KL
g&uche. Il y avait je ne sais quoi dans sa figure ronde, dans ses cheveux éh 4flfês, qui
ne inY'lail pas imonuu. 11 se leva et vint
derrière ma chaise en disant : « Té né me reconnais donc pas, Parisien? > l ne bonne
femme,* qui venait de rentrerai! dessert après nous avoir servis, me dit à l'oreille : « Vous ne reconnaissez pas votre frère de lait? Sans Cet avertissement, j'allais être ridicule. •< Ah ! c'est toi, grand frisé ! disje, c'est loi, le même qui m'as retiré de ricau ! » Sylvie riait aux éclats de cette reconnaissance. « Sans compter, disait ce garçon en m'embrassant, que tu avais une belle montre en argent, et qu'en revenant tu étais bien plus inquiet de ta montre que de toi-même, parce qu'elle ne marchait plus;
tu disais : « La bêle est naxjée , ça ne
fait plus lio-tac ; qu'est-ce que mon oncle
va dire?. . . »
t*— Une bêle dans une montre! dit le père
Dodu, voilà ce qu'on leur fait croire a Paris,
aux enfants!
72 GÉRARD DE NKRVAL.
« Sylvie avait sommeil, je jugeai que j'étais perdu dans son esprit. Elle remonta à *a chambre, et, pendant que je lembrassais, elle dit : — A demain, venez nous voir!
« Le père Dodu était resté à table avec- Sylvain et mon frère de lait ; nous causâmes longtemps autour d'un ralaftat de Louvres. — Les hommes sont égaux, dit le père Dodu entre deux couplets, je bois avec un pâtissier comme je ferais avec un prince. — Où est le pâtissier? dis-je. — Regarde kcôté de toi un jeune homme qui a l'ambition des'éîablir!
« Mon frère de lait parut embarrassé.
J'avais tout compris. C'est une fatalité qui m'était réservée d'avoir un frère de lait dans un pays illustré par Rousseau — qui voulait supprimer les nourrices. Le père Dodu m'apprit qu'il était fort question du mariage de Sylvie avec le grand frisé, qui voulait aller former un établissement de pâtisserie à Dammartin. Je n'en demandai pas plus. La voiture de INanteuil-le-Haudouin me ramena le lendemain à Paris. »
Gérard revint donc à Paris, la ville «le son bonheur — et de s.m martyre. Il avait dit adieu pour toujours à ses rêves d'enfance et de jeunesse. Son premier soin, en revenant dans cette ville maudite et adorée, son Calvaire et son Paradis, avait été de reprendre sa place accoutumée au théâtre où jouait sa Reine de Saba ; non pas pour être vu d'elle, mais pour la voir. Cependant, comme eette contemplation l'incendiait au lieu de l'éteindre, il résolut de s'éloigner de non-
veau. Le soir même de son retour de Loisy, pendant le quatrième acte, où ells ne paraissait pas, il allait acheter un bouquet chez madame Prévost, y insérait une lettre fort tendre signée un inconnu, et repartait pour l'Allemagne.
Qu'allait-il y faire ? « Essayerde remettre de l'ordre dans ses sentiments. » Sylvie lui échappait par sa faute; mais il l'avait revue un jour, et cela avait suffi pour relever son âme : il la plaçait désormais « comme une statue souriante dans le temple de la Sagesse. Son regard l'avait arrêté au bord de l'abîme. » Du moins il le croyait.
Des mois se passèrent sans amener de changement dans la santé de son cœur — toujours aussi malade. Il revint à Paris comme il en était parti, et s'assit, résigné, à la place d'où il avait tant de fois contemplé et admiré son idole. Il fit davantage : il consentit à passer « par tous les cercles de ces lieux d'épreuves qu'on appelle théâ-
KARD DE NERVAL. 7-r>
très, i // mangea du lambêur ai hui <i la
ci;mh'ih\ connue dit la phrase dénuée «le >eiis apparent «les initiés «r Mleusis. « Elle lignifiait sans doute qu'il but tu besoin paaaer les bornes du non-sens et de l'absurdité. »
Ce qu'il ne nous d'il pas. ce qu'il croit croit devoir nous celer, par un sentiment d'exquise délicatesse que tousses biographes n'ont pas en, nous n'avons pas le droit de ehercher à le deviner. Ses livres sont là qui nous mettent au courant de l'état de son âme : c'est à nous de comprendre — sans dépasser les limites de l'autorisé.
Ce que nous pouvons affirmer — d'après lui — c'est qu'il souffrit : on retrouve à chaque page la trace de ce tourment incessant.
Gérard l'a dit lui-même à propos de la passion de Restif de la Bretonne pour la belle mademoiselle Guéanl, actrice de la Comédie Française : « Rien n'est plus dangereux pour les gens d'un naturel rêveur qu'un
amour sérieux pour nue personne de ihéàtre; c'est un mensonge perpétuel, c'est le rêve d'un malade, c'est l'illusion d'un fou. La vie s'attache tout entière à une chimère irréalisable qu'on serait heureux de conserver à l'< lat de désir et d'aspiration, mais qui s'évanouit dès que l'on veut toucher l'idole. »
La Reine de Saba ne vivait pas dans un empyrée tellement inaccessible qu'il ne fût pas permis à un humble mortel d'y parvenir, naturellement ou par effraction. 11 faut croire qu'il était parvenu, sinon à se faire comprendre, du moins à se faire entendre, puisqu'on lui avait répondu : « Vous êtes bien fou; mais revenez me voir... Je n'ai jamais pu trouver quelqu'un qui sût m'aimer. »
Phrase sincère au moment où elle était prononcée, mais hypocrite comme toutes les paroles des femmes jeunes, belles, en renom, qui se sentent adorées d'un troupeau d'inconnus, quand elles ne sont pas déjà
idolâtrées d'un escadron volant d'amoureux. Le mit même <!«■ Gérard nous le prouve : « Deux mois plus lard, je reçus une 1 « 1 1 1 « * pleine d'effusion. Je courus chez elle. Quelqu'un me donna dans l'intervalle un détail précieux. Le beau jeune homme que j'avais rencontré une nuil au cercle ' venait de
i « Un do mes amis me «lit : —Voici longtemps que aeontre dans le marne théâtre, et chaque fois que j j nûs. Pour laquelle y viens-tu?
x Pour laquelle7 II ne me semblait pas que l'on put aller là pour une autre. Cependant j'avouai un nom. —Eh bien ! dit mon ami avec indulgence, tu vuis là-bas l'homme heureux qui vient de la reconduire et qui, fidèle ;iii\ lois de notre cercle, n'ira peut-être la retrouver qu'après la nuit.
< Sans trop d'émotion, je tournai les yeux vers le personnage indiqué. C'était un jeune homme correctement vêtu, d'une figure pale et nerveuse, ayant des manières convenables et des yeux empreints de mélancolie et de douceur. Il jetait de l'or sur une table de whist et le perdait avec indifférence. —Que m'importe, dis-je, lui ou tout autre ? Il fallait qu'il y en eût un, et celui-là me parait digne d'avoir été choisi. —Et toi? —Moi? c'est une image que je poursuis, rien de plus. »
(Les Filles du fat, édition Michel Lévy, p. 114.)
prendre un engagement dans les spahis.
« L'été suivant, il y avait des courses à Chantilly. La troupe du théâtre où jouait Aurélie l donnait là une représentation.
Une fois dans le pays, la troupe était pour trois jours aux ordres du régisseur. — Je m'étais fait l'ami de ce brave homme, ancien Dorante des comédies de Marivaux, longtemps jeune premier de drame, et dont le dernier succès avait été le rôle d'amoureux dans la pièce imitée de Schiller, où mon binocle me l'avait montré si ridé. De près, il paraissait plus jeune, et, resté maigre, il produisais encore de l'elTet dans les provinces. Il avait du feu. J'accompagnais la troupe en qualité de seigneur poète; je persuadai au régisseur d'aller donner des représentations à Senlis et à Dammartiu. Il penchait d'abord pour Corn-
1 Lisez un autre nom.— celui que Gérard ne prononce jamais. Aurélie, c'est Adrienne, et Adrienne, c'est l'aimable femme dont quelques vieuxhabitués du théâtre Feydeau ont seuls aujourd'hui conservé le souvenir. (A. D.)
GÉRARD DE NERVAL. T'.t
piègoa; mais aurélie fut de mon avis. Le
lendemain, pendant qafi l'un allail traiter
;i\»r les propriétakrts des salles et les autorités, je louai des chevaux, el nous primes la routa des étangs de Commelle, pour aller déjeuner au cbateau.de b reine Blanche.
Aurélie, en amazone, avec ses cheveux blonds flottants, traversait La forêt comme une reine d'autrefois, el les paysans s'arrêtaient éblouis. — Madame de F... était la seule qu'ils eussent vue si imposante et si gracieuse dans ses saints. — Après le déjeuner, nous descendîmes dans des villages rappelant ceux de la Suisse, où l'eau de la Nonnelte fait mouvoir des scieries. Ces aspects chers à mes souvenirs l'intéressaient sans l'arrêter. J'avais projeté de conduire Aurélie au château, près d'Orry, sur la même place verte où pour la première fois j'avais vu Adrienne. — Nulle émotion ne parut en elle. Alors je lui racontai tout ; je lui dis la source de cet amour entrevu daus les nuits, rêvé plus lard, réalisé en