CHAPITRE VII
ses contemporains et il était tenu par Erasme en haute estime (1).
Le service que Jean Monboir avait rendu aux Augustins de France, Jean Busch, né à Zwolle(mort en 1479) et élevé par les Frères de la vie commune de cette ville, le rendit à ceux d'Allemagne. Encouragé par le concile de Bâle (1435), et par le synode de Magdebourg (1450), ainsi que par plusieurs grands seigneurs, il entreprit ' la réforme de tous les couvents de chanoines de Saint- Augustin et de chanoinesses, en Frise, en Wesphalie, en Thuringe et jusqu'en Saxe et la mena à bonne fin, malgré la résistance, parfois armée, des moines et des nonnes. Il nous a laissé dans son livre intitulé « de Reformatione monasteriorum quorumdam Saxoniœ (2), » un récit curieux et animé de ses aventures et de ses exploits de réformateur, et, en écrivant la chronique du couvent de Windesheim, Jean Busch a élevé un vrai monument à la mémoire de Gérard de Groote.
Nous voici amenés par l'étude des résultats extrêmes de l'œuvre de Groote au seuil du xvi« siècle; il faut maintenant nous arrêter et jeter un coup d'œil en arrière pour mesurer la portée de son action réformatrice et marquer le caractère distinctif de son mysticisme.
(1) Gallia christiana, y o\. vu. Instrumenta, p. 282. « Erasmi ad Mauburnum de reformatione Livriaci; Ejusdem. epist. ad M. Livriaci abbatum. Les deux lettres sont de l'année 1499 environ. Cf. Luther. Psalmenauslegung de 1513, où il cite, avec éloge, le Rosetum exercitiorum.
(2) Les quatre volumes de Busch sur la Réforme monastique, sont imprimés :dans Touvrage de Leibnitz, intitulé Scriptores Brunsivicenses^ tome II, p. 476.
Ce sera l'éternel honneur de Gérard de Groote d'avoir rallumé le double flambeau des Études littéraires et de la foi évangélique, près de s'éteindre dans l'atmosphère d'ignorance, de vices et de supertitions où était plongée l'Église de son temps. « En théologie, en pédagogie, en fait d'organisation monastique, son œuvre fut la réac- • tion du bon sens et de la piété contre la routine, et le formalisme des scolastiques et des moines mendiants » (!)• Il rendit à la religion du xiv® siècle le même service que Socrate avait rendu à la philosophie de son temps : c'est-à-dire qu'il la fit descendre des hauteurs de la métaphysique et des nuages du mysticisme, où elle était pour ainsi dire cachée et stérile, dans la conscience et dans le cœur des laïques, pour qu'elle y devînt éclairée et féconde. Avoir ainsi réveillé dans le cœur humain la piété intime, savante, séculière : c'est * là le trait distinctif et original de l'œuvre du diacre de Deventer.
Avant Groote, il y avait eu des écoles épiscopales et
(1) Gaufrés. Étude sur les collèges protestants, dans le Bulletin de l'Histoire du Protestantisme français, du 15 novembre 1876.
monastiques qui avaient conservé le dépôt des classiques sacrés et profanes: c'est lui qui le premier assigna aux écoles pour tâche spéciale la copie et la traduction en langue vulgaire des Saintes-Écritures. Avant lui, il y avait eu des prédicateurs qui s'étaient adressés au peuple dans sa langue ; les Bernard de Glairvaux et les Foulques de Neuilly avaient prêché la croisade en termes éloquents; lui, eut le courage, plus rare, d'ouvrir une sainte croisade contre l'ignorance des moines, la vénalité des offices, et les mœurs scandaleuses du clergé de son temps. Avant lui, enfin, on avait vu les plus hautes ve'rtus fleurir à l'ombre des monastères; on avait contemplé les stigmates de François d'Assise et les visions de Sainte Brigitte : maître Gérard prouva, par son exemple, que la piété la plus austère pouvait s'épanouir au grand soleil du monde; il s'occupa d'évangéliser les bourgeois et les manants, sans les obliger à « entrer en religion » d'instruire et de moraliser la jeunesse sans la soumettre à des vœux; et par là il fut vraiment le créateur de la « Mission intérieure et populaire. »
C'est à ces divers titres que Gérard de Deventer mérite de prendre place à côté des Docteurs mystiques et bibliques, qui ont préparé la Réformation dans les deux derniers siècles du Moyen-Age. Groote procède de Ruysbroek et mène à Gerson : il a hérité du premier la tendance mystique et ascétique, mais sans tomber dans l'erreur de ses prétendues dictées du Saint-Esprit ; et il a légué au second sa préoccupation de ramener l'Église aux mœurs apostoliques et sa sollicitude pour l'éducation religieuse des adolescents. Mais, c'est avec Jean
88 CONOLUSION.
Wyclef, son contemporain, que Groote offre le plus de ressemblance.
Groote joua aux Pays-Bas un rôle analogue à celui de Wyclef en Angleterre : tous deux furent les adversaires déclarés des ordres mendiants et des abus de la Cour de Rome, tous deux furent partisans de la pauvreté volontaire et de la prédication de l'Évangile au peuple en langue vulgaire; tous deux aussi, et la même année, périrent victimes de la coalition des partis intéressés à la conservation des abus (13S4). Seulement, Wyclef a l'esprit critique et scripluiaiie; et Groote a plutôt la tendance morale et mystique. L'un s'appuie sur des textes de la Bible pour combattre les pratiques romaines et ne craint pas de battre en brèche la Messe, le Purgatoire et les dogmes de l'Église catholique. Notre Gérard respecte eacore les dogmes et l'autorité pontificale, mais il évoque l'image de la vie de Jésus et des Apôtres et il invoque le témoignage du Saint-Esprit en nous pour réclamer la Réforme des abus et des vices de l'Eglise. Ainsi Wyclef est plutôt le précurseur de Zwingle; et Groote celui de Melanchton.
Mais, néanmoins, ces deux initiateurs, oserai-je dire ? ces deux réveilleurs de la conscience religieuse, prêchant à la même époque, dans deux pays voisins et unis par tant de relations commerciales et intellectuelles sont restés étrangers l'un à l'autre! Nous avons en vain cherché dans les écrits de Groote trace des idées de Wyclef, et, réciproquement, nous n'avons trouvé aucune mention de Groote dans les écrits de Wyclef. Il y a pourtant dans leur principe : le retour de l'Église primitive, et dans leur méthode d'évangélisation des ana-
logies frappantes. Et nous pourrions en dire autant de l'œuvre des Amis de Dieu, qui est contemporaine ; et des écrits de Gerson, qui est un peu postérieur. Comment expliquer cette identité de résultat, dans la parfaite indépendance des recherches ?
Ce sont là, pensons-nous, les effets d'une loi générale de l'esprit humain que j'appellerai : » La loi des éclosions simultanées de la Vérité. » Les vérités morales ou naturelles sont semblables à des germes organiques qui seraient déposés parle Créateur dans divers milieux; ces germes doivent être cultivés et pour ainsi dire couvés par l'intelligence humaine et il faut souvent des siècles pour lesamener à la maturité. Mais, lorsque les temps fixés par la sagesse divine sont accomplis, ils éclosent simultanément dans l'âme de deux ou trois hommes de génie.
C'est ainsi qu'en mathématiques, le calcul différentiel fut inventé à la fois par Leibnitz et par Newton ; en astronomie, la planète Neptune fut découverte presqu'en même temps par Adams et Leverrier; et en chimie, la liquéfaction de l'oxigène a été obtenue tout ensemble à Paris et à Genève.
Il n'en est pas autrement dans le monde des idées morales et religieuses, car c'est le même et unique Dieu qui gouverne les corps et les intelligences ; seulement l'orbite de Tesprit humain est plus difficile à déterminer, à cause des perturbations que lui fait subir le libre-arbitre des individus. Nous avons déjà constaté l'identité qu'il y a entre les principes de Gérard de Groote et ceux de Wiclef, entre les idées de Jean Wessel et celles de Luther; nous en pourrions dire autant de Wyclef et de Gerson, de Luther et de Zwingle.
De nos jours aussi, dans des pays et des églises bien différentes, il y a des hommes de bonne volonté, animés de l'esprit du Christ, qui recherchent, chacun de son côté, la solution des grands problèmes moraux et politiques de notre âge, tels que la synthèse de l'autorité et de la liberté; l'accord do la révélation chrétienne et de la science moderne, la conciliation de l'unité de l'Église et de la liberté de conscience, du capital et du travail. Et parfoi s, il nous semble qu'avant qu'ils aient trouvé la loi de ces rapports, les passions de la masse auront tranché la question par la violence. — Ne désespérons pas ; travaillons et prions sous le regard de Dieu: au jour et à l'heure marqués par la Providence, la vraie solution sera découverte par plusieurs esprits à la fois; l'Idée sera mûre et elle sortira, comme jadis Minerve du cerveau de Jupiter, tout ornée des emblèmes de la paix et resplendissante d'une lumière divine !
APPENDICE