‹ Gerard De NervalChapitre 212 sur 319 · Juges religieux · texte numérisé non relu

Juges religieux

de fois décrits : j’ai voulu seulement donner lPidée d’une promenade à travers ses rues et ses places à l’époque des principales fêtes. Cette cité est, comme autrefois, le sceau mystérieux et sublime qui unit l’Europe à l'Asie. Si son aspect extérieur est le plus beau du monde, on peut critiquer, comme l’ont fait tant de voyageurs, la pauvreté de certains quartiers et la malpropreté de beaucoup d’autres. Constantinople semble une décoration de théâtre, qu’il faut regarder de la salle sans en visiter les coulisses. Il y a des Anglais maniérés qui se bornent à tourner la pointe du sérail, à parcourir la Corne-d’Or et le Bosphore en bateau à vapeur, et qui se disent : « J’ai vu tout ce qu’il est bon de voir. » Là est l’exagération. Ce qu’il faut regretter, c’est peut-être que Stamboul, ayant en partie perdu sa physionomie d’autrefois, ne soit pas encore, comme régularité et comme salubrité, comparable aux capitales européennes. Il est sans doute fort difficile d’établir des rues régulières sur les montagnes à de Stamboul et sur les hauts promontoires de Péra et de Scutari; mais on y parviendrait avec un meilleur système de construction et de pavage. Les maisons peintes, les dômes d’étain, les minarets élancés, sont toujours admirables au point de vue de la poésie; mais ces vingt mille habitations de bois, que l’incendie visite si souvent; ces cimetières où les colombes roucoulent sur les ifs, mais où souvent les chacals déterrent les morts quand les grands orages ont amolli le sol, tout cela forme le revers de cette médaille byzantine, qu’on peut se plaire encore à nettoyer, après les savantes et gracieuses descriptions de lady Montague !,

Rien, dans tous les cas, ne peut peindre les efforts que font les Turcs pour mettre aujourd’hui leur capitale au niveau de tous les progrès européens. Aucun procédé d’art, aucun perfectionnement matériel ne leur est inconnu. Il faut déplorer seulement l’esprit de routine particulier à certaines classes, et appuyé sur le respect des vieilles coutumes. Les Turcs $ont sur ce point formalistes comme des Anglais.

1. Lady Montague (1689-1762) avait publié en 1763, sous forme de lettres, une relation de ses voyages (Letters during her travels in

Ewrope, Asia and Africa), que les traductions avaient largement diffusée en France.

Satisfait d’avoir vu, dans Stamboul même, les trente nuits du Ramazan, je profitai du retour de la lune de Schaban : pour donner congé du local que l’on m'avait loué à Ildiz-Khan. L’un des Persans, qui m'avait pris en amitié, et qui m’appelait toujours le Myrza (lettré), voulut me faire un cadeau au moment de mon départ. Il me fit descendre dans un caveau plein, à ce qu’il disait, de pierreries. Je crus que c'était le trésor d’Aboulcasem ?; mais la cave ne renfermait que des pierres et des cailloux fort ordinaires.

« Venez, me dit-il, il y a là des escarboucles, là des améthystes, là des grenats, là des turquoises, là encore des opales : choisissez quelqu’une de ces pierres que je puisse vous offrir. »

Cet homme me semblait un fou : à tout hasard, je choisis les opales. Il prit une hache, et fendit en deux une pierre blanche grosse comme un pavé. L’éclat des opales renfermées dans ce calcaire m’éblouit aussitôt. « Prenez », me dit-il en m’offrant un des fragments du pavé.

En arrivant à Malte, je voulus faire apprécier quelquesunes des opales renfermées dans le bloc de chaux. La plupart, les plus brillantes et les plus grosses en apparence, étaient friables. On put en tailler cinq ou six, qui m'ont laissé un bon souvenir de mes amis d’Ildiz-Khan.

Malte 3.

J'échappe enfin aux dix jours de quarantaine qu’il faut faire à Maite, avant de regagner les riants parages de l'Italie et de la France. Séjourner si longtemps dans les casemates poudreuses d’un fort, c’est une bien amère pénitence de

1. Tel est le texte de Gérard, à la fois dans Le National et dans l'édition de 1851. Mais, en fait, la lune de Chaban précède celle du Ramazan. Gérard aurait dû écrire : la lune de Srhewal, comme il avait fait plus haut, à la fin du chapitre précédent.

2. Allusion à une histoire recueillie dans les Mille et Un jours, contes persans traduits par Pétis de la Croix (texte signalé par G. Rouger).

3. « J'arrive à Malte avec le mal de tête le plus violent, dû an mauvais temps que nous avons eu depuis Syra jusqu'ici. J'avais un peu de fièvre hier, mais aujourd’hui ce n’est plus rien. Je suis installé à la quarantaine pour dix jours. » (A son père, lettre du 5 novembre 1843, avec cachet du lazatet de Malte. Corresp., éd. cit., n° 105).

quelques beaux jours passés au milieu des horizons splendides de l'Orient. J'en suis à ma troisième quarantaine; mais du moins celles de Beyrouth et de Smyrne se passaient à l'ombre de grands arbres, au bord de la mer se découpant dans les rochers, bornés au loin par la silhouette bleuâtre des côtes et des îles. Ici, nous n’avons eu pour tout horizon que le bassin d’un port intérieur et les rocs découpés en terrasses de la cité de Lavalette, où se promenaient quelques soldats écossais aux jambes nues. — Triste impression ! je regagne le pays du froid et des orages, et déjà l'Orient n’est plus pour moi qu’un de ces rêves du matin auxquels viennent bientôt succéder les ennuis du jour.

Que te dirai-je encore, mon ami ? Quel intérêt auras-tu trouvé dans ces lettres heurtées, diffuses, mêlées à des fragments de journal de voyage et à des légendes recueillies au hasard ? Ce désordre même est le garant de ma sincérité; ce que j’ai écrit, je l’ai vu, je lai senti. — Ai-je eu tort de rapporter ainsi naïvement mille incidents minutieux, dédaignés d’ordinaire dans les voyages pittoresques ou scientifiques ?

Dois-je me défendre auprès de toi de mon admiration succeësive pour les religions diverses des pays que jai traversés ? Oui, je me suis senti païen en Grèce, musulman en Égypte, panthéiste au milieu des Druses et dévot sur les mers aux astres-dieux de la Chaldée; mais à Constantinople, j’ai compris la grandeur de cette tolérance universelle qu’exercent aujourd’hui les Turcs.

Ces derniers ont une légende des plus belles que je connaisse : « Quatre compagnons de route, un Turc, un Arabe, un Persan et un Grec, voulurent faire un goûter ensemble. Ils se cotisèrent de dix paras chacun. Mais il s’agissait de savoir ce qu’on achèterait : — Uzww, dit le Turc. — Ineb, dit l’Arabe. — Inghér, dit le Persan. — Séafilion dit le Grec. Chacun voulant faire prévaloir son goût sur celui des autres, ils en étaient venus aux coups, lorsqu'un derviche qui savait les quatre langues appela un marchand de raisins, et il se trouva que c'était ce que chacun avait demandé 1, »

1. C’est en f/s de Voltaire et non en f//uminé que Gérard conclut son Voyage en Orient, où pourtant l’illuminisme occupe finalement plus de place que la philosophie. Et c’est délibérément, s’il est vrai,

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J'ai été fort touché à Constantinople en voyant de bons derviches assister à la messe. La parole de Dieu leur paraissait bonne dans toutes les langues. Du reste, ils n’obligent personne à tourner comme un volant au son des flûtes, — ce ‘+ pour eux-mêmes est la plus sublime façon d’honorer e ciel.

comme il paraît probable, que cette anecdote n’est pas « prise sur le vif », mais bien, comme le dit l’auteur, une « légende », que Gérard a cueillie dans une de ses multiples lectures : les Leffres sur la : Turquie d’Ubicini, parues d’abord dans Le Moniteur en 1850 avant d’être réunies en volume en 1853. Si l’on tient compte du fait que cette conclusion ne figurait pas dans la version du Nafional, mais n’appataît que dans l’édition en volume de 1851, il est clair qu’elle a été inspirée à Gérard par la lecture d’un texte dont la publication est postérieure de quelques jours à celle de la version du Nañional (Nafional: 19 mai. Moniteur: 29 mai 1850), et qui lui a paru assez frappant pour mériter d’être ainsi utilisé.

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