‹ Gerard De NervalChapitre 178 sur 319 · THÉATRES ET FÊTES · texte numérisé non relu

THÉATRES ET FÊTES

ILDIZ - KHAN :

DA m'être reposé, je m’informai du moyen d’assister aux fêtes nocturnes qui se donnaient dans la ville turque. Mon ami le peintre, que je revis dans la journée, familier avec les mœurs du pays, ne vit pour moi d’autre moyen que de me faire habiter Stamboul, ce qui présentait de grandes difficultés.

Nous primes un caïque pour traverser la Corne-d’Or, et nous descendimes à cette même échelle du marché aux poissons où nous avions été, la veille, témoins d’une scène sanglante. Les boutiques étaient fermées partout. Le bazar égyptien, qui vient ensuite, et où se vendent les épiceries, les couleurs, les produits chimiques, était hermétiquement fermé. Au-delà, Le rues n'étaient habitées et parcourues que par les chiens, étonnés toujours, pendant les premiers jours du Ramadan, de ne plus recevoir leur pitance à une boutique voisine du bazar, occupée par un marchand arménien que connaissait mon ami. Tout était fermé chez lui; mais n'étant pas soumis à la loi musulmane, il se per-

1. Cf., à son père, Corresp., éd. cit., n° ro1 : « Depuis le commencement du Ramazan, je suis allé m'établir non plus à Péra.…. mais dans la partie située entre la Corne d'Or et la mer ; j'ai trouvé un logement très agréable, avec la plus belle vue, dans un Khan — Gbildiz-Khan — c’est-à-dire Hôtel de l'Étoile. Tout ce bâtiment énorme est garni de Persans et d’ Arméniens fort polis. Le logement n’avait que les murs, mais avec mon li de voyage, une naïte, un tapis et une table en treillis de palmier, cela est meublé autant qu’il faut. » Cf. notre illustration.

mettait de veiller le jour et de dormir la nuit comme à lPordinaire, sans en rien faire voir extérieurement.

Nous pûmes diner chez lui, car il avait eu la précaution d’acheter des vivres la veille; autrement il eût fallu revenir à Péra pour en trouver. La pensée que j'avais d’habiter Stamboul lui parut absurde au premier abord, attendu qu'aucun chrétien n’a le droit d’y prendre domicile : on leur permet seulement d’y venir pendant le jour. Pas un hôtel, pas une auberge, pas même un caravansérail qui leur soit destiné; l’exception ne porte que sur les Arméniens, Juifs ou Grecs, sujets de l’empire.

Cependant je tenais à mon idée, et je lui fis observer que j'avais trouvé le moyen d’habiter le Caire, hors du quartier franc, en prenant le costume du pays et en me faisant passer pour cophte. « Eh bien ! me dit-il, un moyen seul existe ici, c’est de vous faire passer pour Persan. Nous avons à Stamboul un caravansérail nommé Ildiz-Khan (Khan de l'Étoile), dans lequel on reçoit tous les marchands asiatiques des diverses communions musulmanes. Ces gens-là ne sont pas seulement de la secte d’Ali; il y a aussi des Guèbres, des Parsis, des Koraïtes, des Wahabis, ce qui forme un tel mélange de langages, qu’il est impossible aux Turcs de savoir à quelle partie de l'Orient ces hommes appartiennent. De sorte qu’en vous abstenant de parler une langue du Nord, que l’on reconnaitrait à la prononciation, vous pourrez demeurer parmi eux 1, »

Nous nous rendimes à Iidiz-Khan, situé dans la plus haute partie de la ville, près de la Colonne brâlée, Vun des restes les plus curieux " l’ancienne Byzance ?. Le caravansérail, entièrement bâti en pierre, présentait au dedans l’aspect d’une caverne. Trois étages de galeries occupaient les quatre côtés de la cour, et les logements, voûtés en

1. Guèbres et Parsis, adhérents du culte de Zotoastre, ne sont évidemment pas des musulmans. Les Koraïites, membres d’une tribu originaire de la Mecque, celle même à laquelle appartenait Mahomet, sont chargés de la garde des Lieux Saints de l’Islam. Les Wahabis enfin, originaires de l'Arabie centrale, refusent la croyance au Prophète médiateur et n’admettent que le culte direct d’Allah.

2. Il s’agit de ce qu’on appelle aussi la Colonne de Constantin, érigée en 330 comme mémorial de paix religieuse. Le nom de « Colonne brälée » lui venait sans doute de ce qu’elle avait été atteinte par l’incendie qui ravagea Constantinople en 1770.

ILDIZ-KHAN

Dessin d’après nature par Camille Rogier, L’Age du Romantisme, 1887, 3° livraison, p. 9.

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