GERARD I) K N K R V A L
belle; les Borgia pèsent sur l'Italie; c'est alors qu'un autre //a/ lur tombe à son tour de la bouche d'un homme : l'étoile de Laurent rosier se 1ère ;i liai loin, dans la cave d'un ima-ier. Comme tous les inventeurs, cet homme rencontre sur sa route la haine, là jilousie, l'envie, le sarcasme, la persécution, c'est-à-dire l'esprit du mal, dont la personnification complète habite les lieux infernaux, selon les croyances légendaires de tous les peuples et de tous les pays. »
Voilà lu donnée historique. « Malheureusement, tous ces inventeurs, tous ces hommes de génie ont dans le front une folle maîtresse, une femme qui n'existe pas et qui se nomme Imagination; ils la poursuivent toute leur vie, ils sacrifient tout h ce rêve; ils bâtissent pour lui de beaux châteaux en Espagne, et oublient leur maison et le travail... «Voilà la donnée dramatique et philosophique. Coster, aimé de sa femme Catherine, aime une chimère, une étoile, Aspasie, pour avoir trop eu devant les yeux
la médaille frappée par Périclès en l'honneur de cette spirituelle courtisane; Catherine meurt et l'imagier devient fou...
Quoiqu'elle fût littéraire , plus littéraire encore que le Chariot d'enfant, joué six mois auparavant à l'Odéon , cette pièce renfermait des éléments de succès tout autant que Gaspardo le Pécheur et autres Tour de Nesle : elle en eut un retentissant — pendant un mois — grâce aux splendeurs de la mise en scène, pour laquelle le nouveau directeur, M. Marc Fournier, s'était mis en frais; grâce aux jambes des danseuses spécialement engagées pour cette solennité ; grâce enfin au talent populaire de Mélingue. un grand acteur s'il n'est pas un bon comédien. Le public accourut, et, quoique étonné des perles qu'on avait semées avec prodigalité devant lui, prose et vers, il applaudit. Si on lui servait plus souvent une nourriture aussi délicate, peut-être finirait-il par prendre un peu plus de goût aux belles choses, et délaisserait-il, comme
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Fis le méritent , les arlequins dramatiques qu'on lui jette depuis si longtemps on pâture.
Mais, pour cela, il faudrait que les directeurs de théâtre fussent un peu plus hommes de lettres, — et les auteurs aussi.
Je veux, à propos de cette pièce étrange, citer une anecdote inédite et parfaitement authentique, qui dira mieux que je ne saurais le faire quelle ôme d'enfant avait Gérard de Nerval.
Le soir de la dernière répétition générale1,— c'est-à-dire de la première représentation, car il y a, dans la salle, presque autant de monde, et, sur la scène, les acteurs, en costume, jouent avec la même émotion et le même entrain, — le soir de la première représentation, donc, Gérard était là, aux stalles d'orchestre, au milieu de ses confrères et aussi d'inconnus, écoutant de toutes ses oreilles comme s'il se fût agi du drame d'un autre et non pas du sien. De
* 26 décembre 1851.
temps en temps, il dodelinait de la tête en signe d'improbation , ou applaudissait de ses deux mains pour témoigner du plaisir que telle ou telle scène lui procurait. Toutefois, malgré l'intérêt qu'il semblait prendre au développement de Y Imagier de Harlem, il s'en allait au moment même où Laurent Coster venait de dire à ia belle Aspasie, l'enchanteresse :
, . . .Madame, avec vous a vécu ma pensée. Déjà, depuis longtemps, mes rêves, mes travaux, Partout vous retrouvaient sous des attraits nouveaux. Inconnue et présente à mon âme ravie, Telle que je vous vois, vous habitiez ma vie. . .
Où était allé Gérard? Il n'était pas reparti pour le Caire, ni pour Anvers, ni pour Vienne; mais il ne s'en fallait guère, car certainement il y avait songé. 11 y a des artistes qui ne voudraient jamais vendre leurs tableaux, qui voudraient les avoir toujours là, devant leurs yeux, accrochés aux murs de l'atelier, leur berceau : il v a
aussi des poêles qui n'ont nul souci <lu public, qui aiment pour eux-mêmes les enfants de leur cerveau «i qui n'ont de joies véritables que les douleurs saintes de la parturition. Gérard de Nerval tétait inté- » la légende de Laurent Gosier tout le temps qu'avait duré r enfantement de 1 1 tte légende; maintenant qu'elle marchait toute seule, maintenant qu'elle n'avait plus besoin de ses soinaj elle n'avait plus besoin de son amour. S'il avait applaudi ça et là à certains passages de Y Imagier de Harlem, pendant eette répétition générale, c'avait été sans doute pour plaire à Méry. Ce qui est certain, c'est qu'à trois heures de là, au milieu de la nuit, un de nies amis, son voisin de stalle à la Porte-Saint-Marlin, l'esprit enchanté, mais L'estomac un peu creux, entrant pour se réconforter chez. Bordier, aux Halles, le retrouvait assis à une table de la grande salle de ce restaurant, écrivant au milieu du brouhaha des soupeurs avinés avee le même sérieux que
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M. de Bufî'on dans sa bibliothèque du château de Montbard.
Quand on vient de lire un livre qui vous a ému, ou d'assister à un drame qui a fait vibrer en vous les plus nobles cordes, et qu'on en rencontre brusquement l'auteur, le premier mouvement, instinctif, est d'aller à lui, de lui serrer la main et de le remercier, — quoiqu'on n'ait pas eu l'honneur de lui être présenté. Ainsi avait fait mon ami 1 en se trouvant ainsi inopinément eu présence de Gérard de Nerval : il s'était empressé à le féliciter, en lui annonçant le succès complet de VImagier. Gérard s'était laissé féliciter, comme s'il se fut agi d'un autre que de lui, sans se scandaliser de la liberté grande que prenait là un inconnu ; puis, tout naturellement disposé à l'expansion, il s'était mis à raconter à cet inconnu comment il avait été amené à reconstruire
t M. Eugène Mathieu, alors rédacteur au Messager
des Théâtres d'Auguste Lireux.