Le grand Sultan
2. On se rappellera ici le célèbre poème des Orientales, Bounaberdi, et son premier vers : Souvent Bounaberdi, sultan des francs d'Europe. Gérard a fort bien pu entendre cette chanson et même se la faire traduire. Il n’est pas exclu d’ailleurs que le texte en aït été connu en France.
l'usage, un mouchoir sur sa bouche. Je n’osais le regarder trop attentivement, sachant que les Orientaux craignent en ce cas le wauvais æil; mais je pris garde à tous les détails du cortège, que je n’avais jamais pu si bien distinguer au Caire, où ces processions des ww#abirs diffèrent à peine de celles des mariages.
Il n’y avait pas à celle-là de bouffons nus, simulant des combats avec des lances et des boucliers; mais quelques Nubiens, montés sur des échasses, se poursuivaient avec de longs bâtons : ceci était pour attirer la foule; ensuite les musiciens ouvraient 2 la marche; puis les enfants, vêtus de leurs plus beaux costumes et guidés par cinq ou six faquirs ou santons, qui chantaient des w0a/5 religieux !; puis l’enfant à cheval, entouré de ses parents, et enfin les femmes de la famille, au milieu desquelles marchaient les danseuses non voilées, qui, à chaque halte, recommençaient leurs trépignements voluptueux. On n’avait oublié ni les porteurs de cassolettes parfumées, n1 les enfants qui secouent les kwmkum, flacons d’eau de rose dont on asperge les spectateurs; mais le personnage le plus important du cortège était sans nul doute le barbier, tenant en main l’instrument mystérieux (dont le pauvre enfant devait plus tard faire l’épreuve), tandis que son aide agitait au bout d’une lance une sorte d’enseigne chargée des attributs de son métier. Devant le wwfabhir était un de ses camarades, portant, attachée à son col, la fablette à écrire, décorée par le maître d’école de chefs-d’œuvre calligraphiques. Derrière le cheval, une femme jetait continuellement du sel pour conjurer les mauvais esprits. La marche était fermée par les femmes gagées, qui servent de pleureuses aux enterrements et qui accompagnent les cérémonies de mariage et de circoncision avec le même o/owloulou ! dont la tradition se perd dans la plus haute antiquité.
Pendant que le cortège parcourait les rues peu nombreuses du petit village de Choubrah, j'étais resté avec le grand-père du mutahir, ayant eu toutes les peines du monde à empêcher l’esclave de suivre les autres femmes.
1. Gérard semble commettre ici une confusion : selon les orientalistes, le 704/ est un court poème populaire, mais dont l’inspiration, loin d’être religieuse, est généralement érotique ou élégiaque (cf. J. Agoub : Rowances vulgaires des Arabes, Journal asiatique, mai 1827, cité par G. Rouger).
Il avait fallu employer le wafisch, tout-puissant chez les Égyptiens, pour lui interdire ce qu’elle regardait comme un devoir de politesse et de religion. Les nègres préparaient des tables et décoraient la salle de feuillages. Pendant ce temps, je cherchais à tirer du vieillard quelques éclairs de souvenirs en faisant résonner à ses oreilles, avec le peu que je savais d’arabe, les noms glorieux de Kléber et de Menou. Il ne se souvenait que du colonel Barthélemy, l’ancien chef de la police du Caire, qui a laissé de grands souvenirs dans le peuple, à cause de sa grande taille et du magnifique costume qu’il portait. Barthélemy a inspiré des chants d’amour dont les femmes n’ont pas seules gardé la mémoire :
« Mon bien-aimé est coiffé d’un chapeau brodé; — des nœuds et des rosettes ornent sa ceinture.
« J’ai voulu l’embrasser, il m’a dit : Aspefta (attends) ! Oh | qu’il est doux son langage italien ! — Dieu garde celui dont les yeux sont des yeux de gazelle |
« Que tu es donc beau, Fart-el-Roumy (Barthélemy), quand tu proclames la paix publique avec un firman à la main 1!»
1. Barthélemy est le nom rancisé de Bartolomeo Serra, qui fut effectivement le préfet de police de Bonaparte en Égypte. On trouve dans Louis Reybaud (Histoire scientifique et militaire de lexpédition française en Égypte, 1830-1836, cité par G. Rouger) cette description du costume du colonel Barthélemy : « #» costume bizarre, moitié européen, moitié oriental : une riche pelisse, étincelante de broderies. » Quant au texte même de la chanson, on a pu le retrouver, traduit par Silvestre de Sacy, avec la musique notée par G.-A. Villoteau (cf. Georges Legrain : André Villoteau, musicographe de l'expédition d'Égypte, Bulletin de l'Institut Égyptien, 5° série, vol. IX, et Auriant : Nouvelle Revue des Traditions populaires, sept.-oct. 1949). La citation de Gérard en est un résumé. Le passage cité plus haut appartient à la même source. On notera enfin que, dans la traduction de Silvestre de Sacy, la forme arabisée du nom de Barthélemy est donnée comme étant Farf-errommän (selon Auriant : grain de grenade).
LE SIRAFEH :
À l’entrée du mutahir, tous les enfants vinrent s’asseoir quatre par quatre autour des tables rondes où le maître d'école, le barbier et les santons occupèrent les places d'honneur. Les autres grandes personnes attendirent la fin du repas pour y prendre part à leur tour. Les Nubiens s’assirent devant la porte et reçurent le reste des plats dont ils distribuèrent encore les derniers reliefs à de pauvres gens attirés par le bruit de la fête. Ce n’est qu'après avoir passé par deux ou trois séries d’invités inférieurs que les os parvenaient à un dernier cercle composé de chiens errants attirés par l’odeur des viandes. Rien ne se perd dans ces festins de patriarche, où, si pauvre que soit l’amphitryon, toute créature vivante peut réclamer sa part de fête. Il est vrai que les gens aisés ont l'usage de payer leur écot par de petits présents, ce qui adoucit un peu la charge que s’imposent, dans ces occasions, les familles du peuple.
Cependant arrivait, pour le mutahir, l’instant douloureux qui devait clore la fête. On fit lever de nouveau les enfants, et ils entrèrent seuls dans la salle où se tenaient les femmes. On chantait : « O toi, sa tante paternelle ! 6 toi, sa tante maternelle ! viens préparer son srafeh ! » A partir de ce moment, les détails m’ont été donnés par l’esclave présente à la cérémonie du sirafeh ?.
1. Dans ce chapitre, la documentation de Gérard est, une fois encore, tirée de William Lane (II, 27).
2. W. Lane : « Ler Premiers, en montant, répètent : « © oi, sa tante Daternelle ! © toi, sa tante maternelle ! Venez préparer son sirafeh. » Plus loin, les citations que fait Gérard des chants rituels sont aussi textuellement empruntées à la même source, et il emploie ici le procédé, qui lui est coutumier, et qui consiste à placer dans la bouche d’une autorité où à se faire raconter par autrui la documentation qu’il emprunte à des sources livresques (comme il avait déjà fait, en plaçant dans la bouche d’un savant allemand les récits initiatiques relatifs aux Pyramides).
Les femmes remirent aux enfants un châle dont quatre d’entre eux tinrent les coins. La tablette à écrire fut placée au milieu, et le principal élève de l’école (arif) se mit à psalmodier un chant dont chaque verset était ensuite répété en chœur par les enfants et par les femmes. On priait le Dieu qui sait tout, « qui connaît le pas de la fourmi noire et son travail dans les ténèbres», d'accorder sa bénédiction à cet enfant, qui déjà savait lire et pouvait comprendre le Coran. On remerciait en son nom le père, qui avait payé les leçons du maitre, et la mère, qui dès le berceau lui avait enseigné la parole.
« Dieu m’accorde, disait l’enfant à sa mère, de te voir assise au paradis et saluée par Maryam (Marie), par Zeynab, fille d’Ali, et par Fatime, fille du prophète ! »
Le reste des versets était à la louange des faquirs 1 et du maître d’école, comme ayant expliqué et fait apprendre à l’enfant les divers chapitres du Coran.
D’autres chants moins graves succédaient à ces litanies.
« O vous, jeunes filles qui nous entourez, disait l’arif, je vous recommande aux soins de Dieu lorsque vous peignez vos yeux et que vous vous regardez au miroir |
« Et vous femmes mariées ici rassemblées, par la vertu du chapitre 37 : la fécondité, soyez bénies | — Mais s’il est ici des femmes qui aient vieilli dans le célibat, qu’elles soient à coups de savate chassées dehors | »
Pendant cette cérémonie, les garçons promenaient autour de la salle le s/rafeh, et chaque femme déposait sur la tablette des cadeaux de petite monnaie; après quoi on versait les pièces dans un mouchoir dont les enfants devaient faire don aux faquirs. ,
En revenant dans la chambre des hommes, le mutahir fut placé sur un siège élevé. Le barbier et son aide se tinrent debout des deux côtés avec leurs instruments. On plaça devant l’enfant un bassin de cuivre où chacun dut venir déposer son offrande; après quoi il fut amené par le barbier dans une pièce séparée où l’opération s’accomplit sous les yeux de deux de ses parents, pendant que les cymbales résonnaient pour couvrir ses plaintes.