‹ Gerard De NervalChapitre 139 sur 319 · UNE VISITE A L'ÉCOLE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

UNE VISITE A L'ÉCOLE FRANÇAISE

J'étais retourné après mon excursion dans la montagne à la pension de madame Carlès, où j’avais placé la pauvre Zeynab, ne voulant pas l’emmener dans des courses si dangereuses.

C'était dans une de ces hautes maisons d’architecture italienne, dont les bâtiments à galerie intérieure encadrent un vaste espace, moitié terrasse, moitié cour, sur lequel flotte l’ombre d’un ndido rayé. L'édifice avait servi autrefois de consulat français, et l’on voyait encore sur les frontons des écussons à fleurs de lis, anciennement dorés. Des orangers et des grenadiers, plantés dans des trous ronds pratiqués entre les dalles de la cour, égayaient

un peu ce lieu fermé de toutes parts à la nature extérieure. Un pan de ciel bleu dentelé par les frises, que traversaient de temps à autre les colombes de la mosquée voisine, tel était le seul horizon des pauvres écolières. J'entendis dès l’entrée le bourdonnement des leçons récitées, et, : montant l'escalier du premier étage, je me trouvai dans lune des galeries qui précédaient les appartements. Là, sur une natte des Indes, les petites filles formaient cercle, accroupies à la manière turque autour d’un divan où siégeait madame Carlès. Les deux plus grandes étaient auprès d’elle, et dans l’une des deux Je reconnus l’esclave, qui vint à moi avec de grands éclats de joie.

Madame Carlès se hâta de nous faire passer dans sa chambre, laissant sa place à l’autre grande, qui, par un premier mouvement naturel aux femmes du pays, s'était hâtée, à ma vue, de cacher sa figure avec son livre. Ce n’est donc pas, me disais-je, une chrétienne, car ces dernières se laissent voir sans difficulté dans l’intérieur des maisons. De longues tresses de cheveux blonds entremélés de cordonnets de soie, des mains blanches aux doigts effilés, avec ces ongles longs qui indiquent la race, étaient tout ce que je pouvais saisir de cette gracieuse apparition 1, Jy pris à peine garde, au reste; il me tardait d’apprendre comment l’esclave s’était trouvée dans sa position nouvelle. Pauvre fille ! elle pleurait à chaudes larmes en me serrant

1. Le mot est révélateur : Adrienne et Aurélia sont elles aussi reconnues d’abord dans le mystère d’une « apparition ». Et c’est d’ailleurs cette qualité particulière qui prédestine l’actrice au rôle qu’elle joue dans le rêve et la vie de Gérard; cf. ce qu’il en dit dans Sylvie, 1; et l’on notera que, conformément à ce qui est dit au début d’Aurélia (où se rencontre le même mot « apparition »), ce mode de manifestation est le signe du wonde des Esprits. Un peu plus ioin, à propos de cette rencontre, Gérard évoquera précisément « /’amour que l’on conçoit pour des actrices, pour des reines... » (et la reine de Saba est, selon le rêve et le projet de Gérard, une reine de théâtre); souvenons-nous zussi de la reine d’E/ Desdichado. Tout concoutt à montrer que Salèma, douée du signe de ressemblance et de reconnaissance, est bien une des incarnations, rencontrée en un pays prédestiné, dans Son appartenance à une lignée prédestinée, celle des Druses, de « l’éternel Jéminin » de Gérard. Elle communique par beaucoup de liens avec la reine de Saba, dont l’histoire sera racontée plus loin, et elle se rattache à la religion du calife Hakem, le double onirique de Gérard, dont l’histoire lui sera racontée par le père de la jeune fille.

la main contre son front. J'étais très ému, sans savoir encore si elle avait quelque plainte à me faire, ou si ma longue absence était cause de cette effusion.

Je lui demandai si elle se trouvait bien dans cette maison. Elle se jeta au cou de sa maîtresse en disant que c'était sa mère...

« Elle est bien bonne, me dit madame Carlès avec son accent provençal, mais elle ne veut rien faire; elle apprend bien quelques mots avec les petites, c’est tout. Si on veut la faire écrire ou lui apprendre à coudre, elle ne veut pas. Moi, je lui ai dit : Je ne peux pas te punir; quand ton maître reviendra, il verra ce qu’il voudra faire. »

Ce que m’apprenait là madame Carl èsmecontrariait vivement; j'avais cru résoudre la question de l’avenir de cette fille en lui faisant apprendre ce qu’il fallait pour - qu’elle trouvât plus tard à se placer et à vivre par elle-même; j'étais dans la position d’un père de famille qui voit ses projets renversés par le mauvais vouloir ou la paresse de son enfant. D’un autre côté, peut-être mes droits n’étaientils pas aussi bien fondés que ceux d’un père. Je pris l’air le plus sévère que je pus, et j’eus avec l’esclave l’entretien suivant, favorisé par l’intermédiaire de la maîtresse :

« Et pourquoi ne veux-tu pas apprendre à coudre ?

— Parce que, dès qu’on me verrait travailler comme une servante, on ferait de moi une servante,

— Les femmes des chrétiens, qui sont libres, travaillent sans être des servantes.

— Eh bien | je n’épouserai pas un chrétien, dit l’esclave; chez nous, le mari doit donner une servante à sa femme. »

J'allais lui répondre qu’étant esclave elle était moins qu’une servante; mais je me rappelai la distinction qu’elle avait établie déjà entre sa position de cadine (dame) et celle des odaleuk, destinées aux travaux.

« Pourquoi, repris-je, ne veux-tu pas non plus apprendre à écrire ? On te montrerait ensuite à chanter et à danser; ce n’est plus là le travail d’une servante.

— Non, mais c’est toute la science d’une 7/4, d’une baladine, et j’aime mieux rester ce que je suis. »

On sait quelle est la force des préjugés sur l'esprit des femmes de l’Europe; mais il faut dire que l’ignorance et habitude de mœurs, appuyées sur une antique tradition, les rendent RAR à es chez les femmes de l’Orient. Elles consentent encore plus facilement à quitter leurs

croyances qu’à abandonner des idées où leur amour-propre est intéressé. Aussi madame Carlès me dit-elle : « Soyez tranquille; une fois qu’elle sera devenue chrétienne, elle verra bien que les femmes de notre religion peuvent travailler sans manquer à leur dignité, et alors elle apprendra ce que nous voudrons. Elle est venue plusieurs fois à la messe au couvent des Capucins, et le supérieur a été très édifié de sa dévotion.

— Mais cela ne prouve rien, dis-je; j’ai vu au Caire des santons et des derviches entrer dans Les églises, soit par curiosité, soit pour entendre la musique, et marquer beaucoup de respect et de recueillement. »

Il y avait sur la table, auprès de nous, un Nouveau Testament en français; j’ouvris machinalement ce livre et je trouvai en tête un portrait de Jésus-Christ, et plus loin un portrait de Marie. Pendant que j’examinais ces gravures, l’esclave vint près de moi et me dit, en mettant le doigt sur la première : Afssé ! (Jésus !) et sur la seconde : Myriam ! (Marie !). Je rapprochai en souriant le livre ouvert de ses lèvres; mais elle recula avec effroi en s’écriant : Mafisch ! (non pas |).

« Pourquoi recules-tu ? lui dis-je; n’honorez-vous pas, dans votre religion, Aissé comme un prophète, et Myriam comme l’une des trois femmes saintes ?

— Oui, dit-elle; mais il a été écrit : Tu n’adoreras pas les images.

— Vous voyez, dis-je à madame Carlès, que la conversion n’est pas bien avancée.

— Attendez, attendez », me dit madame Carlès.

L’AKKALÉ

Je me levai en proie à une grande irrésolution. Je me comparais tout à l’heure à un père, et il est vrai que j’éprouvais un sentiment d’une nature pour ainsi dire familiale à l’égard de cette pauvre fille, qui n’avait que moi pour appui. Voilà certainement le seul beau côté de l’esclavage

tel qu’il est compris en Orient. L’idée de la possession, qui attache si fort aux objets matériels et aussi aux animaux, aurait-elle sur l’esprit une influence moins noble et moins vive en se portant sur des créatures pareilles à nous ? Je ne voudrais pas appliquer cette idée aux malheureux esclaves noirs des pays chrétiens, et je parle ici seulement des esclaves que possèdent les musulmans, et de qui la position est réglée par la religion et par les mœurs.

Je pris la main de la pauvre Zeynab, et je la regardai avec tant d’attendrissement, que madame Carlès se trompa sans doute à ce témoignage.

« Voilà, dit-elle, ce que je lui fais comprendre : vois-tu bien, ma fille, si tu veux devenir chrétienne, ton maître t’'épousera peut-être et il t’emmènera dans son pays.

— Oh! madame Carlès ! m’écriai-je, n’allez pas si vite dans votre système de conversion. Quelle idée vous avez là ! »

Je n’avais pas encore songé à cette solution... Oui, sans doute, il est triste, au moment de quitter Orient pour l'Europe, de ne savoir trop que faire d’une esclave qu’on a achetée; mais l’épouser ! ce serait beaucoup trop chrétien. Madame Carlès, vous n’y songez pas | cette femme a dix-huit ans déjà, ce qui, pour l’Orient, est assez avancé; elle n’a plus que dix ans à être belle; après quoi, je serai, moi, jeune encore, l’époux d’une femme jaune, qui a des soleils tatoués sur le front et sur la poitrine, et dans la natine gauche la boutonnière d’un anneau qu’elle y a Éa Songez un peu qu’elle est fort bien en costume evantin, mais qu’elle est affreuse avec les modes de l’Europe. Me voyez-vous entrer dans un salon avec une beauté qu’on ne suspecter de goûts anthropophages ! Cela serait fort ridicule et pour elle et pour moi.

Non, la conscience n’exige pas cela de moi, et l’affection ne m'en donne pas non plus le conseil. Cette esclave m'est chère sans doute, mais enfin elle à appartenu à d’autres maîtres. L'éducation lui manque, et elle n’a pas la volonté d’apprendre. Comment faire son égale d’une femme, non pas grossière ou sotte, mais certainement illettrée ? Comprendra-t-elle plus tard la nécessité de l'étude et du travail? De plus, le dirai-je ? j’ai peur qu’il ne soit impossible qu’une sympathie très grande s’établisse entre deux êtres de races si différentes que les nôtres.

Et pourtant je quitterai cette femme avec peine.

Explique qui pourra ces sentiments irrésolus, ces idées contraires qui se mêlaient en ce moment-là dans mon cerveau. Je m'étais levé, comme pressé par l’heure, pour éviter de donner une réponse précise à madame Carlès, et nous passions de sa chambre dans la galerie, où les jeunes filles continuaient à étudier sous la surveillance de la plus grande. L’esclave alla se jeter au cou de cette dernière, et l’empêcha ainsi de se cacher la figure, comme elle l’avait fait à mon arrivée. « Ya wakbouba ! (c’est mon amie D » s’écria-t-elle. Et la jeune fille, se laissant voir enfin, me permit d’admirer des traits où la blancheur européenne S’alliait au dessin pur de ce type aquilin qui, en Asie comme chez nous, à quelque chose de royal. Un air de fierté, tempéré par la grâce, répandait sur son visage quelque chose d’intelligent, et son sérieux habituel donnait du prix au sourire qu’elle m’adressa lorsque je l’eus saluée. madame Carlès me dit :

« C’est une pauvre fille bien intéressante, et dont le père est l’un des cheiks de la montagne. Malheureusement il s’est laissé prendre dernièrement par les Turcs. Il a été assez imprudent pour se hasarder dans Beyrouth à l’époque des troubles, et on l’a mis en prison parce qu’il n’avait - payé l'impôt depuis 1840. Il ne voulait pas reconnaître es pouvoirs actuels; c’est pourquoi le séquestre à été mis sur ses biens. Se voyant ainsi captif et abandonné de tous, il a fait venir sa fille, qui ne peut l’aller voir qu’une fois par jour; le reste du temps elle demeure ici. Je lui apprends l'italien, et elle enseigne aux petites filles l’arabe littéral.….. car c’est une savante. Dans sa nation, les femmes d’une certaine naissance peuvent s’instruire et même s’occuper des arts, ce qui, chez les musulmanes, est regardé comme la marque d’une condition inférieure.

— Mais quelle est donc sa nation ? dis-je.

— Elle appartient à la race des Druses », répondit madame Carlès.

Je la regardai dès lors avec plus d’attention 1. Elle vit bien que nous parlions d’elle, et cela parut l’embarrasser un peu. L’esclave s’était à demi couchée à ses côtés sur le

1. C’est donc bien que sa race la prédestine à être, dans le monde intérieur de Gérard, ce qu’elle va devenir, par la grâce du rêve litté: raire.

GÉRARD DE NERVAL. (Euvres, T. Il. 28

divan et jouait avec les longues tresses de sa chevelure. Madame Carlès me dit :

« Elles sont bien ensemble; c’est comme le jour et la nuit. Cela les amuse de causer toutes deux, parce que les autres sont trop petites. Je dis quelquefois à la vôtre : Si au moins tu prenais modèle sur ton amie, tu apprendrais quelque chose. Mais elle n’est bonne que pour jouer et pour chanter des chansons toute la journée. Que voulezvous ? quand on les prend si tard, on ne peut plus rien en faire. »

Je donnais peu d’attention à ces plaintes de la bonne madame Carlès, accentuées toujours par sa prononciation provençale. Toute au soin de me montrer qu’elle ne devait pas être accusée du peu de progrès de l’esclave, elle ne voyait pas que j’eusse tenu surtout dans ce moment-là à être informé de ce qui concernait son autre pensionnaire. Néanmoins je n’osais marquer trop clairement ma curiosité; je sentais qu’il ne fallait pas abuser de la simplicité d’une bonne femme habituée à recevoir des pères de famille, des ecclésiastiques et autres personnes graves. et qui ne voyait en moi qu’un client également sérieux.

Appuyé sur la rampe de la galerie, l’air pensif et le front baissé, je profitais du temps que me donnait la faconde méridionale de l’excellente institutrice pour admirer le tableau charmant qui était devant mes yeux. L’esclave avait pris la main de l’autre jeune fille et en faisait la comparaison avec la sienne; avec une gaieté imprévoyante, elle continuait cette pantomime en rapprochant ses tresses foncées des cheveux blonds 1 de sa voisine, qui souriait d’un tel enfantillage. Il est clair qu’elle ne croyait pas se nuire par ce parallèle, et ne cherchait qu’une occasion de jouer et de rire avec l’entraînement naïf des Orientaux; pourtant ce spectacle avait un charme dangereux pour moi; je ne tardai pas à l’éprouver.

« Mais, dis-je à madame Carlès avec l’air d’une simple curiosité, comment se fait-il que cette pauvre fille druse se trouve dans une école chrétienne ?

— Il n'existe pas à Beyrouth d'institutions selon son

1. Elément du signe de reconnaissance : Salèma appartient bien

au type biondo, le type éternel dont Gérard est amoureux, selon une notation du Carnet du V’oyage en Orient.

culte; on n’y a jamais établi d’asiles publics pour les femmes: elle ne pouvait donc séjourner honorablement que dans une maison comme la mienne. Vous savez, du reste, que les Druses ont beaucoup de croyances semblables aux nôtres : ils admettent la Bible et les Évangiles, et prient sur les tombeaux de nos saints. »

Je ne voulus pas, pour cette fois, questionner plus longuement madame Carlès. Je sentais que les leçons étaient suspendues par ma visite, et les petites filles paraissaient causer entre elles avec surprise. Il fallait rendre cet asile à sa tranquillité habituelle; il fallait aussi prendre le temps de réfléchir sur tout un monde d’idées nouvelles qui venait de surgir en moi.

Je pris congé de madame Carlès et lui promis de revenir la voir le lendemain.

En lisant les pages de ce journal, tu souris, n'est-ce pas? de mon enthousiasme pour une petite fille arabe rencontrée par hasard sur les bancs d’une classe; tu ne crois pas aux passions subites, tu me sais même assez éprouvé sur ce point pour n’en concevoir pas si légèrement de nouvelles 1, tu fais la part sans doute de l’entrainement, du climat, de la poésie des lieux, du costume, de toute cette mise en scène des montagnes et de la mer, de ces grandes impressions de souvenir et de localité qui échauffent d’avance l'esprit pour une illusion passagère. Il te semble, non pas que je suis épris, mais que je crois l'être... comme si ce n’était pas la même chose en résultat !

J'ai entendu des gens graves plaisanter sur l'amour qe l’on conçoit pour des actrices, pour des reines, pour

es femmes poètes, pour tout ce qui, selon eux, agite

lPimagination plus que le cœur, et pourtant, avec de si folles amours, on aboutit au délire 2, à la mort, ou à des sacrifices inouis de temps, de fortune ou d'intelligence. Ah! je crois être amoureux, ah! je crois être malade, n'est-ce pas ? Mais, si je crois l’être, je le suis !

Je te fais grâce de mes émotions; lis toutes les histoires d’amoureux possibles, depuis le recueil qu’en à fait Plutarque jusqu’à Werfher, et si, dans notre siècle, il se rencontre

1. Allusion probable à la passion de Gérard pour Jenny Colon (morte quelques mois avant le départ pour l’Orient).

2. Est-ce une allusion à la crise de 1841 ? Le contexte paraît suggérer que le mot ne peut pas être pris dans un sens seulement figuré.

encore de ceux-là, songe bien qu’ils n’en ont que plus de mérite pour avoir triomphé de tous les moyens d’analyse que nous présentent l'expérience et Pobservation. Et maintenant échappons aux généralités. |

En quittant la maison de madame Carlès, j’ai emporté mon amour comme une proie dans la solitude. Oh ! que j'étais heureux de me voir une idée, un but, une volonté, quelque chose à rêver, à tâcher d'atteindre | Ce pays qui à ranimé toutes les forces et les inspirations de ma jeunesse ne me devait pas moins sans doute; j'avais bien senti déjà qu’en mettant le pied sur cette terre maternelle, en me replongeant aux sources vénérées de notre histoire et de nos croyances, j'allais arrêter le cours de mes ans, que je me refaisais enfant à ce berceau du monde, jeune encore au sein de cette jeunesse éternelle.

Préoccupé de ces pensées, j’ai traversé la ville sans prendre garde au mouvement habituel de la foule. Je cherchais la montagne et l’ombrage, je sentais que l’aiguille de ma destinée avait changé de place tout à coup; il fallait longuement réfléchir et chercher des moyens de la fixer. Au sortir des portes fortifiées, par le côté opposé à la mer, on trouve des chemins profonds, ombragés de halliers et bordés par les jardins touffus des maisons de campagne; plus haut, c’est le bois de pins parasols plantés, il y a deux siècles, pour empêcher l'invasion des sables qui menacent le promontoire de Beyrouth. Les troncs rougeâtres de cette plantation régulière, qui s’étend en quinconce sur un espace de plusieurs lieues, semblent les colonnes d’un temple élevé à l’universelle nature, et qui domine d’un côté la mer, et de l’autre le désert, ces deux faces mornes du monde. J'étais déjà venu rêver dans ce lieu sans but défini, sans autre pensée que ces vagues problèmes philosophiques qui s’agitent toujours dans les cerveaux inoccupés en présence de tels spectacles. Désormais jy apportais une idée féconde; je n'étais plus seul; mon avenir se dessinait sur le fond lumineux de ce tableau : la femme idéale que chacun poursuit dans ses songes s’était réalisée pour moi; tout le reste était oublié.

Je n’ose te dire quel vulgaire incident vint me tirer de ces hautes réflexions pendant que je foulais d’un pied superbe le sable rouge du sentier. Un énorme insecte le traversait, en poussant devant lui une boule plus grosse que lui-même : c'était une sorte d’escarbot qui me rappela

les scarabées égyptiens, qui portent le monde au-dessus de leur tête. Tu me connais pour superstitieux, et tu penses bien que je tirai un augure quelconque de cette intervention symbolique tracée à travers mon chemin. Je revins sur mes pas avec la pensée d’un obstacle contre lequel il me faudrait lutter.

Je me suis hâté, dès le lendemain, de retourner chez madame Carlès. Pour donner un prétexte à cette visite rapprochée, j'étais allé acheter au bazar des ajustements de femme, une wardille de Brousse, quelques pics 1 de soie ouvragée en torsades et en festons pour garnir une robe et des guirlandes de petites fleurs artificielles que les Levantines mêlent à leur coiffure.

Lorsque j’apportai tout cela à l’esclave, que madame Carlès, en me voyant arriver, avait fait entrer chez elle, celle-ci se leva en poussant des cris de joie et s’en alla dans la galerie faire voir ces richesses à son amie. Je l’avais suivie pour la ramener, en m’excusant auprès de madame Carlès d’être cause de cette folie; mais toute la classe s’unissait déjà dans le même sentiment d’admiration, et la jeune fille druse avait jeté sur moi un regard attentif et souriant qui m’allait jusqu’à l’âme. Que pense-t-elle ? me disais-je; elle croira sans doute que je suis épris de mon esclave, et que ces ajustements sont des marques d’affection. Peutêtre aussi tout cela est-il un peu brillant pour être porté dans une école; j'aurais dû choisir des choses plus utiles, par exemple des babouches; celles de la pauvre Zeynab ne sont plus d’une entière fraîcheur. Je remarquais même qu’il eût mieux valu lui acheter une robe neuve que des broderies à coudre aux siennes. Ce fut aussi l'observation que fit madame Carlès, qui s’était unie avec bonhomie au mouvement que cet épisode avait produit dans sa classe :

« Il faudrait une bien belle robe pour des garnitures si brillantes !

« Vois-tu, dit-elle à l’esclave, si tu voulais apprendre à coudre, le sd; (seigneur) irait acheter au bazar sept à huit pics de taffetas, et tu pourrais te faire une robe de grande dame. » Mais certainement l’esclave eût préféré la robe toute faite.

Il me sembla que la jeune fille druse jetait un regard

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