‹ Gerard De NervalChapitre 211 sur 319 · FÊTES DU SÉRAIL · texte numérisé non relu

FÊTES DU SÉRAIL

Je me vois forcé de ne pas décrire les cérémonies intérieures du palais, ayant l’usage de ne parler que de ce que j'ai pu voir par moi-même. Cependant, je connaissais déjà en partie le lieu de la scène. Tout étranger peut visiter les grandes résidences et les mosquées, à de certains jours désignés, en payant deux ou trois mille piastres turques. Mais la somme est si forte qu’un touriste ordinaire hésite souvent à la donner. Seulement, comme pour ce prix on peut amener autant de personnes que l’on veut, les curieux

1. Rendues célèbres en effet par un poème des Oréenfales de Hugo, qui porte ce titre («Ces têtes couronnaient, sur les créneaux rangées — Les terrasses de rose et de jasmin en fleur. »).

se cotisent, ou bien attendent qu’un grand personnage européen consente à faire cette dépense 1, J’avais pu visiter tous ces monuments à l’époque du passage du prince royal de Prusse. Il est d’usage, en de pareils cas, que les Européens qui se présentent soient admis dans le cortège.

Sans risquer une description que l’on peut lire dans tous les voyages, il est bon d’indiquer la situation des nombreux bâtiments et des jardins du sérail occupant le triangle de terre découpé par la Corne-d’Or et le Bosphore. C’est toute une ville enfermée de hauts murs crénelés et espacés de tours, se rattachant à la grande muraille construite par les Grecs, qui règne le long de la mer jusqu’au château des Sept-Tours, et qui de là ferme entièrement l’immense triangle formé par Stamboul.

Il y a dans les bâtiments du sérail un grand nombte de constructions anciennes, de kiosques, de mosquées ou de chapelles, ainsi que des bâtiments plus modernes, presque dans le goût européen. Des jardinets en terrasse, avec des parterres, des berceaux, des rigoles de marbre, des sentiers formés de mosaïques en cailloux, des arbustes taillés et des carrés de fleurs rares sont consacrés à la promenade des dames. D’autres jardins dessinés à l’anglaise, des pièces d’eau peuplées d’oiseaux, de hauts platanes, avec des saules, des sycomores, s’étendent autour des kiosques dans la partie la plus ancienne. Toutes les personnes un peu connues ou ayant affaire aux employés peuvent traverser pendant le jour les portions du sérail qui ne sont pas réservées aux femmes. Je m’y suis promené souvent en allant voir soit la bibliothèque, soit la trésorerie. La première, où il est facile de se faire admettre, renferme un grand nombre de livres et de manuscrits curieux, notamment un Coran gravé sur des feuilles minces de plomb, qui, grâce à leur excellente qualité, se tournent comme des feuillets ordinaires; les ornements sont en émail et fort brillants. À la trésorerie on peut admirer les bijoux impériaux conservés depuis des siècles. On voit aussi dans une salle tous les portraits des sultans peints en miniature, d'abord par les Bellin de Venise, puis par d’autres peintres

1. CI] en coûte si cher pour voir les monuments qu’il faut attendre des occasions pour pouvoir les visiter à la suite de quelque personnage » (À son père, s septembre 1843, de Constantinople; Corresp., éd. cit., n° ror).

GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T.IL. 48

italiens. Le dernier, celui d’Abdul-Medjid, a été peint par un Français, Camille Rogier, auquel on doit une belle série de costumes modernes byzantins !.

Ainsi, ces vieux usages de vie retirée et farouche, attribués aux musulmans, ont cédé devant les progrès qu’amènent les idées modernes. Deux cours immenses précèdent, après la première entrée, nommée spécialement LA PORTE, les grands bâtiments du sérail. La plus avancée, entourée de galeries basses, est consacrée souvent aux exercices des pages, qui luttent d’adresse dans la gymnastique et l’équitation. La première, dans laquelle tout le monde peut pénétrer, offre une apparence rustique, avec ses arbres et ses treillages. Une singularité la distingue, c’est un énorme mortier de marbre, qui de loin semble la bouche d’un puits. Ce mortier a une destination toute particulière. On doit y broyer, avec un pilon de fer assorti à sa grandeur, le corps du muphti, chef de la religion, si par hasard il venait à manquer à ses devoirs. Toutes les fois que ce personnage vient faire une visite au sultan, il est forcé de passer devant cet immense égrugeoir, où il peut avoir la chance de terminer ses jours. La terreur salutaire qui en résulte est cause qu’il n’y a eu encore qu’un seul muphti qui se soit EXpOSsÉ à ce supplice ®.

L’affluence était si grande qu’il me parut impossible d’entrer même dans la première cour. J’y renonçai, bien que le public ordinaire pût pénétrer jusque-là et voir les dames du vieux sérail descendre de leurs voitures. Les torches et les lances à feu répandaient çà et là des flammèches sur les habits, et de plus, une grande quantité d’estafiers distribuaient force coups de bâton pour établir l’alignement des premières rangées. D’après ce que je puis savoir, il ne s’agissait que d’une scène de parade et de réception. La nouvelle esclave du sultan devait être reçue dans les appartements par les sultanes, au nombre de trois, et par les cadines, au nombre de trente; et rien ne pouvait empêcher que le sultan passât la nuit avec l’aimable vierge de la veille du Baïram. Il faut admirer la sagesse musulmane, qui a prévu le cas où une favorite, peut-être stérile,

1. Il semble que ce portrait ait, depuis, disparu. Notons d’ailleurs qu’il a été jusqu'ici impossible, à notre connaissance, de retrouver aucun tableau de Camille Rogier.

LES NUITS DU RAMAZAN Gr

absorberait l’amour et les faveurs du chef de l’État.

Le devoir religieux qui lui est imposé cette nuit-là répond autant que possible de la reproduction de sa race. Tel est aussi pour les musulmans ordinaires le sens des obligations que leur impose la première nuit du Baïram.

Cette abstinence de tout un mois, qui renouvelle probablement les forces de l’homme, ce jeûne partiel qui l’épure doivent avoir été calculés d’après des prévisions médicales analogues à celles que l’on retrouve dans la loi juive. N'oublions pas que l’Orient nous à donné la médecine, la chimie et des préceptes d’hygiène qui remontent à des milliers d’années, et regrettons que nos religions du Nord n’en représentent qu’une imitation imparfaite. — Je regretterais qu’on eût pu voir dans le tableau des coutumes bizarres rapportées plus haut l’intention d’inculper les musulmans de libertinage.

Leurs croyances et leurs coutumes diffèrent tellement des nôtres que nous ne pouvons les juger qu’au point de vue de notre dépravation relative. Il suffit de se dire que la loi musulmane ne signale aucun péché dans cette ardeur des sens, utile à l’existence des populations méridionales décimées tant de fois par les pestes et par les guerres. Si l’on se rendait compte de la dignité et de la chasteté même des rapports qui existent entre un musulman et ses épouses, on renoncerait à tout ce mirage voluptueux qu’ont créé nos écrivains du dix-huitième siècle 2.

L’ATMEIDAN

Le lendemain matin était le premier jour du Baïram. Le canon de tous les forts et de tous les vaisseaux retentit au . lever du jour, dominant le chant des muezzins saluant Allah du haut d’un millier de minarets. La fête était, cette fois, à l’Atmeïdan, place illustrée par le souvenir des empereurs de Byzance qui y ont laissé des monuments. Cette place est oblongue et présente toujours son ancienne forme d’hippodrome, ainsi que les deux obélisques autour desquels tournaient les chars au temps de la lutte byzantine

des verts et des bleus. L’obélisque le mieux conservé, dont le granit rose est couvert d’hiéroglyphes encore distincts, est supporté par un piédestal de marbre blanc entouré de bas-reliefs qui représentent des empereurs grecs entourés de leur cour, des combats et des cérémonies. Ils ne sont pas d’une fort belle exécution; mais leur existence prouve que les Turcs ne sont pas aussi ennemis des sculptures que nous le supposons en Europe.

Au milieu de la place se trouve une singulière colonne composée de trois serpents enlacés, laquelle, dit-on, servait autrefois de trépied dans le temple de Delphes.

La mosquée du sultan Ahmed borde un des côtés de la place. C'était là que S. H. Abdul-Medjid devait venir faire la grande prière du Baïram.

Le lendemain, qui était le premier jour du Baïram, un million peut-être d’habitants de Stamboul, de Scutari, de Péra et des environs encombraient le triangle immense, qui se termine par la pointe du sérail. Grâce à la proximité de ma demeure, je pus me trouver sur le passage du cortège qui se rendait sur la place de l’Atmeïdan. Le défilé, qui tournait par les rues environnant Sainte-Sophie, dura au moins une heure. Mais les costumes des troupes n’avaient rien de fort curieux pour un Franc, car, à part le fezzi rouge qui leur sert uniformément de coiffure, les divers corps portaient à peu près les uniformes européens. Les mirlivas (généraux) avaient des costumes pareils à ceux des nôtres, brodés de palmes d’or sur toutes les coutures. Seulement, c’étaient partout des redingotes bleues; on ne voyait pas un seul habit.

Les Européens de Péra se trouvaient mêlés en grand nombre à la foule; car, dans les journées du Baïram, toutes les religions prennent part à l’allégresse musulmane. C’est au moins une fête civile pour ceux qui ne s’unissent pas de cœur aux cérémonies de l’Islam. La musique du sultan, dirigée par le frère de Donizetti, exécutait des marches fort belles, en jouant à l’unisson, selon le système oriental 2. La curiosité principale du cortège était le défilé des icoglans, ou gardes du corps, portant des casques ornés d’immenses cimiers garnis de hauts panaches bleus. On eût cru voir une forêt qui marche, comme au dénouement de Macbeth.

Le sultan parut ensuite, vêtu avec une grande simplicité, et portant seulement sur son bonnet une aigrette brillante. Mais son cheval était tellement couvert de broderies d’or

et de diamants, qu’il éblouissait tous les regards. Plusieurs chevaux, également caparaçonnés de harnais étincelants de pierreries, étaient menés par des saïs à la suite du souverain. Les vizirs, les sérasquiers, les kasiaskers 1, les chefs des ulémas et tout un peuple d'employés suivaient naturellement le chef de l’État, puis de nouvelles troupes fermaient la marche.

Tout ce cortège, arrivant sur l’immense place de l’Atmeïdan, se fondit bientôt dans les vastes cours et dans les jardins de la mosquée. Le sultan descendit de cheval et fut reçu par les imans et les mollahs, qui l’attendaient à lentrée et sur les marches. Un grand nombre de voitures se trouvaient rangées sur la place, et toutes les grandes dames de Constantinople s’étaient réunies la, regardant la cérémonie par les grilles dorées des portières. Les plus distinguées avaient obtenu la faveur d’occuper les tribunes hautes de la mosquée.

Je ne pus voir ce qui se passait à l’intérieur; mais j'ai entendu dire que la cérémonie principale était le sacrifice d’un mouton. La même pratique à lieu ce jour-là dans toutes les maisons musulmanes.

La place était couverte de jeux, de divertissements et de marchands de toutes sortes. Après le sacrifice, chacun se précipita sur les vivres et les rafraîchissements. Les galettes, les crèmes sucrées, les fritures, et les £ébabs, mets favori du peuple, composé de grillades de mouton que l’on mange avec du persil et avec des tranches découpées de pain sans levain, étaient distribués à tous, aux frais des principaux personnages. De plus, chacun pouvait se présenter dans les maisons et prendre part aux repas qui s’y trouvaient servis. Pauvres ou riches, tous les musulmans occupant des maisons particulières traitent selon leur pouvoir les personnes qui viennent chez eux, sans se préoccuper de leur état ni de leur religion. C’est, du reste, une coutume qui existait aussi chez les juifs, à la fête des Sacrifices.

.. Le second et le troisième jour du Baïram n’offrent que la continuation des fêtes publiques du premier.

Je n’ai pas entrepris de peindre Constantinople; ses palais, ses mosquées, ses bains et ses rivages ont été tant

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