On connaît le goût de Gérard pour les étymologies
marchand le lui donne d’ordinaire ou le lui laisse emporter. S'il rencontre une femme, et qu’il soit très respecté du peuple, il est admis qu’il peut l’approcher sans impureté. Ïl est vrai que ceci ne se passerait plus aujourd’hui dans les grandes villes où la police est médiocrement édifiée sur les qualités des derviches; mais le principe qui domine ces libertés, c’est que l’homme qui abandonne tout peut tout recevoir, parce que sa vertu étant de repousser toute possession, celle des fidèles croyants est de l’en dédommager par des dons et des offrandes.
Par la même cause de sainteté particulière, les derviches ont le droit de se dispenser du voyage de la Mecque; ils peuvent manger du porc et du lièvre, et même toucher les chiens, ce qui est défendu aux autres Turcs, malgré la révérence qu’ils ont tous pour le souvenir du chien des Sept- Dormants 1,
Quand nous entrâmes dans la cour du #ké (couvent), nous vimes un grand nombre de ces animaux auxquels des frères servants distribuaient le repas du soir. Il y a pour cela des donations fort anciennes et fort respectées. Les murs de la cour, plantée d’acacias et de platanes, étaient garnis çà et là de petites constructions en bois peint et sculpté suspendues à une certaine hauteur, comme des consoles. C’étaient des logettes consacrées à des oiseaux qui, au hasard, en venaient prendre possession et qui restaient parfaitement libres.
La représentation donnée par les derviches hurleurs ne nv'offrit rien de nouveau, attendu que j’en avais déjà vu de pareilles au Caire. Ces braves gens passent plusieurs heures à danser en frappant fortement la terre du pied autour d’un mât décoré de guirlandes, qu’on appelle Séry ; cela produit un peu l’efflet d’une farandole où l’on resterait en place. Ils chantent sur des intonations diverses une éternelle litanie
r. Le Coran (XVIII : Sourate de la Caverne) rapporte cette légende des Sep/-Dormants d'Éphèse, sept jeunes gens emmutés avec leur chien lors de la persécution de Decius, et miraculeusement réveillés cent cinquante ans plus tard. L’histoire des Sept-Dormants et de leur chien a pris place dans le folklore oriental comme dans la Légende Dorée. Les musulmans admettent que le chien, devenu être raisonnable, était allé en Paradis avec les Sept-Dormants, ce à quoi fait allusion
Gérard, lecteur de la Bibliothèque Orientale d'Herbelot, qui mentionne le fait.
qui a pour refrain : A//4b hay ! c’est-à-dire « Dieu vivant ! » Le public est admis à ces séances dans des tribunes hautes ornées de balustres de bois. Au bout d’une heure de cet exercice, quelques-uns entrent dans un état d’excitation qui les rend we/bous (inspirés). Ils se roulent à terre et ont des visions béatifiques.
Ceux que nous vimes dans cette représentation portaient des cheveux longs sous leur bonnet de feutre en forme de pot de fleurs renversé; leur costume était blanc avec des boutons noirs; on les appelle Ækadris, du nom de leur fondateur !.
Un des assistants nous raconta qu’il avait vu les exercices des derviches du téké de Péra, lesquels sont spécialement tourneurs. Comme à Scutari, on entre dans une immense salle de bois, dominée par des galeries et des tribunes où le public est admis sans conditions; mais il est convenable de déposer une légère aumône. Au téké de Péra, tous les derviches ont des robes blanches plissées comme des fustanelles grecques. Leur travail est, dans les séances publiques, de tourner sur eux-mêmes pendant le plus longtemps
ossible. Ils sont tous vêtus de blanc; leur chef seul est vêtu de bleu. Tous les mardis et tous les vendredis, la séance commence par un sermon, après lequel tous les derviches s’inclinent devant le supérieur, puis se divisent dans toute la salle de manière à pouvoir tourner séparément sans Se toucher jamais. Les jupes blanches volent, la tête tourne avec sa coiffe de feutre, et chacun de ces religieux a l'air d’un volant. Cependant, certains d’entre eux exécutent des airs mélancoliques sur une flûte de roseau. Il arrive pour les tourneurs comme pour les hurleurs un certain moment d’exaltation pour ainsi dire magnétique qui leur procure une extase toute particulière.
Il n’y a nulle raison pour des hommes instruits de s’étonner de ces pratiques bizarres. Ces derviches représentent ‘Ja tradition non interrompue des cabires, des dactyles et des corybantes, qui ont dansé et hurlé durant tant de siècles antiques sur ce même rivage. Ces mouvements convulsifs, aidés par les boissons et les pâtes excitantes, font arriver * l’homme à un état bizarre où Dieu, touché de son amour,
1. La secte avait été fondée en effet par un des saints de l’Islam, Abd-Al-Kadir Guilâni (1077-1166).
consent à se révéler par des rêves sublimes, avant-goût du paradis 2.
En descendant du couvent des derviches pour regagner l'échelle maritime, nous vimes la lune levée qui dessinait à gauche les immenses cyprès du cimetière de Scutari, et, sur la hauteur, les maisons brillantes de couleurs et de dorures de la haute ville de Scutari qu’on appelle la Ci d’argent.
Le palais d’été du sultan, que nous avions visité dans la journée, se montrait nettement à droite au bord de la mer, avec ses murs festonnés peints de blanc et relevés d’or pâle. Nous traversimes la place du marché, et les caïques, en vingt minutes, nous déposèrent à Tophana, sur la rive européenne.
En voyant Scutari se dessiner au loin sur son horizon découpé de montagnes bleuâtres, avec les longues allées d’ifs et de cyprès de son cimetière, je me rappelai cette phrase de Byron :
« O Scutari! tes maisons blanches dominent sur des
milliers de tombes, — tandis qu’au-dessus d’elles on voit l'arbre toujours vert, le cyprès élancé et sombre, dont le feuillage est empreint d’un deuil sans fin — comme un
: ? Er amour qui n’est pas partagé ! | »
1. La Fiancée d’Abydos, XI, xxvur : « Sur ces mille tombeaux — Sur leur éclat, Pombre triste — Er vivante du cyprès ne passe jamais — Et bourtant la branche et la feuille — Marquées de leur deuil éternel — Semblent un premier amour Sans partage. ÿ
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