VIII INTRODUCTION
raconte l'histoire de Balkis et de Soliman, il a l'esprit plein de réminiscences : la Bible, le Coran, et plus encore Les Ouvrages relatifs à la Franc-Maçonnerie. Maïs ici, comme en bien d’autres endroits, Gérard a l'imagination remplie d'images et de spectacles, dont l’origine est moins facile à repérer, mais qui n'en sont bas moins présents dans ce qu'il écrit. Gérard, ami de Théophile Gautier et de Camille Rogier, collaborateur de L’ Artiste, Gérard, babitant du Doyenné et amateur d'une bohème où abondaient les peintres et les lithographes, Gérard a le goñt des représentations visuelles. Gravures, lithographies, livres illustrés lui sont familiers ; ef d'ailleurs la plupart des textes dont il s’inspirait étaient ornés de gravures : en ce qui concerne l'épisode de Cythère, M. Gilbert Rouger a pu déjà observer que, lorsque le texte de ses modèles ne lui suffisait pas, Gérard s'inspirait des illustrations, et, par exemple, c'est en partie d'après les gravures du livre de Castellan que Gérard décrit les hypogées de Cérigo. Il est sans doute bien d'autres descriptions qui ont ainsi leur origine première dans des images. Plus tard, dans Aurélia, Gérard nous racontera comme alors il se sentait irrésistiblement entraîné à vouloir donner de ses rêves, par le dessin, une transcription visuelle. Cette bantise visionnaire est le signe extrême qu'en lui l'œil est un organe essentiel d'assimilation et d'expression. C'est ainsi, pour prendre quelques exemples incontestables, que le personnage de Balkis et son cortège, dans l'Histoire de la Reine du Matin, ont sans doute de nombreuses sources visuelles, un tableau de Gleyre par exemple et, à partir de là, probablement, les imaginations de mise en scène où Gérard dut se complaire en songeant à cet opéra de La Reine de Saba, dont le projet ne le quitta guère depuis l’époque du Doyenné jusqu'à sa mort. Ce même épisode contient une célèbre description de la ville d'Hénochia, qui n'est pas sans analogie avec ce qu'on lit dans Autélia : certes, Gérard avait Du lire, sur ce sujet, dans les ouvrages ésotériques qui lui étaient chers, bien des textes divers ; mais son Hénochia a certainement une de ses sources principales dans les nombreuses représentations gravées de ce thème, alors fort répandu, de la ville fantastique. Nous attirerons au passage l'attention sur l’une des SOUTCES possibles de cette vision : lorsque, le 20 septembre 1846, Gérard publie dans L’Aïttiste son récit d'Une Nuit à Londres, 7/ Parle de l'architecture de la capitale anglaise et en résume ainsi
LESOSOURCES IX
le caractère dominant : « … le tout dans ce goût gigantesque et dans ce style grandiose que les Anglais appellent habilonian ». Nous n'irons bas jusqu'à prétendre que ce voyage à Londres soit à l’origine de l’idée que Gérard s’est faite d’'Hénochia, puisque, deux ans auparavant, en 1844, le Diorama de Bouton, dont il rendit compte dans L’Artiste, /ui avait déjà offert l’image d’une ville fantastique *. Mais il reste que ce style babylonien, qw paraît avoir frappé Gérard à Londres, avait inspiré les « imaginations urbaines » d’un artiste anglais, Jobn Martin (1789- 1854), dont Gérard ne dut sans doute ignorer ni le nom ni les œuvres. En effet, tandis que Sainte-Beuve n'hésitait pas à comparer sa puissance prophétique et apocalyptique à celle de Bossuet ?, Jobn Martin était connu ef admiré de trois des amis les plus proches de Gérard, Théophile Gautier, qui en parle dans Tra los montes, A/exandre Dumas, qui le mentionne dans Monte-Cristo, et Henri Heine qui, dans Lutèce, le rapproche de Berlioz. Auteur, entre autres œuvres, de grandes compositions représentant la Chute de Babylone (7819), la Chute de Ninive (1424) et le Déluge (1835), Jobn Martin, dont Burger pouvait écrire, encore en 1863, qu'il avait « fait parler de lui dans toute l’Europe », compte certainement au nombre des sources visuelles de Gérard, bien que celui-ci ne mentionne pas son nom, et, en tout cas, l’analogie est singulièrement frappante entre la Babylone ou la Ninive de John Martin et la Ville du Diorama de Bouton on l’Hénochia de l'Histoire de Soliman #.
1. Nous reproduisons ce texte En marge du V/oyage en Orient. Une autre allusion au style babilonian anglais se rencontre, à propos de la ville pyramidale de Syra, à la fin de l’Introduction du Voyage (chap. XXI, in fine).