‹ Gerard De NervalChapitre 125 sur 319 · LE TOMBEAU DU SANTON · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU DU SANTON

Je cherchais en moi-même à résoudre cette question, quand j’entendis des chants et des bruits d’instruments dans un ravin qui borde les murailles de la ville. Il me sembla que c'était peut-être un mariage, car le caractère des chants était joyeux; mais je vis bientôt paraitre un groupe de musulmans agitant des drapeaux, puis d’autres qui portaient sur leurs épaules un corps couché sur une sorte de litière; quelques femmes suivaient en poussant des cris, puis une foule d’hommes encore avec des drapeaux et des branches d’arbre.

Ils s’arrêtèrent tous dans le cimetière et déposèrent à terre le corps entièrement couvert de fleurs; le voisinage de la mer donnait de la grandeur à cette scène et même à lPimpression des chants bizarres qu’ils entonnaient d’une voix traînante. La foule des promeneurs s'était réunie sur ce point et contemplait avec respect cette cérémonie. Un négociant italien près duquel j'étais me dit que ce n’était pas là un enterrement ordinaire, et que le défunt était un santon qui vivait depuis longtemps à Beyrouth, où les Francs le regardaient comme un fou, et les musulmans comme un saint. Sa résidence avait été, dans les derniers temps, une grotte située sous une terrasse dans un des jardins de la ville; c'était là qu’il vivait tout nu, avec des

1. Cet épisode à sa source dans le livre de William Lane (IL, 15), ce qui d’ailleurs, comme en tant d’autres endroits, n’exclut pas que Gérard ait pu lui-même assister à quelque chose d’analogue; mais la rédaction du récit n’en est pas moins un arrangement littéraire de la source anglaise. On notera en particulier que le dialogue des Turcs, qui confère au récit de Gérard l’essentiel de son humour, est absent du texte de William Lane, qui se contente d'écrire : « [/s placèrent ensuite la bière sur le sol pour se reposer et se concerter ; et l’un d’eux, faisant signe à ses camarades de venir hors de portée de l'oreille du défunt santon, leur dit: « Reprenons la bière, et faisons la tourner rapidement plusieurs fois pour étourdir le sheikb ; alors il ne saura plus dans quelle direction nous allons, ef nous pourrons facilement lui faire passer la porte. Ainsi fut fait. » (cité par J. Richer, éd. Pléiade, t. IL, p. 1332).

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airs de bête fauve, et qu’on venait le consulter de toutes parts. :

De temps en temps il faisait une tournée dans la ville et prenait tout ce qui était à sa convenance dans les boutiques des marchands arabes. Dans ce cas, ces derniers sont pleins de reconnaissance, et pensent que cela leur portera bonheur; mais les Européens n'étant pas de cet avis, après quelques visites de cette pratique singulière, ils s’étaient plaints au pacha et avaient obtenu qu’on ne laissât plus sortir le santon de son jardin. Les Turcs, peu nombreux à Beyrouth, ne s'étaient pas opposés à cette mesure et se bornaient à entretenir le santon de provisions et de présents. Maintenant, le personnage étant mort, le peuple se livrait à la joie, attendu qu’on ne pleure pas un saint turc comme les mortels ordinaires. La certitude qu'après bien des macérations il a enfin conquis la béatitude éternelle, fait qu’on regarde cet événement comme heureux, et qu’on le célèbre au bruit des instruments; autrefois il y avait même en pareil cas des danses, des chants d’almées et des banquets publics. u

Cependant l’on avait ouvert la porte d’une petite construction carrée avec dôme destinée à être le tombeau du santon, et les derviches, placés au milieu de la foule, avaient repris le corps sur leurs épaules. Au moment d’entrer, ils semblèrent repoussés par une force inconnue, et tombèrent Eat à la renverse. Il y eut un cri de stupéfaction dans ‘assemblée. Ils se retournèrent vers la foule avec colère et prétendirent que les pewreuses qui suivaient le corps et les chanteurs d’hymnes avaient interrompu un instant leurs chants et leurs cris On recommença avec plus d'ensemble; mais, au moment de franchir la porte, le même obstacle se renouvela. Des vieillards élevèrent alors la voix. C’est, dirent-ils, un caprice du vénérable santon, il ne veut pas entrer les pieds en avant dans le tombeau. On retourna le corps, les chants reprirent de nouveau; autre caprice, autre chute des derviches qui portaient le cercueil.

On se consulta. « C’est peut-être, dirent quelques croyants, que le saint ne trouve pas cette tombe digne de lui, il faudra lui en construire une plus belle.

— Non, non, dirent quelques Turcs, il ne faut pas non plus obéir à toutes ses idées, le saint homme à toujours été d’une humeur inégale. Tâchons toujours de le faire entrer;

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une fois qu’il sera dedans, peut-être s’y plaira-t-il; autrement il sera toujours temps de le mettre ailleurs.

— Comment faire ? dirent les derviches.

— Eh bien ! il faut tourner rapidement pour l’étourdir un peu, et puis, sans lui donner le temps de se reconnaitre, vous le pousserez dans l’ouverture. »

Ce conseil réunit tous les suffrages; les chants retentirent avec une nouvelle ardeur, et les derviches, prenant le cercueil par les deux bouts, le firent tourner pendant quelques minutes; puis, par un mouvement subit, ils se précipitèrent vers la porte, et cette fois avec un plein succès. Le peuple attendait avec anxiété le résultat de cette manœuvre hardie; on craignit un instant que les derviches ne fussent victimes de leur audace et que les murs ne s’écroulassent sur eux; mais ils ne tardèrent pas à sortir en triomphe, annonçant qu'après quelques difficultés le saint s'était tenu tranquille : sur quoi la foule poussa des cris de joie et se dispersa, soit dans la campagne, soit dans les deux cafés qui dominent la côte du Raz-Beyrouth.

C'était le second miracle turc que j’eusse été admis à voir (on se souvient de celui de la Dhossa, où le chérif de la Mecque passe à cheval sur un chemin pavé par les corps des croyants 1); mais ici le spectacle de ce mort capticieux, qui s’agitait dans les bras des porteurs et refusait d’entrer dans son tombeau, me remit en mémoire un passage de Lucien, qui attribue les mêmes fantaisies à une statue de bronze de l’Apollon syrien ?. C'était dans un temple situé à l’est du Liban, et dont les prêtres, une fois par année, allaient, selon l’usage, laver leurs idoles dans un lac sacré. Apollon se refusait toujours longtemps à cette cérémonie. il n’aimait pas l’eau, sans doute en qualité de prince des feux célestes, et s’agitait visiblement sur les épaules des porteurs, qu’il renversait à plusieurs reprises.

Selon Lucien, cette manœuvre tenait à une certaine habileté gymnastique des prêtres; mais faut-il avoir pleine confiance en cette assertion du Voltaire de l'antiquité ?

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