‹ Gerard De NervalChapitre 170 sur 319 · Bal public ouvert aux Champs-Élysées (actuellement avenue · texte numérisé non relu

Bal public ouvert aux Champs-Élysées (actuellement avenue

Montaigne), en 1840, par un maître de danse connu sous le nom du père Mabille.

LES NUITS DU RAMAZAN Si

Stamboul, illuminée, brillait au loin sur l’horizon, devenu plus obscur, et son profil aux mille courbes gracieuses se prononçait avec netteté, rappelant ces dessins piqués d’épingles que les enfants promènent devant les lumières. Il était trop tard pour s’y rendre, car, à partir du coucher du soleil, on ne peut plus traverser le golfe.

« Convenez, me dit le vieillard, que Constantinople est le véritable séjour de la liberté. Vous allez vous en convaincre mieux tout à l’heure. Pourvu qu’on respecte les chiens, chose prudente d’ailleurs, et qu’on allume sa lanterne quand le soleil est couché, on est aussi libre ici toute la nuit qu’on l’est à Londres... et qu’on l’est peu à Paris ! »

Il avait tiré de sa poche une lanterne de fer-blanc dont les replis en toile s’allongeaient comme des feuilles de soufflet qui s’écartent, et y planta une bougie : « Voyez, reprit-il, comme ces longues allées de cyprès du Grand Champ des Morts sont encore animées à cette heure. » En effet, des robes de soie ou des féredjés de drap fin passaient çà et là en froissant les feuilles des buissons; des caquetages mystérieux, des rires étouffés traversaient lombre des charmilles. L’effet des lanternes voltigeant partout aux mains des promeneurs me faisait penser à Pacte des nonnes de Robert 1, —— comme si ces milliers de pierres plates éclairées au passage eussent dû se lever tout . à coup; mais non, tout était riant et calme; seulement, la brise de la mer berçait dans les ifs et dans les cyprès les colombes endormies. Je me rappelai ce vers de Gœthe :

Tu souris sur des tombes, immortel Amour ? |

Cependant nous nous dirigions vers Péra, en nous arrétant parfois à contempler l’admirable spectacle de la vallée

1. Robert le Diable, opéra de Scribe et Meyerbeer (1831). Au troisième acte figure un ballet dansé à minuit dans les ruines d’un monastère par les nonnes sorties de leur tombeau ! On retrouve le même souvenir dans Théophile Gautier : Constantinople, XTII, /e cimetière de Scutari. Il est sûr que Robert le Diable fit une forte impression sur l'esprit de Gérard.

2. Passage de Gœthe, traduit par Gérard dans ses Poésies allemandes (Le Voyageur). La citation, faite de mémoire, n’est qu’approximative. Voici le texte de la traduction de 1830 : « Ex 101, homme ! fu te bâtis une chaumière avec les débris sublimes du passé. Tu jouis sur des tombes ! »

qui descend vers le golfe, et de l’illumination couronnant le fond bleuâtre, où s’estompaient les pointes des arbres, et où, par places, luisait la mer, reflétant les lanternes de couleur suspendues aux mâts des vaisseaux. « Vous ne vous doutez pas, me dit le vieillard, que vous causez en ce moment avec un ancien page de l’impératrice Catherine II ?

— Cela est bien respectable, pensai-je; car cela doit remonter au moins aux dernières années du siècle dernier.

— Je dois dire, ajouta le vieillard avec quelque prétention, que notre souveraine (car je suis Russe) était, à cette époque, un peu. ce que je deviens aujourd’hui. »

Il soupira. Puis il se mit à parler longtemps de l’impératrice, de son esprit, de sa grâce charmante, de sa bonté : « Le rêve continuel de Catherine, ajouta-t-il, était de voir Constantinople. Elle parlait quelquefois de s’y rendre déguisée en bourgeoise allemande. Mais elle eût, certes, préféré y pénétrer par la conquête, et c’est pour cela qu’elle envoya en Grèce cette expédition commandée par Orlof, qui, de loin, prépara la révolution des Hellènes *. La guerre de Crimée n’eut pas non plus d’autre but; mais les Turcs se défendirent si bien, qu’elle ne put arriver qu’à la possession de cette province, garantie en dernier lieu par un traité de paix.

« Vous avez entendu parler des fêtes qui se donnèrent dans ce pays, et où plusieurs de vos gentilshommes aventuriers assistèrent. On ne parlait que français à sa cour; on ne s’occupait que de la philosophie des encyclopédistes, de tragédies jouées à Paris et de poésie légère. Le prince de Ligne était arrivé enthousiasmé de l’Iphigénie en Tauride de Guymond de la Touche 1, L’impératrice lui fit aussitôt présent de la partie de l’ancienne Tauride où l’on avait cru retrouver les ruines du temple élevé par le cruel Thoas.

1. Jésuite défroqué (1723-1760), auteur d’une tragédie de ce sujet (1757). Gérard se réfère ici à deux endroits des Leffres et Pensées du Prince de Ligne (publiées par Mme de Staël en 1809) qui ont servi de point de départ à un rêve raconté dans La Pandora (I) : « Je crus reconnaître en elle l’altière Catherine. J'étais moi-même le prince de Ligne, et elle ne fit pas de difficulté de m’accorder la Crimée, ainsi que l'emplacement de l’ancien temple de Thoas. » On notera que ce rêve est, dans La Pandora, lié au souvenir de Constantinople; Gérard en effet ajoute aussitôt : & Je me trouvai tout à coup moelleusement assis sur le trône de Stamboul. »

Le prince fut très embarrassé de ce présent de quelques lieues carrées, occupées par des cultivateurs musulmans, qui se bornaient à fumer et à boire du café tout le jour. Comme la guerre les avait rendus trop pauvres pour continuer ce passe-temps, le prince de Ligne se vit encore forcé de leur donner de l’argent afin qu’ils pussent renouveler leurs provisions. Ils se quittèrent très bons amis.

« Ceci n’était que généreux. Potemkin 12 fut plus magnifique. Comme la contrée sablonneuse où l’on se trouvait blessait les yeux de sa souveraine, il fit apporter, de cinquante lieues, des forêts entières de sapins coupés qui, il est vrai, ne donnèrent d’ombrage que pendant le séjour de la cour impériale.

« Catherine, cependant, ne se consolait pas d’avoir perdu l’occasion de visiter la côte d’Asie. Pour occuper les loisirs du séjour en Crimée, elle pria M. de Ségur de lui enseigner à faire des vers français. Cette femme avait tous les caprices. Après s’être rendu compte des difficultés, elle s’enferma quatre heures dans son cabinet, et en ressortit ayant fait en tout deux alexandrins, qui ne sont que passables. Les voici :

Dans le sérail d’un khan ?, sur des coussins brodés, Dans un kiosque d’or, de grilles entouré...

« Elle n’avait pas pu se tirer du reste ?.

— Ces vers, observai-je, ne manquent pas d’une certaine couleur orientale; ils indiquent même un certain désir de savoir à quoi s’en tenir sur la galanterie des Turcs.

— Le prince de Ligne trouva détestables les rimes de ce distique, ce qui découragea l’impératrice de toute prosodie française. Je vous parle de choses que je ne sais que par oui-dire. J'étais alors au berceau, et je n'ai vu que les dernières années de ce grand règne. Après la mort de

1. Cf. var. À la suite des précédents éditeurs, nous corrigeons ici Orloff en Potemkin, conformément à un erratum du National plus respectueux en effet de la vérité historique.

2. Le khan, c’est le sultan, ou encore tout souverain indépendant des pays d'Asie. { Note de Gérard.)

3. Le texte des Lettres du prince de Ligne (op. it., pp. 56-58, cité par G. Rouger) est quelque peu différent de la citation de Gérard : & Sur le sopha du Kan, sur des coussins bourrés, — Dans un Riosque d’or, de grilles entouré. »

l’impératrice, j’héritai sans doute de ce désir violent qu’elle avait eu de voir Constantinople. Je quittai ma famille, et j'arrivai ici avec fort peu d’argent. J’avais vingt ans, de belles dents, et la jambe admirablement tournée... »

VA

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