FANTAISIE
Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber (1), Un air très vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or, chaque fois que je viens à l'entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C'est sous Louis treize... Et je crois voir s'étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit,
(1) On prononce W'ebrc.
ODELETTES 399
Puis un château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs, Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs,
Puis une dame, à sa haute fenêtre, Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens... Que, dans une autre existence peut-être, J'ai déjà vue — et dont je me souviens!
la grand'mère
Voici trois ans qu'est morte ma grand'mère,
— La bonne femme, — et, quand on l'enterra, Parents, amis, tout le monde pleura
D'une douleur bien vraie et bien arnèrc.
Moi seul j'errais dans la maison, surpris, Plus que chagrin; et, comme j'étais proche De son cercueil, — quelqu'un me fit reproche De voir cela sans larmes et sans cris.
Douleur bruyante est bien vite passée : Depuis trois ans, d'autres émotions, Des biens, des maux. — des révolutions, — Ont dans les cœurs sa mémoire effacée.
Moi seul j'y songe, et la pleure souvent; Depuis trois ans, par le temps prenant force, Ainsi qu'un nom gravé dans une écorce, Son souvenir se creuse plus avant!