui; l'amour maternel lui lient lieu de tous les biens.

Mais la somme que possédait Geor-

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gette ne pouvait la conduire loin. Il avait fallu acheter un habillement pour son fils et quelques hardes pour elle. En comptant un soir ce qui lui 'restait, elle s'aperçut que bientôt elle n'aurait plus de quoi subsister. « Il faut travailler , se dit-elle , il faut chercher de l'ouvrage. Ah! la peine ne me semblera rien lorsque je songerai à mon fils. »

Elle se couche en se promettant de mettre dès le lendemain son projet à exécution et se reprochant de n'y avoir pas songé plus tôt. L'espoir d'être , par son travail , le soutien de son enfant lui fait trouver des charmes à ce que jadis elle n'envisageait qu'avec effroi.

Dès que le jour est venu , Georgette

descend et s'informe dans la maison à qui elle pourra demander de l'ouvrage; mais les uns ont leurs ouvrières d'habitude, les autres ne donnent rien à faire pour le moment ou disent qu'ils penseront à elle; tous , en généra!, la reçoivent fort mal , et lui parlent avec ce ton qui repousse Findigence et humilie le malheur. GeoFgette renire tristement chez elle, étonnée des difficultés que l'on rencontre à Paris pour se rendre utile aux autres; son cœur se serre, ses yeux se retnplissentclelarm.es, mais son fils l'attend au retour, il sourit en la voyant , il lui tend les bras , il court au-devant d'elle, et elle oublie ses peines en le pressant contre son cœur.

Le lendemain, mêmes démarches,

mêmes refus, mêmes humiliations. Georgette revient plus triste auprès de son fils. Les jours s'écoulent , son argent tire à sa fin, et pas d'ouvrage, pas de ressource pour nourrir son enfant!... Malheureuse mère! ce bien qui faisait tout ton bonheur et dans lequel tu avais mis tes plus chères espérances, ce fils adoré qui l'a fait connaître le plus doux des senti mens tu ne le considères plus qu'en tremblant; tu crains que bientôt le besoin ne te prive de ce pauvre enfant, tu détournes la tête pour ne pas voir ses traits chéris , tu lui caches tes larmes, et ce n'est plus qu'avec douleur que tu reçois ses caresses !

Une nuit qu'assise auprès du lit de

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son fils , Georgette , qui ne goûtait plus un instant de repos, implorait le ciel pour qu'il daignât prendre pitié de son repentir et de ses tourmens , le souvenir de Thérèse se présenta à son esprit; elle s'étonne de n'avoir pas songé plus tôt à la bonne fermière, qui seule peut prendre pitié de sa situation.

Georgette se décide à s'aller jeter aux genoux de la bonne villageoise.

La crainte , l'amour-propre , la honte disparaissent : il s'agit de sauver son fils. « Si elle rne repousse, se dit Georgette, si, se rappelant les chagrins que je lui ai causés, elle me défend l'entrée de sa demeure, du moins elle prendra pitié de mon cher Paul, elle ne confon ra pas l'innocent et le coupable 3

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et ne le rendra pas victime de mon inconduite. Tranquille sur le sort de mon fils, je pourrai mourir alors!... je saurai que je laisse sur ta terre quelqu'un qui veille sur le sort de mon enfant. »

Georgette fait aussitôt les préparatifs <3e son voyage ; ers apprêts ne sont pas longs : quelques vêtemens à elle et à son fils , voilà tout ce qu'elle possède. Il lui reste en argent a peine de quoi vivre un jour, et il faut aller à pied !... «N'importe, dit notre héroïne, j'aurai du courage, je porterai mon fils lorsqu'il sera fatigué. Bondy n'est pas loin de Paris, une demi-journée nous suffira pour y arriver , et je trouverai au terme du voyage la consolation des souffrances que j'aurai endurées. »

Dès que son fils est éveillé , elle s'habille à ia hâte. Le petit Paul, étonné, demande à sa mère ce qu'ils vont faire. a Nous allons, lui dit-elle, dans une campagne où nous serons plus heureux, plus gais qu'ici , je l'espère. Là, tu pourras courir, jouer dans les champs.,.

— Ah! tant mieux ; et toi f tu joueras aussi , n'est-ce pas ? — Oui , mon ami.

— Nous ne serons donc plus enfermés toute la journée dans une vilaine chambre? — Non , mon cher Paul. — Et tu ne pleureras plus en me regardant? — Cher enfant!... non!... non!... je ne pleurerai plus !. .. je serai tranquille sur ton sortie.. »

Le petit Paul est bien content d'aller à la campagne; il rit, court, saute,

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fait mille folies. Georgette, ranimée par la joie de son fils , se livre à l'espérance L'idée d'une existence tranquille à la campagne charme son imagination fatiguée de plaisirs et de chagrins. Ce séjour qui jadis lui semblait triste et monotone, cette ferme qu'elle a fuie deux fois lui semble maintenant un port assuré contre les orages de la vie. Pauvre Georgette! tu ignores que cet asile désiré n'existe plus.

On se met en route : Georgette s'éloigne avec plaisir de cette ville théâtre de ses erreurs et dans laquelle elle espère ne revenir jamais.

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