Éphésiens
l’on peut citer dans l’histoire des Sarrasins un grand nombre de sultanes absolues, sans parler de la domination réelle qu’exercent du fond du sérail les sultanes mères et les favorites à.
Toutes les femmes européennes qui ont pénétré dans les harems s’accordent à vanter le bonheur des femmes musulmanes. « Je suis persuadée, dit lady Montague, que les femmes seules sont libres en Turquie. » Elle plaint même un peu le sort des maris, forcés, en général, pour cacher une infidélité; de prendre plus de précautions encore que chez nous. Ce dernier point n’est exact peut-être qu’à l'égard des Turcs qui ont épousé une femme de grande famille. Lady Morgan 1 P remarque très justement que la polygamie, tolérée seulement par Mahomet, est beaucoup plus rare en Orient qu’en Europe, où elle existe sous d’autres noms. Il faut donc renoncer tout à fait à l’idée de ces harems dépeints par l’auteur des Leftres persanes, où les femmes, n’ayant jamais vu d’hommes, étaient bien forcées de trouver aimable le terrible et galant Usbek c.
Ceci nous amène à parler de la punition des femmes adultères. On croit généralement que tout mari a le droit de se faire justice et de jeter sa femme à la mer dans un sac de cuir avec un serpent et un chat. Et, d’abord, si ce supplice a eu lieu quelquefois, il n’a pu être ordonné que par des sultans ou des pachas assez puissants pour en prendre la responsabilité. Nous avons vu de pareilles vengeances pendant le moyen âge chrétien.
1. Lady Morgan (1786-1859), auteur de romans et de relations de voyages. Cf. en particulier Woman and her master (1840). Lady Morgan contribua largement d’autre part à la diffusion d’un romantisme de la singularité, qui n’a pu manquer de séduire Gérard. Cf. en particulier sa biographie de Salvator Rosa, traduite en français en 1824 (Paris, À. Eymery, 2 vol.) où on lit, dans la préface, cette phrase révélatrice : « Si l’on aftachait quelque importance à connaître pourquoi j'ai pris la vie de Salvator Rosa pour sujet de mémoires biographiques. je dirais que j'ai été dirigée dans mon choix plutôt par le caractère singulier de l’homme que par le mérite extraordinaire de l'artiste. » Enfin, pour apprécier la célébrité de lady Morgan en France, on remarquera ce passage de Pavant-propos de l’éditeur, placé en tête de cette même traduction : « Les connaissances de lady Morgan dans les arts, jointes à un style pur et à des pensées d’un ordre supérieur, ont fixé depuis longtemps l'attention des écrivains-publicistes du plus haut mérite. » Sur lady Montague, cf. p. 694, n. 1. Cf. aussi ver.
GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T. Il. 49
Reconnaissons que, si un homme tue sa femme surprise en flagrant délit, il est rarement puni, à moins qu’elle ne soit de grande famille; mais c’est à peu près comme chez nous, où les juges acquittent généralement le meurtrier en pareil cas; autrement il faut pouvoir produire quatre témoins, qui, s’ils se trompent où accusent à faux, risquent chacun de recevoir quatre-vingts coups de fouet. Quant à la femme et à son complice, dûment convaincus du crime, ils reçoivent cent coups de fouet chacun en présence d’un certain nombre de croyants. Il faut remarquer que les esclaves mariées ne sont passibles que de cinquante coups, en vertu de cette belle pensée du législateur que les esclaves doivent être punis moitié moins que les personnes libres, l'esclavage ne leur laissant que la moitié des biens de la vie.
Tout ceci est dans le Coran; il est vrai qu’il y a bien des choses, dans le Coran comme dans l'Évangile, que les puissants expliquent et modifient selon leur volonté. L’Évangile ne s’est pas prononcé sur l’esclavage, et, sans parler des colonies européennes, les peuples chrétiens ont des esclaves en Orient, comme les Turcs. Le bey de Tunis vient, du reste, de supprimer l'esclavage dans ses États, sans contrevenir à la loi musulmane. Cela n’est donc qu’une question de temps. Mais quel est le voyageur qui ne s’est étonné de la douceur de l’esclavage oriental ? L’esclave est presque un enfant adoptif et fait partie de la famille. Il devient souvent l’héritier du maître; on l’affranchit presque toujours à sa mort en lui assurant des moyens de subsistance. Il ne faut voir dans l’esclavage des pays musulmans qu’un moyen d’assimilation, qu’une société qui a foi dans sa force, tente sur les peuples barbares.
Il est impossible de méconnaiître le caractère féodal et militaire du Coran. Le vrai croyant est l’homme pur et fort qui doit dominer par le courage ainsi que par la vertu; plus libéral que le noble du moyen âge, il fait part de ses privilèges à quiconque embrasse sa foi; plus tolérant que l’'Hébreu de la Bible, qui non seulement n’admettait pas les conversions, mais exterminait les nations vaincues, le musulman laisse à chacun sa religion et ses mœurs, et ne réclame qu’une suprématie politique. La polygamie et l'esclavage sont pour lui seulement des moyens d’éviter de plus grands maux, tandis que la prostitution, cette autre forme de l’esclavage, dévore comme une lèpre la société européenne, en attaquant la dignité humaine, et en repous-
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sant du sein de la religion, ainsi que les catégories établies par la morale, de pauvres créatures, victimes souvent de lPavidité des parents ou de la misère. Veut-on se demander, en outre, quelle position notre société fait aux bâtards, qui constituent environ le dixième de la population ? La loi civile les punit des fautes de leurs pères en les repoussant de la famille et de l’héritage. Tous les enfants d’un musulman, au contraire, naissent légitimes; la succession se partage également entre eux.
Quant au voile que les femmes gardent, on sait que c’est une coutume de l’antiquité que suivent en Orient les femmes chrétiennes, juives ou druses, et qui n’est obligatoire que dans les grandes villes. Les femmes de la campagne et des tribus n’y sont point soumises; aussi les poèmes qui célèbrent les amours de Keïs et Leila, de Khosrou et Schiraï, de Gemil et Schamba et autres ne font-ils aucune mention des voiles ni de la réclusion des femmes arabes. Ces fidèles amours ressemblent, dans la plupart des détails de la vie, à ces belles analyses de sentiment qui ont fait battre tous les cœurs jeunes depuis Daphnis et Chloé, jusqu’à Paul et Virginie.
Il faut conclure de tout cela que l’islamisme ne repousse aucun des sentiments élevés attribués généralement à la société chrétienne. Les différences ont existé jusqu’ici beaucoup plus dans la forme que dans le fond des idées; les musulmans ne constituent en réalité qu’une sorte de secte chrétienne ; beaucoup d’hérésies protestantes ne sont pas moins éloignées qu’eux des principes de l'Évangile. Cela est si vrai, que rien n’oblige une chrétienne qui épouse un Turc à changer de religion. Le Coran ne défend aux fidèles que de s’unir à des femmes idolâtres, et convient que, dans toutes les religions fondées sur l’unité de Dieu il est possible de faire son salut 2.