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— Oh lil y a longtemps que j’ai dédaigné leur ivresse grossière, dit Yousouf en faisant signe à un noir qui posa sur la table deux petites tasses de verre entourées de filigrane d’argent et une boîte remplie d’une pâte verdâtre où trempait une spatule d'ivoire. Cette boîte contient le paradis promis par ton prophète à ses croyants, et, si tu n'étais pas si scrupuleux, je te mettrais dans une heure aux bras des houris sans te faire passer sur le pont d’Alsirat, continua en riant Yousouf 1,
— Mais cette pâte est du hachich, si je ne me trompe, répondit l'étranger en repoussant la tasse dans laquelle Yousouf avait déposé une portion de la fantastique mixture, et le hachich est prohibé.
— Tout ce qui est agréable est défendu », dit Yousouf en avalant une première cuillerée.
L’étranger fixa sur lui ses prunelles d’un azur sombre, la peau de son front se contracta avec des plis si violents, que sa chevelure en suivait les ondulations; un moment on eût dit qu’il voulait s’élancer sur l’insouciant jeune homme et le mettre en pièces; mais il se contint, ses traits se détendirent, et, changeant subitement d’avis, il allongea la main, prit la tasse, et se mit à déguster lentement la pâte verte.
Au bout de quelques minutes, les effets du hachich commençaient à se faire sentir sur Yousouf et sur l’étranger; une douce langueur se répandait dans tous leurs membres, un vague sourire voltigezit sur leurs lèvres. Quoiqu'’ils eussent à peine passé une demi-heure l’un près de l’autre, il leur semblait se connaître depuis mille ans. La drogue agissant avec plus de force sur eux, ils commencèrent à rire, à s’agiter et à parler avec une volubilité extrême, l'étranger surtout, qui, strict observateur des défenses,
1. Selon le Coran, le pont d’Al-Serat est celui qui, au-dessus de l'Enfer, conduit au Paradis : il est plus fin qu’un cheveu, plus étroit que le fil d’une épée. Selon Auriant (/oc. cit.) le hachich ne fut introduit en Égypte que deux ans après Hakem. Mais on sait le rôle joué par le hachich et sa légende dans le goût romantique des paradis artificiels. Théophile Gautier avait publié, dans La Presse du 10 juillet 1843, c’est-à-dire pendant le voyage de Gérard, un article intitulé Le club des Hachischins. Cf. aussi le rôle joué par le hachich dans Le comte de Monte-Crisio d'A. Dumas, autre ami de Gérard. Cf. enfin le texte célèbre de Baudelaire, Le Poème du Haschisch, dans Les Paradis Arfificiels (1858).
n'avait jamais goûté de cette préparation et en ressentait vivement les effets. Il paraissait en proie à une exaltation extraordinaire; des essaims de pensées nouvelles, inouies, inconcevables, traversaient son âme en tourbillons de feu; ses yeux étincelaient comme éclairés intérieurement par le reflet d’un monde inconnu, une dignité surhumaine relevait son maintien, puis la vision s’éteignait, et il se laissait aller mollement sur les carreaux à toutes les béatitudes du kief 1,
« Eh bien |! compagnon, dit Yousouf, saisissant cette intermittence dans l’ivresse de l’inconnu, que te semble de cette honnête confiture aux pistaches ? Anathématiseras-tu toujours les braves gens qui se réunissent tranquillement dans une salle basse pour être heureux à leur manière ?
— Le hachich rend pareil à Dieu, répondit l’étranger d’une voix lente et profonde.
— Oui, répliqua Yousouf avec enthousiasme: les buveurs d’eau ne connaissent que l’apparence grossière et matérielle des choses. L’ivresse, en troublant les yeux du corps, éclaircit ceux de l’âme; l'esprit, dégagé du COfps, son pesant geôlier, s’enfuit comme un prisonnier dont le gardien s’est endormi, laissant la clef à la porte du cachot. Il erre joyeux et libre dans l’espace et la lumière, causant familièrement avec les génies qu’il rencontre et qui l’éblouissent de révélations soudaines et charmantes. Il traverse d’un coup d’aile facile des atmosphères de bonheur indicible, et cela dans l’espace d’une minute qui semble éternelle, tant ces sensations s’y succédent avec rapidité. Moi, j'ai un rêve qui reparait sans cesse, toujours le même et toujours varié : lorsque je me retire dans ma cange, chancelant sous la splendeur de mes visions, fermant la paupière à ce ruissellement perpétuel d’hyacinthes, d’escarboucles, d’émeraudes, de rubis, qui forment le fond sur lequel le hachich dessine des fantaisies merveilleuses, comme au sein de
1. Ce mot désigne l’état de rêverie extatique consécutif à la consommation du hachich. Quant au caractère immédiat de l'effet de la drogue, il est, paraît-il, hautement invraisemblable, et ce détail semble même indiquer que Gérard n’en fit jamais personnellement l’expérience (cf. Pascal Brotteaux : Hachich, herbe de Jolie et de rêve, Paris, 1934). Néanmoins À. Dumas, comme Gérard, présente l’effet de la drogue comme quasi instantané, tandis que Baudelaire note que la plupart des novices, au premier degré d'initiation, se plaignent de la lenteur des effets.
linfini j’aperçois une figure céleste, plus belle que toutes les créations des poètes, qui me sourit avec une pénétrante douceur, et qui descend des cieux pour venir jusqu’à moi. Est-ce un ange, une péri? Je ne sais. Elle s’assied à mes côtés dans la barque, dont le bois grossier se change aussitôt en nacre de perle et flotte sur une rivière d’argent, poussée par une brise chargée de parfums.
— Heureuse et singulière vision ! murmura l’étranger «en balançant la tête.
— Ce n’est pas là tout, continua Yousouf. Une nuit, j'avais pris une dose moins forte; je me réveillai de mon ivresse, lorsque ma cange passait à la pointe de l’ile de Roddah. Une femme semblable à celle A mon trêve penchait sur moi des yeux qui, pour être humains, n’en avaient pas moins un éclat céleste; son voile entrouvert laissait flamboyer aux rayons de la lune une veste raide de pierreries. Ma main rencontra la sienne; sa peau douce, onctueuse et fraîche comme un pétale de fleur, ses bagues, dont les ciselures m’effleurèrent, me convainquirent de la réalité.
— Près de l’ile de Roddah ? se dit l'étranger d’un air méditatif.
— Je n'avais pas rêvé, poursuivit Yousouf sans prendre garde à la remarque de son confident improvisé; le hachich n’avait fait que développer un souvenir enfoui au plus profond de mon âme, car ce visage divin m'était connu. Par exemple, où l’avais-je vu déjà ? dans quel monde nous étions-nous rencontrés ? quelle existence antérieure nous avait mis en rapport ? c’est ce que je ne saurais dire; mais ce rapprochement si étrange, cette aventure si bizarre ne me causaient aucune surprise : il me paraissait tout naturel que cette femme, qui réalisait si complètement mon idéal, se trouvât là dans ma cange, au milieu du Nil, comme si elle se fût élancée du calice d’une de ces larges fleurs qui montent à la surface des eaux 1. Sans lui demander aucune explication, je me jetai à ses pieds, et comme à la péri de mon rêve, je lui adressai tout ce que l’amour dans son
1. Est-il besoin de souligner le caractère éminemment nervalien de tout ce passage, et en particulier des thèmes de la communication entre le rêve et la vie, et de la signification mystique de la ressemblance, ainsi que de la référence à une exisfence antérieure ? Les paroles de Yousouf rendent le même son que bien des pages d’Awrélia ou des
Filles du Feu.
exaltation peut imaginer de plus brûlant et de plus sublime; il me venait des paroles d’une signification immense, des expressions qui renfermaient des univers de pensées, des phrases mystérieuses où vibrait l’écho des mondes disparus. Mon âme se grandissait dans le passé et dans l’avenir; amour que j’exprimais, j’avais la conviction de l’avoir ressenti de toute éternité.
« À mesure que je parlais, je voyais ses grands yeux s’allumer et lancer des effluves; ses mains transparentes s’étendaient vers moi s’effilant en rayons de lumière. Je me sentais enveloppé d’un réseau de flammes et je retombais malgré moi dans le rêve de la veille. Quand je pus secouer l’invincible et délicieuse torpeur qui liait mes membres, j'étais sur la rive opposée à Gizeh, adossé à un palmier, et mon noir dormait tranquillement à côté de la cange qu’il avait tirée sur le sable. Une lueur rose frangeait l’horizon; le jour allait paraître.
— Voilà un amour qui ne ressemble guère aux amours terrestres, dit l’étranger sans faire la moindre objection aux impossibilités du récit d’Yousouf, cat le hachich rend facilement crédule aux prodiges.
— Cette histoire incroyable, je ne l’ai jamais dite à personne; pourquoi te l’ai-je confiée à toi que je n’ai jamais vu ? Il me paraît difficile de l’expliquer. Un attrait mystérieux m'entraîne vers toi. Quand tu as pénétré dans cette salle, une voix a crié au fond de mon âme : « Le voilà donc enfin ». Ta venue à calmé une inquiétude secrète qui ne me laissait aucun repos. Tu es celui que j'attendais sans le savoir. Mes pensées s’élancent au-devant de toi, et j’ai dû te raconter tous les mystères de mon cœur.
— Ce que tu éprouves, répondit l'étranger, je le sens aussi, et je vais te dire ce que je n’ai pas même osé m’avouer jusqu'ici. Tu as une passion impossible, moi j’ai une passion monstrueuse ; tu aimes une péri, moi j'aime... tu vas frémir… ma sœur | et cependant, chose étrange, je ne puis éprouver aucun remords de ce penchant illégitime; j’ai beau me condamner, je suis absous par un pouvoir mystérieux que je sens en moi. Mon amour n’a rien des impuretés terrestres. Ce n’est pas la volupté qui me pousse vers ma sœur, bien
qu’elle égale en beauté le fantôme de mes visions: c’est
un attrait indéfinissable, une affection profonde comme la mer, vaste comme le ciel, et telle que pourrait l’éprouver un dieu. L'idée que ma sœur pourrait s’unir à un homme
m'inspire le dégoût et l'horreur comme un sacrilège; il y a chez elle quelque chose de céleste que je devine à travers les voiles de la chair. Malgré le nom dont la terre la nomme, c’est l’épouse de mon âme divine, la vierge qui me fut destinée dès les premiers jours de la création; par instants je crois ressaisir à travers les âges et les ténèbres des apparences de notre filiation secrète. Des scènes qui se passaient avant l’apparition des hommes sur la terre me reviennent en mémoire, et je me vois sous les rameaux d’or de l’Éden assis auprès d’elle et servi par les esprits obéissants. En m'unissant à une autre femme, je craindrais de prostituer et de dissiper l’âme du monde qui palpite en moi. Par la concentration de nos sangs divins, je voudrais obtenir une race immortelle, un dieu définitif, plus puissant que tous ceux qui se sont manifestés jusqu’à présent sous divers noms et diverses apparences | »
Pendant qu’Yousouf et l'étranger échangeaient ces longues confidences, les habitués de l’okel, agités par l'ivresse, se livraient à des contorsions extravagantes, à des rires insensés, à des pâmoisons extatiques, à des danses convulsives; mais peu à peu, la force du chanvre s'étant dissipée, le calme leur était revenu, et ils gisaient le long des divans dans l’état de prostration qui suit ordinairement ces excès.
Un homme à mine patriarcale, dont la barbe inondaïit la robe trainante, entra dans l’okel et s’avança jusqu’au milieu de la salle.
« Mes frères, levez-vous, dit-il d’une voix sonore; je viens d’observer le ciel; l'heure est favorable pour sacrifier devant le sphinx un coq blanc en l’honneur d’Hermès et d’Agathodæmon 1. »
Les sabéens se dressèrent sur leurs pieds et parurent se disposer à suivre leur prêtre; mais l’étranger, en entendant cette proposition, changea deux ou trois fois de couleur : le bleu de ses yeux devint noir, des plis terribles sillon-
nèrent sa face, et il s’échappa de sa poitrine un rugissement sourd qui fit tressaillir l’assemblée d’effroi, comme si un lion véritable fût tombé au milieu de Pokel.
1. Cette sorte de sacrifice spéciale aux Sabéens est signalée par Langlès dans ses Noées et Éclaircissements pour le Voyage de Norden (cité par G. Rouger) et dans la Re/ation de | "Égypte d'Abdel Allatif, traduite par Silvestre de Saci en 1810 (cité par Auriant, loc. cif., janv.-fév. 1950).
« Impies ! blasphémateurs ! brutes immondes | adorateurs d’idoles ! » s’écria-t-il d’une voix retentissante comme un tonnetre.
À cette explosion de colère succéda dans la foule un mouvement de stupeur. L’inconnu avait un tel air d’autorité et soulevait les plis de son sayon par des gestes si fiers, que nul n’osa répondre à ses injures.
Le vieillard s’approcha et lui dit : « Quel mal trouves-tu, frère, à sacrifier un coq, suivant les rites, aux bons génies Hermès et Agathodæmon ? »
L’étranger grinça des dents rien qu’à entendre ces deux noms.
« Si tu ne partages pas la croyance des sabéens, qu’es-tu venu faire ici ? es-tu sectateur de Jésus ou de Mahomet ?
— Mahomet et Jésus sont des imposteurs, s’écria inconnu avec une puissance de blasphème incroyable.
— Sans doute tu suis la religion de Parsis, tu vénères le feu.
— Fantômes, dérisions, mensonges que tout cela! interrompit l’homme au sayon noir avec un redoublement d’indignation.
— Âlors qui adores-tu ?
— Il me demande qui j’adore l.. Je n’adore personne, puisque je suis Dieu moi-même ! le seul, le vrai, l’unique Dieu, dont les autres ne sont que les ombres. »
À cette assertion inconcevable, inouïe, folle, les sabéens se jetèrent sur le blasphémateur, à qui ils eussent fait un mauvais parti, si Yousouf, le couvrant de son corps, ne l’eût entraîné à reculons jusqu’à la terrasse que baignait le Nil, quoiqu'il se débattit et criât comme un forcené. Ensuite, d’un coup de pied vigoureux donné au rivage, Yousouf lança la barque au milieu du fleuve. Quand ils eurent pris le courant : « Où faudra-t-il que je te conduise ? dit Yousouf à son ami.
— Là-bas, dans l’île de Roddah, où tu vois briller ces lumières », répondit l'étranger, dont l’air de la nuit avait calmé l’exaltation 1,
En quelques coups de rames, il atteignit la rive, et
1. Aucun calife n’eut jamais sa demeure dans l’île de Roddah.
Le palais de Hakem se trouvait dans le quartier du Mouski (cf. Autiant, loc. cit.).
l’homme au sayon noir, avant de sauter à terre, dit à son sauveur en lui offrant un anneau d’un travail ancien qu’il tira de son doigt : « En quelque lieu que tu me rencontres, tu n'as qu’à me présenter cette bague, et je ferai ce que tu voudras. » Puis il s’éloigna et disparut sous les arbres qui bordent le fleuve. Pour rattraper le temps perdu, Yousouf, qui voulait assister au sacrifice du coq, se mit à couper l’eau du Nil avec un redoublement d’énergie.