LF DIMANCHE — DINER — EVASION
— Gertrude! — Monsieur? — C'est demain dimanche, mon enfant. — Je le sais bien, monsieur.
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— Oui, mais ce que tu ne sais pas, c'est que j'ai invité à diner, pour demain, M. Boullard et son épouse, le compère Jérôme, son ami Eustache et mon voisin Toupin> — Eh! qu'avez-vous besoin de tout ce monde-là? bon Dieu!... Croyez-vous que je n'ai pas assez d'ouvrage dans le courant de la semaine? non, il faut encore que je passe ma journée entière du dimanche à faire une cuisine d'enfer pour des gens qui ne viennent ici que pour manger?... — Allons, Gertrude, calme-toi; tu sais bien, mon enfant, que j'en agis ainsi par bienséance; il est de ces honnêtetés qu'on se doit réciproquement. — On n'aura rien à vous reprocher à cet égard, car vous êtes d'une politesse!... Donner à diner, ça coûte, ça, monsieur; passe encore pour le compère Jérôme, c'est un homme aimable qui sait vivre, il a des attentions pour moi... Gertrude se mirait en disant cela. Quant aux Boullard, ce sont des vilains, des ladres... Avez-vous jamais senti l'odeur de leurcuisine?... Mais madame Boullard a le don de vous plaire avec ses petits yeux ronds et son gros nez en trompette!... pas plus de gorge que dessus ma main... Ah! que les hommes sont aveugles!... — Tu ne sais ce que tu dis, Gertrude. — Croyez-vous que je ne vous ai pas vu la dernière fois qu'ils ont soupe ici? Madame faisait la bouche en cœur pendant que vous laissiez tomber votre fourchette pour avoir l'occasion de lui pincer le genou.
— Gertrude, je vais me fâcher!... — Votre ami Eustache, c'est un tatillon qui regarde tout, furette partout, se mêle de tout, qui a toujours quelques mots piquants à vous adresser... Mais je lui donnerai son paquet la première fois que cela lui arrivera... Pour votre voisin Toupin, c'est un ivrogne, il est connu pour tel; il ne vient ici que pour boire... mais il boit!... ah! cela lait trembler!...
Gertrude allait sans doute en dire encore plus long et s'étendre sur le portrait de chaque convié, lors-
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qu'elle fut interrompue par Georgette, qui entra dans la chambre en pleurant, et disant que Catherine l'avait battue. (Catherine était la lille chérie de dame Gerirude.)
-- Qu'est-ce donc? demande M. Rudemar en sortani de lassoupissement dans lequel la tirade de Gertrude l'avait plongé. — Pardine, ça se devine, c'est mamzelle Georgette qui fait tout ce tapage-là. — Mon oncle, on m'a battue, dit Georgette en soupirant — Taisez-vous, pécore ! Cette petite sotte est toujours à nous étourdir... Allez vous coucher, et qu'on ne vous entende plus!
Gertrude pousse Georgette hors de la chambre ; elle la suit jusqu'à la soupente qui contient la couchette de notre héroïne. La jeune tille veut i-épliquer, mais un argument irrésistible la réduit au silence, et on lui annonce qu'elle se passera de souper, puisqu'elle a eu l'audace de se plaindre de Catherine.
Pauvre Georgette, tu te couchas en pleurant! c'était ta coutume depuis la mort de Jacqueline. Cependant ce grenier, triste réduit de Georgette, était confident des projets de notre héroïne: elle dormait peu, mais elle réfléchissait ; le caractère se forme à l'école du malheur. D'ailleurs, Georgette était fort précoce ; elle avait de l'esprit, de l'imagination. Enfin, puisque j'écris ses aventures, vous pensez bien, lecteur, que c'est pai'ce que je les ai trouvées drôles.
Le résultat des réllexions de Georgette fut la résolution de fuir une maison dans laquelle elle ne goûtait pas un moment de repos, et de courir le monde, quitte à mendier son pairî, plutôt que de rester en butte à la colère de Gertrude, aux tapes de Catherine et aux injustices de M. le tabellion.
Le fameux dimanche estenlinarrivé; tout est en l'air chez le tabellion. Gertrude qui veut faire briller son talent, surtout aux yeux du compère Jérôme, Gertrude fait des merveilles ; toutes les casseroles sont sur le
feu. Georgette a reçu Tordre de ne pas quitter la broche, et Catherine est chargée de goûter les saucïs.
Le compère Jérôme, (lui vient toujours de bonne heure, se présente d'un ton mielleux ; il salue Gertrude : celle-ci, en lui rendant sa révérence, laisse rouler dans hs cendres une fort belle andouille qui devait former un plat de hors-d'œuvre. M. Rudemar se désole ; mais le compère Jérôme tire de dessous sa houppelande une belle dinde aux truffes, dont il fait hommage à Gertrude : à cette vue, tous les visages s'épanouissent, M. Rudemar flaire la dinde avec ravissement, Gertrude regarde en souriant le compère Jérôme, et celuici, pour achever de lui être agréable, s'empare de la queue de la poêle, qu'il tient avec une grâce toute particulière.
L'heure du dîner sonne, M. et madame Boullard se présentent; le mari est un homme gros tout rond qui ne comprend que son commerce et ne parle qu'après sa femme ; celle-ci est à peu près telle que Gertrude nousTa dépeinte. Ils sontsuivisde l'ami Eustacheetdu voisin Toupin. Chacun a mis son habit de fête. M. Eustache donne la main à madame Boullard, qui s'arrête pour faire une profonde révérence à M. Rudemar. Le voisin Toupin, qui marche derrière, se trouve avoir les pieds sur la queue de la robe d'indienne à grands ramages. Madame Boullard, en terminant sa révérence, se sent tirée par «pielque chose ; elle perd l'équilibre et tombe dajis les bras du voisin, qui, n'étant pas préparé à la recevoir, cède à la violence du choc, et se renverse à son tour, écrasant dans sa chute un pot de beurre de Bretagne qui se trouve malheureusement sous son centre de gravité. Le compère Jérôme, effrayé, lâche la queue de la poêle, et M. Boullard trébuche sur la lèchefrite en s'avançant pour recouvrir de? rharmes secrets que sa moitié laissait, par sa chute, exposés aux regards des amateurs.
Au milieu du bruit, des cris, du tumulte que ces ao
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ciclcnts ont fait naître, Gertrude seule est restée calme ; c'est elle qui rétablit Tordre, elle s'avance et rabaisse la robe de madame BouUard (ce que ces messieurs ne se pressaient pas de faire). Le mari se débarrasse delà, lèchefrite ; le compère Jérôme abandonne la poêle à Georgette ; le voisin Toupin ôte le beurre qui se trouve à sa culotte, et la gaieté s'empare des convives ; on ne songe plus qu'à rire et bien diner. Madame Boullard même ne parait pas fâchée d'un événement qui rend ces messieurs encore plus galants avec elle, ce qui faisait tacitement l'éloge de ce qu'on avait aperçu.
On se met à table ; jamais repas ne parut plus succulent: à chaque mets on s'extasie sur le mérite de dame Gertrude. Il fallait de pareils éloges pour la remettre debonne humeur, car la chute de madame Boullard l'avait beaucoup contrariée ! . . .L'aspect de la dinde aux trafics achève d'animer les esprits; les bons mots, les petits contes vont leur train. Le compère lance des œillades à Gertrude; M. Rudemar laisse tomber sa fourchette lorsqu'il croit que sa gouvernante ne le regarde pas; l'ami Eustache entonne des couplets gaillards; le voisin Toupin commence à chanceler sur sa chaise, et M. Boullard se bourre de truffes parce que sa femme lui a dit que c'était un manger très-sain. C'est une joie, une ivresse générale!... excepté pour cette pauvre Georgette, chargée de servir tout le monde, tandis que Catherine dîne tranquillement près du feu de la cuisine.
Cependant la nuit vient, c'est l'instant du dessert. Gertrude est forcée d'aller à la cave, parce que le voisin Toupin fait observer que les bouteilles sont vides. Le compère .lérôme offre de lui porter sa chandelle, elle accepte cette proposition. Les autres convives res» tent à table et se trouvent bientôt dans une profonde obscurité. Le temps s'écoule • Gertrude et le compère sont «ncore à la cave ; le voisin commence à s'endormir; ^1. Boullard est concentré dans son ,'issictie:
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M. Rudemar profite de la circonstance pour fa: rejouer sa fourchette ; mais l'ami EustacUe, qui trouve le temps long, engage Georgette à aller voir ce qui se pa^se à la cave.
Georgette s'éloigne, mais ce n'est pas pour exécuter Tordre d'Eustache, c'est pour mettre son grand projet à exécution : l'heure, le moment, tout lui semble favorable pour fuir la maison de son oncle. Elle entre à la cuisine, s'empare d'un panier, l'emplit de provisions; Catherine veut parler. . . une paire de soulïlets la rend muette et immobile. Georgette descend avec précaution l'escalier, la porte de la cave est au bas : par un excès de prudence, elle la ferme et en jette la clef dans un puits; ensuite, ouvrant la portede la rue, elle sort de la maison, et la voilà qui court... qui court, . . sans réfléchir que personne ne pense à courir après elle.