PITTORESQUE
C'était par une belle journée du mois d'août; le soleil était brûlant, et à Paris vl est difficile d'avoir de l'ombre, de la ù-aîcheur, à moins de se contenter de cette ombre que Ton trouve le long des maisons dans ces rues populeuses et bruyantes où l'odorat est désagréablement frappé du voisinage des ruisseaux, même par les temps secs. Veuillez vous rappeler que je vais vous conter ce qui m'arriva il y a une douzaine d'années au moins, et qu'alors Paris n'étalait pas encore ses orgueilleux trottoirs, qui seront bien commodes dans les rues quand on pourra y marcher plus de deux de front.
Nous étions enfin dans la saison où l'on désire avec ardeur de quitter la grande ville pour se trouver loin, bien loin du monde, assis sur l'herbe épaisse à l'entrée d'une forêt, ou tout au moins dans le fond d'un bois, pour respirer la fraîcheur, l'odeur suave des champs; pour s'étendre à l'ombre... et celle-là est bien différente de celle des rues de Paris, ou, d'ailleurs, il ne serait pas séant de s'étendre.
Moi au.si, je désirerais aller à la camnagne, mais
non pas seul : je n'ai point de goût pour la solitude, je trouve qu'il faut avoir quelqu'un avec soi pour lui faire part des sensations que Ton éprouve. Qu'est-ce qu'un bonheur que l'on goûte seul, qu'il faut renfermer dans son âme, sur lequel on ne peut causer... s'étendre, s'identifier? Le plaisir est peut-être la la seule chose qui se double en se partageant. D'ailleurs, Voltaire ne nous l'a-t-il pas dit en vers charmants :
Il faut avoir un ami qu'en tout temps, Pour son bonheur, on écoute, on consulte, Qui sache rendre à notre âme en tumulte Les maux moins vifs et les plaisirs plus grands.
Lorsque la personne qui nous accompagne est une femme que nous aimons, qui nous aime, c'est alors que nous connaissons vraiment le beau idéal du bonheur; du moins, telle est mon opinion... On sait que les opinions sont libres.
Cette personne qui devait m'accompagner à la cara pagne était une jolie petite femme de vingt ans, gaie, aimable, spirituelle... pas trop bonne; mais on assure qu'il ne faut pas qu'une femme le soit trop. Il y avait déjà deux ans que nous nous connaissions, et un motif bien puissant... et que je ne vous dirai point, parce que je n'écris pas mes confessioi.s, nous faisait désirer d'aller à Ermenonville.
Ermenonville est un pays charmant, devenu fameux par le séjour, la mort et le tombeau de Jean- Jacques, et qui, sans cela même, eût mérité d'être cité pour ses promenades, ses eaux, ses bois, ses vues délicieuses. Ermenonville, Moriontaine, Maupertuis, et Méréville, voilà, dit-on, les quatre plus beaux séjours des environs de Paris; aller à Ermenonville était doïv^ «ne partie charmante dont nous nous proi/ietuons un grand plaisir, moi et ma petite compagne,
que je nommerai Lise, si vous voulez bien le permettre, et inèiix^ si vous ne !e permettez pas.
Mais, sil y a sept lieues de Paris à Pontotsf;. il y en a bien onze d'Ermenonville à Paris, quo'i(|ii« le Dictionnaire Géographique n'en compte que neuf; mais ne vous liez pas trop aux caries et aux dictionnaires . pour connaître les distances, car vous risqueriez de ' faire beaucoup plus de chemin que vous ne le voudriez.
Or donc, quand il s'agit de onze lieues, on ne fait pas un tel trajet en se promenant; surtout par un soleil d'août. Je pensais à prendre la voiture de Alorfontaine; de là à Ermenonville, on nous avait dit qu'il n'y avait qu'une lieue, qui se fait dans un chemin presque toujours ombragé par de beaux arbres, ou sur une pelouse fleurie, délicieux lapis formé '*par la nature et qui vaut bien ceux de nos salons.
Cependant, j'avoue que j'aime peu ces voitures publiques dans lesquelles on vous entasse comme ^une marchandise. Vous n'êtes pas assezjite monde nour être libre, et pourtant vous y avez trop de comf^Êïia pour être seuls. Souvent un voisinag/s gr^f-^f^ou malpropre vous fait trouver bien long «n v^V-*"^ oue* vous aviez entrepris pour votre plaisir. lifa' A^e
un bavardage ennuyeux, auquel il est impossible d'imposer silence, et l'on ne peut causer librement entre soi ; ces désagréments m'ont toujours fait faire la grimace, lorsqu'on me propose une partie de campagne entreprise dans une voiture publique.
Lise connaissait et partageait mes idées à cet égard; louer une voiture pour nous seuls et ja garder trois jours, car nous voulions en passer un tout entier à Ermenonville, c'était un peu cher pour un couple qui avait olus d'amour que d'argent; de telles dépenses ne sont permises qu'aux gens (<ui ont plus d'argent que d'amour.
Mais, un matin, Lise me dit ; — S: u voulais, j'a
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t^ou^é un moyon pour aller à Ermenonville, sans prendre les voitures publiques, et pourtant sans allerà pied... — Voyons ton moyen. — Oh ! mais... c'est que tu ne voudrais pas. — Pourquoi cela?— Parce que... tu trouveras que c'est trop... que ce n'est pas assez. — Je ne sais pas ce que je trouverai, mais voyons toujours ton moyen. — Ecoute, tu connais bien le Petit- Saint Mailin? — Nullement; je n'ai jamais été lié avec les saints, pas plus avec le Petit-Saint-Martin qu'avec un autre. — Le Petit-Saint-Martin est une auberge, un roulage, enfin un endroit où descendent assez habituellement les Lorrains qui arrivent à Paris. — Quel rapport avec notre partie d'Ermenonville? — Attends donc • le farinier d'Ermenonville vient directement au Petit-Saint-Martin, il arrive à Paris avec sa voiture pleine de sacs de farine, mais il s'en retourne à Ermenonville avec sa voiture vide; comprends-tu à présent? — Oh! parfaitement!... nous irons à Ermenonville dans la voiture du farinier?... Oui, si tu voulais, car j'ai déjà demandé à cet homme s'il voudrait bien prendre deux personnes avec lui pour les conduire à Ermenonville, et il m'a répondu qu'il ne demandait pas mieux. — Eh bien! ma chère amie, va pour la voiture du farinier! — Tu y consens. Ah! que je suis contente!. ..j'avais si peur que tu ne voulusses pas! — Pourquoi donc?... cette partie me plaît intini- Kient, au contraire, et je m'en fais une idée charmante... Va, je ne pousse point l'aristocratie juscpi'à dédaigner une voiture qui nous apporte de la farine ; je la respecte beaucoup, et je monterai dedans sans rougir... Eh! ma bonne amie, combien de voitures dorées, d'équipages brillants transportent des gens qui ne valent pas un sac de farine ! Allons, fais tes préparatifs, moi, je vais faire les miens... ils consisteront dans l'achat a'un pâté... il faut toujours songer au solide. Quand part le farinier? — Demaiii. à sii neur^s précises du matin, il partira de Pari^ pour Er-
menonville, où il arrive, dit-il, sur les six heures du soir. — C'est douze lieures pour taire onze 'ieues, on a le temps d'examiner le pays par où To». passe. Eh bien, demain, à six heures du matin, nous monterons dans ]a voilure du i'arinier. — Que nous irons prendre au Pelit-Saint-.Martin, — C'est entendu.
Tout étant décidé, j'arrange mes affaires afin de pouvoir être libre de m'absenter de Paris pendant trois jours, puis je vais à la recherche d'un pâté et d'un saucisson, comestibles un peu communs, direzvous peut-être, mais qui conviennent parfaitement à des gens qui voyagent dans la voiture d'un farinier.
Le lendemain, bien avant six heures du malin, nous étions, Lise et moi, au Petit-Saint-Martin, Lise en robe blanche, en chapeau de paille, ses petits pieds dans des souliers d'étoffe grise, était rayonnante de joie, de bonheur. Elle tenait sous son bras un panier assez grand dans lequel étaient nos provisions. Nous y avions mis une bouteille de vin et jusqu'à deux pains ; car pour nous, habitants de Paris, c'était un grand voyage que nous allions faire... nous n'étions pas bien persuadés que nous trouverions du pain sur notre route... nous pouvions avoir des déserts à traverser avant d'arriver à Ermenonville.
Ne riez pas de nous : heureux les gens qui connaissent peu le monde, qui ont peu vu, peu voyagé; pour eux la moindre nouveauté est une merveille, le plus petit événement est une aventure, le point de vue le plus ordinaire est un magnihque panorama. Pour celui qui n'a été que de Paris àSaint-Cloudou à Versailles, une cascade est une chute d'eau, un ruisseau est un torrent des forêts, les fermes des villa, et les maisons de plaisance des châteaux.
Heureux temps que celui où l'on possède à la fois de U jeuLesse, de la santé, de l'amour et de la bonne humeur ! Avec de tels compagnons de voyage, on se trouve bien partout, ou ne s'ennuie nulle part; oa
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irait au bout du monde... et nous allions à onze lieues de Paris.
Nous arrivons au Petit-Saint-Martin. Lise portant îe panier, moi le prenant pour le porter à mon tour, elle voulant le ravoir... Nous n'avions fait que ce manège tout le long du chemin.
Nous entrons dans une immense cour, où il y avait des charrettes, des pataches, des camions ; mais Lise me prend par la main et me mène près d'une immense voiture couverte en toile en me disant :
— Voilà notre équipage.
Figurez-vous une grosse charrette, longue comme les premiers omnibus dans lesquels on tenait dix-neuf personnes ; et cette charrette, surmontée de cerceaux, sur lesquels est une forte toile qui couvre hermétiquement le dessus et les côtés de la voiture ; le fond même était fermé par la toile, qu'il fallait soulever pour voir derrière. Dans l'intérieur, rien que quelques bottes de paille bien éparpillées, mais que l'on pouvait rassembler à sa fantaisie, atin de se faire un siège plus doux.
— Que dis-tu de cela, mon ami ? me dit Lise en me regardant comme quelqu'un qui craint d'avoir fait une sottise. — Je dis, ma chère amie, que nous serons fort è notre aise là-dedans... la place ne nous manquera pas I... peut-être ne serons-nous pas assis bien douillettement... mais, en revanche, nous aurons la faculté de nous étendre, de nous coucher même quand cela nous fera plaisir; pouvoir être couché tout en voyageant, c'est un avantage que l'on ne trouve pas dans les autres voitures , et qui nous empêchera d'avoir des inquiétudes dans les jambes. D'ailleurfr avec toi je suis toujours bien. — Moi de même. . Kt puis le plaisir d'être ses maîtres. . . de rire, de chanter, de manger quand nous le vouuroïis. . . — Et de s'embrasser, dont tu ne parles pas I... — Oh 1
oui, mon ami, c'est une charmante voiture que Dellc-c^ '-..-
Nous Otiôrchons des yeux le farinier ; il était eiicore ilans un cabaret voisin à boire avec des payt. Nous brûlons d'impatience de partir, et déjà ma gentille compagne a été deux fois jusqu'à l'entrée du cabaret crier au farinier: — Nous sommes là.... Monsieur, partez-vous bientôt ?... Monsieur, il est six heures passées... et vous nous aviez dit que vous partiez à six heures précises.
Mais n'espérez jamais faire partager votre impatience à un roulier, à un maçon ou à un portefaix ; ces genslà ont une manière de procéder dont rien au monde ne les ferait départir; que vous soyez pressé ou non, cela leur est indifféreist, ils n'en iront pas plus vite; il faut donc tâcher de prendre son parti lorsqu'on a affaire à eux.
Lise est revenue deux fois en faisant la moue et en murmurant : — Il me répond toujours : je vous suis ! . . . . et il ne se dérange pas.... — Allons, ma chère amie, ne prenons point d'humeur, ce serait un mauvais début pour notre voyage. Il faudra bien que cet homme parte, puisqu'il doit être ce soir à Ermenonville; que nous arrivions un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe !... mais, si tu veux, nous monterons tout de suite dans notre voiture... cela vaudra mieux que de rester au milieu de cette cour. — Tu as raison, montons An voiture... cela fera peut-être venir le 'arabin de farinier
Notre équipage n'avait point de marchepied; je prends Lise dans mes bras, je l'aide à atteindre le haut du brancard, je lui passe le panier, et je grimpe. Nous voilà dans l'immense charrette. On peut très-facilement s'^ promener : il y aurait de quoi établir là un appartement complet; c'est aussi grand quel? voiture nomade : en la divisant en trois compartiments, on aurait une chambre à coucher, un salon et une cui-
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sine ; je connais des logements à Paris qui ne sont pas plus grands que la voiture du farinier. Nous rions, nous nous asseyons sur la paille ; nous serons un peu durement quand la voiture roulera... Mais nou^ serons seuls... c'est toujours là notre refrain, et ce qui embellit à nos yeux la lourde voiture.
Enlin notre conducteur arrive;" je ne l'avais pas encore vu, et je l'examine pendant qu'il achève d'atteler ses chevaux : le farinier d'Ermenonville était un homme de trente ans environ , très-grand, robuste, épaules larges, bien bâti ; des mains dont une seule aurait sans peine caché les miennes et celles de ma compagne de voyage; une figure régulière, de beaux traits, le teint un peu enluminé, ce qui donnait encore plus de brillant à son regard ; tout dans cet homme annonçait un gaillard qui me rappelait les muletiers des contes de La Fontaine S'''n costume se composait d'une blouse bleue, bonnet de coton de même couleur, sous lequel passait une queue et des nattes bien poudrées ; ajoutez à cela un pantalon de toile, de gros souliers ferrés et un fouet à la main, vous aurez le portrait exact de notre conducteur.
Je le salue ; il nous regarde à peine, il n'est occupé que de ses chevaux. .le dis tout bas à Lise :
— Tu lui as, j'espère, fait entendre qu'il ne nous mènerait pas pour rien. — Oh ! oui... mais il n'a pas l'air intéressé; il m'a répondu que cela ne valait pas la peine, et que nous ne le gênions en rien. — Diable, voilà de l:*en beaux sentiments pour un charretier !
Pendant que nous causions, notre grande maison s'ébranle, tourne et sort de la cour. Nous sautons d'abord sur notre paille; chaque cahot nous fait faire une singulière grimace, et la rue Saint-Martin n'est pas très-unie ; mais bientôt nous nous y faisons. D'ailleurs, quoique nous ayons quatre forts chevaux qui soM attelés à la queue l'un de l'autre, notre voiture ne va qu'au pas: c'est l'allure adoptée par le farinier.
En allant de la sorte, je ne puis pas me figurer que nous arriérons à Ermenonville.
Nous 'lescendons la rue Saint-Marlin, cù 1 on ne voit encore que des laitières, des portiers qui balaient le devant de leur porte, des ouvriers (|ui entrent chez répicie)" prendre la goutte, et quelques grisettes matineuses qui viennent chercher leur petit pot de crème et leur demi-once de café. Ce sont de ces choses que, vous pouvez voir de votre croisée, si vous vous levez avec le jour.
Nous montons le faubourg : tout en n'allant qu'au pas, je finis par croire qu'on avance. A mesure que nous approchons de la barrière, le faubourg prend un air de campagne. Nous sourions. Lise et moi, en apercevant l'enceinte de Paris, enceinte que Ton a reculée tant de fois, que Ton reculera sans doute encore; ce qui me fait trembler pour ces pauvres champs qui sont si doux à la vue, si bons pour la santé, si agréables pour les promeneurs, et où cela me fait toujours de la peine de voir bâtir des maisons.
Avant d'être dans la campagne, nous avons encore la Villette à traverser; qu'elle est longue, cette Villelte ! que je plains les personnes forcées d'habiter cet endroit, qui n'est ni la ville ni la campagne, qui a les inconvénients de l'un sans avoir les agréments de l'autre !
Enfin nous sommes sortis!,.. Nous voici sur une route large, belle, bordée d'arbres... Des arbres et de la verdure... ah ! c'est cela qu'on veut voir en sortant de Paris.
Lise et moi nous sommes tout joyeux d'être enfin à la campagne. Nous sautons sur notre paille ; nous disons adieu à Paris, à ses usages, à ses toilettes, à ses sujétions. En plein champ et dans la voiture d'un farinier, nous sommes nos maîtres ; rien i>e nous gêne ; Tunhers est à nous.
Tout à coup notre conducteur, qui ne nous avait
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pas encor'i adressé la parole depujs notre départ du Petit-Saiiit-Martin, taule sur le brancard, s'y asseoit» entame canversation.
— Eh ben ! comment vous trouvez- vous là-dedans? — Pas trop mal... on serait mieux s'il y avait plus de paii)o, cependant... — Ah! queuque fois j'en avons pas du tout. J'ons mis ça là-dedans pour que vous soyez mollement; du reste, j'avons pas besoin de paille pour mes sacs de farine !... — C'est juste ; mais nous ne sommes pas difficiles. — Eh ! puis, nous sommes si contents d'aller à ErmeîîG5)ville ! dit Lise en souriant.
Le farinier regarde ma petite compagne, et sourit aussi. Puis il tire de sa poche une pipe, du tabac, un briquet. Il fait du feu et se met à fumer; pendant ce temps, les chevaux continuent d'aller leur pas ordinaire : on n'a pas besoin de s'occuper d'eux. Si cette manière de voyager est plus longue que d'autres, au moips éloigne-t-elle toute crainte de verser et on ne taxera pas noire conducteur d'imprudence.
Au bout d'un moment, je m'adresse au farinier, qui se contentait de nous envoyer des boutïees de fumée et ne parlait plus.
— Dites-moi donc, monsieur... je ne sais pas votre nom? — Je m'appelle Pierre Lagacé. — Eh bien' monsieur Pierre Lagacé, faites-vous souvent le voyage d'Ermenonville à Paris? — Quatre fois par semaine ; je viens à Paris chargé, le lundi et le jeudi ; je retourne à Ermenonville à vide, le riiardi et. le vendredi... c'est aujourd'hui mardi; après-demain je retournerai à Paris avec de la farine. — Est-ce que vos chevaux vont plus doucement encore quand votre voiture est pleine? — Non... ils vont la même chose... et si je les faisais trotter un peu, vous seriez ben pas secoués... tenez...
Pour nous en donner la preuve, le farinier donne un coup de fouet au limonier; les chevaux prennent
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un tctiins de trot. Lise et moi nous sautons dans la voiiuiL, aous soinines obligés de nous tenir au'^' côtés de la charrette , si cela durait, nous serions disicqués. Pierre i.a:.'vcé rit de nos contorsions. Gela parait l'amuser neaucoup.
— Oli! assez! assez! monsieur, je vous en prie*, s'écrie Lise, nous aimons mieux aller doucement. — J'en étions sûr!... holà!... holà !... Zéphir !... calmonsnous, cher ami., assez de gaieté comme ça!
Zéphir, c'était le limonier, se remet au pas, ses camarades r imitent et nous cessons de danser dans la voiture; moi, qui tout à l'heure me plaignais delà lenteur des chevaux! il n'y aurait pas moyen d'y tenir s'ils allaient toujours au trot! le docteur Pangloss a raison : tout est fiour le mimx dan>> le meilleur des mondes possibles/ n'allez pas en charrette si vous voulez briîler le pavé.
Pour nous remettre. Lise et moi, nous sortons nos provisions du panier, nous tétons le pâté et le saucisson ; rien de meilleur que le grand air et une charrette pour donner de l'appétit... Pendant que nous mangeons, notre conducteur, qui a lini sa pipe, se met à siitler, puis d'une voix forte, mais assez harmonieuse, nous régale de la chanson suivante, dont il était difficile de comprendre l'air, mais dont voici exactement les paroles et la prononciation.
C'est le vieillard du petit pont,
On dit qu'il se marie
A une jeune fille
Qui n'a pas cor quinze ans.
Hélas ! la pauvre fille
Pass'ra bien maison temps.
Toute la première nuit Qu'ils ont couché ensemble Le vieillard lui tourna le dos^ La belle est mal contente s " Prenez, prenez la belle.
302 DN VOYAGE PITTORESQDK
« Prenez votre repos ; « A l'heure de minuie « Nous chang'rons de propos. »
Quand est venue l'heure de ménuie
La belle se réveille ;
Eir pince le vieillard au dos,
Eir le mord à l'oreille.
Finissez donc, la belle.
Finissez tout cela!
Si vous êtes amoureuse,
Moi, je né le suis pas.
Le lendemain, de bon matin, La petite épousée S'en va, d un air vexé un brin, Trouver monsieur son père :
« Bonjour, monsieur mon père, M N'avez-vous pas grand tort « De me donner un homme « Toute lî^ nuit Qu'il dort?
La chanson nous avait fait rire : chantée par Odry, je suis persuadé qu'elle aurait un grand succès. Le farinier, qui paraissait flatté de l'effet que produisait sa voix, enjolivait chaque couplet d'un agrément nouveau, et jetait ensuite un regard dans la voiture. Quand il a fini, je lui propose de goûter du pâté avec nous, mais il me répond d'un ton délibéré :
— Non, non, merci... j'ai satisfait à la nature avant de partir pour Paris, je déjeunerons à Vauderland... — A Vauderland, est-ce loin d'ici? — Nous v'ià au Bourget, c'est à trois lieues pus loin. — Et nous nous y arrêterons? — Pardi ! une bonne heure pour reposer les chevaux. — Une heure, c'est bien long! — Ah! bah ! laissez donc ! et si vous traîniez une charrette, vous seriez peut-être pus longtemps que ça pour vous mettre en train... Eh ben! les chevaux, voyez-vous, c'est ni pus ni moins que les hommes : quand rî'est las, .>! veut se reposer.
Nous étions en effet arrivés au Bourget, grand vil-
05 VOYAGE PITTORFJ-SgUE 30o
la£3;e où il y a de fort belles maisons; mais, à la campagne, je, cherci)e le pittoresque, le rustifjue; '"(• ne veux j)a5 y retrouver rien qui me rap[)elle Pans. Le Bourgei peut plaire à ces personnes ([ui, lorsqu'elles ont une maison de campagne, ne sortent jamais de leur jardin : mais alors, à quoi bon hab ter les champs... il y a des jardins dans Paris.
Notre route est toujours belle, mais toujours uniforme, bien lar;;e, bordée d'arbres, de fossés ; en deçà des plaines, des blés, des terrains plats : rien de remarquable, rien qui puisse vous faire reconnaître un site, une place; on ne sait jamais si Ton a fait beaucoup de chemin : les belles routes sont bien ennuyeuses!
Parlez-moi d'un chemin tortueux, inégal, coupé par des ruisseaux, des bois, des roches, des accidents de terrain ; parlez-moi d'une pente rapide que l'œil ne mesure qu'avec effroi, d'une montagne bien roide dont vous craignez de ne pouvoir atteindre le sommet... Vous me direz peut-être que les voitures n'iront pas facilement dans de pareilles routes, et que les chevaux sont capables d'y crever. C'est possible, mais pour l'artiste, pour celui qui veut étudier, admirer la nature, cela est infiniment préférable à un chemin plat. Heureusement Lise et moi nous savons nous créer ce que nous ne voyons pas, nous bâtissons en idée de jolies fermes, de délicieuses retraites aux endroits où nous ne voyons risTi. Pour peu que Lise aperçoive au loin un petit bouquet de bois, une touffe d'arbres, elle me dit :
— Que j'aimerais à demeurer là, dans une petite chaumière... avec des poulets, des canards, et toi!...
Je m'amuse des projets de ma jeune compagne, qui, daiîs ses rêves de bonheur, ne me sépare jamais des poulets et des canards. Je ris, je la lutine, je lui dérobe un baifei... le farinier se retourne, siffle, chantonne, et se permet aussi d'avoir un air malin. Est-ce que je ne suis pas libre d'embrasser Lise?... je sais bien que
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M. -Pierre I-agacé n'a pas l'air de le trouver mauvais, maxrf je remarque seulement qu'il regarde trop souvent ma petite compagne... Il est vrai que Lise est bien gentille, et ce farinier a des yeux... de tort grands yeux môme !... et qui ne sont pas timides. Quand le farinier regarde trop longtemps du côté de Lise, je lui adresse la parole pour le distraire.
— Y a-t-il longtemps que vous êtes farinier, monsieur Pierre Lagacé ? — Trois ans environ. — Et avant... vous faisiez quelque chose ?... — Oh ! que oui !... j'en ons fait de ces choses... et de toutes les couleurs... eh !... eh !... — Demande-lui donc quelles choses il a faites, me dit tout bas Lise, cela nous amusera. — Oui, mais ces choses-là ne sont peut-être pas toutes de nature à être racontées... à une femme. — Oh ! mon ami, à la campagne, on n'est pas susceptible. — Cet homme n'a pas l'air bavard... je crois qu'il aime mieux te regarder que de parler. — Est-ce que tu vas être jaloux du farinier ? — Jaloux, non certainement, mais je voudrais bien qu'il ne te regardât pas si souvent.
Ah ! que Rose est jolie !
Que je l'aimerais bien,
Riin lin tin !
Sa mine est tout'fleurie, Rien de frais comme son teint...
R'Iin lin tin !
C'était le farinier qui chantait en regardant Lise de côté. Je n'aime pas cette chanson-là et je m'empresse de rinterrompre.
— Avez-vous servi, monsieur Lagacé ? — Servi ?... Oh ! que oui !... mais pas longtemps... ça medéplaisait d'être commandé; j'avons eu une jeunesse tumultueuse, comme dit c't'autre... — Mais vous êtes jeune encor"... — Trente et un ans à la mi-carême. — Ou aime toujours à s'amuser à cet âge-là. — J'croisben I.,.
DN VOYAGE PITTORESQDE 305
mais c'est pas les occasions qui manquent... si je suis un peu moins turbulent qu'autrefois... ça n'empêclin pas qu'on ne soit bon là, tout de même !... Ah ! Oieu ! en ai-je fait de ces fariboles !...
Le corset de ma belle Contient deux pommes d'or...
R'im tin tin.
— Je suis sûr (jue vos aventures sont amusantes?
— Oh ! qu'oui, elles ne sont pas tristes !... et je puis dire sans artiticc <\ue\e beau sexe en fait les honneurs.
— Vous êtes amateur des dames ? — Des dames, des demoiselles, des servantes, ça m'est ben égal, à moi ! pourvu qu'elles ne soientpas trop ralialées...01i! mais c'est que je m'y connais... et qu'on m'en fait pas accroire!... Et v'ià madame ou mamselle là-bas... qu'est ben gentille, tout de même... et fièrement qu'elle est gentille ! et c'estque j'm'y connais!... Eh ! eh !...
Lise me regarda en riant ; moi je vois avec plaisir que nous approchons de Vauderland.
— Ce village... là-bas... est-ce celui oîi nous nous reposerons ? — Oui, c'est Vauderland. —Ça m'a l'air bien pauvre, il y a peu de maisons — C'est pas un gros endroit, mais il y a une auberge, on trouve à manger.
L'aspect de Vauderland rappelle ces misérables villages d'Italie, dans lesquels tous les habitants sont voleurs ou mendiants, moins la beauté du paysage et l'originalité des costumes. A Vauderland, on ne trouve rien qui repose agréablement la vue, si ce n'est un petit cimetière mal entretenu et planté de croix qui menacent de vouloir s'enterrer aussi; c'est l'endroit qui rj'^. semblé le plus gai du village.
Nous descendons de notre équipage, uesi alors plus de onze heures et nous ne sommes pas à moitié chemin.
Pendant que le farinier s'occupe de ses chevau:; et de lui, nous entrons dans l'auberge, car nous ne voulons pas noui en tenir aux provisions du panier, qui ne sont que pour Tamusement de la route.
Une femme presque aussi laide que le village nous offre d'abord tout ce que nous désirons, mais elle finit par nous avouer qu'elle n'a que du veau rôti et des œufs. Il valait autant nous dire cela tout de suite. Va donc pour ie veau rôti et l'omelette de rigueur. Nous mangeons avec tant de plaisir, que l'aubergiste a l'air tout étonné de l'accueil fait à son veau rôti.
Notre repas terminé, nous sortons de l'auberge. Comme nous avons trois quarts d'beure devant nous, il faut les employer à nous promener, à voir les environs. Quand on a déjà passé plus de cinq heures en voilure, on est bien aise de se dégourdir les jambes. Nous allons au hasard dans le premier chemin qui s'offre à nous; il nous conduit dans des champs plantés de blés et de pommiers. Ce pays n'est point pittoresque; presque pas d'ombre pour se garantir du soleil; mais, avec une femme que l'on aime, il n'y a point de pays ennuyeux, la nature a toujours un beau côté, il ne s'agit que de le trouver.
Le temps passe vite pour nous, et nous quittons presque à regret les blés, les bluets et les pommes ; mais nous craignons de faire attendre le farinier, qui serait homme à partir sans nous.
Monsieur Pierre Lagacé déjeunait ou dînait encore, nous lui disons qu'il y a plus d'une heure que nous sommes à Vauderland ; mais cet homme-là ne partagera jamais notre impatience.
Enfin les chevaux sont remis à la lourde voiture, nous sommes de nouveau sur notre paille, nous voilà en roate, et toujours un chemin bien superbe, bien droit, bien uniforme; ce serait àûtînr d'ennui si Lise n'était pas avec moi.
Le farinier semble plus en train de causer ; sa %ure
5st plus enluminée, c'est probablement Teflet de son repas : il lorgne encore plus souvent Lise en fredonlant ;
Ou:
Qu'tVe jolie, ma Manon; Je l'aime lout de bon...
Ce soir il fera noir,
Nous pourrons nous revoir
Tous ces refrains me semblent dits avec intention, Pierre Lagacé est revenu s'asseoir à l'entrée de la voiture; voulant toujours l'occuper, j'entame la conversation : — Vous avez une voix superbe... je gage (jue vous êtes un des beaux chanteurs d'Ermenonville.
— Eh ! dam'i' disent tous comme ça que je prends des leçons de gazouillement à Paris!... que je vas aux espectacles où l'on fait des bêtises en musi(|ue!... mais c'est pas vrai... j'aime mieux un demi-setier que toutes vos comédies!... et d'ailleurs j'en avons assez vu autrefois, des comédies... que même j 'avons manqué de jouer dans queuque chose dont je ne sais pas le nom. — Vraiment?... vous piquez ma curiosité.
— Voulez-vous que je vous conte ma vie?... j'vas vous la conter tout de même?... si ça n'ennuie pas c'te johe petite mamselle... — Non, monsieur le farinier, ça ne m'ennuiera pas ; au coMraire. — Eh bien ! alors j'vas vous défiler ça : ligurez-vous d'abord que je sommes né dans le pays des fameux pruneaux... — A Tours. — Oui, z'a Tours, c'est ce qui fait (juc mon pireenvendaitdans des petits paniers tout plats, tandis que ma mère s'en allait promener avec les beaux garçons du village, disant qu'elle ne voulait point passer sa jeunesse au sein des pruneaux, et que moi, pendant ce temps-là, je mangeais tout ce que je pouvais attraper dans les petits paniers. On me mit dans une pension... une école... ça ne ra'allait pas; j'aimais
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mieux jouer aux noyaux, au bouchon, que d'apprendre récriture. A dix ans, on me retira de l'école, je ne savais jias encore épeler, mais j'étais déjà de force à rosser tous mes camarades. Ma mère était morte, mon père voulut me mettre dans son état ; mais je ne savais qu'embrasser les petites servantes qui venaient acheter leur cassonade chez nous ; et plus je grandissais, et plus j'en embrassais!.,, si ben que les pères et les mères de l'endroit, qui étaient des gens ridicules, (|ui n'aimaient point à rire, allèrent prier mon père de me renvoyer de la ville; mon père ne se le ht pas dire deux t'ois... il m'envoya à Pontoise, chez un fermier de ses amis. J'avais quinze ans lorsque j'arrivai à la ferme. 11 n'y avait pas six mois que j'étais à Pontoise, et j'avais déjà embrassé toutes les hlles du pays... j'en avais conté à toutes les femmes un brin gentilles et à toutes les servantes cjui n'étaient pas trop mal. — Monsieur Pierre Lagacé, vous faites un terrible embrasseur, à ce qu'il me parait! — C'est ma nature, quoi!... on ne se fait pas soi-même!... On me pria encore de m'en aller de Pontoise; bref, pendant près de quatre ans, je courus le monde. A Meaux, on me surprit en tête-à-tête avec la fille du maire; faut vous dire que la lille du maire avait cinq pieds quatre ou six pouces... c'est gentil pour une femme... elle aurait fait un beau dragon. Moi, je no pensais d'abord à rien au sujet de celte demoiselle, d'autant plus qu'elle avait les cheveux un peu roux et les yeux dépareillés. C'était elle qui m'agaçait sans cesse, qui venait me trouver pour jouer avec moi; et, en riant, en me lutinanl, quand elle me serrait la main, j'en avais des bleus pendant {|uinze jours. Vfus entendez ben que les lilles comme ça on ne les embrasse piis malgré elles... c'est pourtant ce que le père me reprochait... il aîlaii, dire partout que j'avais violenté soi» triii'ant... moi, ça me faisait rire... monsieur le maire voulut se fâcher, je lui enfonçai deux côtes et je m'enfuis.
CN VOVAGE PITTORESQUE ■:«)'é
A Beauvais, le maitre de poste trouva mauvais «ifue sa femme me donnât des rendez-vous à la brune» je lui démis le genou en le jetant sur une meule de foin. A Nanterre, le frère d'une petite paysanne ben gentille voulut me chercher dispute, parce que j'entrais chez sa sœur par la fenêtre au lieu d'entrer par la porte; je lui cassai la jambe en le poussant doucement de côté.
Lise se serre contre moi en me disant à l'oreille ;
— Ah! mon ami!... quel vilain homme!... mais, c'est épouvantable tout cela... je commencée en avoir peur...
Je rassure Lise, quoiqu'au fond je ne fusse pas trèssatisfait du récit du farinier. Celui-ci continue:
— Ah ! dame ! partout où je m'arrêtais j'eus comme ça de petites drôleries... — Vous appelez cela ,des drôleries, monsieur Pierre, enfoncer des côtes, casser des jambes, démettre des genoux aux gens... — Histoire de rire! faut ben que jeunesse se passe... car, dans le fond, je ne suis pas plus méchant qu'un pigeon. Mon père mourut, j'étais alors à Paris, j'héritai de deux mille trois cents francs... je les mangeai en quinze jours! Oh! ça allait-il ben, je régalais tout le monde, les amis de mes amis... leurs maîtresses!... leurs parents! si bon (jue les pruneaux furent vite dépensés. Vintla conscription, il fallut partir. D'a))ord, ça m'amusait d'être soldat, et sous l'uniforme je faisais encore plus de conquêtes : mais un matin mon sergent me vit embrasser un>e cantinière qu'il reluquait, il voulut me mettre la main au collet; moi, je lui mis trois pouces de mon sabre dans le ventre, il me semblait avoir fait là une babiole! maiî les camarades me dirent : tu ne sais donc pas qu'un soldat n'a pas le droit de se disputer, de répondre et encore moins de se battre avec ses supérieurs^ que tu vas passer à un conseil de guerre, et que le moins qui puisse t'arriver est d'être fusillé devant ton régimeni.
310 ON VOVAGE PITTORESQUE
Comme ce moins-là me semblait déjà beaucoup, je me dis alors : J'eji ai assez du militaire, ^e n'^ mords plus... J'ai cru en devenant soldat que je pout-rais au contraire me battre tout à mon aise ; mais, si on se fâche pour le premier coup de sabre que je doime... bonsoir la compagnie... je vas m'enrôler dans une autre chose.
Après cela il ne me restait plus qu'à déserter ; c'est ce que je fis, et j'allai me cacher dans un moulin où Ton me donna de l'ouvrage. Vinrent ensuite les défaites de l'Empereur, l'invasion des armées étrangères, les Cosaques qui approchaient de Paris ; je sortis de mon moulin et j'allai me battre en simple amateur, et comme ça )ie servit à rien, je ne tardai pas à revenir à ma farine, et me voilà tranquille à Ermenonville, embrassant les filles quand elles sont gentilles, et toujours disposé à rosser celui à qui ça ne plairait pas... et voilà ma petite histoire!
Pierre Lagacé a terminé son récit, qui ne m'a pas amusé du tout.
Lise aussi semble inquiète, se tient contre moi ev ne rit plus. Nous sommesarrivés àLouvres.
— Nous v'ià dans le pays du ratafia, dit le farinier, c'est ici qu'il est t'a;neux... en prenez- vous? — Non... nous n'en désirons pas. — Tenez, là, dans cette auberge, il y a une servante bien avenante!... j'ons eu une drôle de scène il y a quinze jours dans c'te auberge-là... Une voyageuse avec (jui je riais dans la cour... oh! une femme superbe!... Son mari ou son père!... j'sais pas, enfin un petit gros, ai-rive et me demande de queu droit je ris avec la dame... Oh ! de queu droit! que je lui réponds... en v'ià une fameuse de question ! Est-ce qu'on a besoin de la permission d'un vieux jobard comme vous pour rire et batifoler avec are belle femme... et là-dessus je lui o'on/îe une chiquenaude (|ui le fait tomber dans le piàts...
Lise fait un bond sur la paille; je m'écrie :
— Mais on l'a retiré du puits ; j'espère? — Ah ! j'sais pas! je ne Tons pas demandé. C'est (|ue, voyez- vous, je suis fort comme un lion... je déracine un arbre de dix ans., rien qu'en le secouant!
C'est Roland furieux que cet homme-là, me dis-je en moi-même. Diable!... diable! on n'est pas si bien que je croyais dans la voiture d'un farinier.
Un peu après Louvres, nous prenons sur la droite, ' et la route, perdant son uniformité, prend un aspect plus pittoresque. Tantôt le chemin est bordé de petites fabriques, tantôt il descend dans une vallée,' les points de vue deviennent charmants, nous admirerions tout cela si nous n'étions pas si préoccupés ; mais Lise tient ses yeux baissés pour ne pas rencontrer ceux du farinier, qui sont constamment braqués sur elle, et moi je me dis que cela deviendrait fort désagréable, s'il prenait fantaisie à monsieur Pierre Lagacé, qui aime tant à embrasser les jolies femmes', de vouloir embrasser celle qui est avec moi ; car, certainement, je ne le souffrirais pas; mais je sens bien que je ne serais pas le plus fort, n'importe ! je me ferai battre s'il le faut... mais si j'étais mis hors de combat, et que ma petite compagne... hum !... cette pcijsée me fait sauter sur la charrette! Je regarde Lise... de beaux yeux, de jolis traits fins, espiègles... une petite bouche.., un petit pied... elle est trop bien! et le rustre le moins ama^ teur ne la verrait pas avec indifférence!... J'aurais dû prendre la voiture de Monfortaine... c'est fort agréable de ne point voyager avec une foule de gens (jue l'on ne connaît pas, mais je commence à m'apercevoir que n'avoir point dp, compagnie peut avoir aussi ses inconvénients.
Nous passons par un petit village où l'on fait des bricjues. Là, Pierre Lagacé nous montre une cliaumière en nous disant: — Le maître de c'te maisoi s passé par mes mains... il voulait m'empêcher d emurasser sa ménagère... j'iui ai cassé les pattes de manière- à
en boiler.longlemps... — A sa ménagère? — Oli! non, à lui. .j'aime trop le sexe pour lui faire mal... Eh ! ben, voire |)elite clame nedUplus rien... savez-vous qu'elle esl îièremenl gcntilir, voue pelilo clame... ei que je m'en accomntOderais beu loui d'mêiiie! Oh ! c'est que voyez-vous, je me connais eu b^aulé... en beaux yeux., en jolies jambes... Pour ce qui est de la jambe, je n'ai pas vu celle de madame, mais je gagerais un litre qu'elle est bien tournée... Je juge ça d'après le pied.
Je tâche de dissimuler ma mauvaise humeur et j'affecte de rire en répondant :
— Oui... oui... vous me paraissez être un très-bon juge... — Oh! je suis un [)eiit Paris, à ce qu'on dit dans le pays. — Un petit Paris, dis-je en regardant le farinier que je n'avais pas compris. Comment, qu'entendez-vous par là? — Pardi! j'entends que c'est un rapprochement avec de l'histoire ancienne, à ce que m'ont conté les savants de not'endroit... c'est-à-dire qu'il y avait autrefois... je ne sais pas où... mais il parait que c'est dans le temps où les bergers fréquentaient la belle société, il y avait trois princesses qui avaientensembleune dispute relativementàune pomme qui devait être mangée par la plus jolie des trois... si ben que pour mettre iin à leur querelle, elles allèrent trouver un berger qui était un malin, un farceur... un gaillard dans mon genre, qui se connaissait en belles et en pommes de toutes les espèces, et ce berger s'appelait Paris, et v'ià la comparaison... — Ah! c'est Paris que vous voulez dire... — Paris, Paris, il me semble que c'est toujours la même chose... c'est pas la même chose de se chamailler pour ça... il ne s'pgit seulement que d'ouvrir un peu la bouche en parlant. — Approchons-nous deiMorfontaine? — Eh! queoui... encore une petite lieue et j'y serons... — C\6t qu'il est près de six heures... nous arriverons tard f> Ermenonville?— Ah ben ! queu^ ue ça fait!... est-ce que vous
Cm voyage pittoresqdk 313
dvez peur? — Non, certainement. — Avez-vous dos armes sur vous? — Ma foi, non, je n'en ai pu». — Vous avez uussi bien fait, quoiqu'après ]\IarfoiUain<.' nous fassions plus d'une lieue à travers les bois... mais je vaux trois hommes, moi! Lise me pousse le bras, en me disant à l'oreille: — Il fallait lui faire croire que tu avais des armes, des pistolets. — C'est vrai, tu as raison... j'ai répondu étourdiment... mais le fait est' que je n'en ai pas... rien, pas même une canne! — Eh! mon ami, je voudrais bien être arrivée, et que nous ne fussions pas dans les bois avec cet homme. — Rassuretoi... je suis là... — Mais, s'il allait te casser quelque chose aussi, à toi... que deviendrais-je ? mon Dieu! — Ne te fais donc pas de telles terreurs... tiens, regarde ce paysage... que c'est beau. . . majestueux. .. on se croirait à cent lieues de Paris! — Qu'est-ce donc que ces grosses pierres qui bordent la route? — Ce sont des rocheis... — Des rochers!... serait-il possible!... oh!... que je suis contente de voir des rochers... mais comment sont-ils là? — Parce qu'ils y ont poussé. — Quoi ! mon ami , il serait vrai ! . . . comment cela pousse, un rocher? — Oui, ma chère amie. — Oh! je dirai à toutes mes connaissances que j'ai vu des rochers!
Nous sommes arrivés àMorfontaine, mais nous n'avons pas le temps de nous y arrêter pour voir ces délicieux jardins qui rivalisent avec ceux d'Ermenonville, et auxquels même beaucoup de gens donnent la préférence. Nous passons devant l'auberge où l'on prend les voitures; j'ai envie d'y entrer et de retenir deux places pour le surlendemain ; mais Lise pense que cela nous retardera, il est six heures et demie, et l'on vient de nous dire qu'il y avait encore près de deux lieuesàfaire pour être à Ermenonville. D'ailleurs il est rart que la voiture soit complète quand elle part de Morfontaine dans la semaine, et nous trouverons toujours bien des places. Je me rends aux avis de ma compagne de voyage. Pendant que nous causons
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sur ce sujet, Pierre Lagacé nous montre une petite auberge en s'écriant : — C'est là qu'on boitd'uu petit vin i'anieux et pas cher !... c'est domnriage que je n'pouvions pas entrer et m'y rafraîchir... ah ! c'est ben dommage 1 — Eh ! qui vous en empêche?... — Ah! uni^ bêtise... une petite alFaire que j'ai eue avec le fils de la maison, qui voulait s'opposer à ce que je badinions avec la servante... nous avons combattu à coups de poing... Pauvre garçon ! qui voulait lutter avecmoi I... en un instant il a eu son compte... si ben qu'il est encore sur son lit!... Oh! du reste, je ne lui en veux pas... j'ai pas plus de rancune qu'une mouche à miel!
— Il me parait que partout où vous passez, vous laissez un souvenirde vous? — Dame! faut ben rire un peu!... N'est-ce pas ma petite dame, qu'il faut rire?... surtout quand on est gentille comme vous... eh ! eh!...
Lise nerépondpas. Noussommes alors sur uneroute bordée de noisetiers, qui forment d'épais buissons ; le farinier cueille des noisettes, et nous demande si nous n'avons pas envie descendre pour en cueillir aussi; nous le remercions, nous préférons rester dans la voiture... On ne sait pas ce qui peut arriver, et, en cas d'attaque, je suis décidé à y soutenir un siège.
A chaque instant, Lise me demande l'heure. Elle trouve que le jour est bas, il lui semble déjà que la nuit approche; et cesmauditschevauxne vont pas plus vite, lorsque maintenant nous voudrions être cahotés.
Tout à coup le farinier se remet d'un bond sur le brancard, et avance le bras vers Lise en lui disant :
— Tenez... v'ià des noisettes... vous verrez comme elles sont bonnes!...
Lise prend la poignée de noisettes que lui tend le farinier; il m'a semblé qu'en la lui donnant, cet homme lui avait serré les doigts. Déjà le sang me monte au visage... Je lorgne des yeux un vieux sac vide, et je me promets de m'en faire un arme.
— Esi-ce que cet homme s'est permis de te prendre
la main? dis-je tout bas à Lise. — Non, mon ami...
— Il t'a pressé les doigts? — Je ne crois pas^ .non ami. — Commcivt tu ne crois pas!... tu n'en es pas sùif... — Mon Uieu ! ne te mets pas en colère, mon ami 1... Je te dis que cet homme ne m'a rien pressé du tout... Oh! mais c'est égal, je voudrais bie^i être arrivée à Ermenonville.
En ce moment, notre voiture, qui côtoyait le bois , depuis quelque temps, tourne et entre dans un étroit sentier où il n'y a que juste la place pour la charrette, et dont nous n'apercevons pas la fin,
— Ah! enfin nous y v'ià! dit Pierre Lagacé d'un air de satisfaction. — Où sommes-nous donc? — Dans les bois d'Ermenonville. — Et ce sentier est-il long?...
— Un quart de lieue au moins.
Un quart de lieue à faire dans des bois où l'on ne rencontre personne! et la nuit qui approche. Je ne suis pas tranquille; Lise, qui serre ma main dans la sienne, me dit tout bas :
— J'aimerais mieux être seule avec toi... etàpicd... nous irions bien plus vite... — C'est vrai... depuis que nous sommes dans ce maudit sentier, les chevaux avancent à peine !... On dirait qu'ils s'endorment, et leur maitre ne les pousse pas du tout. — Dites donc, monsieur Pierre, est-ce que vous ne pourriez pas donner quelques coups de fouet à vos chevaux pour qu'ils aillent un peu plus vite? ils ralentissent encore leur pas. — Oh! c'est que le chemin est mauvais... l'ornière profonde... il y a du tirage ici... je ne veux pas forcer mes chevaux. — Mais il fera nuit avant que nous arrivions. — Eh bien!... queu mal!.., la nuit, tous les chats sont gris, v'ià tout!... r'iin, rUin, tin, tint — Ah! mon Dieu!... me dit tout bas Lise, que je suis fâchée que nous ayons pris la voiture du farhùer... c'est moi qui en suis cause! — Allons, ne te chagrine pas... — Remarque donc cet homme... comme il regarde à droite et à gauche dans le bois...
01) dirait qu'il veut s'assurer si personne ne vient, et s'il pourri tout à son aise accomplir ses infâmes desseins... Uhl mon ami, certainement cet houiUxe-là... enfin... j'ai bien peur.
En effet, le farinier ne cessait de regarder derrière et dans l'éloignement. Tout à coup Lise pousse un cri, une couleuvre assez grosse venait de traverser le sentier en sautant devant notre voiture.
— Ah! j'allons la couper en quatre avec mon fouet, s'écrie le farinier, pour lui apprendre à venir danser devant mes chevaux.
En disant ces mots, il saute du brancard à terre, et court vers l'endroit du bois où la couleuvre s'est jetée. Mais probablement le reptile a déjà gagné du terrain, je vois le farinier s'enfoncer dans le taillis en faisant claquer son fouet; et les chevaux, comme s'ils ne voulaient point avancer sans leur maître, se sont spontanément arrêtés pour l'attendre.
— Mon ami! mon ami! me dit Lise, il n'est plus là... prolitons de ce moment... descendons, et mettonsnous à courir jusqu'à Ermenonville; il ne pourra nous rattraper, il ne peut pas abandonner sa voiture... et nous arriverons bien plus vite à pied. — Comment!... tu veux?... — Oui. oui, je le veux... Oh! si tu savais combien j'ai peur de cet homme!... je n'ai pas encore osé te le dire... D'abord, si tu ne veux pas venir avec moi, je me sauve toute seule...
Déjà Lise est sur le bord de la voiture; ma foi, je ne balance plus, je prends le panier, je saute à terre, je reçois ma jolie compagne dans mes bras, et aussitôt, prenant notre élan, nous nous lançons dans le sentier, et nous courons pendant près de dix minutes, sans nous arrêter que pour reprendre haleine.
Dans les premiers moments de notre faite, nous avons entendu la voix du farinier qui nous appelait, puis des coups de fouet, puis le pas des chevaux, et, au lieu de nous arrêter, cela nous a fait aller plus
'J> VOYAGE PITTOnRSQDE 317
vite. Enfin le bruit, le fouet, la voix, tout a cessé; nous sommes plus tranquilles, et au l)oat d'uu moment Lise pousse un cri de joie. C'est la lin du sepUer que nous apercevons.
— Maintenant, dis-je à Lise, ne courons plus, je crains que tu ne te rendes malade... — Oh! mon ami, courons encore jusqu'à ce que nous soyons sortis du bois... — Mais cependant, si nous fuyons un danger imaginaire... si cet homme n'avait pas les intentions que nous lui supposons... — 11 faut mieux fuir un danger imaginaire que d'en attendre un réel. D'ailleurs je gagerais bien que ce vilain homme avait de méchantes intentions... Il me faisait des yeux... oh!... et puis il m'a serré les doigts très-fort en me donnant les noisettes... Et puis, dans ce sentier, les chevaux qui avançaient à peine pour que nous soyons surpris par la nuit... et tous ces pauvres malheureux auxquels il a cassé les jambes, les côtes, les bras; qu'il a jetés dans le puits, rendus boiteux... oh ! mon ami, courons toujours, je t'en prie...
Nous sortons enfin du bois; au bout du sentier, nous nous trouvons dans une immense plaine parsemée de bruyères, de touffes de genêts; la terre est couverte d'une épaisse fourrure de serpoletet de thym qui répand au loin une odeur aromatisée.
— Le charmant paysage!... vois donc, ma chère amie... — Oh! c'est bien joli... mais ne nous arrêtons pas et marchons vite ; si la nuit nous surprenait, nous nous perdrions par ici! — Je ne sais pas quel chemin il faut prendre... je n'en vois pas de tracé dans cette plaine... — Allons tout droit devant nous... vois-tu comme le terrain va en pente!... je suis sûre qu'Ermenonville <isl au bas de cette plaine.
Nous marchons au hasard, de temps à autre nous voyons fuir Jevant nous des lièvres craintif? dont notre approche trouble la sécurité, et qui me paraissent être en grande quantité dans cette plaine.
n Ah ! si j'avais un fusil et un port d'arme... et une permi.-ision de cliasse!... — Ces pauvres lièvres I... dit Lise: ils nous prennent pour des chaascui-s... ils se sauvent devant nous... et pourtant nous ne songeons pas à leur faire de mal ! — }(Ia bonne amie, dans ce moment-ci no"* faisons neut-être tout comme les lièvres...
Après avoir marché assez longtemps, nous arrivons à la tin de cette plaine. Des bois se dessinent sur notre droite, devant nous est un chemin ombragé d'arbres... C'est rentrée d'un village... Nous apercevons des maisons... Nous sommes à Ermenonville... Toutes nos terreurs sont oubliées. Nous ne songeons plus qu'au plaisir et au motif qui nous a conduits dans ce village.
Nous nous logeons à l'auberge de Jean-Jacques ; c'est, nous a-t-on dit, la meilleure du pays, et, règle générale, lorsque vous voyagez, arrêtez-vous de préférence aux meilleurs endroits; on dépense tout autant dans les gargotes, et l'on y est fort mal. Le lendemain est employé par nous à visiter ce délicieux pays. Je ne vous en ferais pas la description. Je ne vous parlerai pas du château entouré d'eau, de ce magnilique désert vers le sommet duquel on trouve une chaumière qui fut (juelque temps habitée par Jean-Jacques; je ne vous décrirai pas ce parc délicieux coupé de ruisseaux, de petits ponts; cette île des Peupliers où est le tombeau du grand philosophe, tombeau bien simple, bien modeste, mais qui impose, qui porte l'àme à la méditation , au recueillement, qui élève l'esprit au-dessL:s des choses de la terre... Ce simple tombeau produit tout cela, » i je n'en dirai pas autant de beaucoup de ces magniJiques caveaux achetés pour des familles entières, et qui semblent vouloir faire de nos cimetières une campagne embellie Je maisons de plaisance pour les morts.
Le temps que nous avions à rester à Ermenonville
UN VOYAGE pittohesqui 319
s'est écoulé bien vite. Le surlendemain est arrîvé, il faut repartii pour Paris. Nous faisons nos adieux aux bons paysans que nous avions été voir, mais le fils de l'un d'eux va flous servir de guide jusqu'à Morfontaine, et doit nous y faire arriver plus vite en nous faisant passer par la route anglaise, chemin qui coupe les bois, et dans lequel, sans un guide, nous pourrions nous égarer.
Ou nous a dit que la voiture de Morfontaine ne partait pas avant huit heures : il n'en est pas sept quand nous quittons Ermenonville, et le petit paysan qui nous conduit nous assure que nous pourrons être arrivés avant l'heure du départ.
Je prends le bras de Lise; notre panier n'est plus lourd, il ne renferme qu'une petite galette que les villageois nous ont donnée. Nous nous remettons gaiement en marche, à travers les bois; cette fois notre conducteur ne nous inspire pas de frayeur.
Le plaisir d'être à Ermenonville nous avait îait totalement oublier le farinier; mais, tout en marchant dans les bois, son souvenir revient à ma pensée, et je dis au jeune paysan qui nous accompagne •
— Vous êtes d'Ermenonville, mon ami? — ^ Oui, monsieur. — Y connaissez-vous Pierre Lagacé? — Pierre Lagacé, le farinier.... qui va deux fois la semaine à Paris?... — Justement. — Oh ! oui, monsieur! je le connais ben... c'est un fameux farceur!... — C'est cela... un vilain farceur môme, qui bat, qui rosse, qui casse les bras ou les jambes partout où il s'arrête... — Lui! Pierre Lagacé, casser queuque chose!..., oh ben, par exemple!... c'est le meilleur imfant du pays!.., il ne ferait pas de mal à un cochon!... — Mais un terrible enjôleur de filles... et quand les parents ou' les maîtres se fâchent... il se condui/ irèïvmal avec eux... Oh! nous connaissons les haîUs faits de ce monsieur,
— Lui!... en conter aux iillcs!.,. lui qui est marié
depuis dix ans... qui a une femme qui n'est pas trop bonne, et qui le fait aller droit... Lui! quia sixenfauts qu'il oime comme de petits moiijneaux ! — ÎJ y a i)ix ans qu'il est marié, dites-vous? — Oui, monsieur. — Aloi's ce n'est pas celui-là. — Oh ! il n'y a qu'un Pierre Lagaeé dans Ei"menonville. — Mais vous venez de dire que c'était un fameux farcear... — Oh! oui... pour inventer des histoires... pour faire aller le monde ! ... pour se moquer des Parisiens!... oh ! g' ni en a pas de plus malin que lui dans l'endroit. Mais du reste bon enfcnt, bon mari, bon père, incapable de faire du mal à un hanneton. — Comment ! il n'a pas jeté, à Louvres, un homme dans un puits? — Lui jeter quelqu'un dans un puits!... Il y serait plutôt descendu pour en retirer quelqu'un ! — Et à Morfontaine il n'a pas battu un aubergiste, si bien que celui-ci est encore sur son lit? — Ah! laissez donc ! on vous a fait de fameux contes, à ce que je vois. . . Il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'on vous a dit de Pierre Lagacé. — Mais c'est lui-même qui nous a conté ces aventures — Lui... oh ! oh ! oh !... Je le reconnais bien là, le farceur!... il s'est gaussé de vous!
Nous nous regardons, Lise et moi. Aurions-nous été dupes de monsieur le farinier? je n'y conçois rien; mais Lise prétend que le petit paysan ne sait ce qu'il dit, et que ce ne peut pas être le même farinier.
Nous marchons longtemps. La route anglaise, que l'on nous avait dit si courte, me semble plus longue que celle par laquelle nous sommes venus. Je regarde ma montre... il est huit heures. Si la voiture était parti!...
— Ter.e', monsieur, v'ià Morfontaine ! me dit le petit paysan, ces maisons là-bas... à gauche... — Oui, je les vois... — Vous n'avez plus besoin de moi, je m'en retourne... — Merci, mon garçon.
Je paye notre guide, et nous doublons le pas, Lise et moi, pour arriver bien vite à Morfontaine. A peine
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y sommes-nous que je cours au bureau des voitures... celle de Paris était partie depuis cinq minutes; mais, pour me consoler, on me dit : — Elle était pleine, monsieur, et vous n'auriez pu y avoir une seule place, quand même vous n'auriez pas été plus gros qu'un hareng.
Je reviens vers ma petite compagne, que j'ai laissée pevant l'entrée du parc. ^
— Ma chère amie, lui dis-je, voici un autre événe* ment... et nous ne sommes pas au bout de nos peines. — Qu'y a-t-ii donc mon ami? — Il y a que la voiture de Paris est partie; ii est vrai qu'elle était pleine. — Eh bien, mon ami, je ne vois là rien qui doive vous désoler... Ce que nous avons de mieux à faire alors, c'ess de nous en aller en nous promenant; je ne suis pas lasse et le chemin est joli... d'ailleurs nous sommes nos maîtres, nous nous reposerons toutes les fois que nous en aurons envie. — Mais songe donc que dix lieues à pied... par la chaleur qu'il fait... c'est effrayant! — Nous trouverons sans doute quelque voiture en route... — Oui, à Louvres, on m'a dit que la voiture de Senlis y passait... — Allons! point d'humeur, monsieur, e* en route!... Puisque je vous donne Texempié au comaee, il me semble que vous auriez fort mauvaise grâce à vous plaindre. — Je n'ai rien ii répondre à cei2. toais avant de partir je voudrais mo rafraîchir. EntUii'b dans celte maison, où le fariniei nous a dit que l on vendait de si bon vin, etoù ilnou.s a dit avoir si bien rossé 'e tiis de la maison.
Nous entrons dans une espèce de cabaret; mais à la campagne il faut déposer toute fierté, sous peine de se priver de beaucoup de choses. On nous sert un vin qui ferait sauter les chèvres; la servante est une grosse fille qui n'a qu'un œil d'ouvert. Je lui parle de Pierre Lagacé. et lui demande comment va le lil.-: de son maître. Cette lille ouvre son œil tant qu'elle peut, et me dit:
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— Le fils de mon maître... tiens ! vous savez donc ce qu'il a ; que depuis huit jours il est atteint de la coqueluche. — La coqueluche!... Mais je vous parle d'un grand garçon qui s'est battu avec le farinier. — Battu avec le farinier!... Le seul garçon de not'maitre a quatre ans... A propos de quoiTaurait-on battu, ce pauvre petit... il est gentil comme tout... c'est pas sa fàiite s'iia lacoquehiche ! Comment! Pierre Lagacé n'a pas eu une querelle ici parce qu'il embrassait une jeune fille?... — Oh, oh, oh!... en v'ià d'une histoire!... on s'est joliment gaussé de vous?... Une querelle ici 1... Pierre Lagacé... oh! c'te bêtise!
Je regirde Lise: — Ma chère amie, qu'en dis-tu? — Je dis que je n'y conçois rien... car enfin pourquoi cet homme nous aurait-il fait tous ces contes... dans quel but?
Nous quittons Monfontaine. Nous sommes encore frais et dispos, la marche nous semble un plaisir, et, tout en avançant, Lise me dit : — Tiens, fais le plan d'une pièce de théâtre... d'un vaudeville... ou d'un grand drame, cela nous occupera... Tu m'as promis de mettre en scène ou en drame un mauvais sujet... Tu le feras venir à Ermenonville... Oui, sur un cheval qui s'appellera Zéphir. — Il fera mille folies... — Mais il aura pourtant un sentiment profond pour quelqu'un. — Pour une petite paysanne... il mesemble que c'est déjà gentil? — Il me semble à moi que ce n'est pas bien neuf. — Ah! mon Dieu, qu'il fait chaud!... j'ai soif. — J'ai faim. — Voilà le petit village aux briques. Il faut y déjeuner; je reconnais la chaumière que Pierre Lagacé nous a montrée en nous disant qu'il avait cassé les jambes du maître du logis, qui voulait l'empêcher d'embrassersa ménagère... Demandons-y à déjeuner... je ne serai pas fâchée de savoir aussi à quoi m'en tenir sur la véracité de cette histoire.
Nouâ entrons dans une maisonnette, petite mais proDpe. Nous sommes fort bien accueillis par deui
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jeunes ^'ens, homme et femme, qui s'empressent de nous offrir une omelette et du fromaç^e. Je m'aoerçois qu'en voyage il faut tâcher d'aimer romeleltt .
Pendant que nous déjeunons, je questionne mes hôtes ; — Vous êtes mariés! — Oui, monsieur. — Vous habitez seuls cette maisonnette? — Oui, monsieur; oh! la maison n'est pas trop grande pour nous !.., — Connaissez-vous Pierre Lagacé, le farinier d'Ermenonville ? — Oui, monsieur, il s'est encore rafraîchi ici ce matin^ en passant avec sa voiture. — Est-ce que vous n'avez pas eu, il y a quelque temps, une querelle, une bataille avec lui au sujet de votre femme ï — Moi !... une querelle avec Lagacé!... oh! ben!... par exemple!... jamais!... j'sommes amis comme les deux doigts de la main !... et même qu" '''««t lui aui doit être parrain de notre premier.
Je vois que décidément le farinier s'est moqué de nous ; mais dans quel but? Voilà ce que nous ne cessons de nous demander, Lise et moi, en nous mettant en route. Bientôt le soleil devient brûlant: ma compagne commence à se fatiguer, et cela nous oblige à nous arrêter souvent. Cependant nous ne sommes pas encore arrivés à Louvres... et là, si nous ne trouvions pas de voiture! cela me désole!... Une
femme mignonne, délicate... s'il fallait encore faire onze lieues par cette chaleur... dans un chemin où il y a rarement de l'ombre!... avec de minces souliers d'étoffe... c'est désespérant.
Lise, qui voit que je me chagrine, cherche à me distraire en me faisant admirer les points de vue; à chaque instant elle me dit : — Oh ! mon ami ! que c'est joli là-bas... près de ce bois, je voudrais y avoir une cabane et y passer ma vie avec toi. — Ma chère amie, certainement je me plairais partout si j'y étai<i avec toi... Mais cenendant... si nous demeurions là» je ne vois dans les environs ni boulanger ni boucher; comment donc vivrions-nous? — Ah? que leshommessont
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terribles, ils pensent toujours au positif!... Nous mangerions des légumes que je cultiverais moi-même... — Desî légumes, c'est très-bien... mais à la longue cela nous rendrait bien maigres. — Gomment! monsieur, est-ce (]ue nos premiers perents mangeaient de la viande de boucherie? — Je ne sais pas... Mais alors, c'est qu'ils étaient moins gourmands que nous? ...Que veux-tu, ma chère amie, nous ne sommes plus à l'âge d'or!. Maudit farinier!... c'est lui qui est cause que je n'ai pas retenu de places à Morlontaino pour ne pas nous relarder!... il s'est moqué de nous tout le long de la route 1...
Nous arrivons enfin à Louvres; il était temps, nous étions accablés de fatigue et de chaleur. Nous entrons à l'auberge oîi s'arrête la voiture de Senlis... Nouveau malheur, la voiture est passée il y a un quart d'heure, et il y avait plusieurs places dedans.
Nous nous regardons, Lise et moi; il n'y a pas moyen de rattraper la voiture. — Nous coucherons ici, dis-je en soupirant.
En attendant, nous nous rafrichissons, et au bout d'une demi-heure Lise s'icrie : — Du courage, remettons-nous en route... gagnons Vauderland nous y trouverons peut-être quelque voiture... u.>-. charrette... fût-ce même la voiture du farinier, s'il peut nous placer sur un de ses sacs de farine, je t'assure que cela me semblera délicieux.
J'achète une bouteille de ratafia, afin de nous soutenir en chemin, et nous voilà de nouveau sur la route.
Ma pauvre petite compagne dissimulait sa fatigue ; mais je voyais ses forces trahir son courage ; alors je lui présentais la bouteille de ratafia et je la suppliais d'en boire un peu. J'en faisais autant, puis nousbâtission.s des châteaux en Espagne. Mais l'excessive chaleur ei ce malheureux ratafia dont je l'avais engagée à boire, loin de faire du bien à Lise, produisent ur: effet
contraire. Tout à coup je la vois pàlii, s'arrêter pour se laisser tomber au bord d'un fossé en ruv disant : — Mon ami, je ne sais ce que j'ai... mais je me sens bien mal !
Que Ton se figure alors ma situation. Nous étions entre Louvres et Vauderland, sur une route où il n'j a pas une seule habitation ; un soleil ardent dardait sur notre tête, et je voyais étendue devant moi et sans, connaissance une femme que j'adorais. Je ne savais' que faire, que devenir!... Je criais, j'appelais, personne ne passait... J'embrassais celle que je ne pouvais secourir, je lui tapais dans les mains, et, faute d'autre ressource, je lui frottais encore le front et les tempes avec le malheureux ratafia...
Cette situation dura près de cinq minutes, qui me semblèrent cinq heures ! ... de ma vie je ne l'oublierai. Enfin Lise rouvrit les yeux et me dit : — Je me sens mieux... cela ne sera rien... mais, je t'en prie, ne me frotte plus avec du ratafia,
Je jette la bouteille sur la route. Au bout de quelques minutes, nous nous remettons en marche. A un quart de lieue de là, nous trouvons une maison isolée où l'on nous donne de l'eau fraiche; c'était pour nous la manne dans le désert. Sans ce verre d'eau nous n'aurions jamais pu gagner Vauderland
Il était quatre heures du soir lorsque nous arrivâmes à ce village, que l'avant-veille nous avions trouvé si laid. Comme la position où l'on se trouve change l'aspect des objets ! Vauderland nous apparut cette fois comme un séjour céleste, comme une oasis au milieu du désert, et ses murailles enfumées nous semblèrent des palais.
Il était grandement temps que nous arrivassions a Vauderland ; ma compagne avait lespiedsen compote, et rao'-mêrae je ne marchais plus que difficilement.
La première personne que nous apercevons dans le \nllagc est Pierre Lagacé. Il allait repartir avec savoitore, chargée de farine. Nous courons à lui, et je lui
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dis : — Monsieur le farinier, deux places, de grâce, fût-ce sur le sommet de vos sacs... ou du moins pour elle... voyez., elle est épuisée de fatigue... Nous arrivons d'Ermenonville à pied. — Ah! vous v'iâ... me répond le farinier, et, nous regardant d'un air goguenard : Tiens, eh ! pourquoi donc que vous vous êtes sauvés comme ça dans le bois?... j' vous avons appelés, vous n'avez pas répondu... vous couriez, vous couriez ! on aurait dit que aviez une bande de voleurs à vos trousses, ou que vous veniez, tout au moins, d'apercevoir un troupeau de loups. — Eh! pourquoi vous êtes-vous moqué de nous tout le long du chemin,avec vos histoires d'embrassades et de querelles? — Eh! eli! elî!.,, que voulez-vous ? j'aimons à rire... à faire aller un peu les Parisiens... Quand vous avez été dans ma voiture, je m'sommes aperçu tout de suite que ça vous taquinait quand je regardais vot'petite femme... Attends, que j'avons dit! j'vas t'en donner du taquinage... et là-dessus, j'vous avons conté des vanteries... on qu'il n'y avait pas plus un mot d'vrai que dans mon histoire... eh! eh!,., j'suis un brin jovial, moi!... Allons, c'est fini, ne m'en voulez plus... j'suis fâché qu'ça vous ait fait revenir à pied' Oh ça, foi de Pierre Lagacé, j'en avons regret, je ne pensais pas que la chose n'ait si loin ; mais consolez-vous. J'allons vous faire deux bonnes petites places là...^us des sacs., en bas sur le devant de ma voiture, et vous arriverez à Paris comme dans vot'lit, sans être serrés ; je ne ferai oas trotter mes chevaux.
Ce n'était pas le moment a avoir de la rancune ; le farinier me tend la main, serre la mienne, puis nous fait monter sur le devant de la voiture. Nous y sommes assis ei adossés sur des sacs de farine; nous serons nécessairement tout blancs en arrivant à Paris ; mais c'est ce dont nous nous inquiétons guère... En ce momenf, nous nous trouvons si heureu>: d'être en voi-
lure que nous ferions en plein jour noire eulrée clans la capitale étendus sur des sacs de i'arine.
Mais nous arrivâmes qu'à la nuit, nous ne descendîmes de la voiture du farinier qu'à la porte Saint- Martin. Et là, Pierre Lagacé nous dit de nouveau adieu, en nous criant encore de loin : — Sans rancune!... Une autre fois, faut pas croire tout de suite ce que les gens de la campagne vous diront.
11 avait raison, Pierre Lagacé : il y a des menteurs au village comme à la ville ; eî. de ce côté-là, je crois même que les liommes de la nature remporleni sur les hommes policés.
un.
Fans. — Iiiip. V" P. Larousse et Cie, rue MoutparnaoSts, 13.