‹ Gérard de NervalChapitre 68 sur 77 · FANTAISIE · texte numérisé non relu

FANTAISIE

Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber (1), Un air très vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l'entendre,

De deux cents ans mon âme rajeunit :

C'est sous Louis treize... Et je crois voir s'étendre

Un coteau vert que le couchant jaunit,

(1) On prononce W'ebrc.

ODELETTES 399

Puis un château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs, Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs,

Puis une dame, à sa haute fenêtre, Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens... Que, dans une autre existence peut-être, J'ai déjà vue — et dont je me souviens!

la grand'mère

Voici trois ans qu'est morte ma grand'mère,

— La bonne femme, — et, quand on l'enterra, Parents, amis, tout le monde pleura

D'une douleur bien vraie et bien arnèrc.

Moi seul j'errais dans la maison, surpris, Plus que chagrin; et, comme j'étais proche De son cercueil, — quelqu'un me fit reproche De voir cela sans larmes et sans cris.

Douleur bruyante est bien vite passée : Depuis trois ans, d'autres émotions, Des biens, des maux. — des révolutions, — Ont dans les cœurs sa mémoire effacée.

Moi seul j'y songe, et la pleure souvent; Depuis trois ans, par le temps prenant force, Ainsi qu'un nom gravé dans une écorce, Son souvenir se creuse plus avant!

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