‹ GeorgetteChapitre 3 sur 44 · LE FERMIER JEAN · texte numérisé non relu

LE FERMIER JEAN

— Que fais-tu là, petite? — Vous le voyez bien ! je me repose et je déjeune. — Tu es en route de bon matin? — Ça n'est pas étonnant; j'ai couché sur le grand chemin. — Bah ! et où vas-tu donc comme ça? — Je n'en sais rien. — Mais d'oîi viens-tu? — De quelque part où je i\e veux pas retourner.

Ce dialogue avs:t lieu sur la grande route entre Georgette et un petit homme doué d'une physionomie ouverte, et dont la mise annonçait un riche cultivateur. Georgette avait couru toute la nuit; elle marchait sans s'inquiétef des chemins; l'essentiel pour elle, c'était de s'éloigner de la maison de M. Rudemar; sa seule crainte était d'être rattrapée, car elle devinait '►is traitements que Gertrutie lui ferait endurer ; eniih, exténuée de fatigue, elle s'était assise au point du jour sur

le bord d'un fossé, et s'était endormie jusqu'au moment où la faim lui avait fait ouvrir les yeux.

Le petit homme qui avait interrogé Georgette restait devant elle et la regardait avec intérêt: l'air décidé, la mine éveillée, la singularité des réponses de la petite fille (,car Georgette n'avait alors que onze ans), tout en elle le surprenait. Quant à Georgette, elle ne faisait plus aucune attention à lui, et continuait à manger tranquillement une partie des provisions qu'elle avait emportées.

Au bout de cinq minutes, le voyageur recommença ses questions : — Comment t'appelles-tu ? — Georgette.

— Ton âge? — Bientôt onze ans. — Que sais-tu faire?

— Lire, écrire, travailler. — Veux-tu venir avec raoi'î Ici Georgette se mit à réfléchir, puis elle commença à son tour à le questionner: — Où allez-vous? — A Epinal, toucher un héritage, et de là je m'en reviendrai à Bondy, où je demeure avec ma femme. — Est-ce loin d'ici à Bondy? — Sans doute ; mais comme tu es trop jeune pour faire tant de chemin à pied, nous prendrons la diligence à l'endroit où je m'arrêterai.

— Quoi ! j'irai en voiture?... ah! que c'est amusant ! . . . je vais avec vous. — Mais ton père et ta mère ne pleureront-ils pas de ton absence? — Ah! monsieur, je n'ai jamais eu de papa ni de maman!... — En ce cas, lève-toi, donne-moi la main et partons.

Georgette n'hésita pas, et la voilà en route, tenant d'une main son précieux panier, et donnant l'autre à son compagnon de voyage. Avant d'aller avec eux, faisons plus ample connaissance avec le petit homme.

Jean était un brave homme dans toute l'acception du mot. Simple fermier, il avait épousé la bonne Thérèse; ils demeuraient près de Bondy et vivaient heareax et tranquilles; leur fortune s'était accrue, elle était plus que suffisante pour leurs besoins, et io seul chagrin de ce bon ménage était de ne pas avoir d'enfant. Jean, quoique bi risque et bourru parfois, possé-

dait un cœur sensible et une âme franche. Voilà quel était le protecteur que le hasard avait donné à Geoj'gette.

Tout en marchant, Jean fit encore quelques questions à la jeune fille ; celle-ci finit par lui avouer la vérité, mais ne lui nomma pas la ville qu'elle habitait. Jean n'insista pas: convaincu par le récit de Georgette qu'elle avait été fort malheureuse, il pensa que ce n'était pas faire mal que delà protéger et de la garder, puisque ceux à qui elle appartenait ne remplissaient pas avec elle les devoirs de bons parents .

La confiance la plus intime ne larda pas à s'établir entre nos deux voyageurs. Jean se félicita d'avoir trouvé un enfant auquel il portait déjà la plus tendre affection ; il devinait le plaisir qu'il causerait à Thérèse en lui présentant celle qui allait leur tenir lieu de fille. Quant à Georgette,la joie qu'elle éprouvait d'être à l'abri des tapes de Gertrude la mettait hors d'ellemême: elle riait, chantait, sautait, et charmait Jean par la vivacité de ses reparties. — Morguienne, disait le petit homme en lui-même, v'ià une jeunesse qui sera joliment espiègle !

Nos voyageurs arrivèrent à Epinal ; leur séjour dans cette ville ne fut pas long ; Jean étant seul héritier, n'eut de procès avec personne, au grand déplaisir de messieurs de la chicane, qui, en Lorraine comme ailleurs, savent embrouiller les affaires. Jean, ayant réahsé ses fonds, prit Georgette dans ses bras et monta avec elle dans la diligence qui devait les conduire à leur destination .

Nous allons les suivre, si vous le trouvez bon... Ah ! je vorjs entends déjà, lecteur, vous écrier : Encore une diligence, on ne lit que cela!... Et pourquoi donc n'en ferais-je pas une aussi? que m'importe qu'on en ait déjà fait vingt, trente. . . cent même! pourvu que la mienne vous amuse, n'est-ce pas tout ce qu'il faut? Ne voyons-nous pas au spectacle, dans une pièce nou-

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enfants de cet âge. La nourrice s'empressa d'examiner le polit, le gros monsieur prit du tabac, le militaire bourra sa pipe, et le Gascon se pinça le nez. Pendant ce temps, la vieille se confondait en lamentations. — C'est une peste !... Ah ! ciel ! peut-on emporter un en-' faut dans une voiture !... il fallait le mettre sur l'impériale — Pardi ! c'est ça, avec les paquets ; il aurait été bi*!n. ce pauvre petit! — Du moins il ne nous eût pas infectés. — Vraiment! vous v'ià ben malade! vous en faisiez autant il y a soixante ans... — Taisezvous, pécore ! ou je. . . La voix manqua à la vieille ; le mot de soixante ans l'avait sutïbquée. — Allons, mille cartouches ! est-ce fini ? donnez-moi votre enfant, ma petite mère... Et le galant militaire enlève le poupon atin cjue la nourrice puisse chercher du linge. Par ce mouvement, le derrière de l'enfant se trouve contre le visage de la duègne; mais, effrayée par les regards et la voix du protecteur de la nourrice, elle n'osa pas en dire davantage, et reprit en soupirant son chien, sa cage et son livre.

Le calme fut entièrement rétabli : la nourrice remporta une victoire complète, dont elle remercia de l'œil et du genou son défenseur, qui continuait de jurer que l'enfant ne sentait rien. Le Gascon assurait que cela était la vérité : il avait pris le parti d'être toujours de l'avis du militaire, de crainte d'événement. Nos voyageurs arrivèrent à l'auberge où ils devaient passer la nuit.

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