LES BUVEURS D’EAU
On peut s’arrêter un instant aux spectacles de la place du Sérasquier, à ces scènes de folie qui se renouvellent dans tous les quartiers populaires, et qui prennent partout une teinte mystique inexplicable pour nous autres Européens. Qu'est-ce, par exemple, que Caragueuz, ce type extraordinaire de fantaisie et d’impureté, qui ne se produit publiquement que dans les fêtes religieuses ? N'est-ce pas un souvenir égaré du dieu de Lampsaque, de ce Pan, père universel, que l’Asie pleure encore ?.…
Lorsque je sortis du café, je me promenai sur la place, songeant à ce que j'avais vu. Une impression de soif que . je ressentis me fit rechercher les étalages des vendeurs de boissons.
Dans ce pays où les liqueurs fermentées ou spiritueuses ne peuvent se vendre extérieurement, on remarque une industrie bizarre, celle des vendeurs d’eas à la mesure et au verre.
Ces cabaretiers extraordinaires ont des étalages où l’on distingue une foule de vases et de coupes remplis d’une eau
plus ou moins recherchée. À Constantinople, l’eau m’arrive que par l’aqueduc de Valens, et ne se conserve que dans des réservoirs dus aux empereurs byzantins, où elle prend souvent un goût désagréable. De sorte qu’en raison de la rareté de cet élément, il s’est établi à Constantinople une école de buveurs d’eau, gosrmers véritables, au point de vue de ce liquide.
On vend, dans ces sortes de boutiques, des eaux de divers pays et de différentes années. L’eau du Nil est la plus estimée, attendu qu’elle est la seule que boive le sultan; c’est une partie du tribut qu’on lui apporte d’Alexandrie. Elle est réputée favorable à la fécondité. L’eau de l'Euphrate, un peu verte, un peu âpre au goût, se recommande aux natures faibles ou relâchées. L’eau du Danube, chargée de sels, plait aux hommes d’un tempérament énergique. IL y a des eaux de plusieurs années. On apprécie beaucoup l’eau du Nil de 1833, bouchée et cachetée dans des bouteilles que l’on vend très cher...
Un Européen nca initié au dogme de Mahomet n’est pas naturellement fanatique de l’eau. Je me souviens d’avoir entendu soutenir, à Vienne, par un docteur suédois, que l'eau était une pierre,. un simple cristal naturellement à l’état de glace, lequel ne se trouvait liquéfié, dans les climats au-dessous du pôle, que par une chaleur relativement forte, mais incapable cependant de fondre les autres pierres. Pour corroborer sa doctrine, il faisait des expériences chimiques sur les diverses eaux des fleuves, des lacs ou des sources, et y démontrait, dans le résidu produit par l’évaporation, des substances nuisibles à la santé humaine. Il est bon de dire que le but principal du docteur, en dépréciant l’usage de l’eau, tendait à obtenir du gouvernement un privilège de brasserie impériale. M. de Metternich avait paru frappé de ses raisonnements. Du reste, comme grand producteur de vin, il avait intérêt à en partager l’idée.
Quoi qu’il en soit de la possibilité scientifique de cette hypothèse, elle m'avait laissé une impression vive : on peut n’aimer pas à avaler de la pierre fondue. Les Turcs s’en arrangent, il est vrai; mais à combien de maladies spéciales, de fièvres, de pestes et de fléaux divers ne sont-ils pas exposés |
Telles sont les réflexions qui m’empêchaient de me livrer à ce rafraîchissement. Je laissai les amateurs à leur débauche d’eaux plus ou moins vieilles, plus ou moins choisies, — et
je m’arrêtai devant un étalage où brillaient des flacons qui semblaient contenir de la limonade, On m’en vendit un, moyennant une piastre turque (25 centimes). Dès que je Veus porté à ma bouche, je fus obligé d’en rejeter la première gorgée. Le marchand riait de mon innocence (on saura plus tard ce qu'était cette boisson l), de sorte qu’il me fallut retourner à Ildiz-Khan pour trouver un rafraichissement plus agréable.
Le jour était venu, et les Persans, rentrés de meilleure heure, dormaient depuis longtemps. Quant à moi, excité par cette nuit de courses et de spectacles, je ne pus arriver à m'endormir. Je finis par me rhabiller, et je retournai à Péra pour voir mon ami le peintre.
On me dit qu’il avait déménagé et demeurait à Kosroukschemé chez des Arméniens qui lui avaient commandé un tableau religieux. Kouroukschemé est situé sur la rive européenne du Bosphore, à une lieue de Péra. I1 me fallut prendre un caïque à l’échelle de Tophana.
Rien n’est charmant comme ce quai maritime de la cité franque. On descend de Péra par des rues montueuses aboutissant par en haut à la grande rue, puis aux divers consulats et aux ambassades; ensuite on se trouve sur une place de marché encombrée d’étalages fruitiers où s’étalent les magnifiques productions de la côte d’Asie. Il y a des cerises presque en tout temps, la cerise étant un produit naturel de ces climats. Les pastèques, les figues de cactus et les raisins marquaient la saison où nous nous trouvions, — et d’énormes melons de la Cassaba 1, les meilleurs du monde, arrivés de Smyrne, invitaient tout passant à un déjeuner simple et délicieux. Ce qui distingue cette place, c’est une fontaine admirable dans l’ancien goût turc, ornée de portiques découpés et soutenus par des colonnettes et des arabesques sculptées et peintes. Autour de la place et dans la rue qui mène au quai, on voit un grand nombre de cafés Sur la façade desquels je distinguais encore des transparents aux lumière éteintes, — qui portaient en lettres d’or ce même nom de Caragueuz, aussi aimé là qu’à Stamboul.
Quoique Tophana fasse partie des quartiers francs, il s’y trouve beaucoup de musulmans, la plupart portefaix
1. Ville située à l’est de Smyrne, connue pour la qualité de ses cultures maraîchères.
GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T.Il. 39
s50 VOYAGE EN ORIENT
(bamals), où mariniers ( caïdjis). Une batterie de six pièces est en évidence sur le quai; elle sert à saluer les vaisseaux qui entrent dans la Corne-d’Or, et à annoncer le lever et le coucher du soleil aux trois parties de la ville séparées par les eaux : Péra, Stamboul et Scutari.
Cette dernière apparait majestueusement de l’autre côté du Bosphore, festonnant l’azur de dômes, de minarets et de kiosques, comme sa rivale Stamboul.
Je n’eus pas de peine à trouver une barque à deux rameurs. Le temps était magnifique, et la barque, fine et légère, se mit à fendre l’eau avec une vitesse extraotdinaire. — Le respect des musulmans pour les divers animaux explique comment le canal du Bosphore, qui coupe comme un fleuve les riches coteaux d'Europe et d'Asie, est toujours couvert d'oiseaux aquatiques qui voltigent ou nagent par milliers sur l’eau bleue, et animent ainsi la longue perspective des palais et des villas.
À partir de Tophana, les deux rivages, beaucoup plus rapprochés en apparence qu’ils ne le sont en effet, présentent une ligne continue de maisons peintes de couleurs vives, relevées d’ornements et de grillages dorés.
Une série de colonnades commence bientôt sur la rive gauche et dure pendant un quart de lieue. Ce sont les bâtiments du palais neuf de Béchik-Tasch. Ils sont construits entièrement dans le style grec et peints à l'huile en blanc; les grilles sont dorées. Tous les tuyaux de cheminée sont faits en forme de colonnes doriques, le tout d’un aspect à la fois splendide et gracieux. Des barques dorées flottent attachées aux quais, dont les marches de marbre descendent jusqu’à la mer. D’immenses jardins suivent au-dessus les ondulations des collines. Le pin parasol domine partout les autres végétations. On ne voit nulle part de palmiers, car le climat de Constantinople est déjà trop froid pour ces arbres. Un village, dont le port est garni de grandes barques nommées caîgues, succède bientôt au palais; puis on passe encore devant un sérail plus ancien, qui est le même qu’habitait en dernier lieu la sultane Esmé, sœur de Mahmoud. C’est le style turc du dernier siècle : des festons, des rocailles comme ornements, des kiosques ornés de trèfles et d’arabesques, qui s’avancent comme d'énormes cages grillées d’or, des toits aigus et des colonnettes peintes de couleurs vives. On rêve quelque temps les mystères des Mille et une Nuits.
Dans les caïques, le passager est couché sur un matelas, à l'arrière, tandis que les rameurs s’évertuent à couper l'onde avec leurs bras robustes et leurs épaules bronzées, coquettement revêtus de larges chemises en crêpe de soie à bandes satinées. Ces hommes sont très polis, et affectent même dans les attitudes de leur travail une sorte de grâce artistique.
En suivant la côte européenne du Bosphore, on voit à une longue file de maisons de campagne habitées généralement par des employés du sultan. Enfin, un nouveau port rempli de barques se présente; c’est Kouroukschemé.
Je retins la barque pour me ramener le soir, c’est l’usage; les rameurs entrèrent au café, et en pénétrant dans le village, je crus voir un tableau de Decamps 1. Le soleil découpait partout des losanges lumineux sur les boutiques peintes et sur les murs passés au blanc de chaux; le vert glauque de la végétation reposait çà et là les yeux fatigués de lumière. J’entrai chez un marchand de tabac pour acheter du lattaquié ?, et je m’informai de la maison arménienne où je devais trouver mon ami.
On me l’indiqua avec complaisance. En effet, la famille qui favorisait en ce moment la peinture française était celle de grands personnages arméniens # Pb, On m'accompagna jusqu’à la porte, et je trouvai bientôt l’artiste installé dans une salle magnifique qui ressemblait au café Turc du boulevard du Temple, dont la décoration orientale est beaucoup plus exacte qu’on ne le croit.
Plusieurs Français se trouvaient réunis dans cette salle, admirant les cartons des fresques projetées par le peintre, plusieurs attachés de l’ambassade française, un prince belge et l’hospodar de Valachie, venu pour les fêtes à Constantinople. Nous allâmes visiter la chapelle, où l’on pouvait voir déjà la plus grande partie de la décoration
1. Alexandre Decamps (1803-1860), avec Prosper Marilhat le plus célèbre des peintres orientalistes romantiques. L’impression de Gérard est fort exacte : le colorisme de Decamps est souvent fondé sur le jeu des couleurs et du blanc. Gérard ne pouvait manquer de connaître quelques-unes de ces Srènes d'Orient, de Decamps, où triomphe précisément le pittoresque ici défini par Gérard.