‹ Gerard De NervalChapitre 106 sur 319 · Genèse · texte numérisé non relu

Genèse

par places, et il me semblait voir des flaques d’eau congelées dont nos pieds écrasaient la surface vitreuse; c’étaient des couches de sel marin. Un rideau de joncs élancés, de ceux peut-être qui fournissaient autrefois Île papyrus, nous cachait encore les bords du lac; nous arrivâmes enfin à un port établi pour les barques des pêcheurs, et de là je crus voir la mer elle-même dans un jour de calme. Seulement des îles lointaines, teintes de rose par le soleil levant, couronnées çà et là de dômes et de minarets, indiquaient un lieu plus paisible, et des barques à voiles latines circulaient par centaines sur la surface unie des eaux.

C'était le lac Menzaleh, l’ancien Maréotis, où Tanis ruinée occupe encore l’île principale, et dont Péluse bornait l’extrémité voisine de la Syrie, Péluse, l’ancienne porte de l'Égypte, où passèrent tour à tour Cambyse, Alexandre et Pompée, ce dernier, comme on sait, pour y trouver la mort.

Je regrettais de ne pouvoir parcourir le riant archipel semé dans les eaux du lac et assister à quelqu’une de ces pêches magnifiques qui fournissent des poissons à l'Égypte entière. Des oïseaux d’espèces variées planent sur cette mer intérieure, nagent près des bords ou se réfugient dans le feuillage des sycomores, des cassiers et des tamarins:; les ruisseaux et les canaux d'irrigation qui traversent partout les rizières offrent des variétés de végétation marécageuse, où les roseaux, les joncs, le nénuphar et sans doute aussi le Jofus des anciens émaillent l’eau verdâtre et bruissent du vol d’une quantité d’insectes que poursuivent les oiseaux. Ainsi s’accomplit cet éternel mouvement de la nature primitive où luttent des esprits féconds et meurtriers.

Quand, après avoir traversé la plaine, nous remontâmes sur la jetée, j’entendis de nouveau la voix du jeune homme qui m'avait parlé; il continuait à répéter : « Yékr, Jélir, Istamboldan ! 5 Je craignais d’avoir eu tort de refuser sa demande, et je voulus rentrer en conversation avec lui en l’interrogeant sur le sens de ce qu’il chantait. « C’est, me dit-il, une chanson qu’on à faite à l’époque du massacre des janissaires 1. J'ai été bercé avec cette chanson. »

Comment ! disais-je en moi-même, ces douces paroles,

1. L'événement était alors assez récent : c’est le 12 juin 1826 que la milice des janissaires fut exterminée par le sultan Mahmoud II.

cet air langoureux renferment des idées de mort et de carnage | ceci nous éloigne un peu de l’églogue. La chanson voulait dire à peu près :

« Il vient de Stamboul, le firman (celui qui annonçait la destruction des janissaires 1) ! — Un vaisseau l’appotte, — Ali- Osman l'attend; — un vaisseau arrive, — mais le firman ne vient pas; — tout le peuple est dans l’incertitude. — Un second vaisseau arrive; voilà enfin celui qu’attendait Ali-Osman. — Tous les musulmans revêtent leurs habits brodés — et s’en vont se divertir dans la campagne, — car il est certainement arrivé cette fois, le firman |! »

À quoi bon vouloir tout approfondir ? J'aurais mieux aimé ignorer désormais le sens de ces paroles. Au lieu d’un chant de pâtre ou du rêve d’un voyageur qui pense à Stamboul, je n’avais plus dans la mémoire qu’une sotte chanson politique.

« Je ne demande pas mieux, dis-je tout bas au jeune homme, que de vous laisser entrer dans la djerme, mais votre chanson aura peut-être contrarié le janissaire, quoiqu’il ait eu l’air de ne pas la comprendre...

— Lui, un janissaire ? me dit-il. Il n’y en a plus dans tout l’empire; les consuls donnent encore ce nom, par habitude, à leurs cavas ?; mais lui n’est qu’un Albanais, comme moi je suis un Arménien. Il m'en veut, parce qu’étant à Damiette je me suis offert à conduire des étrangers pour visiter la ville; à présent, je vais à Beyrouth. »

Je fis comprendre au janissaire que son ressentiment devenait sans motif. « Demandez-lui, me dit-il, s’il a de quoi payer son passage sur le vaisseau. er 1

— Lé capitaine Nicolas est mon ami », répondit l’Arménien.

Le janissaire secoua la tête, mais il ne fit plus aucune observation. Le jeune homme se leva lestement, ramassa un petit paquet qui paraissait à peine sous son bras et ‘nous suivit. Tout mon bagage avait été déjà transporté

1. La parenthèse de Gérard est inexacte : ce firman (proclamation du sultan) ne peut concerner le massacre des janissaires : ceux-ci se trouvant à Stamboul, résidence du sultan, leur suppression ne pouvait avoir été ordonnée par un firman venu de Stamboul par bateau.

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