CELA VA BIEN
Il était raidi lorsque Georgette s'éveilla et sonna Rose.
— Eh bien ! madame, dit la femme de chambre en riant, êtes-vous satisfaite de votre soirée d'hier?
— Ah: Rose, ne m'en parle pas! je me suis ennuyée à la mort!... aussi je n'irai plus en société, parce que je veux ra'amuser, et que cela n'était point amusant du tout.
— Vous ferez bien, madame : à votre âge, on ne doit fairp que ce qui plait. Mais pendant votre sommeil, j'ai bien employé mon temps : je n'avais pas oublié l'invitation de M. de Folle ville...
— Q'ioi, Rose! tu es allée?...
— Prendre son chocolat! oui, madame; j'étais curieuse de savoir si les manières de ce jeune homme répondaient à la vivacité de son style; et je vous assure que j'en ai été satisfaite. Ce FoUeville fait trèsbien les choses!... Je lui ai donné beaucoup d'espé-
rauce, cela ne coûte rien, et je me suis chargée, pour vous le remettre, de ce billet, dans lequel il sollicite un rendez-vous.
— Rien que cela?...
— Rn revenant, j'ai rencontré ce jeune militaire... celui-là est amoureux comme un hussard... il m'a reconnue, m'a arrêtée, m'a même embrassée avant de me parler... je n'avais pas le temps de me reconnaître!... il veut absolument que je l'introduise cette nuit chez vous, ou il met l'hôtel sens dessus dessous.
— Il va vite en amour, ce monsieur !
— C'est un démon, madame ; eniîn je ne suis parvenue à le calmer qu'en prenant ce poulet brûlant qu'il vous adresse, et auquel je lui ai promis que vous daignerez répondre.
— Comment, encore un billet, Rose?
— Ce n'est pas tout, madame. J'allais rentrer à l'hôtel, lorsque je fus arrêtée par un fort joli garçon, dont la mise est a^sez modeste, mais dont la liguj-e est très-distinguée.
— Que te voulait-il?
— C'est encore un adorateur, madame.
— Cela n'en finira pas!.,.
— Celui-ci est notre voisin : il demeure en face de l'hôtel ; de ses croisées il plonge dans notre cour ; cela n'est pas étonnant, il demeure au cinquième au-dessus de l'entresol. C'est un poëte, et ces messieurs, par goût, et souvent par nécessité, se placent toujours le plus près possible des Muses et du Parnasse. Ce jeune nourrisson du Pinde (c'est ainsi qu'on le nomme dans le quartier) vous a vue traverser la cour.
— 11 a une bonne vue !
— Depuis ce moment, il ne pense, il ne rêve plus qu'à, vous !... vous êtes sa di.xième muse, et je n'ai pu refuser le sonnet en forme de billet doux qa'il m'a prié de vous remettre, et pour lequel j'ai prorais une petite réponse.
— Quoi! Rose, tu monterais à son cinciuième étagô .'
— Eh ! pourquoi pas, madame ? ce jeune homme est SI doux, si tendre, si expressif!... il m'a toucht'e, eu vérité. Croyez-vous qu'il ne mérite pas d'être aimé plutôt que ce vieuy fou de Lacaille?
— Oh ! sans doute !
— Eh bien, une femme sensible répare les torts de la fortune; elle se sert de l'or du vieux fou pour être utile au jeune amant.
— Au fait!... c'est une œuvre méritoire... Mais voyons les billets de ces messieurs.
On décachette les billets doux. Georgette est charmée du style de ses adorateurs. Folleville est vif, léger, sémillant; le militaire, ardent, passionné, impétueux; le jeune poète, modeste, timide, mais sensible et tendre.
— Ils me séduisent tous les trois, dit Georgette; mais auquel répondre?
— A tous les trois, madame.
— Ah! Rose, trois amants à la fois!... et M. de Lacaille?...
— Celui-là ne compte pas.
— Mais, Rose...
— Comment, madame, trois amoureux vous font peur!,.. Mais, c'est une bagatelle... on en trompe douze à la fois; d'ailleurs, si l'un d'eux ennuie, il est facile de s'en débarrasser!... Croyez-moi, madame, ne renvoyez pas ceux-ci... ils sont tous trois fort aimables.
— Mais que leur répondrai-je?
— A votre place, je donnerais un rendez-vous à chacun d'eux.
— Y penses-tu, Rose?... c'est la première fois que je leur écris.
— Qu'est-ce que cela fait? vous ne savez donc pas comment on fait l'amour à Paris?... Au reste, si vous
GEORGSTTE 171
voulez prolonger leur martyre, donnez-leur des espérances, je me chargerai d'adoucir leur chagrin.
\\ est probable que mademoiselle Rose n'était pas fâchée d'adoucir le chagrin de ces messieurs, et qu'elle avait pour cela un remède particulier, car elle se chargea avec empressement des réponses de sa maitresse. C'était un bien joli sujet que mademoiselle Rose, et bien précieux pour une jeune l'emme qui se lançait dans le monde.
A peine avait-elle quitté sa maîtresse, que Lafleur se présenta chez Georgette.
— J'accours, madame, de la part de mon maître, qui viendra vous chercher ce soir pour...
— Ah ! grand Dieu, Latleur, est-ce encore pour me conduire au Marais?
— Non, madame : je sais que ce n'est pas dans ces cercles étroits que vous pourrez briller!... je l'ai représenté à mon maître lorsqu'il est venu se plaindre à moi que vous mangiez trop dans les collations d'amis. Je lui ai fait sentir ses torts; il en est convenu, et, pour les réparer, m'a chargé de vous remettre cet écrin...
— Voyons... Mais cela est magnifique!... cela ra'ira à ravir... les beaux diamants!...
— Vous voyez que mon maître sait se corriger... d'ailleurs, c'est moi qui dirige maintenant sa conduite, et je réponds que dans six mois il ne sera plus reconnaissable.
Georg3tte prend l'écrin, et promet à Lafleur d'attendre M. de Lacaille, qui doit la conduire au spectacle. Rose revient, et, en voyant les diamants, convient que le vieux fou fait bien les choses ; mais elle engage sa maltresse à prendre pitié des trois jeunes gens, car ils sont avides de consolations...
Pendant plusieurs jours, Georgette suivit M. de Lacaille aux spectacles, aux bals; l'ennui qu'elle éprouvait dans la société de cet amant suranné était adouci
par les présents continuels que Lafleur apportait de la part de son maître, qui, depuis sa glissade sous le lit, ne faisait Tamour qu'en soupirs.
indépendant madame de Rosarabeau avançait dans sa grossesse ; Rose était dans la confidence : un homme plus fin que Lacaille s'en serait aperçu : mais il est des gens qui ne voient point ce qui saute aux yeux de ceux qui les entourent.
Les trois amants commençaient à se lasser des consolations de mademoiselle Rose. Celle-ci, par reconnaissance, plaidait leur cause avec chaleur, Georgette, accablée de billets doux et ennuyée plus que jamais de la société de M. de Lacaille, ne résistait plus que faiblement aux sollicitations de sa femme de chambre; Rose mit à profit les dispositions favorables de sa maîtresse, en intercédant de nouveau pour les trois amoureux, et Georgette avoua franchement qu'elle ne savait auquel des trois donner la préférence.
— Mais, madame, je vois un moyen bien simple de tout arranger. Voyez-les tous les trois, et choisissez celui qui vous conviendra le mieux,
— Tu as raison. Rose; mais comment faire?
— Ce soir, vous pouvez les recevoir, non pas ensemble, ce serait agir contre toutes les règles, mais l'un après l'autre. Dans une première entrevue, vous ne devez leur accorder qu'un instant; mais cet instant suffira pour les juger, et fixer votre choix. Écrivez donc vite à chacun d'eux de se rendre ici : l'un à huit heures, l'autre à huit heures et demie, et le dernier à neuf heures.
— Mais M. de Lacaille doi t me mener ce son* à l'Opéra ?
— Je vais aller lui dire que vous avez la migraine, et que vous ne pouvez sortir.
— Mais, Rose, si ces jeunes gens se rencontraient chez moi?
— Nous saurons bien congédier Tun avant l'arrivée de l'autre.
GEORGETTB 173
— iMais si?. . .
— Toujours des mais.. . Soyez tranquille, je suis là our \'Ous tirer d'embarras en cas d'accident.
— Allons, je m'abandonne à toi.
Leslro^s circulaires sont écrites : Rose se charge de les faire parvenir. M. de Lacaille est prévenu que madame de Rosambeau est trop indisposée pour sortir le soir, et la soubrette revient dire à sa maîtresse qu'elle peut se préparer à recevoir les trois jeunes gens .
Le jour tinit, et le moment approche où notre héroïne va jouir de tous les triomphes qu'une coquette ambitionne. Georgette, devenue pelite-raaitresse, sait donner un nouvel éclat à ses charmes; un négligé galant la rend encore plus séduisante : ses cheveux, arrangés avec art, retombent en boucles f h* un front qui, s'il n'est pas le siège de la pudeur, *st encore celui des grâces. Georgette, sûre de son triomphe, est mollement couchée sur une ottomane, dans un boudoir délicieux, qu'éclairent faiblement des globes gazés, inventés par la volupté pour rendre l'amant plus hardi et la beauté moins sévère.
Huit heures sonnent, on vient : un amant ne se fait jamais attendre à un premier rendez-vous. C'est au jeune poëte que l'on a donné l'avantage sur ses rivaux : c'est lui qui vient le premier ; une femme aime les vers à sa louange ; l'encens que l'on brûle pour les belles n'est jamais perdu .
Le nourrisson des muses est introduit près de Georgette: en se trouvant près de celle qu'il n'avait encore contemplée que de son cinquième étage, il se trouble, et demeure interdit : tant de charmes éblouissent sa vue. Le jeune poëte est timide, n'ayant encore eu de commerce qu'avec les muses, que Ton dit fo'"t honnêtes, ce que j'ai peine à croire, car el.es se prostituent quelquefois. Georgette s'aperçoit de l'embarras du jeune homme, qui reste contre la porte sans oser
174 GftORGETTE
avancer près d'elle. Après avoir joui quelques moments de Teffet de ses charmes, elle fait sienne au pauvre garçon de s'asseoir, et lui parle avec ciila.b:lité; le jeune homme retrouve son esprit, l'amour Tenflarame, il redevient aimable, tendre, flatteur, empressé, charmant enfin ! . . . Georgette Técoute avec un plaisir intini... il ne lui parle que d'elle, il ht des vers qu'il a laits pour elle; Georgette s'attendrit, et oublie en l'écoutant qu'elle n'a qu'une demi-heure à passer avec lui... Rose entre dans le boudoir, et s'étonne d'y trouver encore le jeune poëte, qu'elle croyait parti.
— Eh quoi, madame, monsieur est encore là?... et M. de Lacaille qui me suit... elle fait signe à sa maîtresse que c'est M. Folleville: en effet, il était huit heures et demie.
— Ah, mon Dieu! Rose, tu as raison, s'écrie Georgette toute troublée : j'avais oublié que M. de Lacaille devait venir ce soir. Comment faire?...
— Mais, dit timidement le jeune homme, ce monsieur est donc ?...
— De ces gens que l'on ne peut renvoyer, répond Rose, vous entendez? Madame serait perdue s'il vous voyait... Vous ne pouvez plus sortir d'ici maintenant... il est trop tard... il faut vous cacher...
— Je ferai ce (|ue madame voudra.
Georgette propose le cabinet voisin : il n'y a pas à balancer; le jeune homme fait ce qu'on exige : on le pousse dans le cabinet, en lui enjoignant de Jie faire aucun bruitet en lui prornettantde le délivrer bientôt. Rose gronde ensuite sa maîtresse d'avoir oublié l'heure, et l'engage à congédier bien vite Folleville, afin de pouvoir délivrer le premier venu. Georgette promet d'être plus attentive, et Folleville est introduit.
Ce second amant est l'opposé du premier : il entre en chantant, en pirouettant et en arr?.ngeant le nœud de Sîj cravate, il se place lentement près de Georgette-
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lui baise h main, rétourdit de compliments, de serments d'amour, d'assurance de lidélilé, ei trouve fnoy(;n de mêler à tout cela des bons mots, des calem- L)Oui-s et des refrains de vaudeville. Geor^^eite j^'ji pas !o temps ûr, placer un mot ; mais FoUcville Tamuse ; .sa conversation vive, sémillante, sa légèreté, ses manières baaines, tout cela rend à notre héroïne la gaieté que les discours du jeune poëte avaient changée en une douce mélancohe. Cependant, ne voulant pas s'oublier encore, elle regarde la pendule... Bon, il n'y a que vingt minutes ([ue FoUeville est là... mais quel bruit se l'ait entendre? c'est Rose <[ui accourt brusquement.
— Madame, voilà monsieur de Lacaille qui entre dans l'hôtel... il me suit.
— Quoi, encore monsieur de Lacaille? dit Georgette avec surprise. Mais Rose apprend tout bas à sa maitresse que le jeune otiicier, plus ardent que les autres, a devancé l'heure ; il est arrivé, il fait le diable, il veut absolument entrer... et s'il se rencontrait avec Folleville, cela ferait un mauvais effet.
— Eh bien, qu'est-ce donc, mesdames? demande le petit-maitre en se mirant.
— C'est le mari de madame qui arrive, répond Rose.
— Comment, le mari!,., tu m'as dit que ta maîtresse n'en avait point!.., d'où sort-il donc celui-là?
— Enlin, c'est pis qu'un mari... c'est...
— Ah ! j'entends!... j'entends!... c'est délicieux! parole d'iionneur !...
— Il faut vous cacher, car il est extrêmement jaloux, e: ilvousferait un mauvais parti!...
— Ah^ ;non Dieu !... cachez-moi vite !
FoUeville devient pâle et tremblant : il ne chante plus dans les m.oments dangereux, et ne fait le téméraire qu'avec les femmes. Il court, fait le tou.* de la chara bre en cherchant un endroit pour être en sA-
relé. Rose ne peut s'empêcher de rire de la frayeur de Folleville ; on entend un grand bruit en dehors de rappavtfment.
— Je suis perdu ! dit Folleville, le voilà qui approche...
— Où le cacher? dit Georgette en souriant.
— Tenez, madame, cette armoire où Ton pend vos robes... mais je ne sais s'il pourra...
— Oui... oui ! j'y tiendrai !... il le faut bien.
Monsieur Folleville se serait mis dans une souricière pour se soustraire aux périls qu'il redoutait; en un moment il est blotti au fond d'une armoire près de la porte du petit cabinet : à peine est-il dedans que l'officier entre dans le boudoir. Rose s'éloigne en engageant sa maîtresse à se débarrasser bien vite de ce troisième amant. L officier est un jeune homme bien fait, d'une tournure séduisante ; les épaulettes lui vont très-bien, et son air martial prévient Georgette en sa faveur. Il mène l'amour militairement, et ne paraît pas disposé à hier le sentiment.
Georgette, encore troublée par les deux entretiens qu'elle n'a pu terminer, veut gronder le jeune officier pour le bruit qu'il a fait dans l'hôtel ; mais, le voyant si aimable, si amoureux, si galant, elle n'a plus la force de se fâcher. Cependant ce dernier amant, plus entreprenant que ses devsnciers, veut brusquer sa conquête : il l'attaque vivement.... mais Georgette se rappelle qu'elle a des témoins dont la position doit être fort désagréable, et, s'éloignant de l'amant qui la presse, elle tâche pour lui parler de prendre un maintien sévère.
— Eu vérité, monsieur, c'est pousser trop loin la liberté... à peine arrivé chez moi, vous vous permettez des choses.,.
-- Depuis un mois,mada;ne, je soupire pour vous; et lorsque j'espère obtenir le prix d« ma constance, vous me traitez avec une sévérité !...
— Je veux que vous soyez raisonnable; et si, dans quel(iue temps, vous m'aimez encore.;.
— Dar:'= quelque temps, grand Dieu !
Motrejeuue homme tire son épée avec violence, et
lE dirige contre sa poitrine.
— Ah ciel ! que laites-vous? s'écrie Georgette.
— Je me tue si vous restez insensible !
— Vous vous tuez . . Ah ! ah ! ah ! je voudrais voir cela! cela serait charmant !...
Georgette rit aux éclats, et notre officier reste fort sot, car il n'avait nuUementenvie de se tuer. Combien d'amants se trouveraient aussi embarrassés, si, lorsqu'ils jouent la tragédie devant leurs belles, celles-ci se contentaient de leur rire au nez? Celui-ci, forcé de rengainer, prit le parti de plus sage, en riant avec Georgette de son beau mouvement de fureur. La gaieté chassant toute cérémonie, l'entretien devint plus animé, et Georgette allait oublier les habitants de l'armoire ei du cabinet, lorsque Rose entra dans le boudoir.
— Qu'y a-t-il donc encore? demanda Georgette avec un peu d'humeur.
— Ce qu'il y a, madame, répond Rose tout essoufflée, c'est le diable qui s'en mêle, je crois! ... M. de Lacaille vient d'arriver, il veut absolument vous voir; il est inquiet de votre santé. Il me suit, je ne suis parvenue à le faire attendre un instant qu'en lui disant que j'allais m'assurer si vous ne dormiez pas...
— Vraiment, Rose, c'est M. de Lacaille?
— Oh ! cette fois, madame, c'est tout de bon, il n'y a pas à plaisanter.
— Quel est donc cet homme ? demande le jeune officier, ne pouvez-vous le renvoyer?
— Impossible... c'est notre caissier... il se fâcherait...
— Voulez-vous que j'aille le rosser...
— Non pas ! . . . nous devons le ménager au contraire I
178 GEORGETTK
— Que faire, Rose?
— rMa loi, madame, il faut cacher monsieur.
— Quoi, Rose! encore celui-là?
— 11 le faut bien, madame !
Ces dames ont beaucoup de peine à faire consentir le jeune homme à se cacher. 11 voulait attendre M. deLacaille et se battre avec lui. Enlin, vaincu par les prières de Georgette et par la promesse d'unedouce récom pense, il consent à se modérer. Il court au cabinet.
— Pas là!... pas là!... s'écrie Georgette. Il vole vers Tarmoire...
— Pas là!... pas là !... lui crie Rose.
— Pas là! pas là !... Eh ! mon Dieu, mesdames, où voulez-vous donc que je me mette?
— Tenez... sous ce canapé...
— Quoi ! à terre !
— Allons, vous voilà bien.
— Puisque vous l'exigez...
— Eh vite! eh vite!...
Le troisième amant se fourre sous le canapé, s'étend à terre tout de son long, et prie ces dames de ne pas le laisser longtemps dans une position qui ne lui plaît pas. Georgette s'assied sur le meuble complaisant, qui dérobe le jeune iiommeaux regards indiscrets, etRose reçoit Tordre de faire entier M. de Lacaille, qu'on se promet i)ici: de renvoyer le plus promptement possible.
M. de Lacaille entre en marchant sur la pointe des pieds, tendant le coii en avant, et craignant de faire du bruit. 11 aj)erçoit Georgette, qu'il croyait couchée.
— Vous voilà, chère et bonne amie. . . eh bien!. . . vous êtes indisposée, à ce que m'a dit Rose?
— Oui, monsieur, ah ! je n'en puis plus ! . . .
— Et vous avez cru que je vous laisserais seule, que je vous abandonnerais à vos douleurs pour aller loin de vous chercher des plaisirs, tandis que je n'en goûte qu'auprès de vous?. . .
GEORGITTE 17{)
D-^ Lacaille prend place sur le canapé îl côté de Geoigetle.
— Je n'aurais pu passer une soirée entière dans la mortelle inquiétude où Rose m'avait jeté. Je veux vou.!. tenir fidèle compagnie.
— Vous êtes trop bon ! mais quand on souffre, on n'est pas aimable !...
— Vous l'êtes toujours, belle amie !
Georgette, ne sachant quel moyen employer pour se débarrasser de l'ennuyeux personnage, s'étend sur le sopha, pousse des gémissements, et se donne bien vite une attaque de nerfs.
— Ah, mon Dieu ! s'écrie de Lacaille effrayé, mais le mal augmente., il faut envoyer chercher du monde... je vais m'établir près de vous toute la nuit.
Ces paroles rendent Georgette à la santé, elle se trouve infiniment mieux, voyant qu'il faut changer de batteries pour éloigner l'importun de Lacaille.
— Je crois que cette crise sera la dernière, dit notre héroïne en reprenant ses sens.
— Vous me calmez, je craignais au contraire...
— Non... ma migraine se dissipe... mes nerfs se détendent... je suis beaucoup mieux... et je n'aurai pas besoin de vos soins, dont je suis bien reconnaissante !...
— La soirée que je passerai avec vous n'en sera que plus délicieuse...
— Non, je ne veux pas vous priver des plaisirs qui vous attendent...
— Ceci est trop délicat, mais... Ah ! mon Dieu!... De Lacaille fait involontairement un saul sur le
car.apé.
— Qu'avez-vous donc? demande Georgette troublée.
— 11 m'a semblé sur ce meuble éprouver une secousse . . .
— Quelle folie. .. mais que me disiez-vous donc?
— Je jurais de n'être heureux que près de vous.
En disant cela, de Lacaille passe anrioureusement son bras autour de la taille de sa belle, et la regarde à peu près de la même manière que le jour de sa glissade devant le lit. Georgette est sur les épiiies; de Lacaiile, qui est rarement aussi pressant, se trouve justement monté sur la tendresse ; il est plus ardent, plus amoureux que jamais. Se sentant dans une situation qui rétonne lui-même, il ne veut pas laisser échapper une occasion aussi favorable, et qui pourrait ne plus renaître pour lui. Il devient téméraire, Georgette s'éloigne et s'assied loin de lui ; il la poursuit, la presse, la serre, ses mains retrouvent leur vivacité de vingt ans ;^ Georgette se débat, mais de Lacaille est un démon; il tàte, pince, fourrage partout... peut-être va-t-il triompher... lorsque le sofa, théâtre de ses entreprises, se soulevant brusquement, fait rouler sur le tapis l'amoureux et sa maitresse ; dans le même moment la porte du boudoir, celles du cabinet et de Tarmoire s'ouvrent : quatre hommes paraissent, les lumières sont éteintes, les quinquets jetés à terre. Les jeunes gens, qui désirent profiter de l'obscurité pour s'enfuir, courent, sans prendre garde, au milieu de la chambre, et tombent sur de Lacaille et Georgette, qui sont encore sur le tapis. Tous roulent les uns sur les autres : de Lacaille, qui est dessous, pousse des cris terribles, et veut en vain se dégager; Georgette, qui est sur. lui, est tàtée, pincée et pressée de nouveau ; ces messieurs, tout en roulant, ont senti sous leur main des appas qui leur donnent du goût pour ce nouveau genre d'exercice, et ils ne cherchent point à se relever depuis qu'ils sentent qu'une femme se roule avec eux.
Cependant, ce petit divertissement ne peut durer : de Lacaille, qui étouffe, fait des cris épouvantables ; Georgette elle-même ne se sent pas la force d'être roulée plus longtemps. Elle cherche à se relever, et s'accroche à une grande toilette... mais, retenue par
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un de ces rouleurs, elle retombe et entraîne le meuble avei elle, les cuvettes, les cavales, les ilacons, les tasses, les pots de rouge, de noir, de blanc, les glaces, tout se brise sur les jeunes gens ; chacun alors cherche à se dégager, mais dans l'obscurité, on renverse d'autres meubles, et le désordre augmente au lieu de diminuer; fauteuils, consoles, bergères, psychés, tout tombe, tout se casse ; on crie, on se lamente, on se croit blessé, le tumulte est à son comble... Tout à coup la clarté renaît... c'est Rose qui arrive une lumière à la main. Elle s'arrête... le spectacle qu'elle a sous les yeux est si extraordinaire, qu'elle doute un moment de ce qui se dresse devant elle ; mais bientôt l'envie de rire succède à !a surprise. Ce n'était pourtant pas le moment de plaisanter : Rose a reconnu les trois jeunes gens ; à un signe qu'elle leur fait, ils se lèvent, enfilent la porte et disparaissent. Laissons-les courii comme des fous, et sortir de l'hôtel en riant d'une aventure dont ils ne comprennent pas très-bien le dénoûment : revenons au boudoir de Georgette.
Le quatrième rouleur était mons Ladeur. Le drôle, s'étant rendu à l'hôtel peu de temps après son maître trouva Rose vivement agitée : la soubrette lui apprend ce qui est arrivé, et l'embarras dans lequel se trouve sa maîtresse. Lafleur ne perd pas de temps : il pense que le plus pressé est de faire sortir M. de Lacaille de l'hôtel. Il se rend au boudoir, ayant déjà inventé une histoire pour attirer son maître dehors; mais au moment où il ouvre la porte, les jeunes gens, impatientés, sortaient de leurs cachettes, et le jeune officier avait renversé le sofa et ceux qui étaient dessus, ne voulant point demeurer témoin pensif de ce qui allait se passer sur le meuble complaisant, Lafleur voit d'un coup d'œil le danger de la situation de Georgette : pour la sauver il donne un coup de poing dans le globe qui éclaire la chambre et pense que l'obscuiMté favorisera la fuite des jeunes gens.
Dès que les trois étourdis ont abandonné le chacip de bataille, Lafleur se relève, et se met à crier : Au voleur I
Rose, qui conçoit son dessein, en fait autant. Le cri au voleur; au voleur! se fait entendre dans Thôtel; les domestiques, effrayés, crient de leur côté sans savoir pourquoi, d'autres vont se réfugier dans les greniers. Aucun d'eux, craignant le danger, ne se rend à l'appartement de sa maîtresse ; mais quelquesuns courent chercher la garde, en mettant, par leurs cris, l'alarme dans le quartier.
Une patrouille est rencontrée et conduite à l'hôtel: les soldats montent jusqu'au boudoir de madame de Rosambeau avant que de Lacaille, qui tremble de frayeur et ne sait ce que tout cela veut dire, soit sorti de dessous les meubles qui sont renversés sur le parquet.
— Où sont les voleurs? demande d'une voix grêle et d'un ton peu rassuré un petit sergent maigre et borgne qui se tient, par prudence, entre ses quatre fusiliers.
— Où ils sont? répond Lafleur, parbleu, la question est bonne ; si nous le savions, nous les aurions arrêtés.
• — Combien sont-ils à peu près?
— Au moins une douzaine, dit Lacaille en sortant sa tête de dessous un guéridon.
— Une douzaine!...
— Pour le moins, répond à son tour Georgette, qui s'était jetée dans une bergère, et regardait en riant sous cape la ligure du sergent, qui devint prile et morne en apprenant le nombre des voleurs.
— Soldats il faut aller chercher du renfort; nous ne sommes que cinq, et la partie ne serait pas égale.
En a'^hevant cet héroïque discours, le sergent sort du boudoir, et laisse deux sentinelles contre la porte et deux autres devant la loge du portier.
Pendant ce temps, Lafleur relève son maître, dont
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1(; corps et tout meurtri. Le pauvre de Lacaille avait beaucoup souffert de l'exercice violent qui avaii eu lieu sur son corps. Il demande ce que signifie tout ce tapage, et Lalleur lui apprend que des voleurs s'étaient cachés dans le boudoir de madame, qu'ils avaientéteint les lumières pour accomplir leurs aiï'reux projets, et que sans Rose et lui, qui étaient accourus avec des flambeaux, les brigands auraient dévalisé toute la maison.
De Lacaille est tellement abasourdi, qu'il écoute Lafleur sans trop le comprendre; le valet poursuivait son histoire, lorsqu'un détachement de gendarmerie à cheval et une compagnie de grenadiers entrèrent dans l'hôtel, conduits par le sergent, qui était allé chercher main-l'orte.
Georgette et Rose se placent aux fenêtres donnant sur la cour, afin de jouir du coup d'œil, et pour voir entrer la troupe, qui semble vouloir former le siège de l'hôtel. Ces dames rient comme deux petites folles, tandis que Lalleur bassine le derrière de son maitre avec de l'eau-de-vie camphrée.
Les soldats se rangent dans la cour en ordre de bataille; les flambeaux qui éclairent Thôtel, les voisins qui sont aux fenêtres, les passants qui encombrent la rue, les imbéciles et les poltrons qui crient sans savoir pourquoi, tout donne à cette scène un appareil extraordinaire. Le quartier est en rumeur. Un a vu entrer de la troupe dans l'hôtel; chacun fait des conjectures : les esprits inquiets croient qu'on veut faire sauter la maison ; les vieilles femmes, dans leur terreur, prennent les voitures de porteurs d'eau pour des pièces de canon, elles font leur paquet à la hâte, pour ne point rester près du lieu du combat. Les enfants pleurent, les papas se demandent ce qu'il faut faire; les jeunes filles se mettent dans la foule- et les jeunes gens se serrent contre elles.
Le sergent se bouiTe le nez de tabac, et adresse la
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discours suivant aux. soldats qui l'accompagnent : (( Oa^iiarades ! tout annonce que Tattaire sera chaude, une bande de voleurs s'est réfugiée dans cet hôtel ; à •'\ vérité nous sommes en force, mais vous savez ou vous ne savez pas que les voleurs se défendent comme des lions et se battent comme des tigres, plutôt que de se laisser prendre; c'est pour cela que nous ne serons pas trop de six contre un. Agissons avec prudence, mais ayons soin de laisser des issues pour que les blessés soient enlevés avec facilité. » Le commandant de gendarmerie, sans écouter le discours éloquent du sergent, commence par faire fermer la porte cochère, laissant quelques hommes pour empêcher les fuyards de s'échapper. Le sergent fait battre la charge aux tambours ; le commandant leur ordonne de se taire afin de ne pas donner l'éveil à ceux que l'on veut surprendre, et l'on marche la baïonnette en avant vers la salle à manger.
On visite chaque pièce, puis les appartements du premier, puis le second, toujours sans rien découvrir. Le commandant se tourne alors vers le sergent, et lui demande si c'est pour se moquer de lui et de ses soldats qu'il les a fait venir.
— Patience, répond le sergent, les voleurs sont bien cachés, à ce qu'il paraît, mais vous verrez bientôt que c'est un piège qu'ils vous tendent.
On continue la visite de l'hôtel, et l'on arrive aux mansardes et devant une porte qui ferme l'entrée des greniers; le sergent essaie de l'ouvrir, mais elle est fermée en dedans.
— Silence, dit-iL, je présume que c'est là qu'ils se sont cachés!...
— C'est bien heureux ! dit le commandant.
Le sergent place son oreille contre la porte, et s'écrie : — Nous les tenons!... ils sont là!... Le commandant écoute, et distingue effectivement les pas de plusieurs personnes qui courent dans le grenier.
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— Vous voyez que j'avais raison, dit le sergeni, et il passe aussitôt derrière les antres, pour ne pas gêner les opérations.
— Rendez- vous ! crie le commandant d'une voix îorte. On attend un moment..-, mais le plus profond silence règne dans le grenier. — Rendez-vous ! répète le commandant, tandis que le sergent lui crie d'employer la douceur.
Le commandant ordonne d'enfoncer la porte, fille tient solidement ; mais enlin les coups de crosse la font tomber avec fracas, et le vent qui sort du grenier éteint au même instant les flambeaux de la ii'oupe.
On avance avec précaution, car la plus profonde obscurité règne dans le grenier. Le sergent conseille au commandant de mettre de suite les voleurs à la raison : celui-ci fait ranger ses soldats sur une ligne, et pour la dernière fois crie aux voleurs de se rendre ; il ne reçoit pas de réponse ; mais il entend un bruit confus de voix étouffées qui semble partir du fond des greniers.
— Soldats, en joue! dit le commandant, feu!... Mais il a soin d'ordonner tous bas à ses soldats de ne tirer qu'en l'air.
La détonation a lieu. Aussitôt après, des cris aigus partent du fond des greniers ; mais ces cris semblent plutôt causés par l'elfroi que par la douleur, et l'on distingue des voix qui ne peuvent être celles de voleurs.
— Que diable est-ce que cela î dit le commandant. Parbleu ! il y a là des femmes... écoutez, sergent...
Mais le sergent n'était plus à portée d'entendre, car dès le commencement de l'action il avait jugé à propos de descendre les escaliers pour aller chercher de la lumière.
Le commandant, persuadé par le bruit qu'il entend qu'il y a quelque méprise dans cette affaire, ordonne
ses soldats de le suivre et de marcher du côté des plaignants.
On avance, toujours à tâtons; bientôt les pieds s'erabarassent dans des bottes de paille ; les uns roulent ; les autres, plus adroits, écartent ce qui arrête leur marche. Bientôt, en croyant relever des voleurs, c'estune jambe... unecuisse,une gorge que Ton trouve ious sa main. Les soldats, voyant à qui ils ont affaire, abandonnent leurs fusils pour tâtonner plus commodément; les victimes supportent iort patiemment le joug des vainqueurs. Il était écrit que ce soir-là, dans l'hôtel de madame de Rosambeau, on se roulerait les uns sur le.; autres. Le fourragement continuait avec ardeur d'une part, on s'y prêtait avec docilité del'autre, quand le sergent entra dans le grenier avec de la lumière.
Il était temps d'éclairer la scène, qui prenait une. tournure très-originale.
— Que vois-je? s'écrie le sergent, des femmes !..,
— Oui, des femmes, répondit le commandant en reboutonnant une partie de son vêtement, qui s'était défaite dans le feu de l'action ; ce sont là les voleurs qui vous ont tant eflrayé.
Les dames, à la vue de la lumière , s'étaient, par pudeur, refourrées sous la paille. On en vint à une explication indispensable. D'abord on pria tout le monde de se montrer sans rien craindre; et les soldats virent avec surprise (ju'il n'y avait pas que des femmes sous la paille ; à la vérité elles tenaient l'avant-garde, c'est pourquoi elles avaient supporté tout le feu de 1 ennemi. Les hommes, plus poltrons, étaient tout au fond, derrière la paille : les vaincus parurent enfin : et l'on reconnut le portier de l'hôtel, ie co^iher, les laquais, le maître d'hôtel, les marmilons^ la femme de charge, les femmes de chambre, les couturières, les balayeuses, etc.
On doit se rappeler qu'au premier cri de Lafleur.
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tous les gens delà maison s'étaient sauvés au grenier, dont ils aviiient fermé la porte. Ignorant ensuite te qui se passait dans Tliôtel, ils avaient pris les soldats pour des voleurs, et la voix du commandant, qui les sommait de se rendre, pour celle du chef des brigands.
Heureusement tout ce quiproquo se termina sans avoir de suites f icheuses ; le commandant fut le premier à rire; le sergent seul était consterné de s'être trompé aussi grossièrement. Il lui fallait endurer les plaisanteries de tout le monde, et surtout du commandant, qui était en train de plaisanter. Les femmes n'épargnèrent pas non plus le sergent, car elles lui en voulaient de ce qu'il était venu si vite éclairer le théâtre du combat.
— Mais enlin, commandant, dit le pauvre sergent en prenant du tabac pour rappeler ses idées, il y a pourtant eu des voleurs !...
— Peut-être un ou deux, qui se seront sauvés dès votre arrivée !
— En effet, dit le portier en s'avançant, son bonnet de coton à la main, je me rappelle avoir vu sortir trois jeunes gens avant même que l'on ait crié au voleur...
— Sans doute, reprit le commandant , quelques étourdis qui se seront moqués de vous!... et Ton a répandu l'alarme pour rien, et mis le quartier sens dessus dessous!... Une autre fois, sergent, avant d'aller chercher main-forte, tachez de savoir à qui vous avez affaire.
Le sergent ne répondit rien, il était confondu. Le commandant descendit à la tête de sa troupe ; les gens de la maison retournèrent dans leurs chambres ; les soldats quittèrent l'hôtel; M. de Lacaille fut reconduit chez lui par Laffeur, qu'on ne soupçonnait guère être l'aufcur do font ce désordre, et Georijette se coucha en riant avec Rose des aventures de lasou-ée.
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