GÉRARD I) I N I R VAL
Gérard de Nerval. A lire ses Sensations d'un voyageur enthousiaste } on croirait feuilleter les Lettres familières du président
Charles <1<.' Brosses aa « gros Blancey. » Tous deux uni la même muse, pedestris musa, tjui les inspire lous deux de la même façon, c'est-à-dire aussi heureusement, — avec celte différence que les épreuves des Sensations d'un voyageur enthousiaste ont l'air d'avoir été revues et corrigées par Henri Heine.
Entre deux sonnets pour Y Artiste, ou deux articles pour la Bévue îles Deux Mondes, Gérard de Nerval partait, disais- je tout à l'heure. J'aurais pu, j'aurais dû ajouter : entre deux drames comme Léo Burckart ou le Chariot d'enfant, entre deux opéras comiques comme Piquillo ou les Monténégrins; car, quoique son théâtre ne m'intéresse pas autant que ses livres, il mérite cependant qu'on s'arrête pour en parler. C'est d'ailleurs mon devoir de biographe, et je ne saurais m'y soustraire.
lUS GÉRARD DE NERVAL.
Gérard de Nerval , comme beaucoup d'esprits supérieurs, Balzac, George Sand, Gozlan, n'était pas organisé pour cette spécialité intellectuelle, qui exige des défauts — et des qualités — qu'il n'avait pas. Qui peut le plus ne peut pas toujours le moins. L'habileté dramatique, l'entente des choses scéniques, le sentiment des effets dramatiques et comiques , tout cela veut une uptilude particulière qu'il ne faut pas priser trop haut, mais qu'il ne faut pas non plus mépriser trop fort — sous peine de commettre une injustice et une sottise. 11 est permis, littérairement parlant, de préférer Mérimée à Bouchavdy et Gozlan à Dennery ; mais il n'est pas permis, en bonne équité, de hausser les épaules d'une façon méprisante à propos de l'auteur du Sonneur de Saint-Paul et de l'auteur de la Grâce de Dieu. Ces estimables entrepreneurs d'émotions populaires exagèrent peut-être un peu leur importance, autorisés qu'ils y sont par l'engouement de la foule et l'abondance de
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leurs recettes; mais cette importance esi réelle, el il faudra compter a?ec elle lorsqu'on écrira l'histoire littéraire de ce siècle.
Gérard il»- Nerval, malgré l'exubérance de -on imagination, ou plutôt à cause de cette exubérance, n'était pas propre à ce travail qui exige, pour être mené à DO nue lin, un sens plus rassis que le sien. Il y a d'excellents cavaliers, îles Rarey intrépides on charmeurs, qui monteraient sans peur la (.avale la plus farouche, l'étalon le plus fougueux; mais il y a aussi d'excellents colliers qui, d'une main sûre, conduisent leurs quadriges pompeux sur les cailloux du Cirque, aux applaudissements de milliers «le spectateurs enthousiasmés par la façon dont ils savent ramasser les guides. Excellent cavalier, Gérard, — cavalier comme Mazeppa; mais mauvais cocher, détestable cocher !
Cependant il lut un jour sur le point d'obtenir un fouet d'honneur et Rattraper
]ll> GÉRARD DE NERVAL.
un joli succès, comme on dit en argot de confisses. Ce fut à propos de Y Imagier de Harlem, un drame énorme, fantastique, touffu comme une forêt , mystérieux et sombre comme l'antre de Trophonius. Peutêtre, parmi mes lecteurs, s'en trouve- t-il quelques-uns qui ne se rappellent pas ce drame-légende en cinq actes et en dix tableaux, écrit et pensé par Gérard de Nerval en collaboration avec Méry, — aussi mauvais carcaçsier que lui; mais le soustitre de l'affiche le leur fera deviner : l' Imagier de Harlem ou la Découverte de l'Imprimerie. Ils voient d'ici la donnée historique et philosophique des deux auteurs, en prenant la peine de se rappeler l'état de l'Europe vers la fin du xve siècle : l'Allemagne est gouvernée par un prince qui ne croit pas au génie, mais qui croit à la magie, l'archiduc Frédéric III ; la France l'est par un roi qui n'a pas foi dans les autres, mais en lui-même, Louis XI ; « l'Inquisition lutte en Espagne avec la généreuse Isa-