‹ Gerard De NervalChapitre 169 sur 319 · SAN - DIMITRI · texte numérisé non relu

SAN - DIMITRI

Seulement bien des gens s’arrêtent dans les cafés élégants qui bordent la route. On en rencontre un sur la gauche ouvrant ses larges galeries d’un côté sur le Grand Champ et de l’autre sur un vaste espace de vallons et de collines chargées de constructions légères, et entremélées de jardins, Au-delà reparait la ligne lointaine dentelée par les mosquées et les minarets de Stamboul. Cette broderie de l’horizon, monotone à la longue, se retrouve dans la plupart des vues de l'entrée du Bosphore.

Ce café est le rendez-vous de la belle compagnie; on dirait un café chantant de nos Champs-Élysées. Des rangées

GÉRARD DE NERVAL. (Œuvres, T. Il. 36

de tables des deux côtés de la route sont garnies des fashionables et des élégantes de Péra. Tout est servi à la française, les glaces, la limonade et le moka. Le seul trait de couleur locale est la présence familière de trois ou quatre cigognes qui, dès que vous avez demandé du café, viennent se poser devant votre table comme des points d’interrogation. Leur long bec, emmanché d’un col qui domine de haut la table, n’oserait attaquer le sucrier. Elles attendent avec respect. Ces oiseaux privés s’en vont ainsi de table en table, recueillant du sucre ou des biscuits.

À une table près de la mienne se trouvait un homme d’un certain âge, aux cheveux blancs comme sa cravate, vêtu d’un habit noir d’une coupe un peu arriérée, et portant à sa boutonnière un ruban rayé de diverses couleurs étrangères. Il avait accaparé tous les journaux du café, posé le Journal de Constantinople sur l’'Écho de Smyrne, le Portofolio ? maltese sut le Courrier d’ Athènes, enfin tout ce qui aurait fait ma joie dans ce moment-là, en m'’instruisant des nouvelles de l’Europe. Par-dessus cette masse de feuilles superposées, il lisait attentivement le Moniteur ottoman.

J'osai tirer vers moi l’un des journaux, en le priant de m’excuser : il me lança un de ces regards féroces que je n’ai vus qu’aux habitués des plus anciens cafés de Partsts

« Je vais avoir fini le Moniteur ottoman », me dit-il.

J’attendis quelques minutes. Il fut clément, et me passa enfin le journal avec un salut qui sentait son dix-huitième siècle.

« Monsieur, ajouta-t-il, nous avons grande fête ce soir. Le Moniteur nous annonce la naissance d’une princesse, et cet événement, qui sera plein de charme pour tous les sujets de Sa Hautesse, coïncide par hasard avec l’ouverture du Ramazan 1, »

Je ne m’étonnai pas, de ce moment, de voir tout le monde en fête, et j’attendis patiemment, tantôt en regardant la route animée par les voitures et les cavalcades, tantôt en

1. M. Jean Richer fournit sur ce point les renseignements suivants, qui lui ont été communiqués par M. Bedrettin Tundjel : en 1843, le Ramazan dura du 25 septembre au 25 octobre (Gérard fut à Constantinople du 25 juillet au 28 octobre). La princesse dont il est ici question est la sultane Djémilé, née un peu plus d’un mois avant l’ouverture du Ramazan, le 18 août.

parcourant les journaux franks que mon voisin me passait à mesure qu’il en avait terminé [a lecture.

Il apprécia sans doute ma politesse et ma patience, et comme je me préparais à sortir, il me dit :

« Où allez-vous donc ? Au bal ?

— Est-ce qu’il y a un bal ? répondis-je.

— Vous en entendez d’ici la musique. »

En effet, les accords stridents d’un orchestre grec ou valaque arrivaient jusqu’à mon oreille. Mais cela ne prouvait pas que l’on dansit; car la plupart des guinguettes et des cafés de Constantinople ont aussi des musiciens qui jouent même pendant le jour.

« Venez avec moi », me dit l’inconnu.

À deux cents pas peut-être du kiosque que nous venions de quitter, nous vimes une porte splendidement décorée, formant l’entrée d’un jardin qui, situé au carrefour de deux routes, avait une forme triangulaire. Des quinconces d’arbres reliés par des guirlandes, des salles de verdure entourant les tables, tout cela formait un spectacle assez vulgaire pour un Parisien. Mon guide était enthousiasmé. Nous entrâmes dans l’intérieur, qui se composait de plusieurs salles remplies de consommateurs; l’orchestre continuait à s’escrimer vaillamment, avec des violons à une corde, des flûtes de roseau, des tambourins et des guitares, exécutant, du reste, des airs assez originaux. Je demandai où était le bal.

« Attendez, me dit le vieillard, le bal ne peut commencer qu’au coucher du soleil. Ceci est dans les règlements de police. Mais, comme vous voyez, ce ne nine long. »

Il m'avait conduit à une fenêtre, et en effet le soleil ne tarda pas à descendre derrière les lignes d’horizon violettes qui dominent la Corne-d’Or. Aussitôt un bruit immense se fit de tous côtés. C’étaient les canons de Tophana, puis ceux de tous les vaisseaux du port qui saluaient la double fête. Un spectacle magique commençait en même temps sur tout le plan lointain où se découpent les monuments de Stamboul. À mesure que l’ombre descendait du ciel, on voyait paraître de longs chapelets de feu dessinant les dômes des mosquées et traçant sur leurs coupoles des arabesques, qui formaient sans doute des légendes en lettres ornées; les minarets, élancés comme un millier de mûts au-dessus des édifices, portaient des bagues de lumières, dessinant les frêles galeries qu’ils supportent. De tous côtés

pattaient les chants des wwezzins, si suaves d’ordinaire, ce jour-là bruyants comme des chants de triomphe.

Nous nous retournâmes vers la salle; la danse avait commencé.

Un grand vide s’était formé au centre de la salle; nous vimes entrer, par le fond, une quinzaine de danseurs coiffés de rouge, avec des vestes brodées et des ceintures éclatantes. Il n’y avait que des hommes.

Le premier semblait conduire les autres, qui se tenaient par la main, en balançant les bras, tandis que lui-même liait sa danse compassée à celle de son voisin, au moyen d’un mouchoir, dont ils avaient chacun un bout. Il semblait la tête au col flexible d’un serpent, dont ses compagnons auraient formé les anneaux.

C’était là, évidemment, une danse grecque, — avec les balancements de hanche, les entrelacements et les pas en guirlande que dessine cette chorégraphie. Quand ils eurent fini, je commençais à manifester mon ennui des danses d'homme, que j'avais trop vues en Égypte, lorsque nous vimes paraître un égal nombre de femmes qui reproduisirent la même figure. Elles étaient la plupart jolies et fort gracieuses, sous le costume levantin; leurs calottes rouges festonnées d’or, les fleurs et les gazillons lamés de leurs coiffures, les longues tresses ornées de sequins qui descendaient jusqu’à leurs pieds leur faisaient de nombreux partisans dans l’assemblée. — Toutefois, c’étaient simplement des jeunes filles ioniennes venues avec leurs amis ou leurs frères, et toute tentative de séduction à leur égard eût amené des coups de couteau 1 2,

« Je vous ferai voir tout à l’heure mieux que cela », me dit le complaisant vieillard dont je venais de faire la connaissance,

Et, après avoir pris des sorbets, nous sortimes de cet établissement, qui est le Mabille ? des Francs de Péra.

1. Cf. lettre du 8 mai 1849 (Corresp., éd. cit., n° 135) : « Jai eu le malheur d'assister dans cette ville de Constantinople à quelques tueries entre les Hellènes et les Grecs ioniens… » Gérard fait allusion à un incident de cette espèce dans une note de la version du Nafional (cf. var), qu’il n’a pas reprise dans l’édition définitive du Voyage.

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