‹ Gerard De NervalChapitre 9 sur 319 · LES SOURCES VII · texte numérisé non relu

LES SOURCES VII

le sort avait privé Gérard de l'itinéraire qu'il eñt aimé suivre, et il restaure dans son livre cet itinéraire imaginaire ; aussi remplacera-t-il par ce qu'il a lu ce qu'il n’a pas vu ! Nous devons à M. Gilbert Rouger la découverte des textes dont Gérard s’est alors inspiré — dans certains cas presque textuellement : Le Voyage de Dimo et Nicolo Stephanopoli en Grèce {an vint) ef les Lettres sur la Morée de Castellan (1808). Mais Gérard n’en assimile pas moins ses lectures, il en modifie l’ordre et l’on notera enfin que le moins curieux n'est pas que c’est une rapide et fugitive impression personnelle, développée par l’imagination, qui forme comme le centre de cet épisode : Gérard a sans doute aperçu, en longeant le rivage de cette fle où il n'a pas débarqué, le gibet que devait rendre fameux en littérature une pièce des Fleurs du Mal’!

On voit quel peut être le rôle complexe de la lecture : elle fournit leur substance documentaire ou pifforesque aux souvenirs personnels ; elle se confond aussi avec les souvenirs de voyage dans la maturation progressive d’une œuvre, qui avait ainsi besoin du temps pour accéder à son unité; elle supplée éventuellement aux défaillances de la mémoire ; elle contribue enfin, et surtout, au transfert de l'auteur — et du lecteur — dans un monde à la fois littéraire et concret, exotique et présent ; par cefte fonction même, le recours aux livres coïncide avec le recours au voyage : ce n'est qu'un seul et même mouvement, et il n'est pas étonnant qu'au cours même de son voyage, Gérard ait encore cherché des livres et des récits ; le voyage, tel qu'il le voulait éprouver, ne pouvait être dissocié de la lecture, et s’il utilise, après d’autres, le procédé qui consiste à mettre dans la bouche d’autres narrateurs quelques-uns des principaux épisodes de son livre, c'est certes par souci de pittoresque et de couleur locale, maïs, chez lui, le procédé littéraire nait aussi de ce qui le justifie : la profonde unité du dépaysement par les livres et du dépaysement par le voyage.

Mais il serait à la fois injuste et insuffisant de ne parler que des sources livresques du Voyage en Orient : #/ est vrai que, lorsque Gérard, par le truchement d'un conteur de Constantinople,

1. Baudelaire. Fleurs du Mal : V'oyage à Cythère. Cf. aussi lettre de Gérard à Lireux (Corresp., éd. cit., n° 135).

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