UNE LÉGENDE DANS UN CAFÉ
N ne donnerait qu’une faible idée des plaisirs de Constantinople pendant le Ramazan et des principaux charmes de ses nuits, si l’on passait sous silence les contes merveilleux récités ou déclamés par des conteurs de profession attachés aux principaux cafés de Stamboul. Traduire une de ces légendes, c’est en même temps compléter les idées que l’on doit se faire d’une littérature à la fois savante et populaire qui encadre spirituellement les traditions et les légendes religieuses considérées au point de vue de l’islamisme.
Je passais aux yeux des Persans, qui m’avaient pris sous leur protection, pour.un kb (savant), de sorte qu’ils me conduisirent à des cafés situés derrière la mosquée de Bayezid, et où se réunissaient autrefois les fumeurs d’opium. Aujourd’hui cette consommation: est défendue; mais les négociants étrangers à la Turquie fréquentent par habitude ce point éloigné du tumulte des quartiers du centre.
On s’assied, on se fait apporter un narghilé ou un chibouk et l’on écoute des récits qui, comme nos feuilletons actuels, se prolongent le plus possible. C’est l’intérêt du cafetier et celui du narrateur.
Quoique ayant commencé fort jeune l’étude des langues de l'Orient, je n’en sais que les mots les plus indispensables"; cependant l’animation du récit m’intéressait toujours et, avec l’aide de mes amis du caravansérail, j’arrivais à me rendre compte au moins du sujet.
1. Cf. Promenades et Souvenirs (NW. Premières années): « J’étudiais à la fois l’italien, le grec, le latin, l'allemand, l'arabe et le persan. »
GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T. IL. 40
Je puis donc rendre à peu près l’effet d’une de ces narrations imagées où se plaît le génie traditionnel des Orientaux. Il est bon de dire que le café où nous nous trouvions est situé dans les quartiers ouvriers de Stamboul, qui avoisinent les bazars. Dans les rues environnantes se trouvent les ateliers des fondeurs, des ciseleurs, des graveurs, qui fabriquent ou réparent les riches armes exposées au besestain, de ceux aussi qui travaillent aux ustensiles de fer et de cuivre; divers autres métiers se rapportent encore aux marchandises variées étalées dans les nombreuses divisions du grand bazar.
De sorte que l’assemblée eût paru, pour nos hommes du monde, un peu vulgaire. Cependant quelques costumes soignés se distinguaient çà et là sur les bancs et sur les estrades à.
Le conteur que nous devions entendre paraissait être renommé. Outre les consommateurs du café, une grande foule d’auditeurs simples se pressait au dehors. On commanda le silence, et un jeune homme au visage pâle, aux traits pleins de finesse, à l’œil étincelant, aux longs cheveux s’échappant, comme ceux des santons, de dessous un bonnet d’une autre forme que les tarbouchs ou les fezzi, vint s’asseoir sur un tabouret dans un espace de quatre à cinq pieds qui occupait le centre des bancs. On lui apporta du café, et tout le monde écouta religieusement, car, selon l'usage, chaque partie du récit devait durer une demi-heure. Ces conteurs de profession ne sont pas des poètes, mais pour ainsi dire des rhapsodes; ils arrangent et développent un sujet traité déjà de diverses manières, ou fondé sur d’anciennes légendes. C’est ainsi qu’on voit se renouveler avec mille additions ou changements les aventures d’Antar, d’Abou-Zeyd ou de Medjnoun 1. Il s'agissait cette fois d’un roman destiné à peindre la gloire de ces
1. Antar était le conquérant du Hedjaz à l’époque de Mahomet. Abou-Zeyd, héros central du cycle de poèmes et de romans se rappottant à l’histoire des Beni-Hilâl, conquérants de l'Afrique du Nord. Quant aux amours de Medjnoun et Leilé, ils sont, selon Herbelot, aussi célèbres parmi les Orientaux que ceux de Pétrarque et de Laure parmi nous » (Bibliothèque Orientale, article Leilé ; cité par G. Rouger). CE. aussi ce fragment cité dans les notes des Orientales de Hugo (1829) :
€ Tu as loué Leila en rimes qui, par leur enchaînement, donnent l’idée d’une étoffe rayée d’Yemen. »