DÉPART. — ARRIVÉE
Jean el notre héroïne furent peut-être les seuls qui,
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durant cette iiuit mémorable, ne quittèrent point leur lit et continuèrent tranquillement de dormir, eans se douter de ce qui se passait dans Tauberge; aussi furentils les premiers levés et habillés.
Jean descend dans la salle basse; il est fort si?-^pris diî ne voir personne ; il va remonter à sa chambre, lorsqu'il rencontre le chevalier, descendant très-doucement de Tendroit où il avait couché (cette fois il est dans un costume plus décent). Le Gascon s'arrête, mécontent de trouver là le fermier: mais, se remettant bientôt, il lui propose de venir prendre Pair avec lui dans la campagne. — Parbleu ! ce serait avec plaisir, répond Jean, mais on est si paresseux ici que personne dans l'auberge n'est levé, de sorte que la porte d'entrée est encore fermée. — Nous pourrions peut-être sortir parle jardin? — Pas davantage: !a grille, qui était ouverte hier, est fermée maintenant, je ne sais pourquoi.
A cette nouvelle, la ligure du chevalier s'allonge de deux pouces : il reste un moment immobile ; puis, comme par réflexion, il salue Jean en disant qu'il va dans sa chambre attendre le réveil des voyageurs.
Le bon fermier s'impatientait de la lenteur de ses compagnons de route; enlin les gens de l'auberge parurent; bientôt tout le monde fut sur pied. Georgette accourut demander si l'on allait remonter en voiture. Les voyageurs se questionnaient à l'oreille sur les aven- j tures de la nuit ; chacun riait et regardait son voisin en souriant malignement.
La petite servante ne descendit pas ; le marchand entra dans la grande salle en s'appuyant sur sa canne; il paraissait vieilli de dix ans dcpiis la veille; le militaire fumait dans un coin sans dire un mot ; la vieille regardait attentivement chaque voyageur, cherchant à deviner quel était le mortel épris de ses charmes; la nourrice n'ôtaitpas les yeux de dessus son nourrisson, et ce fut avec un grand plaisir que ces différents pei^
sonnages entendirent le conducteur les avertir qu'il était l'heure de se remettre en route.
Gliarles de Mcrville montait à cheval au moment où Georgette s'éloignait. — Adieu, ma petite amie, lui dit-il de loin. — Adieu. Viens me voir à la ferme, ôa
je ne t'aimerai plus En disant cela, notre héroïne
monta en voiture, et Charles s'éloigna au grand galop.
Tout le monde était dans la voiture. Le postillon allait fouetter ses chevaux, lorsque le conducteur s'aperçut que le chevalier lui manquait. Il jure, crie.... on appelle le voyageur; on cherche dans l'auberge. L'hôte, qui n'était pas payé, conçoit de vives inquiétudes en se rappelant l'escapade de la nuit. On cherche inutilement M. le chevalier; enlin, en furetant dans sa chambre, on remar([ue le désordre qui règne dans la cheminée : l'àtre et les chenets sont couverts de suie; on monte aux greniers, on regarde sur les toits, et l'on trouve la grande épée du vainqueur des Maures accrochée à une gouttière! plus de doute, le somnambule s'est sauvé par les toits!.... L'auberiiiste rit de l'aventure, le conducteur ne peut s'empêcher d'en faire autant, et les voyageurs s'éloignent en faisant leurs réflexions sur cette manière de voyager à peu de frais.
Laissons rouler la diligence; l'entretien des voyageurs pourrait à la longue fatiguer nos lecteurs ; hàtonsnous d'arriver avec le fermier et Georgette à Bondy, où ils saluèrent leurs compagnons de route, qui continuèrent de galoper vers Paris. Suivons les personnages auxquels nous nous intéressons dans la demeure ciiampêtre qui va devenir le théâtre des premières folies de Georgette, et voyons, avant tout, quel ellel produisit son arrivée inattendue sous le tcit rusliqijiô du bon fermier.
^ GEOBGETTK
CHAPITllE VIII.
TABLEAUX CHAMPETRES.
Rien ne délasse l'esprit, ne rafraîchit les sens et ne calme ràmccommcle spectacle d'une campagne riante et animée ; chacun est à même de goûter ce bonheur : la vue du lever du soleil ne coûte rien ; aussi les pauvres gens se procurent souvent ce plaisir, que les riches ne savent pas apprécier ! 11 est des êtres qui voient tout avec indifférence, même le spectacle de la nature.... ceux-là ont un sens de moins. D'autres, trop mélancoliques, ne voient aux champs que des sujets de tristesse; leur imagination rembrunit tous les objets. Sans doute je ne conseillerai pas à une mère wrivée de son enfant de promener sa douleur dans une sombre forêt? je ne mènerai pas un infortuné dans une vallée solitaire ! Mais ces sites pittoresques, ces vallées émaillées de lleurs, ces champs dans lesquels l'œil découvre à la fois la maison du berger, le parc des moutons, la fabrique nourricière, la chaumière du laboureur, tous ces tableaux ne sauraient attrister une âme tranquille; on éprouve au contraire un sentiment de bonheur en les admirant.
Ces réllexions nous viennent tout naturellement en approchant de la ferme de Jean, bâtie à quelque distance du village, dans une vallée charmante, bordée d'un côté par une forêt majestueuse, et de l'autre par on riant paysage.
Son aspect tranquille, son toit modeste annonçaient des habitants simples et aisés ; espérons que Georgette ne troublera pas le repos de ces bonnes .gens.
Le iermier sefit son cœur battre en apercevant sa demeure. — Tiens, mon enfant, vois-tu là-bas c'te maisoû entourée de châtaigniers?... c'est là que nous
lions ; c'est là que, depuis cinquante ans.; je vis heureux, et content. — Quoi? dans cette ferme isolée... est-ce que vous ne vous y ennuyez pas? — AK ben oui', de l'ennui!... J'suis marié, ma p'tite ; j'ons une bonne femme, et tout not' plaisir est d'être ensemble... ça nous suffit; et, vois-tu, quand on s'aime ben, on n'a pas besoin de compagnie. — Ah!... Georgette n'en dit pas davantage» et se contenta de faire ses réflexions tout bas.
— Mais nous voilà arrivés, s'écrie Jean en s'approchant de la maison. Viens, Georgette... cours donc comme moi... Le bon villageois entraine la petite; ils sont dans la ferme. Un chien fidèle aperçoit son maitre; il saute après lui, et ses aboiements semblent exprimer sa joie. La bonne Thérèse, qui était occupée dans la maison, entend les jappements de César; elle sort pour en connaître la cause, et se jette dans les bras de son mari. Bientôt l'arrivée du maître est sue de toute la maison; trois garçons de ferme et une vieille servante, qui, avec le fermier et sa femme, sont tous les habitants de cette demeure, viennent embrasser leur maître, et se livrent à la joie que leur inspire son retour. Heureu.x celui qui, comme Jean, ne trouve que des amis dans ceux qui l'environnent!
Quand les premiers transports de joie furent calmés, Thérèse aperçut Georgette. — Quelle est c'te petite ?
— Tiens, not' femme, c'est un enfant que nous allons avoir; tu sais que j'avons beau faire tous les deux notre possible, il ne nous en vient pas!... ma foi, j'ons trouvé c'te p'tite sur not' chemin ; elle était sans parents, sans ressource... jej'ons emmenée en lui promettant de lui servir de pète... Tiens, embrasse-la, Thérèse, et regardons-la comme not' fille, ça nous portera bonheur.
Thérèse embrasse Georgette avec teïldresse ; celle-ci se prèle d'assez bonne grâce aux caresses de la fermière.
— J'avais cherclié un enfant dans ce pajs, dit Thérèse;
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mais, quoique les habitants soient pauvre?, aucun o a voulu me céder Je sien!...
La fenriiôre n'avait qu'à aller jusqu'à Pans?... cai si les paysans, souvent pauvres, tiennent à leurs enfanio, c'est pour les habitants de la ville qu'on a itabli l'hospice des Enfants trouvés.
Jean est enchanté de voir sa femme approuver t;?. ;onduite... — Tu verras comme c'te p'tite est drôle... ;[\e a de l'esprit comme un démon!...
— Hum !... marmotte entre ses dents la vieille domestique de la ferme ; elle a l'air fièrement décidée... le me trompe fort... ou c'te p'tite tille-là... enfin, suffit ; et Ursule s'éloigne en secouant la tête.
Le repas frugal préparé, on se met à table; la gaieté y préside. Georgette, quiestfêtée par chacun, est plus aimable qu'elle n'a jamais été, et les villageois en raftbllent. Georgette a de l'esprit!... beaucoup d'esprit!... puisse-t-il ne pas lui devenir funeste ! Un aimable auteur a dit: L'esprit de la plupart des femmes sert plutôt à fortifier leur folie que leur raison!... cette maxime s'est souvent vérifiée.
Le repas fini, pendant que Jean causait avec sa femme du résultat de son voyage et de la manière dont ils emploieraient leurs fonds, Georgette faisait des boulettes avec le reste du souper et les jetait à César, qui prenait goût à ce jeu et les recevait avec une adresse admirable. Ursule aperçut ce manège et se mit à crier: — Eh ben, mamzelle! quoi que vous faites donc?... y pensez-vous?... jeter des boulettes à ce chien... et puis nous serons joliment gardés?... c't'animal passera la nuit à dormir, au lieu de faire le guet!... Ces enfants ne savent que s'ingérer!... .Jean oruonna à la vieille de se taire; ce qu'elle fit à regret, mais non sans avoir répété: -- G't' enfant-là.... enfin suffit!...
Jeam, fatigué du voyage, avait besoin de repos ; on conduif.it Georgette dans une jolie petite chambre d'une extrême prooreté, et dont la vue donnait sur ia
GEORGETTE JH^
^.yiîjpagne, qui offrait de cecôtéunp:i>'5ap;ec7iamiant; on Vinstalla dans son nouveau domicile, et on la laissa se livrer au repos.
Voilà donc Georgette établie chez le fermier. Voyons comment elle y passe son temps : dès que le jour paraît, elle descend au jardin, court visiter chaque partie de la ferme, monte sur les mules et les ânes, revient bien fatiguée, déjeune avec appétit, et recommence ensuite ses courses, qu'elle pousse quelquefois jusque dans la forêt; là, elle se repose à Tabri des rayons du soleil, elle écoute le ramage des oiseaux qui ont fait leur nid sur Tarbre au pied duquel elle est assise; puis enfin elle s'endort jusqu'à ce que l'appétit la réveille et la ramène de nouveau à la ferme, où tout le monde est rassemblé pour le repas du soir. Elle reçoit les caresses de Jean et de Thérèse, elle joue avec César, fait enrager Ursule, et va se coucher pour retrouver le lendemain les plaisirs de la veille.
Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi. Quelle différence entre celte existence et la vie que l'on menait chez le tabellion, entre les caresses des villageois et les tapes de Gcrtrude!... et cependant, il faut le dire à la honte de la pauvre espèce humaine, on s'ennuie d'un bonheur trop uniforme ; être heureux tous les jours, n'avoir rien à désirer... c'est charmant, mais cela n'a rien de piquant pour l'esprit, de stimulant pour l'imagination !... les plaisirs défendus, parlez-moi de cela !... et ces plaisirs datent de loin, comme vous savez. Pour en revenir à Georgette, notre héroïne ne pouvait goûter des plaisirs défendus, puisqu'on ne lui défendait rien, et c'est justement pour cela qu'elle s'ennuyait de tout. Les prairies émaillées de fleurs, les bocages touffus, le ruisseau limpide, la forêt majestueuse, la musette du berger, le gazouillement des oiseaux, tout cela fut regardé avec indifférence par la jeune fille, trop jeune encore pour sentir son cœuréw\j par ce sentiment qui embellit tout.
Ombrages enchanteurs, bois touffus, frais bocageif. De l'amaut fortuné vous servez les plaisirs ; Et "amour mallieureux, sous vos épais feuillages, A\ïhe à versar des pleurs, à pousser des soupirs; Mais l'être indifférent, insensible au mystère. D"u;i œil tranquille et froid voit ce riant séjour; Bien n'agite ses sens... vous n'êtes, sans l'amour, Que des feuilles, du bois, de l'herbe et de la terra.
Georgette se rendait quelquefois sur une éminence d'où Ton découvrait très-loin ; olle regardait la route qui conduisait à la grande ville (c'est ainsi qu'on lui désignait Paris) ; elle soupirait, puis elle revenait tristement à la ferme... Geor^^iette n'était pas née pour la vie champêtre.
Georgette déclara un jour à Jean qu'elle voulait aller à l'école du village, afin de savoir toutes les belles choses qu'on y apprenait aux jeunes filles. Le bon fermier pesait qu'elle en savait bien assez pour vivre aux champs ; mais comme on n'avait rien à refuser à Georgette, il fut décidé qu'elle irait, non pas à l'école du village, mais dans une maison d'éducation qui était située à Bondy, et qu'elle en apprendrait tout autant que les belles demoiselles de la ville.
Jean était riche, et l'or est un passe-partout universel. Il lui fut donc facile de mettre la petite Georgette avec les filles des citadins. Notre héroïne, dégoûtée de l'oisiveté, apprit sans peine tout ce (ju'on lui enseigna; mais la musique et la danse obtinrent particulièrement la préférence ; elle devint fameuse dans ces deux arts. Les villageois admiraient leur protégée, ils l'écoutaieni comme un oracle, et la regardaient comme un être extraordinaire lorsqu'elle voulait bien chanter et danser devant eux. La vieille Ursule, seule, n'approuvait pas leur joie ; elle blâmait ses maîtres et répétait tout bas: — A quoi bon tous ces talents dans une fernae!.., et ils croient que c'te Georgette passera sa vie avec eux!... qu'el'e mettra si bien ses pieds en dehors pour courir les champs !... qu'elle chantera tous ces morceaux
d'roulades pour amuser César!... ne valait-il pas mieux lui apprendre à Hier, à tricoter, à traire les vaches, à faire le beurre... que sais-je !... mais non... on eu fait une dame!... Ah ! mes pauvres maîtres !... vous verrez!... c'te petite-là... enlin, suffit!...