ACCIDENT — RENCONTRE IMPRÉVUS
On pense bien que les trois amants ne s'en tinrent pas à cette première visite ; tons trois continuèrent à venir voir madame de Rosambeau, et, par ce moyen, on ne pouvait savoir auquel elle donnait la préférence. Les mauvaises langues de l'hôtel disaient que madame ne voulait désespérer personne, et que, guidée par mademoiselle Rose, elle savait mener trois intrigues de front , ce qu'il y a de certain, c'est que Georgette n'eut plus la maladresse de donner ses rendez-vous à une demi-heure de distance l'un de l'autre.
Mais, au milieu des plaisirs, le temps s'écoulait; le fruit de la première faute de Georgette arriva à ce terme oîi les entrailles d'une mère ne sont plus suffisantes pour le contenir : l'enfant de l'amour voulait prendre sa place dans ce vaste univers, où, par parenthèse, les enfants naturels sont assez nombreux.
L'époque est venue; il faut pour quelque temps quitter Paris, abandonner des plaisirs enchanteurs, pour s'ensevelir dans une triste campagne. Georgette est de fort mauvaise humeur; elle n'a jamais désiréétre mère; mais dans ce moment, ce titre ne lui parait qu'une sujétion insupportable, et elle se promet de ne point remplir les devoirs qu'il inspire à celles qui savent en goûter les douceurs.
Il faut partir ; aucun obstacle ne s'oppose à ce départ : 31. de Lacaille est persuadé que madame de Rosambeau est sujette à des douleurs néphrétiques, e. qu'il faut qu'elle prenne les eaux ; il désire l'accompagner, mais on trouve des prétextes pour l'en dissuader, et Lafleur persuade à son maître qu'il ne faut pas «contrarier une femme malade si l'on veut qu'elle guérisse promptement.
Georgeite quitte un beau matin la capitale : mais au lieu de se rendre à Plombières, on prend le chemin de Mrnitmorency. C'est auprès de ce village (devenu célèiire par le séjour qu'y lit ce philosophe qui écrivait des traités d'éducation, et mettait ses entants à la Pitié) que Latleur avait loué pour Georgette une petite maison isolée, ({ui devait lui servir de retraite pendant son absence forcée de Paris.
Rose accompagne sa maîtresse : sans elle, madame irpurrait d'ennui à la campagne !... Ces dames ont piîs place dans un léger cabriolet, auquel on a attelé dtux chevaux, sur l'un desquels leur conducteur est m")nté en postillon. Ce char semble plutôt destiné à une promenade que propre à faire un voyage ; mais cinq lieues sont peu de chose, etGeorgette a ordonné au postillon d'aller comme le vent.
Assise près de Rose, entourée de cartons et de chiffons de toute espèce (car, même dans la solitude, une jolie femme doit penser à sa toilette), Georgette s'entretient avec sa suivante des plaisirs qu'elle goûtera à son retour, du bonheur de jouer mille tours à de Lacaille, et de tromper ses trois amants, qui commencent à n'avoir plus le mérite de la nouveauté.
Cette conversation importante occupe tellement les voyageuses, qu'elles voient avec surprise que bientôt elles seront arrivées à leur destination. Déjàle modeste clocher de Montmorency se dessine au fond du paysage. Le char élégant va comme le vent ; mademoiselle Rose, qui est pourtant une lille courageuse, a peur que les chevaux n'aient pris le mors aux dents : Georgette rit de sa frayeur ; Georgette, que sa situation devrait rendre plus craintive, semble au contraire braver tous les dangers, et crie au Dostillon d'aller au ^rand galop.
Crac!.,, en passant sur quelques pavés destinés à réparer la route, l'essieu se brise, une roue se détache, le char verse sur les pierres, les dames roulent
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sur le chemin, et les cris de la douleur succèdent aux éclats de la folie.
«e postillon, tout occupé de lui, de la voiture et des chevauv, ne s'inquiète pas de ses voyageuses. Cependant Rose remplit Tair de ses cris, causés plutôt par l'elFroi que par la douleur, elle n"a aucune blessure. Georgette blessée à la tête, a perdu T usage de ses sens.
Un jeune homme à cheval accourt du côté d'où partent les cris de son domestique, il relève les voyageuses, les transporte sur un tertre de verdure ; le postillon, revenu de sa frayeur, court chercher des secours dans une chaumière que Ton aperçoit à peu de distance. Pendant ce temps, le jeune homme étanche avec son mouchoir le sang qui coule de la blessure que Georgette s'est faite à la tête. Dans le premier moment, il n'apu distinguer les traits de celle qu'il secourait; mais maintenant, à genoux près d'elle, il soulève la tête de l'intéressante blessée... Celle-ci ouvre les yeux et revient à elle....
— Georgette! s'écrie le jeune homme.
— Charles! dit notre héroine; et elle baisse les yeux en rougissant, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps.
Charles, que nous avons quitté à l'instant où il prenait la route de Paris, avait eu dans cette ville une rechute qui l'avait contraint à garder la chambre tout le temps que Georgette employait en fêtes et en plaisirs. Le retour du printemps avait rendu la santé au trop sensible Charles; les médecins lui avaient ordonné l'exercice du cheval; et dans une de ses promenades extra muros, le hasard venait de lui faire rencontrer celle qu'il cherchait inutilement dans Paris.
— J'ai envoyé votre conducteur chercher du secours, dit Charles après un moment de silence; dans l'état où vous êtes, madame, on ne saurait prendre trop de précautions.
(Charles appuya sur ces derniers mots ; la grossesse
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de Georgette était trop avancée pour échapper à ses regards. Georgette rougit encore, et voulut se lever :
— Pourquoi vous remettre en chemin? dit Charles d'un ton plus doux; attendez que Ton trouve quelque voilure pour vous transporter à votre destination.
'^ Gela est inutile, monsieur, ma blessure n'est rien-,, et je suis en état de marcher.
En achevant ces mots, Georgette se leva et lit quelques pas, mais sa faiblesse la força de s'arrêter. Le postillon revint avec un paysan , qui olFrit aux dames une carriole ou un brancard pour les transporter où elles voudraient.
— Je ne veux ni de l'un ni de l'autre, dit Georgette, votre carriole me casserait la tête à force de me secouer, et je n'ai pas envie de me mettre sur un brancard, pour que tous les paysans me suivent comme une curiosité! j'irai à pied.
En disant cela, elle donna quelque argent au villageois, ordonna au postillon de s'occuper du cabriolet, et de venir la rejoindre lorsqu'il l'aurait fait remettre en état.
Charles écoutait Georgette : il trouvait un tel changement dans son ton et dans ses manières, qu'il ne pouvait se persuader avoir devant les yeux la personne qu'il avait laissée à la ferme six mois auparavant.
Après avoir donné ses ordres, Georgette se tourna vers Rose, qui était encore couchée sur le gazon, recevant avec reconnaissance les soins de Baptiste, dont les petites manières innocentes et niaises lui plaisaient beaucoup.
— Donnez-moi le bras. Rose, vous m'aiderez à marcher en me soutenant un peu.
— Que je vous soutienne, madame; eh, mon Dieu! j'ai bien besoin d'être soutenue moi-même... Je n'ai pas autant de courage que vous... Je ne sais, en véi-ité, si je pourrai marcher...
Le fait est que mademoiselle Rose voulait que Bap-
tiste Taidât à faire le chemin. Geor^ette était embarrassée, le paysan et le postillon venaient de partir; elle avait atiécté un couraLje au-dessus de ses forces. Charles était à deux pas, mais l'êveur, silencieux, et n^ paraissant pas dans une disposition favorable. Cependant elle s'armedecourayeets''approche de lui d'un air riant:
— Monsieur sera-t-il assez galant pour me donner le bras jusqu'à ma demeure ? nous n'avons pas pour une demi-heure de chemin.
Charles parut sortir d'un état léthargique ; se tournant vers Baptiste, il lui ordonna de donner le bras à la suivante, et s'avançant vers Georgette, lui dit qu'il était prêt à la conduire. Georgette passa son bras sous celui de Charles ; mademoiselle Rose se serra contre celui de Baptiste, et l'on se mit en marche.
La route se fit silencieusement, malgré les efforts de Rose pour l'égayer. Charles était pensif, Georgette souffrait, non-seulement de sa blessure qui était légère, mais d'être forcée de donner le bras à un homme dont la vue lui rappelait ce que depuis longtemps elle avait oublié. Lorsque la douleur ou lafatiguela forçait à s'appuyer sur son conducteur, son sein se gonflait, son cœur battait avec violence; un sentiment pénible, parce qu'il n'était pas exempt de remords, s'emparait de son àme ; elle levait les yeux sur Charles, et cherchait à lire dans les siens ce qui se passait dans son cœur; mais Charles évitait ses regards: il souffrait aussi d'être près de celle qu'il avait adorée, de celle qui avait fait le tourment de sa vie, et de n'être plus pour elle qu'un étranger ; il sentait cependant qu'il ne pouvait plusêtre rien pour Georgette; mais lorsqu'elle s'appuyait sur lui, lorsqu'elle serrait son bras, lorsqu'un soupir s'échappaitde sa poitrine, Charles, ému, retrouvait son cœur et regrettait les illusions qui ne pouvaient plus renaître !
On arriva enfin devant la maison que Georgette avait fait louer par Lalleur.
— C'est ICI que je vais, monsieur, dit cette liéroine en s'arrètaut. Charles regarda l'habitation, et lut surpris de son extérieur modeste et de sa iSituatioD iiolée; ui sentiment déplaisir anima son visaj^e
Kose avait frappé : une vieille femme vint ouvrir.
— Voudriez-vous vous reposer un moment, dit Georgette à Charles, en lui quittant le bras.
— Je vous remercie, madame, je n'en ai pas le temps.
— Je ne vous engage point à venir me voir... la société d'une femme seule pourait ne pas vous être agréable...
Charles allait répondre à cette épigramme : il s'arrêta, craignant de se laisser emporter par le sentiment qui l'agitait.
— Suivez-moi, dit-il à Baptiste d'une voix sombre, et il s'éloigna à grands pas de la demeure de Georgette.
Arrivé à l'endroit où attendaient les chevaux, Charles s'arrêta pour regarder l'endroit où il avait retrouvé celle qu'il venait de quitter si brusquement.
— Elle était là... Dlessée... soutirante... Mais d'où vient qu'elle habite maintenant une retraite isolée... Voulait-elle cacher sa faute à tous les yeux... se retirer du monde?
Pauvre Charles! son cœur cherche toujours à excuser celle qu'il ne peut encore ett'acer entièrement de son souvenir.
— Quel est cet original, madame? demande Rose à sa maîtresse lorsque Charles est éloigné; il vous a quittée d'une manière tout à fait drôle!... j'ai cru un moment qu'il allait pleurer!... Son domestique est gentil; ce n'est encore qu'un enfant, mais on pourrait en faire quelque chose.
Georgette ne répond rien. On entre dans la maison ; cette demeure aurait paru charmante à quelqu'un qui
eut aimé la campagne, Georgelte la trouva insupportable, et se promit d'y rester le moins de temps possible. Sa chute n'avait point dérangé sa santé; une mère tendre en eût été ■.■harmée, Georgette ne letut(|ue par IVsooir d'être bientôt en état de retourner à Paris. La vue de Charles avait réveillé dans son àme do? soo vv nirs sur lesquels elle sentait le besoin de s'étourdir,
'^-e moment tant souhaité par la plupart des mèr^îs arriva enfin : après des douleurs assez vives, Georgetle mit au monde un lils. La vue de son enfant lui causa une légère sensation; mais Rose le remit bien viteenti'e les mains d'une nourrice que l'on s'était procurée, et à qui l'on paya une année d'avance en lui ordonnant de ne jamais venir à Paris avec l'enfant.
Le petit Paul (c'est le nom que Ton donna au fils de Georgette) passa de suite dans les mains d'une étrangère, et n'emporta ni les regrets ni l'amour de sa mère.
Georgette, après être restée à la campagne le temps nécessaire à son rétablissement, écrivit à Lafleur pour qu'il prévint son maître de son retour. Tout fut exécuté comme la prudence l'exigeait, et bientôt madame de Kosambeau fut réinstallée dans son hôtel, sans que l'on se doutât de rien... ou sans qu'on eût l'air de savoir ce que madame avait été faire.
Jeunes gens qui cherchez une épouse innocente el sage, déliez- vous de ces demoiselles qui on fait des voyages?