‹ GeorgetteChapitre 5 sur 44 · LA NUIT AL'X AVENTURES · texte numérisé non relu

LA NUIT AL'X AVENTURES

Le silence le plus profond régnait dans l'hôtellerie, tout était tranquille, minuit était sonné; rien ne semblait devoir troubler le repos du paisible voyageur... mais ce calme trompeur n'était que le précurseur d'un violent orage.

Georgette dormait comme on dort à dix ans lorsqu'on a bien soupe la veille; Jean comme un homme qui a la conscience pure et point de soucis. Laissons les dormir.

^Un malheureux chat, qui remplissait le voisinage du bruit de son amour, était alors sur le toit de la maison, au-dessus de la fenêtre de la chambre de l'aubergiste, et à côté de la lucarne qui éclairait le modeste grenier où

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reposait la jeune servante : ce grenier se trouvait par conséquent au-dessus de la chambre du maître.

Je ne sais si raubergiste logeait sa servante près de lui pour ravoir sous la main en tout temps. Notre homme était marié; sa i'erame venait d'atteindre son dixième lustre ; elle ne voyait pas plus loin que son nez (et elle était camarde); l'aubergiste, beaucoup plus jeune qu'elle, était un peu volage!... et fort capable de rendre visite à la mansarde pendant le sommeil de sa douce moitié!... Mais revenonsà notrechat.

Le matou, qui avait sans doute un rendez-vous sur le toit, se promenait depuis longtemps, lorsque des miaulements partis de la cour vinrent frapper son oreille. Reconnaissant la voix de sa belle, il veut descendre précipitamment; mais, contre l'ordinaire de ses pareils, il fait un faux pas, dégringole jusqu'à la lucarne, en brise le carreau, et tombe lourdement dans l'intérieur du grenier.

L'aubergiste était couché près de sa tendre épouse, qui ne dormait pas cette nuit-là comme à l'ordinaire, ce qui contrariait beaucoup son mari ; car ce monsieur, s'étant aperçu durant le souper des agaceries du gros marchand et des œillades de sa servante, s'était bien promis de s'assurer pendant la nuit si ses soupçons étaient fondés.

On doit juger de son dépit en voyant l'insomnie de sa femme; en vain il faisait semblant lui-même de ronfler; madame, qui était montée sur la plaisanterie, l'agaçait et le pinçait en lui reprochant sa froideur. Tout à coup un bruit violent retentit au-dessus de leurs têtes ; l'aubergiste, qui cherche une occasion Dour se lever, saute aussitôt eu bas du lit.

— Où vas-tu donc, Lolo? demande avec inquiétude îa chère compagne. — Parbleu! n'as-tu pas entendu le bruit extraordinaire qui vient de se faire là-haut? — Si fait, mon bonhomme, mais c'est Fanchettc qui,, ayant besoin de se lever, aura jeté une chaise à terre.

— Non madarae, ce n'est pas Fanchette qui a fait le bacchanal que j"ai entendu .. ou elle ne Ta pas fait soûle, et c'est ce dont je suis bien aise de m'assurer,

— Ceitendant, mon bonhomme... Mais mon bonnomme était déjà loin, aux grands regrets de sa tendre moitié, fort mécontente d'un événement qui dérangeait l'emploi de sa nuit. Laissons-la se lamenter en attendant son cher époux, et suivons celui-ci dans sa course nocturne.

En deux sauts il est à la porte du grenier; elle est

entr'ouverte — Bon! dit-il, premier indice!... 11

s'avance doucement... quelque chose passe rapidement entre ses jambes... il les serre pour retenir l'objet... et reçoit deux, coups de grilies dans les mollets; il se hâte alors de laisser le champ libre à l'animal, qui se sauve tout étourdi de sa chute. Notre homme s'approche du lit de la petite servante... il tàte... le lit est vide... second indice! plus de doute que la traîtresse ne s%it occupée avec... mais comment les surprendre? quel moyen employer pour se venger d'une manière éclatante?... L'aubergiste était enfoncé dans ses réflexions lorsque le bruit des pas de quelqu'un qui s'avançait doucement vers le grenier fixe son attention; il se jette sur la couchette, après s'être armé d'un gros bâton noueux, et attend avec anxiété les événements.

On pousse la porte : à la faible clarté de la lune, l'aubergiste dislingue un homme en chemise. — Es-tu là, ma petite? demande une voix que l'on rend aussi tendre que possible? — Oui, oui, je t'attends, répond l'aubergiste d'un ton de fausset. Il avait reconnu le gi'os marchand, et lui préparait une réception capable d'éteindre l'ardeur la plus vigoureuse. — Ennuyé de voir que tu ne venais pas dans la remise où tu m'avais donné rendez-vous, je suis monté à cette chambre où tù m'avais d'abord dit que tu couchais... je ne l'ai pas trouvée sani \eine ! je m'étais perdu dans tous ces

escaliers... mais enfin me voilà près de toi... et je vais êire bien dédommagé de mes peines!

Eu dchevai)t ces paroles, dont Taubergiste n'avait pas perdu un mot, notre amoureux saute sur le lit où il croit goûter la suprême félicité... mais, au lieu d'un baiser qu'il s'attend à cueillir... c'est une volée de coups de bâton qu'il reçoit sur les épaules. Le malheureux amant n'a pas le temps de se reconnaître

le bâton roule avec une incroyable agilité... Epouvanté de cette réception, il se sauve en criant à tuetête qu'on l'assomme; il saute, quatre à quatre, les marches de l'escalier, enfile plusieurs détours pour dérouter son impitoyable batteur, se jette avec violence contre une porte qui cède au poids de son corps... la referme sur lui avec soin, et rend grâces au ciel d'avoir échappé à celui qui le traitait avec tant de rigueur. Laissons-le respirer un moment : revenons à l'aubergiste.

Son dessein n'était pas de poursaivre le marchand, sa vengeance était satisfaite de ce côté, mais, d'après ce qu'il avait entendu, il voulut se rendre à la remise, espèce de hangar situé près du jardin, et qui, pour l'instant, était rempli de bottes de paille et de foin : c'est là que devait être Fancliette.

Notre jaloux descend; chemin faisant il rencontre plusieurs voyageurs et les domestiques de la maison qui ont entendu les cris du marchand et cherchent à découvrir ce que cela peut être; l'aubergiste feint de l'ignorer comme eux et de courir pour en savoir la cause : notre homme pensait avec raison qu'il ne devait pas faire connaître la manière dont il traitait les voyageurs ; cela n'eût pas achalandé son auberge.

On allume des ilambeaux, on suit le maître de la maison, qui marche vers la cour ; on arrive à la remise, qui est entourée de planches de bois à demi pourries ; ou va pénétrer dans l'intérieur... lorsque l'on croit entendre des cris plaintifs partir du côté opposé...

on se retourne... on écoute... plus de doute : la voix sort du fond d'un puits placé à dix pas de la remise et qui n'a pour garde-fou qu'une planche de six pouces de haut.

Quelqu'un est à coup siir tombé dans le puits; heureusement il n'est pas très-profond : deux garçons de l'auberge attachent un grand seau à la corde, un autre se met dedans, on le descend doucement avec des lanternes; bientôt il crie que l'on relire, la corde: mais le seau est devenu tellement lourd, que trois hommes ont de la peine à le faire remonter; enfin il reparait; le garçon tient dans ses bras le militaire, vêtu aussi légèrement que l'était le marchand en allant au grenier, et à demi mort de frayeur et de froid : étonnement général des assistants... l'aubergiste l'avait d'abord pris pour le pauvre battu... mais il reconnaît bientôt son erreur, et pendant que l'on s'occupe à faire revenir le militaire, il s'avance avec une partie des curieux vers la remise pour y chercher d'autres personnages.

D'abord on n'aperçoit rien; on écoute: le plus profond silence règne dans le hangar. L'aubergiste présume qu'on n'a pas attendu sa visite pour se retirer, il va en faire autant... lorsqu'il aperçoit quelque chose de blanc sous une botte de foin... Il avance... c'est encore le pan d'une chemise!... Il jellc au loin les bottes de loin, et montreauxspectateursétonnés... la petite servante et la nourvice blotties toutes deux sous la paille !

dans le simple appareil

qu'où vient d'arracher au sommeil.

0 fortunés voyageurs !... que vous êtes heureux!.., ïc spectacle de deux jolies femmes, groupées, presque nues, sous des bottes de foin, vaut bien, à mon avis, les monstrueuses curiosités que l'on vous fait voir pour

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dix centimes à Paris, depuis la Madeleine jusqu'à ia place de TElëphant.

Cependant nos deux fillettes tremblaient, non pas de froid (elles étoutraicnt sous la paille), mais de honte, de dépit, de se trouver dans un pareil costume, exposées aux regards de tous les voyageurs. On eut pitié d'elles, et on les engagea à se lever sans crainte, et à gagner leurs gites le plus vite possible., l'aubergiste remettant au lendemain toute explication. Déjà ces dames s'étaient levées, essayant de caclier une partie de leurs charmes avec quelques poignées de foin. Les curieux sortaient de la remise et allaient rentrer dans l'auberge... lorsque des cris se font entendre du côté de l'escalier, et bientôt la vieille dame aux animaux, descendant les marches avec précipitation, et aussi légèrement vêtue que nos deux jeunes filles, vint se jeter au milieu des voyageurs en criant à tue-tête : — Au voleur!... au meurtre!... au viol !...

— Au viol!... répète-on de toutes parts en reconnaissant la vieille et en regardant, avec plus d'étonnement que de plaisir, une gorge qui tombait négligemment sur un ventre en persienne, malgré tous les efforts que l'on faisait pour tenir cela en place. — Au viol! ma chère dame; mais vous rêvez, sans doute? — Non, non, messieurs, je ne rêve pas : un homme est entré dans ma chambre... il était en chemise... il s'est précipité sur mon lit... Oh! mon Dieu! tu as protégé ma vertu! Je me suis éveillée en sursaut, bien heureusement ! car, sans doute, il aurait profité de mon sommeil pour accomplir ses infâmes desseins ! et je suis parvenue, non sans peine, à me dégager de ses bras!.... — Mais êtes-vous bien certaine que c'était un homme? — Si j'en suis certahie... i\ n'en pas douter, messieurs!...

Les voyageurs, fort surpris du récit de la vieille et irès-curieux de savoir quel pouvait être le malheureux que le démon de la concupiscence avait poussé

à cet attentat, allaient monter à la chambre de la dame... mais au même instant des coups redoublés se font entendre à la porte de la rue : — Morbleu! dit l'aubergiste, cela linira peut-être ! On court à la porte, on ouvre, et on voit entrer la maréchaussée, ramenant le chevalier de la Garonne dans le même costume que les autres, mais tenant un petit paquet sous le bras.

— Parbleu ! s'écria l'aubergiste, tous ces gens-là se sont donné le mot pour se promener en chemise au milieu de la nuit... et cela dans le mois d'avril:... il faut qu'ils soient terriblement échauffés!

Le Gascon ne disait mot, et paraissait un peu déconcerté. Le brigadier s'avança en s'adressant à l'hôte : — Tenez, mon camarade, je vous amène un homme que j'ai trouvé cherchant à descendre par le mur de votre jardin dans la rue. Je faisais ma ronde avec mes hommes, lorsque je l'ai aperçu s'élançant d-u haut de la muraille: un homme en chemise, avec un paquet au bras et quittant une auberge de cette manière ! cela m'a paru un peu suspect; j'ai arrêté celui-ci; il afeint de ne pas m'entendre et a continué de marcher ; impatienté de son silence, je lui appliqué quelques coups de pieds au derrière; alois il s'est frotté les yeux, m'a dit qu'il était somnamLule, et qu'il lui arrivait souvent de sortir la nuit sans savoir où il allait. Tout cela est possible; mais son paquet m'a donné des soupçons, et je vous l'amène pour que vous vous assuriez si en dormant il ne fait pas le voleur.

— Qu'appelez- vous voleur!... capédébious! apprenez que je suis un cadet de la Gascogne... — L'un n'empêché l'autre; au surplus, voyons le paquet.

On ouvrit le chétif paquet que portait notre soi-disant somnambule, et comme on n'y trouva que des effets à lui appartenant (ce qui était fort peu de chose), la maréchaussée se retira en engageant l'hôte à se faire payer par le chevalier avant son sommeil, de

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craiiiiL' qu'il ne lui reprit envie de se promener en chemise hors de rauber;;e.

Les soldats éloignés, on songea à rétablir l'ordre dans rhôtellerie. Pendant Tarrivée du Gascon, la nourrice, îa servante, et le militaire s'étaient retirés chez eux; le chevalier en ht autant, promettant de rêver dans son lit. Il ne restait plus que la vieille; on la reconduisit à sa chambre, qu'on visita sans y trouver personne, au grand étonneraentde la duègne, qu'on pria de se tenir tranquille, ou de se laisser faire si on venait pour la violer une seconde fois, ce qui n'était pas probable, parce que les miracles sont rares maintenant.

Pendant que chacun dort tranquillement, expliquons les divers événements de cette nuit orageuse.

Le marchand avait obtenu de la petite servante qu'elle lui indiquât où était sa chambre, mais la jeune fille, réfléchissant que son maître ne coudiaitpas loin d'elle, avait préféré donner son rendez-vous dans le hangar, croyant y jouir d'une parfaite tranquillité.

Le hasard voulut que ce lieu fut choisi pour rendez-vous entre le militaire et la nourrice, qui n'avait pu résister aux déclarations énergiques de son voisin de diligence. La nourrice et la servante, dira-t-on, auraient bien pu aller trouver ces messieurs, cela eût été plus simple ; mais ces dames avaient trop d'honneur pour aller la nuit dans la chambre d'un homme, li donc!... Un rendez-vous dehors, passe! A la vérité, elles s'y étaicntrenduesdans uncostumequi n'annonçait pas le dessein «de montrer beaucoup de rigueur.

Pendant qu'on se donnait des rendez-vous, le chevalier gascon récapitulait l'état de ses finances; le résultat de la récapitulation fut qu'il ne pouvait payer ni l'aubergiste, iiï le conducteur de la diligence; et il ne vit d'autre moyen, pour se tirer d'embarras, que de s'éloigner incognito pendant le sommeil des voyageurs et de l'aubergiste.

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Mais le diable, qui se plaît à faire enrager la pauve espèce huniaine, au lieu de laisser aller les choses, se plut à déranger tous les projets formés pour la nuit.

Le gros marchand arrive le premier au rendez- vous; impatient de ne pas voir arriver sa belle, il grimpe les escaliers et va la cherciier à sa chambre.

A peine est-il parti, que Fanclietle, descendue par un autre escalier, arrive au rendez-vous ; elle entre dans le hangar et se couche sur la paille en attendant son gros amoureux.

Au bout d'un quart d'heure, la porte s'ouvre doucement; c'est la nourrice qui vient trouver son chc valier. La situation de ces dames devient comique ; celle qui vient d'entrer, après avoir fermé la porte de la remise, écoute et entend du bruit: persuadée que son amant est là, et surprise cependant de ce qu'il ne vient pas au-devant d'elle et ne lui dit rien, elle se jette sur une botte de paille, bien décidée à ne pas entamer la première la conversation.

La petite servante ne conçoit pas que son gros soupirant soit allé se coucher dans un coin sans lui dire un seul mot. — Pardi'ie, se dit-elle, si c'est pour ça qu'il m'a fait venir..,, c'était pas la peine de me déranger !

Pendant que ces dames se dépitaient chacune de leur côté, le Gascon sortait en chemise de sa chambre pourelîectuer son évasion. 11 allait entrerdans la cour, lorsqu'il se sent tirer par le pan de sa chemise. Tremblant, il croit qu'on l'a guetté, qu'on connaît son projet; il n'ose ouvrir la bouche... — C'est toi, poulette? dit une voix rauque, j'allais à l'endroit indiqué.... Et notre militaire (car c'était lui-même) pince vigoureusement la fesse du Gascon; celui-ci se rassure en voyant la méprise et déguise sa voix. — Suis-moi, je vais te conduire. Le militaire ne se le fait pas répéter, et le voilà à la piste de celui (ju'il prend pour l'objet de ses feux.

Le Gascon co^rt de toutes ses forces. Le militaire»

quoique étonné de la légèreté de sa belle, ne veut pas rester en arrière ; mais il ne s'était pas ménagé au soupei, et n'était pas très-solide sur ses jambes ; il se cogne rudement contre des arbres plantés dans la cour; mais le désir d'atteindre sa belle lui donne des ailes, il va toujours... il croit la tenir : mais ses pieds heurtent quelque chose... il chancelle, perd l'équilibre, tombe, et va noyer au fond d'un puits sa joyeuse ivresse et sa brûlante ardeur.

Pendant que notre amoureux se débattait au fond de l'eau, nos deux belles se mouraient d'impatience dans la remise: chacune était blottie dans un coin et pestait contre son amant. — Est-ce la timidité qui l'empêche de m'approcher? disait la nourrice. — Il n'avait cependant pas l'air craintif, disait Fanchette. — Ses manières annonçaient de l'expérience. — Allons, il faut l'encourager, car la nuit pourrait s'écouler ainsi, et cela serait fort désagréable!

Tout en faisant ces réflexions, ces dames s'approchent... et l'explication allait avoir lieu, lorsque le bruit ({ue l'on fit à la porte les força à se blottir sous la paille.

Nous avons vu comment tout se passa; quelle fut la réception du marchand, qui se sauva dansla chambre de la vieille, laquelle jeta des hauts cris, croyant qu'on venait la violer (ce dont le cher homme n'avait nulle envie) ; nous avons tiré notre militaire du fond du puits; nous avons vu comment le Gascon fut surpris dans son accès de somnambulisme... Ma foi! lecteur, quand on a vu tant de choses dans une nuit, il est bien permis de se reposer après.

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