‹ Gerard De NervalChapitre 181 sur 319 · TR · texte numérisé non relu

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nom qui brillait en grosses lettres comme l’éoi/e dramatique du moment, c'était celui de la Ronzi-Tacchinardi, cette cantatrice des plus beaux temps de Rossini, à laquelle Stendhal a consacré de belles pages 1. La Ronzi n’était plus jeune, hélas |! Elle venait à Constantinople, comme y avait passé quelques années auparavant l’illustre tragédienne Mlle Georges, qui, après avoir paru au théâtre de Péra, et aussi devant le sultan, était allée donner ensuite des représentations en Crimée, et jouer Tphigénie en Tauride aux lieux mêmes où s’élevait jadis le temple de Thoas. Les artistes éminents, comme les grands génies de toute sorte, ont le sentiment profond du passé; ils aiment aussi les courses aventureuses, et sont attirés toujours vers le soleil d'Orient, comme se sentant de la nature des aigles. Donizetti présidait l’orchestre, par une permission spéciale du sultan, qui l’a depuis longtemps engagé comme chef de sa musique ?.

Il est vrai que ce nom rayonnant n’était que celui du frère de ce compositeur que nous avons tant admiré; mais il n’en brillait pas moins sur l’affiche avec un charme particulier pour les Européens; aussi la ville franque n’étaitelle occupée que de la représentation prochaine. Les billets, distribués d’avance dans les hôtels et dans les cafés, étaient devenus difficiles à obtenir. J’eus l’idée d’aller voir le directeur du principal journal français de Constantinople, dont les bureaux étaient à Galata *. Il parut charmé de ma visite, me retint à diner et me fit ensuite les honneurs de sa

1. Stendhal : Vie de Haydn. Rome, Naples et Florence. Vie de Rossin:. Mais la mémoire de Gérard est infidèle : les deux noms qu’il réunit comme celui d’une seule éfoile sont ceux d’un acteur, le ténor Nicolas Tacchinardi (1776-1859) et de la cantatrice Joséphine Ronzi-Debegnis (1800-1853); peut-être la confusion a-t-elle été favorisée dans l'esprit de Gérard par le fait que l’actrice portait bien un nom double.

2. Il s’agit de Giuseppe Donizetti, frère du compositeur, qui

devint, à partir de 1828, instructeur général des musiques impériales ottomanes: il devait mourir à Constantinople le 12 février 1856 (cf. Gilberto Primi : Donigefti-Pacha, Istanbul, 1954, cité par Jean Richer).

3. Cf., à son père, 19 août 1843 Corresp., éd. cit., n° 99 : & Je connais. le directeur du Journal de Constantinople, M. Deschamps. » Gérard collabora à ce journal. Il en parle dans une lettre à Théophile Gautier (éd. cit.) n° 104, Cf. aussi n° xi, lettre de Gautier : « #u écris dans un journal ottoman Ÿ.

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loge. « Si vous n’avez pas oublié, me dit-il, votre ancien métier de feuilletoniste, vous nous ferez les comptes rendus du théâtre, et vous y aurez vos entrées. » J’acceptai un peu imprudemment peut-être, car, lorsqu'on demeure à Stamboul, il n’est pas commode d’y retourner tous les deux jours en pleine nuit, après la fin du spectacle.

On jouait Bsondelmonte ? ; la salle de spectacle située dans le haut de Péra est beaucoup plus longue que large; les loges sont disposées à l’italienne, sans galeries; elles étaient occupées presque toutes par les ambassadeurs et les banquiers. Les Arméniens, les Grecs et les Francs composaient à peu près tout le parquet, et à l’orchestre seulement on distinguait quelques Turcs, de ceux sans doute que leurs parents ont envoyés de bonne heure à Paris ou à Vienne; Car si aucun préjugé n'empêche, au fond, un musulman d'aller à nos théâtres, il faut songer que notre musique ne les ravit que médiocrement; la leur, qui procède par quarts de ton, nous est également incompréhensible, à moins d’être pour ainsi dire traduite selon notre système musical. Les airs grecs ou valaques paraissent seuls être compris de tous. Donizetti avait chargé son frère d’en recueillir le plus possible, et les utilisait sans doute dans ses opéras.

Le directeur du journal de Constantinople voulait me présenter à l’ambassadeur français; mais je déclinai cet honneur, attendu qu’il m'aurait invité à diner, et l’on m'avait prévenu contre cette éventualité.

Ce fonctionnaire habitait tout l’été à Thérapia, village situé sur le Bosphore, à six lieues de Constantinople. Il faut, pour s’y rendre, louer un caïque avec six rameurs pour une demi-journée, ce qui coûte environ vingt francs. On le voit, c’est un diner assez cher que vous offre l’ambassadeur.…. On peut ajouter aussi aux chances fâcheuses de cette invitation l’ennui de revenir par mer à une heure assez avancée, quelquefois par le mauvais temps, dans une barque en forme de*poisson, épaisse comme la main, et

1. C’est l'opéra qui est mentionné dans la version d’Ocravie des Lettres à Aurélia (V) : « Le soir nous étions allés voir Buondelmonte 4 San Carlo... » Chose curieuse, cet opéra de Pacini ne fut représenté — à Florence — qu’en 1844 : Gérard ne pouvait donc y avoir assisté, en 1843, ni à Constantinople ni à Naples. Quelque raison mystérieuse la donc poussé à intégrer, par deux fois, le souvenir ultérieur de cet opéra à ses souvenirs orientaux et napolitains de 1843.

accompagnée d’un chœur infatigable de marsouins qui dansent ironiquement à la pointe des vagues, dans l’espérance de souper aux dépens des convives attardés de l’ambassadeur de France.

La représentation se passa comme dans un théâtre italien quelconque. La Ronzi fut couverte de bouquets, rappelée vingt fois; elle dut être satisfaite de l’enthousiasme byzantin. Puis chacun ralluma sa lanterne, les ambassadeurs et les banquiers firent avancer leurs voitures, d’autres montèrent à cheval; pour moi, je me disposai à regagner Ildiz- Khan, car à Péra on ne trouverait pas à loger pour une seule nuit.

Je connaissais assez le chemin fort long qui conduit à Stamboul par le pont de bateaux qui traverse la Corned'Or, pour ne pas craindre de m’y engager à la pure clarté de la lune du Ramazan, par une de ces belles nuits qui valent nos aurores. Les chiens, qui font si exactement la police des rues, n’attaquent jamais que les imprudents qui, au mépris des ordonnances, se dispensent de porter une lanterne. Je m’engageai donc à travers le cimetière de Péra par un chemin qui conduit à la porte de Galata correspondante aux bâtiments de la marine; l’enceinte fortifiée se termine là; mais on ne peut traverser la Corne-d’Or sans y pénétrer. On frappe à un guichet, et le portier vous ouvre moyennant un bakchis; on répond au salut des gens du corps de garde par un a/ikoum al salam *; puis, au bout d’une rue qui descend vers la mer, on gagne ce magnifique pont, d’un quart de lieue, qu’a fait construire le sultan Mahmoud.

Une fois sur l’autre rive, j’ai retrouvé avec plaisir les illuminations de la fête, tableau des plus réjouissants quand on vient de faire une lieue, la nuit, à travers les cyprès et les tombes.

Ce quai du Fanar, encombré de vendeurs de fruits, de pâtissiers, de confiseurs, de frituriers ambulants, de Grecs vendant de l’anisette et du rosolio ?, est très fréquenté des matelots, dont les navires sont rangés par centaines dans la baie. Les cabarets et les cafés, illuminés de transparents

1. C’est en effet la formule de réponse au salut (salam aleikum ; cf. salamalec).

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